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LIBERTÉ DE L'ÉGLISE

CHAMBRE DES PAIRS

Discussion Du projet de loi sur les fonds secrets

Séance du 16 a\nl 1844.

D*après les usages introduits dans le système parlementaire depuis la révolution de Juillet, le vote annuel des fonds secrets ou de police, comme le vote de l'adresse au roi à Touverture de chaque session, donnait lieu à une discussion générale sur la politique intérieure et extérieure du Gouvernement. En 1844, cette discussion porta principalement sur la lutte qui avait éclaté entre le clergé et TUaiversité au siget de la liberté de renseignement. A la Chambre des députés, de violentes attaques furent portées à la tribune contre TatUtude du clergé, qui fut défendu par M. de Carné. Dans la séance du 19 mars, M. Dupin, procureur général à la cour de cassation, prononça sur le môme sujet un discoui-s vivement applaudi, où il constatait que nous vivions sous un gouvernement qui ne se confesse pas, et qui se terminait par ces mots : Soyez implacables !

Un mois plus tard, la môme discussion eut lieu à la Chambre des paii's. Après que Ton eut d'abord traité la question de Taîti , qui divisait alors la France et l'Angleterre, M. le comte de Montalembert porta la discussion sur le terrain qui avait déjà été abordé à la r.hambrc des députés par le discours suivant :

Messieurs ,

J'apprécie toute rimporianec des questions extérieures qui se débattent dans cette enceinte, et j'ai souvent Thabitude d'y

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prendre part. J'aimerais aussi à dire un mot sur Taffaire dont il s'est agi aujourd'hui ', mais je respecte les impatiences de la Chambre, et je vais, par conséquent, me renfermer dans les questions intérieures.

Dans ces questions, je n'envisagerai que le point de vue qui me parait le plus important, le point de vue religieux. J'oivisagerai trois choses : d'abord lattitude récente prise par le clergé , par Tépiscopat , et une portion notable des catholiques de France ; ensuite , la conduite du Gouvernement à leur égard, et enfin, les conseils qui lui ont été donnés.

Je viens défendre la conduite du clergé ; je viens blâmer la conduite du Gouvernement sous quelques rapports, et chercher à l'éclairer sous d'autres; je viens enfin blâmer, comixittre et détourner, autant que je pourrai, les conseils'per- Ters et perfides qui lui ont été donnes.

Je n'aborderai pas les faits qui ont amené cette attitude et cette conduite de part et d'autre; ils seront mieux réservés pour la discussion si prochaine de k loi sur l'enseignement.

Je me bornerai à rappeler très-rapidement quelles ont été les occasions de ces démonstrations. Les évéques et les catholiques ont parlé à la suite de trois circonstances. En premier lieu, le discours de M. le ministre de Tinstruction publique, à la fin de la session de 1842, à cette tribune, oii il a dit que c'était une calomnie que d'attaquer sous le point de vue reli- SÎeux et moral l'enseignement universitaire, et qu'il attendait les preuves de cette accusation; en second lieu, une série de leçons, que je ne veux pas qualifier en ce moment, au Collège de France; enfin, en troisième lieu, la présentation du projet de loi que vous allez discuter la semaine prochaine. C'est successivement, et à la suite de ces trois faits, qu'a été

' L'affaire de Taïti. Voir plus loin : Discours du 3 août 1844.

prise Tattitude nouvelle de Tépiscopat et du catholicisme en France.

Messieurs, à la suite de cette attitude, que s'est-il passé? De toutes parts s'est manifestée une violente opposition, des invectives virulentes ont éclaté : on a attaqué avec violence le clergé ; on a évoqué contre lui toutes les lois possibles, existantes ou non existantes, les souvenirs de l'ancien régime et les souvenirs de l'Empire ; et on a fini en demandant de nouvelles lois , en vous rappelant que vous êtes législateurs pour en faire.

Chose étrange! Messieurs; dans un pays comme celui-ci, où les plaintes et l'opi^osition sont, en quelque sorte, le pain ({uotidien de la publicité et de la presse, où la vie publique, je l'ai déjà dit, n'est qu'une espèce de murmure continuel, chaque fois qu'il arrive au moindre citoyen d'élever une plainte contre ce ([ui le gêne ou l'opprime, aussitôt il rencontre de nombreuses synqxithies , de vives sollicitudes s'attachent à sa personne, et de nombreux encouragements lui sont décernés. Mais chaque fois qu'un évêque, qu'un prêtre, qu'un catholique élève la voix et proteste au nom de son opinion, de sa conscience, aussitôt une meute acharnée de journalistes, d'avocats, de procureurs généraux, de conseillers d'État [murmures)^ se déchaîne centre lui; on cherche à présenter, soit comme un forfait, soit comme une grave inconvenance, chez lui, ce qui est le droit naturel et habituel des autres citoyens. Comme si Tépiscopat, le sacerdoce constituaient en France une obligation de mutisme et de servilité ; comme si la profession franche et sincère du catholicisme devait entraîner l'obéissance passive à tout ce que veut ou à tout ce que pense le Gouvernement; comme si ce grand corps catholique de quatre-vingts évêques, de cinquante mille prêtres , de plusieurs millions de fidèles , qui

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existe dans oe pays depuis quinze siècles, devait être exclu de cette liberté de la plainte qui est le droit commun et Tapanage de tous les Français.

Il est temps cependant de s'entendre. Quand nous ne disions rien, on disait de nous : Ils conspirent dans lombre ; ils se livrent à des intrigues souterraines. Sous la Restauration, on chantait : Hommes noirs, sortez de dessous terre. Et quand nous sommes sortis, quand nous avons dit ce que nous étions et ce que nous voulions, on s'écrie : Quelle audace ! quelle insolence ! Sous les monarchies absolues, quand les catholiques se taisent , on dit : Ils sont les complices de Tabsolutisme. Dans les pays de liberté, quand les catholiques cherchent à adopter les institutions et les allures du peuple et du siècle où ils vivent, on les injurie de plus belle. Regardez, dilron, ces catholiques, ils font des livres, ils font des brochures, ils écrivent des lettres; il y en a un qui a dit qu*il était dominicain ; un autre écrit qu'il est jésuite ; des évoques ont même Taudacc de s'écrire par la poste, ils fout ce que M. le ministre des cultes appelle un concert'. Cela se passe dans un pays où existent toutes les libertés, y compris les libertés de rÉglisc gallicane : et ils ne sont pas châtiés !

Les moins méchants disent : C'est bien malheureux qu'ils aient des sentiments si fanatiques ; mais au moins s'ils voulaient ne pas les publier, ne pas les mettre dans les jour-

' M" Affrc, archevôquc de Paris, cl ses sufTragauts avaienl publié lu Hémuiro «Ireisé par eax au roi pour demander la liberté de l'enseiguemcul telle que la Omie Votait promiu. Le Moniteur du 10 mars avait répondu par une lettre du ministre des colles, M. Martin du Nord, à M'' AfTre, qui déclarait qu'un Mémoire eoneerti entre ce prélat et ses suffragants était contraire à l'esprit des uiiclet organiques de l'an X, lesquels interdiraient toute délibération dans Qoe réunion d'évôques non autorisée. « 11 serait étrange, > disait le ministre,

< qu'une telle prohibition put être éludée au moyen d'une correspondance « établissant le concert et opérant la délibération , sans qu'il y ait eu

< usemblée. p

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naux ! Et cependant, Messieurs, comme le disait hier M. le prince de la Moskowa, pourquoi celte aversion contre la publicité? la publicité n'cst-elle pas l'âme du gouvernement représentatif? S'il fallait réduire à un seul ferme tous les avantages et toutes les garanties de ce gouvernement, je n'hésiterais pas à dire qu'ils résident tous dans la publicité. Tout homme d'État qui ne comprend pas cette vérité me parait, j'oserai le dire, un traînard du despotisme, le demeurant d'un autre âge. Aussi tous les hommes d'État sérieux la comprennent et l'appliquent; tous les bons citoyens, tous les citoyens jaloux de leurs droits la comprennent et l'appliquent. Pourquoi donc les évoques , les prêtres et les catholiques seraient-ils exclus de cette intelligence et de cette pratique du droit commun de la France constitutionnelle?

Il y a peu de joure qu'un magistrat très-haut placé se félicitait publiquement, à une autre tribune, de ce que nous vivions sous un gouvernement qui ne se confesse pas. Chacun son goût ; mais au moins on avouera que le gouvernement sous lequel nous vivons lit les journaux, et on ne peut se plaindre de ce qu'on remplace le confessionnal qui, dit-on, n*existe plus, par les journaux qui existent fort bien.

Il y a là. Messieurs, ce me semble, une déplorable confusion d'idées sur la véritable nature du sacerdoce et de l'épiscopat.

On a dit que les évéques étaient en dehors du droit de tout le monde; que pour les fonctionnaires il y a des devoirs de position ; que la coalition entre les fonctionnaires est défendue. Quel est le devoir des évéciues? a-t-on demandé. C'est de prêcher la soumission au pouvoir établi, l'obéissance aux lois et le respect aux magistrats. Je cite textuellement'.

' Discours de M. Diipin , dépulo et prucuriMir général. Moniteur du 20 mars 1844.

Eh bien ! Messieurs, j'ose le dire, cette idée est complètement erronée. {Murmures.) Non, mille fois non, révcque n'est pas fonctionnaire ; le prêtre n'est pas fonctionnaire. Elle est fausse , elle est erronée l'opinion de ceux qui ne voient dans un évéque qu'une espèce de préfet en soutane, un commissaire de haute police morale; de ceux qui croient que les fonctions épiscopales se bornent à correspondre avec les bureaux des cultes ; à être de bons administrateurs ; à célébrer . certaines fêtes avec une certaine pompe ; à baptiser ou enterrer les princes ; à les haranguer à leur passage. Tout cela n'est rien, presque rien dans la mission de l'évèque.

Les éyéques, aux yeux des catholiques, et ils sont faits, après tout, pour les catholiques, ils ne sont pas faits pour ceux qui, d'après une expression fameuse, n'en usent pas ; les évéques sont commis par Dieu au gouvernement de l'Église; ils ont reçu mission d'en haut pour diriger nos consciences et au besoin pour les troubler ; ils sont les ambassadeurs de Dieu auprès de nous. Le roi les désigne, il les choisit; mais ce n'est pas de lui qu'ils tiennent leur pouvoir. {Mur^ fnures.) La loi reconnaît leur autorité, niais ce n'est pas elle qui la crée ; ils tiennent cette autorité de Dieu, ou ils ne la tiennent de personne. C'est là leur croyance et la nôtre. Tout é^êque qui n'aurait pas cette croyance, qui ne se croirait pas *^vêtu d'une puissance indépendante de toute autorité hu- *ïiaine, serait un imposteur; il ne devrait pas conserver un ^^ul instant les fonctions qu'il remplit ; et tout évoque (jui, '^Sant cette croyance, n'agirait pas comme ont agi récemment l^s évéques français pour le salut des âmes, serait un prévaricateur.

