M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. NOU
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Eh bien donc! alors vous empirez par votre loi la position actuelle des étrangers, sous prétexte de leur rendre service, de les dérober aux dangers et aux pertes qu'entraînerait leur expulsion possible. J'ajouterai, ainsi que M. le baron Dupin, que nous nous écartons tout à fait de nos traditions nationales. Comme il Ta fort bien dit, l'habitude de la France a été de donner l'asile le plus sûr et le plus glorieux aux proscrits de tous les pays. Toujours la
France a accordé à ces proscrits non-spulcmont riiospîtalîté, mais tout ce qui pouvait l^ur donner l'espoir de retourner dan? leur patrie et de profiter des chances de l'avenir. C'a ét^ là une des pcloires de la France; elie remonte tros-haut. A la suite des révolutions d'Angleterre, nous avons vu se fonder* en France des collèges écossais, irlandais, anglais, pour les enfants des proscrits et des réfugiés de ces pays. Us ont survécu A la révolution, l'empereur les a maintenus, et je crois qu'il existe encore plusieurs de ces établissements sous la surveillance de M. le ministre de l'instruction publique. Je demande quelle sera la position de ces établissements, et je demande, en outre, quel beau progrès il y aura, quand, à la suite d'une loi faite, à ce qu'on prétend, pour donner la liberté, vous aurez privé les étrangers du droit que l'ancien régime et la monarchie absolue leur concédaient?
l/amendcment de M. le comte Bcugnot fut rejeté. La rédaction proposée par la commission, comme addition A l'article 32 du projet, fut adoptée.
(Extrait du Moniteur du 37 avril au 7 mai 1844.)
CHAMBRE DES PAIRS
Snlte de la dlscassloii de la loi sur renaeli^neineiit
secondaire.
Séance da 8 mai 1844.
Ainsi qu*i1 a été dit plus haut, le projet exigeait des citoyens qui voudraient ouvrir des t'tablissemcnts d*enseigncmcnt secondaire raffîrmation écrite et signée de n'appartenir à aucune congrégation roligieuse, non légalement établie en France. La commission proposait In rédaction suivante :
<c .... De n'apparteDÎr à aucane dr>s congélations religieuses prohibées par l'art 1" de la loi du 19 février 1790, el par les arlicles 1, 3, 4 du décret du 3 messidor an XIJ. et qui n'ont pas depuis été autorisées on rétablies conformément aux lois. »
Dans la séance du 8 mai, M. le duc d'Harcourt présenta un amendement qui consistait à efTacer de Tarticle 4 du projet le paragraphe relatif à cette affirmation.
L'amendement, combattu par M. Bourdeau, fut soutenu par M. le comte de Montalenibert dans les termes suivants :
Messieurs ,
La question que ramendement de M. le duc d'Harcourt Tout résoudre dans le sens de la liberté et du droit commun a dominé tout le débat qui nous occupe depuis quinze jours. Dans les réponses qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser.
M. le ministre de rinstruction publique a fait au moins douze ou quinze allusions à mon amour pour les jésuites; et la plupart des adversaires de la liberté d'enseignement ont résumé leur hostilité sous ce chef principal. Je n'ai pas encore touché jusqu'à présent à cette question ; mais la Chambre s'étonnerait, j'en suis sûr, si je ne labordais pas, et si, en l'abordant, je ne la traitais pas devant elle avec cette entière franchise qui est une des conditions de ma nature. Laissez-moi dire en commençant que je ne suis ni l'élève, ni, comme on l'a dit, le chevalier des jésuites; je suis l'élève de l'Université, et je ne prétends être le chevalier de personne, si ce n'est de la religion et de la liberté. [Mouvements divers,) Aussi est-ce la liberté que je viens défendre devant vous, et la liberté la plus sacrée, celle de la conscience et de la vertu.
Deux mots d'abord sur ce que sont en général les congrégations religieuses, ou, pour parler plus exactement et comme parlent l'histoire et l'Église, les ordres religieux, que vous voulez exclure en masse de l'enseignement.
Permettez de très-courtes notions sur ce point à un homme qui, depuis dix ans, en a fait l'objet de ses études spéciales et approfondies.