C'est là la doctrine formelle de l'Église, c'est sa pratique ^>3nstante de siècle en siècle; elle explique la conduite qui a ^té tenue et qui a blessé tant d'opinions et tant d'igaoi*ances.

Œavrei. l. — Discours l. 24

L*hoQorable magistrat dont je parlais tout à l'heure a dit, et je suis cette fois de son avis : <k Si nous n'étudions que nos libertés politiques, sans étudier nos libertés religieuses, notre éducation n'est pas complète. » A voir ce qui se passe, M. le garde des sceaux et beaucoup d'autres magistrats me parais» sent être dans ce cas, et avoir besoin de compléter leur éducation : je demande la permission de vous raconter, à leur intention, une courte histoire que nous apprenons dans notre enfance avant d'être livrés à l'Université, et que nous tâchons de ne pas oublier.

Il y a eu un évêque nommé Basile : ce n'était point un jésuite ni un ultramontain, car il vivait au quatrième siècle. Ce Basile avait eu des contestations avec l'État de son temps, c'est-à-dire avec l'empereur Valons, sur une question qui n'importait, certes, pas plus au salut des âmes que ne lui importe l'éducation des générations futures dont il s'agit aujourd'hui. L'empereur le fît menacer par un de ses ministres, qui s'appelait Modeste, comme qui dirait le ministre des cultes de ce temps-là. {On rit.) Ce ministre, voyant Basile lui répondre avec fermeté et publiquement, s'écria : tt On ne m'a jamais parlé avec cette arrogance ! » Basile lui répondit : ci C'est que sans doute vous n'avez jamais rencontré un évêque. » Et il ajouta : a Nous sommes les gens du monde les plus humbles, non-seulement envers l'empereur, mais envers le dernier des hommes ; mais quand il s'agit de Dieu, nous ne regardons que lui seul. »

Que ce Modeste ait été étonné du langage que lui tenait un évêque, trois ou quatre cents ans après Jésus-Christ, cela était naturel ; mais ce qui ne l'est pas, c'est cette surprise perpétuellement renouvelée de tous les préfets du prétoire, de tous les ministres, de tous les procureurs généraux et autres politiques de ce genre, qui depuis quinze siècles se trou-

vent en présence des résistances épiscopales. Il faut toujours leur répéter la même chose : Nunquam in episcopum imidisti. Vous n*avez donc jamais rencontré d'évéque, c'est-àdire TOUS avez eu affaire à des intrigants , des ambitieux , ([uelquefois à des honnêtes gens, mais jamais à des hommes qui croient tenir leur mission d'en haut, et qui ont une responsabilité envers Dieu. Et maintenant que vous les rencontrez, vous ne comprenez pas leur langage.

Voilà donc ce qui se disait sous le despotisme des empereurs romains et ce qu'on comprenait alors; et à travers les siècles le même enseignement s'est constamment renouvelé.

On nous a dit qu'il fallait désirer pour le clergé actuel la diarité et la douceur de Fénelon. Voyons donc ce que disait, treize siècles après saint Basile, ce doux et charitable Féne- Ion, en sacrant un prince de l'Eglise, sous la monarchie absolue de Louis XIV.

« Que les princes ne se vantent pas de protéger l'Église ; qu'ils ne se flattent pas jusqu'à croire qu'elle tomberait s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout-Puissant la porterait lui-même. Pour eux, laute de la servir, ils périraient, selon les saints oracles... La parole de Dieu, que nous armonçons, n'est liée par aucune puissance humaine... Le monde, en se soumettant à l'Église, u'a point acquis le droit de l'assujettir ; les princes, en devenant les enfants de l'Église, ne sont point devenus ses maîtres; ils doivent la servir et non la dominer, baiser la poussière de ses pieds et non lui imposer le joug '. »

Voilà ce que disait le doux Fénelon, le charitable Fénelon, en plein despotisme de Louis XIV, en sacrant un prince souverain. Aucun évêque, de nos jours de liberté, n'en a jamais dit autant; mais tous sentent, comme leurs devanciers,

' Diseom pour le sacre de l'archevêque de Colo^rnc.

retendue de leurs devoirs el de leur mission. C'est pourquoi le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, s'exprime ainsi en parlant à ses diocésains dans son dernier mandement de carême....

Je demande pardon à la Chambre de toutes ces citations; mais je désire beaucoup que le Gouvernement et la Chambre puissent juger sur pièces; et ces pièces doivent avoir bien plus de valeur que mes paroles.

Vous avez entendu le langage d'un évêque du quatrième siècle et celui d'un évêque du dix-septième siècle; voici le langage d'un évêque du siècle actuel :

ce Nos paroles en faveur du droit d'un père sur l'éducation de son iils ne seront à vos yeux ni une insulte faite à l'État, ni une usurpation de privilèges que nous n'ambitionnons pas, ni le désir d'une domination qui est loin de notre pensée. Quoi! N. T. C. F., demander que vous puissiez librement exercer le droit que vous tenez de Dieu, pour revivre dans une génération pieuse et soumise, est-ce donc, de notre part, une réclamation séditieuse? Vous seconder, pour que la paix et la vertu régnent dans vos maisons, est-ce donc un si coupable abus de notre autorité? Comme si nous n'avions été revêtus de la dignité épiscopale que pour paraître avec édat dans le sanctuaire, semblables à ces pasteurs mercenaires qu'un prophète compare à des idoles muettes! Comme si les rayons du Soleil de justice et de vérité qui tous les matins se lève sur nos autels devaient frapper sur le c(èur d'un évêque sans lui faire rendre un son qui aille à vos cœurs, pour les toucher et les instruire! comme si nous étions toujours libres de nous taire ou de parler! Nous savons ce qui est arrivé à nos devanciers dans la carrière apostolique ; nous avons lu la longue histoire de leurs tribulations. Nous sommes honorés du même caractère ; et si, pour marcher sur leurs

traces, nous rencontrions sur notre chemin la douleur et la pauvreté, la grâce qui leur a fait supporter la souffrance ne nous serait pas refusée. »

Ainsi s'exprime publiq[uement, en 1844, le prélat le plus élevé en dignité de l'Église de France.

A cela nos adversaires répondent : Mais TÉglise en est donc encore au moyen âge? c'est donc toujours l'Église de Grégoire YII, de Boniface VIII? Mon Dieu, oui, Messieurs, précisément la même : l'Église de Grégoire YII était la même que celle de saint Grégoire le Grand , de saint Basile et de saint Hilaire. Ah! certainement ce serait bien plus commode s'il en était autrement ! Je comprends que, pour nos hommes d'État, il serait plus commode que l'Église pût varier dans ses dogmes, dans ses droits, dans ses prétentions, dans ses pratiques, comme les codes et les tribunaux. Il n'y aurait à cela qu'un petit inconvénient , c'est que l'Église catholique ne serait plus l'Église, elle ne serait plus qu'une de ces sectes religieuses qui se transforment de siècle en siècle, selon le ipilieu où elles vivent. Ce qui a changé, ce n'est donc pas l'Église, c'est la société ; et c'est là ce qui rend ridicules et injustes ces assimilations entre le passé et le présent, les accusations contre l'Eglise de vouloir intervenir encore aujourd'hui, comme elle a fait autrefois, dans le gouvernement des afiaires humaines. Nulle part dans le monde aujourd'hui elle De désire ni n'essaye de se mêler au gouvernement temporel des konunes; et si elle Ta fait autrefois, c'est parce que le monde entier l'y conviait, parce que la société d'alors comportait et exigeait cette intervention. Mais céder le gouvernement des âmes, l'éducation des âmes^ le droit spirituel, c'est ce qu'elle n'a lait et ne fera jamais. ËUe a subi maintes fois des tyrannies de ce genre, elle ne les a jamais acceptées ; elle supporte beaucoup, elle se tait quelquefois, mais elle ne recule jamais.

Maintenant permetiez-moi de voir avec vous quels sont ces évêques qu'on accuse et ce clergé qui suit leur impulsion, à qui Ton adresse des reproches? Dans cet épiscopat qui s'est prononcé avec tant d'unanimité, il y a eu plus de soixante évêques nommés par le Gouvernement actuel, et, parmi eux, ce sont précisément ceux qui ont pris, dans la lutte actuelle, le parti le plus public, le plus décidé, le plus prononcé : tels (|ue les archevêques de Lyon, de Paris, de Reims, et d'autres qu'il est inutile de citer. Sont-ce donc des factieux que ces évêques choisis par vous-mêmes? Sontoe des ennemis politiques? Vous allez voir.

Dernièrement, il y a eu une discussion importante, il y a eu des procès sur la sainteté du serment politique, appliqué, comme on le sait bien, au Gouvernement actuel. Eh bien ! écoutez comment un des évêques qui s'est pro* nonce le plus énergiquement contre l'Université instruit ses peuples à ce sujet : a Nous savons bien qu'on a plaisanté sur les serments; on les a représentés comme des

formules sans portée et presque dérisoires On n'a

pas craint de nous adresser à nous -même cette questioD* immorale : Qu'est-ce aujourd'hui que le serment? Hommes sans foi , aujourd'hui comme toujours , le serment est la formule la plus sacrée, le lien le plus indissoluble, l'aigagement le plus redoutable qui, dans l'ordre naturd, puisse exister sur la terre. En vain les lois, les constitutions et la société changent, la nature du serment ne change jamais , et l'objet dans lequel on le fait intervenir, dès lors qu'il n'est pas frivole, n'ôte rien à son importMioc ni à sa sainteté, n

Ainsi s'exprime l'évêque de Langres dans l'écrit même oè il réclame victorieusement la liberté d'enseignement au MO de la charte. Il me semble que M. Guizot n'aurait pas dé*

daigné un semblable auxiliaire, lorâqu*il défendait la ssdnteté du serment à Tautre Chambre.