Les ordres religieux, Messieurs, que vous condamnez préventivement et sans les entendre. Sont un clément essentiel du libre développement de l'Église. Il y a eu des moines même avant la paix de l'Église, dans les déserts de la Thébaïde, depuis et partout, sous tous les régimes, dans tous les climats. Partout où le christianisme a été prêché et reconnu, il a couvert le monde de monastères. Dans une foule de pays, en Allemagne, en Angleterre et dans les royaumes du Nord, la foi chrétienne a été introduite uniquement par des religieux. Ailleurs et partout, je le répète, jusqu'à la révo-
DKS ORDBES RELIGIEUX. 473
lation française, on a toujours tu TÉglise accompagnée d'ordres monastiques. C'est là le résultat incontestable de rhistoîre de quinze siècles. Ce qu'on n'a vu nulle part et jamais, c'est une Église, comme l'Église de France, telle que TOUS la voudriez, c'est-à-dire bornée à des évoques et à des prêtres séculiers, et dépouillée de la force et de la gloire qu'elle a toujours trouvées dans le clcrçé régulier.
Quelle est l'origine d*un état de choses si universel? C'est le besoin impérieux pour certaines âmes, et inséparable chez elles de la foi même, le besoin d'aspirer à la perfection, d'obéir non-seulement aux préceptes, mais aux conseils de l'Évangile , de se dérober aux dangers de la vie ordinaire pour gagner plus sûrement la vie éternelle. La satisfaction de ce besoin est un droit insépitrable de la libre profession du catholicisme, comme vous le démontrent tous les évoques qui le réclament dans leurs mémoires. Vous en reconnaissez bien la^validité pour les femmes, pourquoi la refuseriez-vous aux hommes? Ni l'Église ni la conscience ne reconnaissent cette distinction puérile, et l'histoire tout entière proteste contre elle.
Les ordres monastiques d'hommes ont rempli le monde de leurs travaux et de leur gloire ; ils ont été le fruit le plus pur et le plus fécond de l'enthousiasme religieux ; ils ont donné à l'Église ses plus grands papes, tels que saint Grégoire le Grand, Sixte-Quint, et Pic Vil lui-même; ses plus grands docteurs, tels que saint Bernard et saint Thomas d' Aquin ; ses plus saints évêques et ses plus ardents apôtres, tels que saint Anselme et saint Vincent de Paul.
Ds ont rendu au monde , à la société temporelle, des services non moins signalés; au milieu des désordres et des ténèbres qui suivirent la chute de l'empire romain , ils ont été le phare qui indiquait aux peuples nouveaux , à vingt
générations successives, la lumière, la sécurité et la paix. Ils ont défriché la moitié de TEurope, de la France surtout, où plus de cinquante villes actuellement existantes doivent leur (existence, leur nom même à des moines. Ces mêmes hommes, qui maniaient si vigoureusement la pioche et la charrue, rentraient dans leurs cellules pour y cultiver toutes les branches de Tesprit humain. Ils vous ont conservé le dépôt et la tradition de toutes les sciences, tous les manuscrits des littémturcs antiques, toutes les chartes et tous les documents de notre histoire nationale, en un mot tous les éléments de cette culture intellectuelle où leurs ennemis vont chercher (les armes contre eux. En outre, ils ont conservé et cultivé tous les arts sans exception, et ils ont semé sur le monde des monuments gigantesques, dont les seules ruines excitent encore Tadmiration et la surprise.
Enfin, ils avaient trouvé le secret d'une charité si persévérante et si abondante à la fois, que le paupérisme n*est apparu dans le monde que depuis leur ruine. {Réclamations et murmures.) Messieurs, jai dit le paupérisme et non la pauvreté, et je maintiens que le paupérisme n'a paru que depuis la destruction des moines. Voilà ce qu'ils ont fait pour le monde pendant douze à quinze siècles. Et ils ont fait tout cela sans jamais employer la contrainte, par le seul empire de la liberté et de l'amour, en vertu d'un seul principe, l'abnégation de soi pour Tamour de Dieu, avec une seule méthode bien simple, l'obéissance, et en vue d'un but unique, le salut de leurs âmes.
Eh ! sans doute, il y a eu dans leur histoire des abus, des (légénérations funestes et quelquefois honteuses! Personne ne le nie. Mais est-ce que leurs adversaires auraient par hasard trouvé quelque chose sous le soleil qui fût à l'abri de l'abus et de la dégéiiération ? Est-ce que la propriété n'a
DES ORDRES REUGIKUX. 476
pas eu ses abus? Est-ce que la royauté n'a pas eu ses abus, et les plus effroyables de tous? Et aurait-il fallu supprimer pour cela ces institutions universelles? Oui , les institutions monastiques, comme tout ce qui est humain , ont subi de grandes et fâcheuses altérations; mais ces altérations pro- Tenaient presque toujours, non pas de leur nature même, mais de Tinfluence nuisible de Tesprit laïque sur elles, et surtout des usurpations du pouvoir temporel. Ce qui est incontestable, c'est qu'il n'y a pas d'institutions humaines qui se soient prêtées si facilement aux réformes les plus vigoureuses et les plus efficaces.
Voilà donc les services qu'ils rendaient à la société, selon le témoignage de l'histoire sincèrement consultée. Ils en rendaient un bien plus grand encore selon moi , en donnant une activité salutaire, un refuge assuré à tout ce qui n'était pas fait pour la vie ordinaire. Ce dont je les admire surtout, c'est d'avoir connu et pratiqué le secret d'apaiser tant de cœurs malades, corrigé tant d'imaginations déréglées, discipliné et fécondé tant d'ambitions dangereuses, au sein de ce qu'on a si bien appelé la paix du cloître.
Croitron que tout cela serait si mauvais, si dangereux, au sein d'une société comme la nôtre , où tout travaille à surexciter l'ambition, l'imagination, le désordre intellectuel, et où rien ne suffit pour les calmer ou les régler; où le bien-être matériel, les jouissances égoïstes et immédiates sont le but de toutes les cupidités; où ces vocations religieuses que vous voulez proscrire sont remplacées avec assez peu d'avantages, ce me semble, par ces 3,000 suicides que vous constatez tous les ans dans vos statistiques de la justice criminelle (2,586 en 1838, 2,747 en 1839, 2,814 en 1841)?
Or, s'il est un caractère commun à tous les ordres reli-
gieux, à très-peu d'exceptions près, cest assurément la Yocation de renseignement. Ils ont donné renseignement non pas en France seulement , mais partout ; non pas d'aujourd'hui, mais toujours. Ils ont été les précepteurs de toute l'Europe chrétienne. Depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième, ils ont donné exclusivement l'instruction publique et privée. Lorsque plus tard les universités commencèrent à fleurir, les ordres religieux continuèrent à enseigner collatéralement, et ce fut le temps de leur plus grande splendeur en France ; ils continuèrent à le faire dans tous les pays jusqu'à la réforme et à la révolution française. C'est donc un fait entièrement nouveau et unique, que cette interdiction de l'enseignement aux ordres religieux qui en ont été les fondateurs parmi nous; pendant huit siècles ils ont conservé au monde, eux seuls, l'instruction publique comme un dépôt sacré; pendant six autres siècles, ils l'ont exercée comme un droit bienfaisant et incontesté; et maintenant on veut qu'eux seuls en soient exclus! Telle est la justice et la reconnaissance des modernes !
Et on veut cela, pourquoi? non pas tant peut-être par haine des ordres religieux en général (on se borne à oublier leurs services et à les calomnier dans l'histoire) ; mais par haine et par peur des jésuites , c'est-à-dire de l'ordre qui , dans les temps modernes , a joué le rôle le plus éminent dans renseignement. Je dis dans les temps modernes, car les bénédictins ont fait bien plus, et pendant bien plus longtemps encore, pour la culture de l'esprit humain. Mais si les bénédictins et les autres religieux ont été souvent massacrés par les peuples barbares qui les rencontraient, eux et leurs collèges,, sur leur chemin , on ne voit pas que la plus barbare de ces nations ait jamais songé à leur interdire l'enseignement. Ce raffmement de despotisme était réservé à la
philosophie moderne, et n'a dû atteindre que les jésuites. C'est leur distinction spéciale et leur gloire !
L'honorable M. Cousin , que je me réjouis de voir revenu parmi nous, a dit : a On fait sourire ou frémir ceux qui ont quelque connaissance de ces matières, lorsqu'on parle du génie des jésuites pour l'éducation. »
Le chancelier Bacon , qui n'avait peut-être aucune connaissance en ces matières, mais à qui l'honorable M. Cousin ne refuserait pas une certaine compétence en philosophie, a dit : m Quant à ce qui regarde l'art d'instruire la jeunesse, le plus court serait de dire : Voyez les écoles des jésuites ; car parmi les établissements de ce genre nous ne voyons rien de mieux : Consuls scholas jesintartun ; nihil enim quod in usum venitj his melius ' . »
Descartes, dont M. Cousin ne voudrait pas non plus récuser la compétence, et qui était élève des jésuites, leur a rendu le même témoignage (dans sa lettre 90), et dit : « Parce que la philosophie est la clef des autres sciences, il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier comme il s'enseigne dans les écoles des jésuites. Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu du monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche, r»
Et Voltaire, qui n'est certes pas celui des élèves des jésuites qui leur fasse le plus d'honneur [on rit), mais qui certes avait une profonde intelligence des règles du goût et de l'étude, a dit : « Rien n'effacera de mon cœur la mémoire du père Porée, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons étaient pour
De ÀugiMtUii $cient., lib. lY, cap. iv.
nous des heures délicieuses; et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, comme dans Athènes, qu'on pût à tout âge assister à de telles leçons. Je serais revenu souvent les entendre. » Et ce sont là les leçons qu'on vous demande, Messieurs, de proscrire!