Voyons maintenant comment s'exprime un autre de ces bctieux. C'est Tévèque de Marseille, encore un de ceux qui se sont élevés avec le plus de vigueur contre l'Université; il s'adresse au roi :

a Que le roi daigne croire les évéques plutôt que ceux qui disent que, si l'éducation de la jeunesse tombait dans les mains du clergé, elle serait hostile. Le clergé ne suivrait jamais dans l'enseignement que la direction des premiers pasteurs, qui ne lui inspireraient pas des sentiments indignes de l'esprit de paix qui les anime. Le clergé ne serait jamais, dans l'exercice de la liberté d'enseigner, l'instrument d'un parti. Heureux d'un état de choses qui lui permettrait de faire le bien des âmes, unique objet de sa sainte ambition, il «'attacherait à sa mission avec un soin scrupuleux de ne pas la compromettre, et avec une pensée constante de reconufiâsttDce envers le prince qui lui aurait donné le moyen de la lemplir. Il ne cesserait de demander des bénédictions pour le lègne et le salut de ce prince* ils ne connaissent pas le cœur 4ii prêtre, ceux qui croient qu'il y a des intérêts qui lui sont :]dus chers que ceux de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Tout ce qui remplira les vœux de son zèle commandera sa •conduite. Ses pensées sont plus hautes que des affecUons ifaïunaines. »

Voilà donc conunent s'expriment ces évêques qu'on a fefNnésentés comme des factieux. Et ce clergé qui les suit docilement et qui est si profondément uni avec eux sur cette question dé l'enseignement, d'où vient-il? Est-ce par hasard un clergé d'émigrés, un clergé d'ancien régime, un clergé aristocratique? Vous savez qu'il n'est rien moins que cela. Et je le dirai franchement, c'est presque une honte pour l'ancienne

noblesse de France, que le petit nombre de membres qu'elle fournit au clergé, aujourd'hui que sa mission n'est plus qu'une mission de dévouement et de sacrifice, elle qui lui en fournissait un si grand nombre, alors qu'il était riche et puissant.

Quoi qu'il en soit, ce fait seul semble démontrer que le clergé sort des entrailles du peuple français, et que jamais il n'y a eu un clergé plus national, et, dans le bon sens du mot> plus démocratique. L'immense majorité du clergé français sort du peuple des campagnes : comme autrefois les soldats de la république quittaient la charrue de leurs pères pour courir à la frontière et vaincre l'Europe liguée contre nous, ainsi le clergé français quitte aussi chaque jour la charrue de ses pères pour voler à la conquête des âmes et du ciel.

£t c'est contre ce clergé ainsi composé, dépouillé de tout ce qui faisait sa grandeur et sa puissance, qu'on ne craint pas d'évoquer des actes de l'ancien régime, des édits de Louis XIV et de Louis XY, comme si c'étaient là des autorités valables sous un gouvernement libre. En résumé, je n'ai qu'un mot à répondre sur ce point, mais je le crois décisif. Vous invoquez l'autorité de l'ancien régime contre nous ; eh bien ! rétablissez aussi l'ancien régime pour nous. Rendez-nous par exemple ce serment de la royauté au sacre, de maintenir la religion catholique et d'exterminer l'hérésie. {On rit.)

Vous invoquez l'ancien régime contre nous; soit: mais alors rétablissez tout ce qui dans l'ancien régime nous était favorable. Ainsi, l'ordre du clergé composait une chambre tout entière, la première des états généraux ; il avait 80 millions de rente en biens fonds; les ordres monastiques, les abbayes, les couvents couvraient le sol de la France ; il y avait des conseillers d'Etat d'Église et des conseillers clercs au par* lement. {Hilarité. — Bruit.)

M. LE CHANCELIER. MessieuTS, je TOUS invite au silence, la question est assez grave pour qu*on écoute avec tranquillité.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Quaud jc dis : reudcz-nous tout cela, TOUS comprenez bien, Messieurs, que je ne demande rien de tout cela aujourd'hui. Ceux qui pensent comme moi ne demandent qu'une seule chose, la liberté telle qu'elle existe de droit en France, de fait en Angleterre, de droit et de fait en Belgique. Mais quand après nous avoir ôté tout ce qui nous appartenait autrefois, vous nous ôtez encore la liberté; quand après avoir confisqué tous les avantages et toute la splendeur de l'ordre ancien, vous en gardez soigneusement les anciennes entraves pour nous enchauier, j'ai le droit de le dire, c'est le comble de l'oppression, de l'injustice et de rhypocrisie.

Au milieu de cet ancien droit dont nous contestons l'existence, on invoque surtout les libertés gallicanes et les quatre fameux articles de la déclaration de 1682. Il y a là une distinction essentielle à faire. Les libertés de l'Église gallicane touchaient aux droits et aux privilèges de Tépiscopat français à regard du Saint-Siège; la déclaration de 1682 touchait principalement au droit de la royauté contre le Saint-Siège, et, comme je le montrerai tout à l'heure, contre les peuples.

Ces deux choses, longtemps confondues par les légistes qui les emploient contre nous, le sont aujourd'hui dans la réprobation de la très-grande majorité des catholiques. Les libertés gallicanes n'ont jamais existé sous forme authentique, n'ont jamais eu force de loi ; recueillies par les légistes, par des jurisconsultes sans aucune mission, comme Pithou et Dupuy, elles n'ont jamais été revêtues du caractère solennel de la loi nationale ; et elles ont été condamnées, sous la forme de ce recueil qu'on invoque et qu'on reproduit aujourd'hui, par une assemblée du clergé de France, en 1639,

qui es a définies servitutes potius quam liber taies. Détruites depuis en théorie par les écrits de deux grands écriTains, le comte de Maistre et M. de Lamennais avant sa chute, elles Font été dans la pratique par un théologien de toute autre nature, le premier consul Napoléon Bonaparte.

Quand il fit le concordat, Napoléon exigea, au nom de la révolution française, la démolition complète des libertés gallicanes. Il exigea une chose qu'à aucune époque le Saintr-Siége n'avait osé tenter, la dépossession en masse de l'épiscopat français.

Il y a des catholiques qui ont dénié au pape le droit d'user de ce pouvoir exorbitant ; ils lui ont dénié en même teraps le droit de sacrer l'empereur Napoléon au détriment de la maison de Bourbon. Ceux-là ont formé ce qu'on appelle la petite Église, c'es1r-à-dire le schisme anticonoordataire. C'est parmi ces hommes qu'il faudrait reléguer aujourd'hui ceux qui réclament, dans un intérêt politique, les libertés galli-canes ; mais comme cette petite Église est éteinte , il ne se trouve pas un seul de ces hommes parmi les vrais catho^ liques.

Quant à la déclaration du clergé et aux quatre artides de 1682, c'est autre chose : ici, je l'avoue, il y a eu proclamation comme loi de l'État, et l'enseignement de ces quatre articles a été prescrit et ordonné par l'État. Mais ces lois n'ont jamais été exécutées, et elles ne pouvaient pas l'être par plusieurs raisons.

La première, c'est que cette déclaration avait été casaée, annulée ou improuvée par la plus haute autorité que reconnaissent les catholiques, par le Saint-Siège, et que par coiifiéquent on n'a jamais pu violenter leur conscience au point de leur faire admettre et enseigner une cl^ose proscrite par l'autorité souveraine de l'Église.

Cet argument, qui oonserve toute sa force dans la conscience des catholiques, a été considérablement renforcé, aux yeux des honunes publics et des hommes politiques, par les érénements modernes, et notamment par ce que M. Guizot appelait tout à Theure notre établissement monarchique.

Que dit le premier article de 1682? Je vous demande. Messieurs, la permission de vous le citer; peut-être ne l'avez- TOUS jamais TU.

Udit:

« Que les rois ne peuvent être déposés, ni directement ni indirectement, par l'autorité des chefs de l'Église ; que les sujets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ni absous des serments de fidélité. »

Et Bossuet, dans son discours sur l'unité de l'Eglise, qui sert en quelque sorte de préambule aux quatre articles, s'ex- {ffime ainsi :

Nul prétexte ni nulle raison ne peut autoriser les révoltes. Leur couronne est hors d'atteinte.

Bossuet et M. l'évéque d'Hermopolis, qui, parmi les modernes, a été le plus grand commentateur des quatre articles, ont soutenu qu'ils s'appliquaient non-seulement aux attentats commis par l'autorité pontificale contre la majesté royale, mais encore et bien plus à toute espèce de diangement introduit dans le pouvoir monarchique par le peuple, par la multitude, connue on disait alors, c'est-à-dire par ce que nous appelons aujourd'hui la nation.

Ces doctrines ont pu par conséquent, sous la Restauration, reprendre une certaine valeur en vertu des principes du droit dîvm, qui était alors reconnu comme un principe dominant par les pouvoirs publics. Mais comment les concilier avec les doctrines et les faits de notre société moderne? par exemple, avec ce que disait l'honorable M. Guizot à l'autre Chambre,

sur la légitimité qui œmmence et la légitimité qui finit? Comment les concilier surtout avec ces principes que nous admettons tous, je crois, et que M. le ministre de l'intérieur a si bien exprimés dans la séance du 25 janvier dernier, quand il a dit :

c< La France n'a pas violé son serment en 1830; elle a été déliée le jour où le pouvoir a violé la charte... Si aujourd*bui le pouvoir royal se conduisait vis-à-vis de la constitution du pays comme le pouvoir royal en 1830, nous serions tous déliés de notre serment. » {Moniteur du 27 janvier 1844, page 167.)

Pour moi, qui adopte pleinement cette doctrine quant au passé et au présent, je demande comment les hommes qui la professent peuvent espérer de la concilier avec les doctrines de Bossuet et de Louis XIV.

D y a, dites-vous, un décret impérial qui prescrit l'enseignement des quatre articles comme loi de l'État, et vous prétendez que ce décret a force de loi.

J'ai eu de la peine à le croire; cependant je l'ai cherché et je l'ai trouvé : c'est vrai, il est du 25 février 1810. Mais &ï cherchant dans le Btdletin des Lois ce décret de rEmpiie, j'ai trouvé dans le même numéro un sénatus-consulte organique du 17 février 1810, c'est-à-dire de huit jours auparavant, qui porte ce qui suit :

« Â leur avènement, les papes prêteront serment de ne rien faire contre les libertés de l'Église gallicane. »

Eh hien ! quand M. le garde des sceaux pourra faire exécuter ce dernier décret, il pourra aussi faire exécuter l'autre. Mais tant qu'il ne fera pas exécuter l'un, je ne vois pas pourquoi il voudrait donner force de loi à l'autre. [Hilarité générale.)

Du reste, il y a un moyen bien simple de trancher la

question. Je demande pardon à la Chambre de Ty avoir retenue trop longtemps ; mais elle est importante et il faut la trancher définitivement.

Si, comme vous le dites, les quatre articles de 1682, auxquels personne ne pense plus parmi le clergé et les fidèles, sont à vos yeux réellement la loi de la nation, voici un moyen très-simple de le prouver.

Je défie M. le garde des sceaux actuel et ses successeurs futurs et possibles, tels que M. Dupin ou M. Isambert {on rit), n'importe qui, de trouver parmi les quatre-vingts évoques de France quatre prélats qui adhèrent publiquement aux quatre articles. Je dis plus, afin qu'on n'ait pas aflaire à ceux qui existent et dont la nomination est consommée : vous avez en ce moment à pourvoir à quatre ou cinq évéchés. Eh bien ! déclarez que vous n'y nommerez pas d'autres prêtres que œux qui adhéreront publiquement aux quatre articles. {MoU" vement,)

Eh ! vous savez bien que vous n'en trouverez pas, que vos sièges resteraient à jamais vacants. Alors pourquoi nous objecter sans cesse les quatre articles, les libertés gallicanes? Arrière à jamais ces prétendues libertés {murmures) \ ces servitudes qui ne sont jamais hivoquées que contre nous et par nos ennemis ! J'exprime là les sentiments de la foule des catholiques qui pensent comme moi. Et nous n'avons pas besoin de Cèdre pour cela de longues études théologiques ou historiques; nous n'avons besoin que de voir par qui sont invoquées ces libertés ; elles ne le sont jamais que par les ennemis de la vraie liberté de l'Église, par ces légistes chez quelques-uns desquels , comme l'a dit un grand écrivain , on trouve toujours soit un républicain, soit un courtisan, suivant les circonstances. {Nouveau mouvement.)

Quand on a suffisamment invoqué contre nous les libertés

38t LIBERTÉ

de rÉglise gallicane, on en -vient au concordat et aux articles organiques.

Ici encore je vous demande, Messieurs, la permission de faire une distinction.

Le concordat, tout le monde le respecte ; c'est l'œuvre de deux autorités suprêmes, chacune dans l'exercice de leurs fonctions respectives. Nous nous bornons seulement à dire que c'est un contrat synallagmatique qui lie les deux côtés également ; que si , par exemple , le chef de l'État cessait d'être catholique ; si, par exemple, il y avait une régence confiée à des mains protestantes, il ; aurait lieu à renouveler le concordat. De même si, conune on en a menacé dans la presse ministérielle, on supprimait, ou si on modifiait profondément le traitemetit convenable que le concordat stipule pour le clergé en France , dès ce moment le concordat serait rompu : on rentrerait dans le droit commun de l'Église, les évcques seraient nommés comme en Belgique.

Mettez cela dans vos papiers. [On rit.)

Quant aux articles organiques, c'est autre chose; l'Église ne les a jamais reconnus. [Murmures.)

C'est ici un point très-délicat, et j'espère pouvoir compter sur rindulgence de la Chambre, non-seulement au nom de ma propre faiblesse augmentée par mon éloignement de la tribune depuis deux ans, mais surtout à cause de la faiblesse numérique dans cette enceinte de l'opinion que je représente. Il me semble qu'une assemblée grave et sérieuse comme la Chambre des pairs doit respecter les minorités, et les respecter d'autant plus qu'elles sont faibles.

Les articles organiques sont pour nous une violation du concordat; ils n'ont jamais été reconnus par TÉglise en ce qui touche à ses droits et à sa discipline. Ils sont postérieurs de huit mois au concordat. Le concordat est du 12 juil-

DE L'ÉGUSE. 3S3

let 1801, et les articles organiques sont du 8 avril 1802.

Je sais qu'ils ont été présentés en même temps au Corps législatif, mais ils n'ont pas été acceptés en même temps par l'autorité qui stipulait avec TÉtat au nom de l'Église* Au contraire, cette autorité-là a formellement protesté contre les articles organiques par l'organe du cardinal-légat Caprara , qui était alors chargé des négociations. M. le garde des sceaux ne saurait le nier.

En un mot, le concordat est un traité synallagmatique entre deux parties , dont l'une, manquant à tous ses devoirs et profitant de la faiblesse de l'autre, a déclaré qu'elle ne l'exécuterait que sous certaines conditions non acceptées par l'autre, et qui constituent ces articles organiques.

D'ailleurs, vous-mêmes, vous ne l'exécutez pas : comment Youlez-Yous en réclamer l'exécution de la part des autres?

En effet, l'art. 12 interdit aux évoques toute autre qualification que celle de M. Févêque.

Or, M. le garde des sceaux le viole chaque fois qu'il écrit à un évéque en l'appelant monseigneur.

L'art. 13 dit : Les archevêques consacreront et installeront leurs suffragants. U n'en est rien.

L'art. 26 interdit aux évèques d'ordonner des ecclésiastiques qui n'auraient pas 300 francs de revenu.

Ce dernier article n'a jamais été exécuté, et, si je ne me trompe, il a été formellement révoqué.

L'art. 29 porte : Il n'y aura qu'une liturgie et qu'un catéchisme pour toutes les églises catholiques de France.

Eh bien ! il y a dans ce moment , en France , quarante liturgies et je ne sais combien de catéchismes. Cet article n'a jamais été exécuté. Il est vrai qu'on l'a exécuté sous l'Empire, quant au catéchisme; on en a fait un qui disait qu'on devait aimer Napoléon le Grand, sous peine de dam-

nation éternelle. Voulez-vous recommencer de pareilles dispositions ?

Je passe une foule d'autres articles également inexécutés et inexécutables. Commencez donc par appliquer vos propres lois, et alors seulement vous pourrez les invoquer- contre nous. Mais sachez aussi que nous ne les reconnaissons pas comme lois, que nous en poursuivrons la réforme et Tabrogation partons les moyens légaux et possibles.

C'est pourtant sur de pareils motifs qu'on a basé les poursuites faites contre l'épiscopat et le clergé, poursuites qui, je n'hésite pas à le dire, manquent à la fois 4e générosité et d'efficacité. De générosité : car en quoi consiste le manque de générosité, le manque de courage? Â s'attaquer aux faibles quand on épargne les forts.

Eh bien ! on s'est attaqué à un prêtre respectable qui a consumé sa vie dans les travaux apostoliques, et cela pour avoir dit sur l'Université ce que d'autres que lui avaient cm la vérité ; tandis qu'à la porte de ce palais, au Collège de France, des professeurs qui, dans une série de leçons publiques, avaient déversé l'outrage et la calomnie sur ce qu'il y a de plus sacré pour nous, n'ont pas reçu la moindre réprimande, la moindre censure.

Ne voulant pas enlever au chef de l'Université le privilège de faire des dénonciations à la justice, je ne m'arrêterai pas ici à citer tout ce qui dans les leçons de ces professeurs devait mériter les censures de l'autorité ; mais je dis que quand un grand scandale a eu lieu dans un enseignement donné au nom même de l'État , que quand rien n'a été fait pour le réparer, quand il n'y a eu aucune censure, pas même d'avertissement public , il y a manque total de générosité et de loyauté à poursuivre , pour une autre cause , le premier prêtre sur lequel on a pu mettre la main.

DK l/ÉGLISE. 385

Or, c'est le même ministre, chef direct de ces professeurs, qui reste silencieux envers eux, au milieu de la publicité, de la popularité de leurs leçons ; c'est le même ((ui a cru devoir dénoncer un prêtre au procureur général.

M. LE MINISTRE DE l'iNSTRUC MON PUBLIOL'E. Celait SOU

droit et son devoir.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Vous u'avcz pas le droit (lem'interrompre.

M. LE ministre. J'ai le droit de vous répondi'e.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Après quc j'aurai parlé; mais maintenant vous n'avez qu'un seul droit, le droit de m'écouter.

En outre, on attaque un journal , on espère le ruiner à force de poursuites et de condamnations. Pourquoi? Pour avoir publié un témoignage de sympathie envers un prêtre condamné : et on n'a rien fait contre un autre journal bien autrement répandu, qui élevait les accusations les plus honteuses contre l'enseignement des séminaires de France, qui les accusait de souiller l'imagination et le cœur de la jeunesse sacerdotale.

Pourquoi cette différence? Parce qu'on croit que l'un de ces journaux est faible, parce qu'on sait que l'autre est fort. Encore une fois, je ne demande ni poursuites ni procès, pas plus que je ne demandais tout à l'heure le retour de l'ancien régime. Je ne demande que la liberté de discussion.

Mais quand je vois ainsi peser le joug exclusivement d'un côté, je lève la tête pour voir si on le fait aussi peser de l'autre, et quand on ne le fait pas, je dis qu'on atta(pie le faible et qu'on respecte le fort, je dis que cette attaque manque de courage, de générosité; mais j'ajoute qu'elle manque aussi d'efficacité, et qu'on ne viendra pas à bout d'étoufifer, avec des emprisonnements et des amendes, le courage et la

Sovri^s l. — Discours i. 25

386 LIBKRTF'

coiiviclion des catholiques. Kolre liisloire tout entière est là l)our le prouver.

Il en est de même des |)oursuites contre Tépiscopat, des appels comme d'abus. Et ici même, je dois, comme citoyen et comme catholique, faire entendre une protestation solennelle contre l'odieuse juridiction du conseil d'État en matière religieuse.

De tous les legs du desi)otisme, assurément c'est là, sicoa le plus cruel, du moins le plus absurde et le plus révoltant. Quoi ! dans un pays où l'inamovibilité des juges, la publicité des tribunaux, la libre défense des accusés sont de droit oomnmn, où le moindre braconnier jouit de ces garanties, voici les ])lus hauts magistrats de la conscience et de la morale qui sont traduits pour les faits les plus délicats et les plus importants de leur saint ministère devant un soi-disant tribunal, amovible, sans publicité et sans défense, sans garantie quelconque! Si la moindre peine s'attachait aux arrêts de cet étrange tribunal, on verrait, je n'eu doute pas, malgré les préjugés irréligieux encore si puissants, on verrait l'opinion du pays se soulever tout entière contre une pareille juridiction, li'est l'absence de toute pénalité qui rend son exislencc encore possible. Mais qu'on n'aille pas croire i)our cela que ces arrêts exercent la moindix; répression morale. En vain M. le garde des sceaux a-t-il essayé ailleurs de démontrer que cette répression morale existait : on ne lui a répondu que par des rires. D'autres ont été encore ]3lus loin que lui : on a prétendu que l'honneur des évêques était compromis par ces déclarations d'abus ; qu'un prêtre ainsi frappé devait éprouver le même sentiment qu'un soldat blâmé à l'ordre du jour de l'armée; on a même poussé la folie jusqu'à comparer révéque ainsi frappé à un avocat admonesté par son conseil de discipline ^ . 11 est vrai que c'est un ancien avocat

' Discours de M. Dapin. MonUtur du SO mars 1844.

ht L'ÉGLISE. 387

qu s'exprime ainsi [hilarité)^ ce qui peut excuser son aveuglement. Mais on oublie que, pour exercer cette répression morale, il faut deux choses au pouvoir qui se Tarroge : Tautorite morale et la compétence. Or, ces deux choses manquent paiement au conseil d'État en matière ecclésiastique.