M. de Chateaubriand, qu'on peut citer sans difficulté après Bacon et Descartes, a dit : c< L'Europe savante a fait une perte irréparable dans les jésuites. L'éducation ne s'est jamais relevée depuis leur chute. » Et à l'époque même ou il écrivait cela , sous l'empire, Napoléon disait : « Je 'Sens que les jésuites ont laissé, sous le rapport de l'enseignement, un grand vide. ï>
Ainsi Bacon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand et Napoléon, tous d'accord! Ce sont là. Messieurs, de grandes autorités, et qui valent peut-être celle de l'honorable M. Cousin. Si on se trompe en ayant la même opinion qu'eux sur le mérite des jésuites, au moins faut-il avouer qu'on se trompe en bien bonne compagnie. {Mouvement.)
Mais, nous ditron , tous ces éloges ne s'appliquent qu'au premier siècle de l'existence des jésuites, siècle d'héroïsme, de sainteté, de gloire. L'honorable M. Cousin vous l'a dit, en traçant l'autre jour un tableau magnifique de ce siècle. D'abord cette réserve est parfaitement inexacte, car Voltaire et Napoléon ne parlaient pas du premier, mais bien du dernier siècle de l'institut. En outre, si ce premier siècle était tellement irréprochable, comment se fait-il que précisément alors, quinze ans après saint Ignace, au temps même de saint François-Xavier, l'université de Paris, dont vous vous prétendez successeurs, leur fermât sa porte, les poursuivit devant le parlement? Comment se Cail-il que précisément alors, pendant tout ce premier siècle, si admirable et si fécond selon vous, les Pasquier, les Dumoulin, et autres légis-
tes, les aient accablés de leurs accusations? Ils ont été mieux défendus , mais non pas plus attaqués , alors que depuis ; et s'ils étaient irréprochables alors, il y a tout lieu d'en conclure que les invectives de leurs modernes adversaires n*ont guère plus de fondement.
Ainsi donc, TUniversité d'alors, qui avait en commun, je le reconnais, avec TUniversité moderne la haine de toute œncurrence, repoussait les jésuites précisément à cause de leur mérite, comme elle avait repoussé, trois cents ans plus tôt, saint Thomas d'Aquin, que M. Cousin veut bien appeler un homme éminent pour son siècle, et comme elle repoussa depuis Descartes , qui a aujourd'hui tant de partisans, dont (m a tant parlé dans cette enceinte depuis quelques jours, et qui, par parenthèse, fut traité par ses adversaires contemporains de jésuite en robe courte, ce qui peut servir de consolation à ceux qui, plus modeniesque lui et surtout moins illustres, n'ont avec lui de commun que d'être qualifiés ainsi. [Hilarité.)
Je ne viens pas ici relever toutes les accusations injustes dont les jésuites ont été l'objet. Mais il en est deux qui , ayant été tout récemment portées à votre tribune, ont acquis par cela même un degré d'autorité qu'il importe de leur ôter.
La première est celle que j'ai été stupéfait, je l'avoue, de retrouver sous la plume de M. Cousin : il a dit l'autre jour devant vous, non plus dans la chaleur de l'improvisation qu'il manie si bien , mais dans son discours écrit , ([ue les constitutions des jésuites prescrivaient , en fait d'études philosophiques, de passer toutes les questions sur Dieu : Prœlereantur quœstiones de Deol Or, savez-vous Messieurs, ce qui se trouve dans le texte même des constitutions invoquées par M. Cousin? le voici : je le prends dans im exemplaire
qui n'est pas suspect, car c'est celui même qui a servi au parlement de Paris pour dresser son arrêt de 1762. Non pas du tout : « Qu*on passe toutes les questions sur Dieu; » et rien de plus : mais , a que dans la métaphysique on passe celle des questions sur Dieu et sur les esprits, qui dépendent en tout ou en partie de la révélation: In metaphysica quxRS^ tiones de Deo et intelligentiis^ qtiœ omnino aut magnopere pendent ex veritatibus divina fide traditis^ prcetereanturK TU C'est-à-dire que Ton suit la règle tracée, vantée, défendue par Thonorable M. Cousin lui-même, tous ces jours-ci devant vous ! que Ton enseigne une métaphysique, non pas contraire à la révélation, mais en dehors d'elle, mais indépendante d'elle, et apportant au secours de la vérité révélée les démonstrations auxquelles on arrive par la seule raison !