Conunent un pontife catholique reconnaîtrait -il sur des faits de conscience et de discipline, d administration de sacrements, l'autorité d'un conseil qui peut être composé d'hommes sans aucune religion? Et conçoit-on quelque chose de plus absurde que la compétence de protestants, de juifs, de catholiques laïques, qui seraient à coup sûr fort embarrassés si on les invitait à réciter les commandements de Dieu et de rÉglise, et qui prononcent sur le refus des sacrements dont ils n'usent peut-être jamais? Dans la dernière déclaration d*abus, on a déclaré que l'évêque de Chalons avait troublé les consciences. Or, de deux choses Tune, ou les consciences en question sont catholiques, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le sont pas, elles ne peuvent pas être troublées par un évêque, et n'ont pas besoin d'être rassurées. Si elles le sont, ce n'est pas à vous qu'elles reconnaîtront le droit ou le i)ou- Yoir de les guérir. Je le demande à tout homme de bon sens, y a-t-il une idée plus risible que celle d'une conscience assez délicate pour être troublée par les dires d'un évêque, et en même temps assez facile pour être rassurée par un rapport de M. le vicomte d'IIaubei'sart et une ordonnance de M. Martin (du Nord) ?( On r//.)

Oui, je défie qu'on me trouve en France un seul homme qui se dise : Hier, j'étais troublé, mon évêque avait dit des choses qui m'inquiétaient; mais aujourd'hui M. d^Haubersart et M. Martin ont parlé : me voilà tranquille. [Nouvelle hilarité.)

Ce double caractère des poursuites récentes, leur peu de

générosité et leur inefficacité sur les consciences, voilà ce qui nous empêche d'avoir pour leurs résultats ce respect pour la chose jugée que Ton réclame avec tant de violence. Mais qu'entend-on par respect de la chose jugée? C'est encore un |)oint sur lequel il est nécessaire de s'entendre.

Si par respect de la chose jugée on veut dire obéissance, soumission , nous obéissons , nous payerons les amendes et nous irons en prison, et nous ne maudirons pas nos juges au delà des vmgt-quatre heures qui nous sont accordées pour cela ; mais si on entend approbation, même tacite, de la sentence rendue, on ne l'aura jamais, lorsque cette chose jugée sera le contraire du devoir et de la conscience chrétienne. Je ne vous dirai pas que notre religion entière est basée sur le mépris d'une foule de choses jugées; je ne vous dirai pas que le divin fondateur de notre religion a été, lui aussi, condamné par les tribunaux; je ne vous dirai pas que les martyrs que nous avons placés sur nos autels, que nous vénérons chaque jour dans notre culte, dont nous jwrtons les noms, étaient, eux aussi, des repris de la justice romaine, et qu'aujourd'hui même ces martyrs nombreux, ces missionnaires admirables qui vont périr en Corée et en Cochinchine pour y prêcher la foi chrétienne sont condamnés par les lois de ces pays !

Mais, pour descendre de ces hauteurs à des faits d'un or^ dre inférieur, vous-mêmes ne recommandez-vous pas dans le programme de votre Université les Lettres Provinciales de Pascal, bnilécs par la main du bourreau en vertu d'un arrêt du parlement? Est-ce là respecter la chose jugée?

Et ce qui s'adapte encore mieux à nos lois et à nos mœurs actuelles, c'est l'exemple que vous fournit le pays même auquel vous avez emprunté l'institution du jury. Voyez O'Connell, condamné pour conspiration contre la grandeur et la prospérité de l'Angleterre. Eh bien! quand

DE l/ÉGLISK. 389

ce conspirateur, ce condamné, est entré dans la Cihambre des communes la première fois après sii condamnation, la moitié de rassemblée la salué de ses applaudissements et de ses cris. Ensuite, dans un banquet public, des pairs d'Angleterre de la plus haute naissance, trente membres de la Chambre des communes, et trois mille citoyens ont été s asseoir avec lui pour lui rendre hommage.

Voilà les mœurs d'un peuple vraiment libre, auquel vous avez emprunté l'institution mênie du jury. Voilà les conditions de l'existence d'un gouvernement constitutionnel. Sachez donc, une fois pour toutes, les subir. C'est les méconnaître étrangement que de comprimer ces révoltes intérieures de la conscience et de l'àme.

Croire que l'abbé Combalot, dont le nom a tant de fois retenti à l'autre Chambre, soit flétri à nos yeux par la sentence du jury, c'est une étrange illusion. L'homme que nous voyons investi de la faculté de consacrer le corps d'un Dieu , de prêcher la parole divine , arraché à ses augustes fonctions pour aller expier en prison le tort d'avoir dit la vérité, ne peut exciter en nous que la sympathie et laffeotion. On les lui exprime, parce qu'on nous a fait croire que nous vivions dans un pays libre.

En vain essayerez-vous de confondre la pénalité qui frappe un délit contre l'ordre politique ou l'opinion dominante, avec la réprobation qui atteint les délits contre Tordre moral universellement reconnu. Aucune loi ne [)eut nous y contraindre ; et s'il y en avait, ce serait une loi odieuse et désavouée par la nature, par l'honneur et par la foi.

On sent si bien l'impuissance de ces remèdes, qu'on vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables pour réprimer notre audace. Eh bien ! faites-les : nous ne les redoutons pas. Vous ne pourrez rien faire qui soit nouveau

pour nous. Nous avons passé par toutes les tyrannies du monde, et nous leur avons survécu.

Après tout, nous ne sommes pas des par>'euus nés d'hier, nous sommes d'une vieille race, dont riiistoire est bien connue. Elle est là pour^nous encourager et pour éclairer nos persécuteurs. Nulle assemblée n'aura jamais en France la popularité de la (constituante, la toute -puissance de la Convention, le prestige de gloire de TEmpire. Or, il y a parmi nous des hommes ({ui ont vu ])asser les constituants, les terroristes et Napoléon. On a essayé du schisme en 1791, de réchafaud en 1793, des déportations en 1797, des prisons d'Etat en 1811, et rien n'a prévalu contre eux. Faites donc des lois, si bon vous semble ; elles seront exécutées peut-être, mais elles seront à coup sûr impuissantes. La conscience est hors de l'atteinte des légistes : et vous n'êtes pas de taille à vaincre dans une lutte qui n'a porté bonheur ni à Mirabeau, ni à Robespierre, ni à Napoléon.

J'ai nommé Napoléon; c'est à lui que remontent la plupart des lois incompatibles avec l'ordre social de la Charte qu'on nous applique, et des mesures despotiques qu'on invoque contre nous. Napoléon a eu une puissance que vous n'aurez jamais, et en a largement usé contre l'Église. 11 a tenu le pape lui-même pendant cinq ans en prison ; il l'a fait traîner de Rome à Fontainebleau dans une voiture qu'on fci^ niait à clef comme les voitures cellulaires; il a tenu son premier ministre, le cardinal Pacca, au cachot à Fenestrelle, et quand ce prélat demandait un bréviaire, on lui donnait un volume de Voltaire. ( Violentes réclamations.)

M. LE coMiE ExcELMANs. (i'est iuipossiblc, jamais Najx)léon n'a fait pareille chose!

M. LE COMTE DE MoKiALEMBEUT. Ce u'cst pas Napoléon ; ce sont ses agentb. D'ailleure, c'est le cardinal Pacca qui le

DE L'ËGLISG. 391

raomte lui-même. Ce qu'on ne niera pas, c'est que Napoléon a rempli Vincennes d'évcques et de cardinaux prisonniers, et, pour bien montrer qu'il n'épargnait aucun ordre de la hiérarchie ecclésiastique qui avait l'audace de lui résister, le 6 avril 1813, il fit partir comme conscrits réfractaires tous les séminaristes de Gand, et les fit incorporer en masse dans je ne sais quel escadron du train d'artillerie, à Wesel. [Nou-velles réclamations.)

Plusieurs pairs. Non! non!

D'autres pairs. Si fait, c'est vrai ' !

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Eh bicu! Mcssicurs , à quoi tout cela a-t-il abouti? Mon Dieu, on l'a dit cent fois, l'empereur est allé mourir à Sainte-Hélène, et Pie VII est mort à Rome en donnant l'hospitalité à la famille de son persécuteur. Le cardinal Pacca édiQe encore l'Église par sa généreuse vertu, et dernièrement encore traçait à grands traits le tableau des luttes de l'Église, en se félicitant de n'avoir jamais cédé aux conseils pusillanimes de la prudence humaine. Et quant aux pauvres séminaristes de Gand, ceux qui ne sont pas morts dans les neiges de la Russie sont revenus reprendre leur premier état et retremper l'énergie du clergé de Belgique.

J'ai nommé la Belgique ; et là encore quelle leçon et quel exemple! Là un roi, entouré à la fois des respects de la diplomatie et du libéralisme, s'est cru obligé de suivre le système qu'on vous recommande. 11 a inventé les libertés de l'Église belgique, dont personne n'avait entendu parler avant lui ; il a organisé un conseil d'État, des appels comme d'a-

' Ce fait est constaté par Tarrétc du gouvernement provisoire du 9 avril 1814, inséré au Bulletin dei Loit, et qui rend à la liberté les séminaristes conduits à Wesel. au nombre de ^6, dont 40 diacres ou sous-diacres. La plupart avaient péri dans la campagne de Russie. Leur histoire a été écrite et publiée récemment en flamand par un des survivants.

392 IJBERTF'

bus, et le reste : et comme répiscojiat lui résistait, précisément sur la question (renseignement , il a trouvé bien de faire traduire un évêque , le prince de Broglie, évêque de Gand, oncle ou cousin du noble duc qui m'écoute, de le traduire devant la cour d'assises, de le faire condamner par contumace et de le faire mettre en effigie au carcan entre deux voleurs; cela se passait à vos portes il y a quelque vingt ans. Et où cela a-t-il abouti? Mais vous le savez tous, à faire monter le gendre du roi des Français sur le trône de Belgique. [Mouvements divers.)

Nous savons bien. Messieurs, qu'on peut disix)ser contre nous d'une arme à qui ni Na|>oléon, ni le roi Guillaume n'ont permis de frapper sur l'Église, celle des violences populaires. Nous vivons sous un régime qui a laissé faire l'émeute de Saint-Germain- l'Auxcrrois, le pillage de l'Archevêché , et qui est venu proposer ici une loi que je m'honorerai toujours d'avoir combattue, ix)ur consacrer l'œuvre de l'émeute en transformant en promenade le site de l'Archevêché de Paris. Aujourd'hui encore, à force de dénonciations, de calomnies, de provocations directes, on peut lancer une foule égarée contre telle église, telle maison; mais le lendemain de ce jour-là, lequel des deux sera le plus malade, le plus déconsidéré en France et en Europe? Est-ce le Gouvernement ou l'Église? L'exi^érience du passé répond pour moi à cette question. Ce n'est jamais l'Église qui a le plus souffert des violences dont elle a été la victime.

Messieurs , il faut bien vous le pei*suader, le catholicisme ne craint ni les violences de l'émeute, ni les violences de la loi. Dans la lutte qui commence, et qui ne finira pas, croyezle bien, par le vote de tel ou tel projet de loi, il s'agit non pas d'une question de parti , mais d'une question de conscience. On n'en Unit pas avec les consciences comme avec

m L'ËGLlSIi:. 393

les partis. On vous dit d'être implacables ou inflexibles ; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au monde? Eh ! ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des politiques, ni la vertu des légistes ; c'est la conscience des chrétiens ccmvaincus.

Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez pas. Qu'on les appelle néo-catholiques, sacristains, ultramontaius, comme on voudra, le nom n'y fait rien, la chose existe. Celte génération prendrait volontiers pour devise ce que disait, au dernier siècle , le manifeste des généreux Polonais qui résistèrent à Catherine II :

ce Nous qui aimons la liberté plus que tout au monde, et la religion catholique plus encore que la liberté. »

Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes étrangers à toutes vos coalitions, à toutes Tos récriminations, à toutes vos luttes de cabinet, de partis ; nous n'avons été ni à Gand, ni à Belgrave-Square ; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur survit. Nés et élevés au sein de la liberté, des institutions représentatives et constitutionnelles, nous y avons trempé notre âme pour toujours. On nous dit : Mais la liberté n'est pas pour vous, elle est contre vous; ce n'est pas vous qui l'avez faite. Il est vrai que la liberté n'est pas notre œuvre , mais elle est notre propriété : et qui oserait nous l'enlever? A ceux qui nous tiennent ce langage nous répondrons : Mais vous, avez-vous fait le soleil? Cependant vous en jouissez. Avez-vous fait la France? Cependant vous êtes fiers d'y vivre.

Eh bien ! la liberté, c est notre soleil : il n*est donne à j)ersonue (l*en éteindre la lumière. La Charte, c'est le sol sur lequel nous nous appuyons pour vous attaquer quand il le faudra : il n'est donné à personne d'arracher ce sol de dessous nos pieds. Nous bénissons les institutions sous lesquelles il nous est donné de vivre ; nous les pratiquons, nous les appliquons, et ce sera là notre réponse à laccusation indigne et calomnieuse que M. le ministre de Tinstruction publique a portée contre nous, lorsqu'il a dit deux fois à l'autre Chambre qu'un esprit de parti politique se cachait sous le masque de l'esprit religieux. Cette calomnie porte directement sur tous les hommes qui ont pris part à la polémique récente ; mais de tous ces hommes, je suis le seul qui puisse élever la voix dans l'enceinte parlementaire. J'use donc de ce noble privilège pour les défendre en même temps que moi. Il faut le dire, il faut l'avouer franchement, on a voulu faire croire que c'était le parti légitimiste qui exploitait la question de l'enseignement et de la liberté religieuse contre le Gouvernement. Eh bien ! il n'en est rien : l'immense majorité de ceux qui, par leurs écrits, ont pris part à cette question ne sont rien moins que légitimistes; ce sont des hommes qui, dans le clergé comme parmi les laïques, ont donné des preuves certaines de la différence profonde qui existe entre leur opinion et l'opinion légitimiste. De toutes les publications faites à ce sujet, depuis les lettres de l'archevêque de Lyon jusqu'à celles du dernier sacristain, il n'y en a pas une qui n'implique la reconnaissance formelle de la dynastie et de la constitution actuelle de la France.

Certes , nous savons bien que nos droits comme chrétiens et comme pères sont antérieurs à toutes les dynasties et à toutes les constitutions du monde; mais, en même temps, nous avons été heureux de voir que ces

droits avaient été consacrés par la constitution de notre |)atrie.

Les .journaux légitimistes n ont pas touché à cette question pendant dix ans; la plupart des orateurs légitimistes n'en ont pas parlé jusqu*à présent. Je ne dis pas cela pour les accuser, mais pour constater ce fait. Après cela, il est clair que quand ils ont vu le parti qu'on pourrait en tirer par votre faute, il ne leur était pas défendu de s'en mêler. Savez-vous qui a fait les affaires du parti légitimiste dans cette occasion ? C'est le Gouvernement, c'est le ministère. Les légitimistes sont pères de famille : vous ne pouvez pas les empêcher d'être pères, et étant pères de s'intéresser au sahit de l'àme de leurs enfants. C'est vous qui leur avez fourni l'arme puissante des droits de la conscience et de la paternité méœnnus. Si quelqu'un a bien servi la cause légitimiste, c'est bien M. le ministre de l'instruction publique, en identifiant les questions religieuses et la question légitimiste, que des hommes plus sagement dévoués à la dynastie et au pays avaient eu soin de disjoindre.

Laissez-moi le dire, Messieurs, vous allez recommencer dans un autre sens les fautes de la Restauration, celles qui l'ont cx>ndutte à l'abime. Vous aliénez , vous contraignez à l'hostilité des hommes qui, sans être de la même origine que vous, ne demandaient pas mieux , dans l'intérêt de la chose publique, que de vous prêter le concours de leur adhésion et de leur moralité politique. Les chefs du clergé, une fouie de catholiques zélés et sincères sont à l'égard du Gouvernement actuel, avec les différences que chacun comprend, dans une position analogue à celle qu'occupaient sous la Restauration les hommes éminents que je vois devant moi, M. le comte Mole, M. le duc de Broglie, M. Guizot lui-même. La Restauration les a repoussés : ils ne l'ont pas renversée; mais qui

[X)urrait dire à quel point le manque de leur concours a contribue à sa ruine?

C est dans ce sens que les cvèques de la province de Paris ont pu dire si justement au Roi que M. Villemain avait fait perdre en t?vis ans tout le terrain acquis par dix an* nées de luttes, de prudence et d habileté.

Quant à moi, je le lui pardonne bien volontiers, car je crois qu'il a rendu aux catholiqiies un incalculable service. Nous dormions dans une fausse paix ; il nous a tirés de notre torpeur, et maintenant, s'il plaît à Dieu, nous ne nous rendormirons plus.

M. LE 3IINISTKE DE l'instruction PUBLIQUE. Je demande la parole. Messieurs....

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Vous mc répoiidrcz après.

M. LE MiNisTHE. Il y a des choses trop personnelles pour qu'on ne veuille pas y répondre.

M. LE COMTE DE MoNTÀLEMBEBT. J'aurai bientôt terminé. M. le ministre pourra alors y répondre à son aise.

.l'ai parlé de l'intérieur : un mot de plus sur ce qui se passe au dehors de notre pay*, et j'aurai fini. Quand il s'agit de recourir à de nouvelles lois, et cela au sujet d'une institution aussi universelle que le catholicisme, il est bon, il est nécessaire de regarder autour de soi.

Jetez un instant les yeux sur ce qui se passe dans le monde entier depuis quinze ans, et dites de quel côté sont les persécuteurs? dites où sont les oppresseurs?

En Suède, est-ce le catholicisme qui condamne un citoyen coupable d'avoir voulu retourner à la foi que son pays a professée pendant sept siècles? est-c4* le catholicisme qui le condamne au bannissement et à la confiscation de ses biens?

En Suisse, est-ce le catholicisme qui viole le pacte fédéral afin de détruire les abbayes , et qui dit , dans un langage

digne du Collège de France, quil faut atteler les moines aux canons?

En Russie, est-ce le catholicisme qui a égorgé une nation et qui lui arrache peu à peu, avec ce qui lui reste de vie, la foi de ses aïeux? Non, c'est une puissance schismatique qui a exercé avant vous et mieux que vous le monopole de l'enseignement par l'État, c'est la Russie, qui égorge la catholique Pologne.

En Prusse, est-ce le catholicisme qui a fait violence aux consciences, qui a emprisonné un vieillard , mis en feu les bords du Rhin? Non, c'est un roi protestant, dans la patrie du rationalisme , qui enlève un prélat catholique, coupable de n'avoir pas voulu accorder les bénédictions de l'Église à des imions que sa conscience réprouve.

En Angleterre, cette nation opprimée, qui veut bri^r ses fers, sont-ce des catholiques qui l'ont enchaînée, volée, insultée? Non, c'est une Église ijarlementaire , une religion d'État, une Église dans l'État, c'est elle qui a foulé aux pieds les catholiques irlandais , et ([ui a préparé à la nation anglaise le plus terrible danger.

Partout ce sont les catholiques qui sont les opprimés, et nulle part ils n'oppriment.

Et le seul pays où les catholiques ont eu, depuis la révolution de 1789, non pas le dessus, mais voix prépondérante, à l'abri de tout esprit gallican et janséniste, la Belgique, est le seul aussi où a été sincèrement proclamée, loyalement appliquée et noblement garantie la liberté pour tous et en tout.

Mais, en revanche, si partout le catholicisme est persécuté, nulle part aussi on ne le persécute impunément.

Voyez plutôt : en Prusse, la résistance héroïque de l'archevêque de Colo{rne a ébranlé jusque dans ses fondements le prestige de la puissance prussienne. Le dernier roi de ce

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pays ne l'a pas emporte ; malgré Tastucc de ses diplomates, malgré le zèle de ses administrateurs et de ses généraux de cavalerie, il a été vaincu, j'ose le dire, par la résistance du vieillard emprisonné qui a sauvé les droits de la conscience et la sainteté du mariage.

En Russie , ce qui oppose à la puissance impériale une indomptable résistance , et qui rempèche de marcher avec sécurité à l'accomplissement de ses ambitieux desseins, n'estce pas le catholicisme, que nul ne pourra jamais déraciner du cœur martyrisé de la généreuse Pologne? Et n'est-ce pas le pa|)e qui, seul parmi les souverains du monde, a eu le courage de protester contre les abus de cette force et l'iniquité de ce despotisme ?

Et en Espagne, voyez cet homme que M. le marquis de Boissy qualifiait l'an dernier de bourreau, et que moi, je me bornerai à appeler le persécuteur de l'Église*. Lui aussi était de ces gouvernements qnon ne confesse pas; il avait exilé et emprisonné les évèques , dépouillé l'Église des derniers débris de sa splendeur : il avait fait plus, et je recommande ce trait aux canonistes du conseil d'Étal et de la cour de cassalion, il avait imaginé d'inteixlire l'exercice des fonctions sacerdotales aux prêtres qui ne pouvaient pas présenter un certificat constatant leurs bonnes opinions politiques. Eh bien ! cet homme, j'ai vu sur les lieux les derniers temps de sa grandeur. On le croyait tout-puissanl : il avait expulsé sa bienfaitrice, fusillé ses rivaux; il étail soutenu par l'Angleterre ; il se jouait de la France ; on le croyait plus puissant que jamais. Tout à coup un léger nuage se forme à Thorizon, et ce nuage se transforme bientôt en formidable orage.