A coup sûr, j'absoudrai l'honorable M. Cousm du soupçon même d'avoir voulu mutiler ou falsifier des textes pour combattre ses adversaires; mais je lui reprocherai, à lui, qui n'est pas seulement un très-éloquent philosophe, mais encore un très-habile philologue, je lui reprocherai d'avoir emprunté sans la vérifier, pour la porter à votre tribune, une citation à un pamphlet calomnieux , où presque tous les textes cités sont falsifiés , comme vous venez de le voir» Et puisque nous sommes sur le terrain d'Escobar, on m'avouera qu'ici, du moins, l'escobarderie n'est pas du côté des jésuites. {Hilarité générale.)
Mais voici. Messieurs, une autre preuve de l'extrême inadvertance avec laquelle les hommes les plus graves répètent les accusations les moins fondées quand il s'agitde jésuites. L'honorable M. Passy, cet ancien ministre, cet homme toujours si
' iMl. Soe. /ei., t II, p 194 ; édii. de Pragae, 1757.
grave et si modéré, est venu vous dire que dans une histoire de France arrangée par les jésuites, l'empereur Napoléon était désigné comme le marquis de Bonaparte , lieutenant général des armées de Louis XVIII.
M. Passy. Je demande la parole.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Eh bien! Mcssicurs, j'ai l'honneur de vous déclarer qu'il n'en est rien ; que cette falsification stupide de l'histoire n'a jamais existé. Si elle avait été faîte, elle prouverait assurément bien peu en faveur de l'habileté et de la finesse qu'on reproche tant aux jésuites; mais le fait est complètement controuvé. L'histoire dont on parle a été stéréotypée; elle a été imprimée peut-être à plus de cent mille exemplaires; elle a circulé et circule encore partout. L'auteur, qui vit encore, déclare sur sa parole de prêtre et d'homme d'honneur qu'il n'a jamais écrit une ligne de ce qu'on lui impute. Voici les deux éditions princeps de ce livre, qui datent de 1810 et de 1816. Il s'y trouve une foule de jugements contraires à la gloire impériale et à l'impartialité historique, je le reconnais; mais c'était la mode du temps. Et si l'on voulait récriminer, les récriminations de ce genre atteindraient bien plus haut que l'obscur jésuite; elles atteindraient des hommes que nous respectons tous, et qui cédèrent comme les autres à la réaction politique. Mais ces éditions ne contiennent aucune trace de ces falsifications absurdes. On y lit en toutes lettres : Napoléon Bonaparte, proclamé empereur sous le nom de Napoléon, puis sacré par Pie VII; et toute son histoire y est racontée en détail. Personne ici, à coup sûr, n'a jamais vu un exemplaire de cette histoire de France avec cette étrange transformation de l'empereur Napoléon en marquis. Et si on pouvait découvrir quelque part un exemplaire où elle se trouvât, je dirais hardiment qu'elle y a été intercalée par quelque ennemi des jésuites,
(EuTres. I. — DUcourt. i. 31
et que cette intercalation ne saurait étonner ceux qui, comme moi, ont vu de leurs propres yeux, en 1830, des lithographes représentant les jésuites faisant l'exercice à feu dans les cours de Montrouge, afln d'apprendre à combattre le peuple de Paris. {Rires et mouvements divers.) Oui, Messieurs, je l'aï vu; et c'est ainsi. Messieurs, qu'on écrit l'histoire, non pas chez les jésuites, mais contre les jésuites. Ceux qui ont fait et mis en vente de pareils dessins sont bien capables, j'espère, d'avoir supposé cette histoire du marquis de Bonaparte, pour mieux déshonorer les victimes de leur haine.
Mais, vous dit-on sans cesse, pourquoi donc tant tenir aux jésuites? La religion ne peut-elle pas se passer des jésuites, et ne peut-on pas défendre l'une sans les autres? Mon Dieu! Messieurs, faut-il vous dire ce qui nous attache tant aux jésuites? Eh bien ' ce sont précisément la noirceur et l'acharnement des attaques dont ils sont l'objet, des calomnies qui les poursuivent. Quel est le cœur généreux et délicat qui, en voyant des hommes qui sont ses frères et les prêtres de sa foi, ne se sente impérieusement excité à les défendre! Ce qui nous attache à eux ! mais c'est la haine violente qu'ils inspirent à tous les ennemis de l'Église. Je ne veux pas afBrmer que les adversaires des jésuites soient tous ennemis de l'Église , mais je n'hésite pas à dire que les ennemis de l'Église sont toujours et avant tout adversaires des jésuites. C'est toujours sur eux que portent les premiers coups, et c'est là ce qui les désigne à l'estime et à la confiance des catholiques comme une avant-garde et un des corps d'élite de l'Église. Les plus sincères de nos adversaires l'ont franchement avoué : u Le jésuitisme, a-t-on dit, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée. En dépit des dis-
tinctions que Ton établit entre le clergé français et les pères de la foi, tout le monde sent bien ce qui est au fond de cette querelle : il s'agit en réalité de savoir qui remportera du catholicisme ou de la liberté '. »
Cette conyiction, avouée par les adversaires du clergé, s'est peu à peu fait jour parmi nous, qui sommes les enfants et les fidèles du clergé. C'est là, s'il faut vous le dire, ce qui m'a moi-même converti. Car moi aussi j'ai eu besoin d'être converti aux jésuites. Quand j'étais élève de l'Université, sous la Restauration; quand je suivais le cours de MM. Villemain et Cousin à la Sorbonne, moi aussi je criais contre les jésuites, et au milieu de mes camarades incrédules, je mettais ma foi de chrétien à couvert de mon antipathie pour les jésuites, comme cela arrive encore à bien des gens dans le inonde.
Mais quand je suis entré dans la pratique des choses, quand j'ai vu, dans le monde et dans l'histoire, que dans tous les pays, depuis le Paraguay jusqu'en Sibérie, tous les persécuteurs de l'Église, depuis le marquis de Pombal jusqu'à l'empereur de Russie, tous les degrés de l'erreur, depuis l'athéisme jusqu'au jansénisme, étaient tous d'accord contre les jésuites, conspiraient tous ensemble et partout leur ruine et leur proscription; quand j'ai reconnu, dans les luttes religieuses de nos jours, les mêmes symptômes sur une moindre échelle; oh! alors, me suis-je dit, il faut qu'il y ait quoique chose dans ces hommes-là de sacré et de mystérieux qui explique et motive cette merveilleuse union d'inimitiés si diverses. Il faut qu'il y ait dans cet instinct de la haine, toujours si clairvoyante, quelque chose qui indique que c'est par là qu'on arrive au cœur même de l'Église.
* Revue Indépendantr p^r }IM. Ph;rre Leroux, G SanU, etc
Voilà pourquoi je suis devenu le partisan et Tadmirateur des jésuites, après avoir été leur adversaire. Et, grâce au ciel, je ne suis pas le seul qui ai suivi cette voie. Vous avez entendu ce que vous a dit l'autre jour M. le comte Beugnot. Vous avez devant vous le vice-président de votre assemblée, le chef de la cour royale de Paris, Tauteur principal des fameux arrêts de 1826, M. le baron Séguier, qui s'est associé aux amendements favorables aux jésuites. Et vous avez pu lire ce qu'a écrit en faveur de leur existence, sous la Charte de 1830, ce savant jurisconsulte, cet intègre ministre, M. de Vatimesnil , qui a été le collègue de M. le comte Portalis et de M . le comte Roy, lorsque les ordonnances de 1828 ont été rendues, et qui a été celui de l'honorable M. Bourdeau jusqu'à l'avènement du ministère Polignac.
Mais, dit-on , les jésuites ont commis de si grandes fautes ! Qu'ils aient commis certaines fautes de direction lorsqu'ils ont été mêlés aux affaires politiques, je ne le nie pas ; et comme je déteste cordialement tout ce qui , de près ou de loin, tient au despotisme, je réprouverai formellement tout ce que les jésuites ont fait dans cette ligne, lorsqu'on pourra me démontrer l'exactitude des reproches qu'on leur a faits sur ce sujet. Mais en les supposant tous fondés, qui donc n'a pas commis de ces fautes? Et quelle est l'assemblée, quelle est la dynastie, quel est le corps constitué qui en ait commis aussi peu que la compagnie de Jésus, et qui surtout ait racheté ses fautes par de si éclatants mérites? Sans doute les jésuites ne sont pas infaillibles ; selon les croyances catholiques, l'Église seule et infaillible. Mais l'Église a précisément usé de son infaillibilité en leur faveur, elle qui les a créés, elle qui s'est servie d'eux dans les deux mondes pendant trois siècles, elle qui les a rétablis après la plus odieuse
DES ORhRKS RKI.IGIEUX. ih.S
persécution , et qui , de nos jours encore, canonise leurs enfants et les expose sur ses autels à notre vénération.