Cet homme qui avait vaincu tout à la fois le courage et le

' Le général Espartero, duc de la Victoire, légent d'Espagne au nom d'Isabelle U, après l'expolsioii de la reine mère Christine.

bon sens, il laisse tomber son épée; rintelligence qui Favait heureusement guidé jusque-là labandonne; et je ne crois pas insulter au malheur en disant qu'il est tombé sans honneur et sans gloire. Cependant qu'avait fait l'Église? Au milieu des risées de la fausse philosophie et du faux libéralisme, le vieux pontife qui règne à Rome, qui dirige nos consciences et qui les trouble au besoin, avait ordonné un jubilé ; c'està-dire que de toutes parts l'arme qui ne sera jamais ni brisée ni rouillée dans nos mains, celle de la prière, s'est dressée vers le ciel, et, depuis le Gange jusqu'au Danube, tous les catholiques ont prié. Les vieilles dévotes de Paris et les vieilles dévotes de New- York ont dit à Dieu, dans le langage du roi David : a Lève-toi et juge ta cause. » Eh bien! la cause a été jugée ; le persécuteur de l'Église est tombé, et aujourd'hui les évéques qu'il avait expulsés , qu'il avait déportés, qu'il avait spoliés, rentrent un à un en triomphe, et remontent au milieu des acclamations publiques sur les sièges d'où il avait voulu les précipiter. Et ne croyez pas que je vous présente cela comme un miracle. Messieurs; ce n'est que la conséquence la plus naturelle de notre foi, la leçon la plus ordinaire de notre histoire.

Et où ce duc de la Victoire détrôné a-t-il porté ses pas? En Angleterre. Et qu'y a-t-il trouvé? Ah! c'est ici où la justice de Dieu est manifeste. Oui, la libre, la puissante, l'invincible Angleterre voit sa grandeur menacée , sa puissance compromise, ses incroyables prospérités neutralisées par la suite de ses attentats contre l'Église et les peuples catholiques. Au sein même de l'anglicanisme, de l'aristocratie spoliatrice, un parti puissant se forme et grandit chaque jour, un parti qu'on appelle aussi comme ici le parti ecclésiastique, et qui réclame pour leur fantôme d'Eglise la liberté, l'autorité et les biens dont on a dépouillé le catholicisme.

Que dis-je? Écoutez cela, Messieurs. Ils demandent même le rétablissement des ordres monasti(|ues, comme seul remède à cette misère chaque joiu' croissimte d*un peuple à qui on a volé la foi et la charité catholiques.

Pendant que lorgane principal des prétendus conserva teun en France menace le cardinal de Bonald de supprimer le traitement du clergé, le Times, organe des conservateurs anglais, exhorte le gouyemement anglais à doter largement le cierge catholique dlrlande, Tun et lautre dans le même but, parce qu^ils espèrent asservir TÉglise, Tun en la dépouillant, lautre en Tenrichissant. Et cependant Tlrlande, vengeresse du catliolicisme, se dresse à côté de TAngleterre, et demande compte de trois siècles d'oppression exercée sur les catholiques. Chaque jour le danger s'accroît ; nul ne peut dire pai où il finira. Mais ce qu'on peut voir déjà avec certitude, c'esl qu'il y a certaines spoliations pour lesquelles il n'y a pas de prescription, certaines iniquités pour lesquelles il n'y a point de pardon : les spoliations et les iniquités infligées à rÉglise. En vain le flot des siècles, de l'oubli, de toutes les prospérités humaines semble avoir recouvert le rocher : tôl ou tard vient le moment du reflux, et le rocher reparaît inébranlable et vainqueur.

Croyez-vous , Messieurs, que ce grand spectacle des justices du Seigneur soit sans influence sur nous , nous qui formons depuis dix-huit siècles la plus yaste fraternité de l'univers? Croyez-vous que nous soyons insensibles aux leçons que nous donnent nos frères des nations étrangères? Et quand vous abaissez vous-mêmes les barrières qui nous séparenl d'eux ; quand les chemins de fer et la vapeur annulent les distances ; quand ce cpii s'est dit hier à Dublin ou à Bruxelles se réimprime aujourd'hui à Paris, et va demain porter le courage et l'espérance au fond du dernier presbytère de

France , croyez-vous que nous resterons sourds et aveugles , et que la fibre catholique ne vibrera pas avec une énergie croissante dans nos cœurs?

Dans cette France accoutumée à n*enfanler que des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous catholiques, nous consentirions à n'être que des imbéciles et des lâches! Nous nous reconnaîtrions à tel point abâtardis, dégénérés de nos pères , qu'il faille abdiquer notre raison entre les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l'Université, notre dignité et notre liberté aux mains de ces légistes, dont la haine pour la liberté de l'Église n'est égalée que par leur ignorance profonde de ses droits et de ses dogmes! Quoi! parce que nous somnics de ceux qu'on confesse^ croit-on que nous nous relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains aux menottes d'une légalité anticonstitu* tionnelle? Quoi! parce que le sentiment de la foi domine dans nos cœurs, croit-on que l'honneur et le courage y aient péri? Ah ! qu'on se détrompe. On vous dit : Soyez implacables. Eh bien! soyez-le; faites tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez : l'Église vous répond par la bouche de Tertullien et du doux Fénclon : Nous ne sommes pas à craindre pour vous , mais nous ne vous craignojis pas. Et moi j'ajoute au nom des catholiques laïques comme moi , catholiques du dix-neuvième siècle : Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat ; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. [Mouvements divers.)

(Extrait du Mùniteur du 17 avril 1844.)

(Ejvrct. 1. — Diftcoufi. i. 26

M. Villemain, ministre de l'instructioii publique, répliqua dans cette môme séance du 16 avril 1844, à M. de Moulalembert. Cette réplique amena entre les deux orateurs rechange des observations suivantes :

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je ne répondrai que deux mots à ce que vient de m'objecter M. le ministre de Tinstmction publique.

D*aborâ, il n'y a pas un mot dans mon discours qui paisse indiquer que je parle ici» ou que je prenne des engagements, ou que je fasse des menaces au nom de l'épiscopat ; je n'ai parlé qu'en mon propre nom.

M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. AlOTS CCla a peU

d'autorité.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Ce que j'ai dit, je l'ai dit comme pair de France, comme citoyen, comme catliolique ; et je n*ai pas dit un mot qui impute une responsabilité quelconque à d'autres qu'à moi.

En outre, j'ai à cœur de repousser toute imputation qui tendrait à faire croire que j'eusse désiré ou exigé le moins du monde, parce qu'on avait poursuivi M. l'abbé Corabalot, qu'on fit aussi des poursuites contre certains professeurs du Collège de France. Je n'ai pas dit non plus qu'un évêque ou un prélat ne fût pas justiciable des tribunaux ordinaires, et que l'égalité devant la loi n'existât pas pour les prêtres comme pour les autres citoyens. J'ai dit qu'en supposant qu'il y ait eu scandale dans l'écrit de M. Combalot, il y en avait eu bien plus encore dans les cours du Collège de France; que si l'on s'était contenté d'avertissements intimes et secrets pour les professeurs du Collège de France, il fallait, à plus forte raison, se contenter d'avertissements secrets pour M. Combalot; que si, d'une autre part, il avait fallu une répression publique contre M. Combalot, il en aurait fallu également une contre ceux qui avaient parlé au nom de l'État dans les cours publics. Mais je repousse énergiquement toute espèce d'insinuation qui tendrait à m'imputer une demande de mesures répressives contre qui que ce soit. Je

demande la liberté pour les antres, mais aussi la liberté pour nous.

M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. Accuser les personnes, c'est faire quelque chose de semblable à une provocation de sévérité contre elles. J'ajouterai que je n'ai pas seulement parlé d'avertissements; j'ai parlé aussi de la preuve acquise par moi, que beaucoup de choses imputées à ces professeurs avaient été insidieusement altérées, que de graves erreurs, volontaires ou involontaires, avaient été commises à cet égard. Il n'y a rien d'analogue dans le fait d'un écrit dont toutes les paroles étaient acquises à la publicité, que le ministère public a poursuivi, que la chambre du conseil a cru devoir renvoyer devant le jury et que le jury a condamné.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je répouds à M. Villcmain que son raisonnement est tout à fait inexact. Les leçons du Collège de France ont été imprimées, avouées et publiées par leurs auteurs, et ont eu autant et même plus de publicité que l'écrit de M. l'abbé Combalot.

La séance est levée à cinq heures et demie.

Le lendemain, 17 avril, M. Martiu (du Nord), garde des sceaux , fit une seconde réponse à M. de Montalembert. 11 défendit Tautorite légale des articles organiques, et tout en protestant du respect du Gouvernement pour les droits de Tépiscopat, il déclara qu'il n'admettrait jamais qu'on cherchât à soustraire le clergé à Tappli-r cation des lois et aux juridictions régulières du royaume.

M. le comte de Montafembert lui répondit :

M. le garde des sceaux a essayé de faire croire à la Chambre que je repoussais, au nom de la religion, toute intervention de l'État ou des tribunaux ordinaires dans tout ce qui concerne le clergé.

Je n'ai jamais rien dit de semblable; j'ai dit seulement, ce qui est une vérité perpétuelle, aussi vraie aujourd'hui que

jamais, qu'il y a deux ordres de matières et de juridictions tout à fait distincts : Tordre spirituel et Tordre temporel. Il y a eu des temps et des pays où Tordre du clergé était soumis à un juridiction spéciale et privilégiée, même en matière temporelle. Personne, entendez bien, ne réclame rien de semblable aujourd'hui, personne n'a dit qu'un prêtre ne doit pas être justiciable des tribunaux ordinaires, pour tout ce qui est contravention, délit ou crime en matière temporelle; mais de là à soutenir que TÉtat doit exercer en matière spirituelle^ dans Tordre des croyances et des consciences, une juridiction quelconque, il y a un abîme. C'est dans ce sens seulement que j'ai réclamé l'indépendance du droit spirituel; c'est dans ce sens que je soutiens que ni le conseil d'État ni les cours royales ne pourraient exercer une juridiction compétente, légitime , incontestable, sur cet ordre de faits où la conscience est inviolable. Et quant à la lettre de M. Tévêqne de Cbàlons que M. le garde des sceaux a citée, et où ce prélat se soumet d'avance à l'arrêt du conseil d'État, j'ose dire que si ce prélat avait su que dans le rapport fait au conseil d'État, on comptait ajouter une imputation dont il n'était pas question dans la première dénonciation du garde des sceaux, c'està-dire l'imputation d'avoir troublé les consciences en menaçant du refus des sacrements, jamais il n'aurait écrit cette lettre; car que peut-il y avoir de plus exclusivement spirituel que l'administration des sacrements et le trouble des con* sciences?

Je n'entrerai pas avec M. le garde des sceaux dans une discussion théologique sur la valeur des libertés gallicanes; j'ai dit ce que j'en pensais : j'ajoute qu'on ne peut résoudre ces questions que par la voie d'autorité théologique, et je répète aujourd'hui que nul ne réussira jamais à violenter sur ce point les consciences par des exigences gouvernementales ou par des déclarations politiques.

Quant au pouvoir des évêques, qu'on prétend réduire au rang de fonctionnaires parce qu'ils sont nommés par le roi et qu'ils lui prêtent serment, permettez-moi de faire une assimilation, qui n'est pas parfaitement exacte, mais qui vous expli-

qnera ce que j'ai dit hier. J'ai dit que le roi, comme chef suprême de TÉtat, désignait certains citoyens pour être revêtus de la dignité d'évéque, mais qu'il ne leur conférait aucun pouYolr. Cela est vrai. Le pouvoir des évêques étant un pouvoir spirituel, ils ne le tiennent que de Dieu. Les pairs de France, comment sont- ils désignés ? Par le roi. À qui prêtentils serment? Au roi. Cependant on ne peut pas dire que les pairs de France, dans l'exercice de leui*s fonctions législatives et constitutionelles , tiennent leurs pouvoirs du roi; ils n'existent comme pairs que par suite de la prérogative royale, et cependant ils ne tiennent pas leurs pouvoirs de l'autorité royale. Ils les tiennent de la Charte , et ils les exercent librement, conformément à la constitution du pays, qui est indépendante de la royauté. Il en est de même, et à plus forte raison, dans un tout autre ordre, pour le pouvoir des évêques.

Sur toutes ces matières, il régnait autrefois une grande confusion dans notre ancienne législation, et je vois avec regret un ministre du roi, sous le régime de la Charte de 1830, avoir recours précisément à cette ancienne législation de la France en matière ecclésiastique. Quant à moi, je désavoue, je repousse cette ancienne législation; et elle n'est pas seulement désavouée par moi, elle l'est encore mille fois plus par l'esprit moderne tout entier, par toutes les révolutions que nous avons traversées, et enfin par l'acte qui les a terminées, par la Charte de 1830. Vous oubliez toujours que cette ancienne législation que vous invoquez sans cesse contre l'Église, et jamais en sa faveur, date d'une époque où l'État était exclusivement catholique, où aucun culte ii'était libre en France, et où par conséquent il était naturel que le pouvoir qui se reconnaissait exclusivement catholique, et se soumettait à l'égard de la reli- ^on aux obligations les plus positives^ se reconnût en même temps certaines réserves, certains droits que l'Église n'a pas toujours approuvés, qu'elle a quelquefois admis, mais qui sont aujourd'hui incompatibles avec la liberté des cultes et avec tous les principes de la société moderne.

On Ta dit à l'autre Chambre, et je me rallie pleinement à cette pensée : Vous avez changé votre législation sous tous les

autres rapports, en matière civile, en matière criminelle, sni tout en matière politique. Vous avez donné à toutes les clas ses de citoyens, aux militaires même, des droits, des garantie qu'ils n'avaient pas autrefois. Or, tant que vous n'aurez pa fait en matière ecclésiastique cette refonte essentielle d'un législation qui avait été faite pour un tout autre ordre poli tique et social, vous serez dans une voie fausse, inconsé quente, semée de péril et aboutissant à un abime. Gbaqu jour vous verrez s'aggraver une situation qui est bien plu dangereuse pour l'État que pour l'Église.

M. Rossi prit la parole après M. de Montalembert. Il soutint qu les libertés de l'Église gallicane n'étaient autre cbose que la recoi naissance de l'indépendance de l'État dans l'ordre temporel, i qu'ainsi elles étaient de tous les temps. Il regrettait Tattitude pris par une partie du clergé, mais il ne l'attribuait qu'à son inexp^ rience des conditions d'un gouvernement représentatif réguliei et il attendait avec confiance de la fermeté et du bon sens du payi de Tintervention prudente et éclairée des pouvoirs publics et éi conseils du cbef suprême de la Catholicité, la solution pacifique d( difficultés du moment.

M. de Montalembert lui répliqua :

Je suis désolé de reprendre encore la parole, surtout quan je .vois que je suis seul de mon avis et que j'ai à lutter conti des adversaires redoutables. Je dois cependant à mes opinion et à moi-même de ne pas laisser passer au moins les malei tendus.

Je dirai d'abord, en faisant allusion aux dernières parole de M. Rossi, qu'il m'est permis de m'étonner de ce qu'un d< fenseur si zélé, si intelligent des libertés de l'Église gallicane ne trouve rien de mieux, en terminant son apologie, que d'il voquer comme utile et désirable l'intervention du souverai pontife dans les affaires du gouvernement français. {Bruh divers. — Marques de dénégation.) Maïs c'est ce qu'il vient d dire.

n me semble qu'il y a là quelque chose qui Crise légèrement llaconséquence. {Non t non !)

Je dirai en même temps qu'il serait peut-être à désirer qu'il s'entendit avec M. le garde des sceaux sur la nature des renseignements que nous devons tirer de l'histoire de la Restauration. Le ministre vient de nous lire tout à l'heure une déclaration émanée d'une portion du clergé de la Restauration en 1826 ; il noos la citait comme un modèle de bonne conduite de la part du clergé, de l'épiscopat dans ses rapports avec l'État, et voici au contraire M. Rossi qui dit que le clergé de la Restauration s'était tout à fait trompé, qu'il avait voulu faire un roi clerc, et que c'est aujourd'hui seulement qu'on est dans de bonnes conditions pour établir les rapports véritables entre le clergé et l'État. {Murmurez.)

Je me borne du reste à ce qui m'est personnel , dans le discours de l'honorable préopinant. 11 me semble qu'il ne m'a pas fait l'honneur de m*écouter hier ou de me lire ce matin dans le Moniteur avant de me répondre, car il a sans cesse attaqué en moi ce que j'appellerai un fantôme, en me rtiprochant mon opinion sur le caractère immuable de l'Église.

J'ai établi hier, aussi clairement qu'il m'a été possible, qu'il y avait deux choses à distinguer : l'Église et la société ; que l'Église n'avait pas changé, ne pouvait pas changer, ni dans la doctrine, ni dans ses droits relativement au gouvernement spirituel des hommes. Mais j'ai ajouté que la société avait changé, et j'ai précisément invoqué ce changement au profit de ma thèse. J'ai dit que ces changements modernes rendaient aussi impossible que peu désirable l'intervention de l'Église dans les affaires politiques; qu'en eifet elle n'y prétendait nulle part, et je défiais qui que ce soit de citer un pays où l'Église, où ses partisans, même les plus exaltés, prétendent intervenir en son nom dans les affaires publiques, comme elle y est intervenue autrefois. 11 n'en a pas été de même autrefois ; cela est vrai, et à coup sûr, il est impossible de mieux justifier cette intervention ancienne de l'Église dans les affaires temporelles que ne l'a fait M. Rossi lui-même. Pourquoi a-t-il voulu ajouter à cette justification une attaque

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tout à fait chimérique contre moi, qui n'ai jamais prétendu que rÉglise devait aujourd'hui se mêler de politique ? J'ai dit tout le contraire: je n'ai pas même dit ce que je pense, et ce que je le remercie d'avoir dit, savoir : que l'Église avait parfaitement bien fait de se mêler aux affaires politiques autrefois, lorsque la société désirait et comportait son intervention. Maintenant un dernier mot seulement sur les libertés de l'Église gallicane. M. Rossi a évité le côté dogmatique de cette discussion, et il a bien fait, parce qu'elle est beaucoup plus théologique que politique, parce qu'elle exige, pour être bien résolue, l'autorité de ce qui manque ici, c'est-à-dire des hommes d'Église.

Mais en ce qui concerne le côté politique qu'il a traité , n'oublions pas la distinction établie tant par le droit public que par l'esprit général de la société moderne, entre la théocratie et la liberté religieuse, que l'on affecte de confondre. Nul esprit loyal ne peut méconnaître cette distinction. Dans les trois pays étrangers où existe pleinement la liberté de conscience, c'est-à-dire en Angleterre, en Belgique et en Amérique, il n'y a pas vestige de théocratie; et ces trois grands faits, sans qu'il soit besoin d'autre raisonnement, suffisent pour repousser la confusion que l'honorable orateur a cherché à établir.

Selon lui, les maximes de l'Église gallicane se résument en deux principes : l'un, relatif à l'autorité du Pape dans l'Église, dont il n'a pas voulu parler, et je suis son exemple; l'autre dont il a parlé en disant que la souveraineté de l'État était une vérité tellement évidente, un axiome tellement incontestable, qu'elle n'avait besoin d'aucune loi, d'aucune démonstration pour s'établir. S'il en est ainsi, pourquoi donc invoquez-vous vos libertés de l'Église gallicane pour l'établir et la confirmer? Mais, sachez-le, en présence de cet axiome, que personne n'admet plus que moi et que personne au monde n'attaque, il y a un autre axiome, non moins incontestable et qui est la conquête de l'esprit moderne , c'est l'indépendance des consciences. Messieurs, ne la perdez jamais de vue ; sachez que si l'indépendance de l'État est incontestable et souveraine, l'État

n'est et ne sera jamais omnipotent dans Tordre de la conscience.

Voilà^ en un mot, tont ce que j'ai voulu dire hier et aujourd'hui.

(Extrait da Moniieur da 18 avril 1844.)

Le projet de loi qui servait d*occasioii à ces discussions fut adopté dans la séance du il avril, par 129 voix contre iS.

M. Dupin publia, de son côté, une réponse au discours de M. de Montalembert, sous le titre de : 'Réfutation des assertiom de M. le comte de Montalembert dans son manifeste catholique, Paris, 1844. Cet écrit fut condamné en môme temps que le Manuel du droit public ecclésiastique français, du môme auteur, par un mandement du cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, du 21 novembre 1844, mandement qui fut frappé d'un appel comme d*abus, mais auquel adhérèrent publiquement soixante-deux évoques. La liberté de la presse et la liberté de la tribune suffisaient ainsi pour mettre à néant celles d'entre les prescriptions des articles organiques qui étaient incompatibles avec la liberté de TÉglise.

Parmi les nombreuses adresses et lettres de félicitation publique qui furent adressées à Fauteur du discoui*s du 16 avril, on a choisi la pièce suivante, comme échantillon de Tcsprit dont était alors animé le clergé français.

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