Oui, rinfaillible Église a fait pour eux plus que pour aucun autre ordre moderne; dans la plus auguste de ses assemblées , dans le dernier de ses conciles généraux , à Trente, elle a donné solennellement à la société de Jésus une indestructible approbation ; et si depuis un pape, vaincu par la violence et l'hypocrisie, Ta supprimée sans la condamner (notez bien : sans la condamner) ; un autre pape, Fauteur du concordat. Ta rétablie, et dix-neuf papes lui ont décerné publiquement et officiellement les plus magnifiques éloges. Je ne sache pas au monde un corps ou une institution qui réunisse de semblables droits au respect et à la confiance de tous ceux qui reconnaissent l'autorité de l'Eglise. Et je voudrais que ceux qui se montrent animés tout à coup d'une si touchante docilité envers le saint-siége,- quand ils citent le bref de suppression rendu par Clément XIV, fussent également dociles à l'autorité de Paul III , qui a créé les jésuites, de Pie VII , qui les a rétablis, et des dix-sept autres papes qui les ont si constamment protégés et approuvés.
On parle de leur suppression au dernier siècle. Ah ! c'est ici. Messieurs, que je voudrais que le temps me permît de vous raconter en abrégé cette grande iniquité ; je voudrais vous citer les protestations unanimes de l'épiscopat français dans ses assemblées de 1761 et 1762 , les regrets éloquents de d'Alembert et de Lalande , et vous faire juger ainsi de l'étrange courage avec lequel M. le ministre de Tinstruction publique a pu dire dans son exposé des motifs qu aucune voix accréditée ne s'éleva pour les défendre. Notre ancien collègue, le marquis de Lally-Tolendal, était plus juste lors- (fu'il écrivait sous l'empire, en 1806, a que la destruction
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des jésuiles fut une affaire de parti et non de justice; que ce fut un triomphe orgueilleux et vindicatif de l'autorité judiciaire sur Tautorité ecclésiastique et même sur l'autorité royale,.. Que les motifs étaient futiles, que la persécution devint barbare ; que l'expulsion de plusieurs milliers de sujets hors de leurs maisons et de leur patrie, pour des métaphores communes à tous les instituts monastiques, pour des bouquins ensevelis dans la poussière, et dans un siècle où tous les casuistes avaient professé la même doctrine, était l'acte le plus arbitraire et le plus tyrannîque qu'on puisse exercer; qu'il en résulta généralement le désordre qu'entraîne une grande injustice, et qu'en particulier une plaie incurable fut faite à l'instruction publique. »
Je voudrais encore vous montrer le pape qui les avait sacrifiés à l'iniquité mourant dans le désespoir, et s'écriant : Je l'ai fait malgré moi : Compulsus fecil Mais le temps me presse ; et j'aime mieux vous renvoyer à l'ouvrage récemment publié par votre collègue M. le comte Alexis de? Saint-Pricst, précisément sur cette suppression même. C'est l'œuvre d'un adversaire ; mais il est de ces adversaires spirituels et instruits avec lesquels il y a toujours quelque chos<; à gagner. Lisez-le donc. Messieurs, et vous y verrez la honteuse origine et les odieux détails de la plus grande iniquité des temps modernes : vous y verrez les lettres où madame de Pompadour [ohl oh/) fait le procès à ces jésuites si intrigants et si courtisans, parce qu'ils ne voulaient pas tolérer ses relations avec Louis XV ; vous y verrez les motifs ignobles et frivoles qui ont armé les puissances contre eux , et vous ne finirez pas cette lecture, j'en suis sûr, sans vous sentir le cœur rempli de pitié et de respect pour les victimes, et rempli d'indignation et de mépris pour les bour^ reaux.
On a dit encore, et même dans cette enceinte, on a dit que Texistence des jésuites était incompatible avec la liberté publique. Mais, Messieurs, était-ce donc un esprit de liberté que celui qui les a fait supprimer au dernier siècle? Était-ce la liberté que représentait madame de Pompadour en les poursuivant? La liberté de l'adultère, oui; mais non certes la liberté politique. Était-ce la liberté que défendaient ces parlements qui les ont condamnés, ces ma^strats persécuteurs [murmures) , violateurs permanents du sanctuaire de la conscience, qui faisaient un jour brûler les livres des philosophes par la main du bourreau , et le lendemain faisaient porter le bon Dieu entre deux fusiliers, par des prêtres récalcitrants, pour administrer par arrêt les sacrements à ceux à qui l'Église les refusait? Était-ce encore un champion de la liberté que le marquis de Pombal , qui prétendait réconcilier la France avec l'inquisition , et qui déshonora le Portugal par les affreux supplices et par les tortures hideuses qu'il infligeait à ses victimes? Était-ce encore un esprit de liberté qui dictait à Charles III la pragmatique qui supprimait les jésuites, et qui, selon M. de Saint-Priest, ordonnait à tous les Espagnols de garder sur ce sujet le silence le plus absolu? c( Toute controverse, y est-il dit, toute déclamation, toute critique, et même toute apologie de la mesure sera réputée crime de lèse -majesté, parce qu'il n'appartient pas aux particuliers de juger et d'interpréter les volontés du souverain. » Voilà, Messieurs, quel était l'esprit qui présidait à la suppression des jésuites. Si c'est là la liberté, j'avoue volontiers qu'elle ne saurait être invoquée par leurs défenseurs : mais il n'en est rien heureusement, et leur gloire sera d'avoir succombé, non pas sous les coups de la liberté, mais sous les derniers excès du plus odieux despotisme.
Et aujourd'hui , cette prétendue incompatibilité des je-
suites aTec les libertés publiques est-elle plus soutenable? Je ne le pense pas, et j'ose dire que c'est une assertion des plus gratuites, et qui n'a pas même pour elle Tappârence de la vérité en présence des faits si patents et si universels qui démontrent que, si l'existence des jésuites est incompatible avec quelque chose, c'est avec le despotisme, et surtout avec ce despotisme hypocrite qui se déguise sous le nom de liberté. En effet, dans l'état actuel du monde, il n'y a rien de mieux constaté que l'existence des jésuites dans tous les pays qui possèdent la vraie liberté. Il y a trois nations qui jouissent, à coup sûr, de libertés publiques bien autrement étendues que celles de la France : l'Amérique, la Belgique et l'Angleterre. On peut admirer plus ou moins, désirer ou repousser plus ou moins, les institutions de ces trois pays ; mais on ne peut nier que tous trois jouissent d'une liberté tout autrement illimitée que celle de la France.
Eh bien! dans ces trois pays, et de plus en Suisse, en Hollande même, dans les républiques espagnoles de l'Amérique méridionale, dans le Guatimala où ils fondent en ce moment une colonie, partout enfin où il y a une liberté réelle et sincère, les jésuites existent, libres, tranquilles et prospères, avec leurs vœux et leurs collèges; et nulle part, et à aucune époque , on n'a pu leur reprocher la moindre tentative, la moindre opposition contre les institutions libérales de ces royaumes et de ces républiques, institutions qu'ils invoquent, au contraire, comme l'unique sauvegarde de leurs droits.
Et ces collèges. Messieurs, remarquez-le, sont en partie peuplés par de jeunes Français, exclus de la patrie par d'injustes législateurs qui , parfaitement satisfaits pour euxmêmes de l'éducation qu'ils trouvent en France, refusent
à leurs concitoyens le moyen d'élever leurs enfants comme ils Fentendent. Oui, plus de douze cents jeunes Français, appartenant tous à des familles aisées et considérables, c cstà-dire presque le quart du nombre des pensionnaires que l'Université élève dans ses collèges royaux , vont chercher à rétranger l'éducation religieuse, et rendent témoignage au ciel et à la terre des préjugés et de l'intolérance qui régnent encore parmi nous, et de la servitude que l'on déguise sous le nom de liberté.
td'oyez-vous que cet exil forcé par lequel ils commencent la vie soit une bonne école pour leur apprendre à aimer et à respecter des lois qui violentent la conscience de leurs pères et leur interdisent l'accomplissement du premier droit de la paternité, le libre choix de l'éducation de leurs enfants? Et pour parer à cet inconvénient , irez-vous inventer de nouvelles restrictions, et interdire, conune cela se pratique en Russie et en Autriche, aux pères le droit de conduire leurs enfants hors du royaume? Eh! vous ne serez pas les premiers à entrer dans cette voie, ni les premiers à vous en repentir. Les Anglais l'avaient déjà fait dans cet affreux code pénal contre les catholiques d'Irlande, qui les a si longtemps déshonorés; et vous savez si cela leur a réussi. Le roi Guillaume des Pays-Bas défendait aussi aux Belges de venir se faire élever en France; et vous savez où cela Ta conduit. Vous ne pouvez prendre aucune de ces mesures restrictives sans entrer dans la voie qui a conduit des pouvoirs aussi habiles que vous à leur ruine ou à une déconsidération pire encore que la ruine.
Eh quoi ! Messieurs, c'est au moment où dans toute l'Europe on abolit ces vieilles lois, ces vieux usages qui violaient l'asile de la conscience pour y puiser des motifs de proscription et d'exclusion ; où l'Angleterre a renoncé depuis long-
temps à cette loi du test que citait l'autre jour M. Hossi; c'est ce moment-là que vous choisiriez pour souiller vos codes par une disposition de cette nature! Vous allez de nouveau établir des distinctions odieuses entre les diflerentes classes de Français! Vous maudissez à juste titre les odieuses vexations qui sont nées dans notre histoire antérieure de l'imposition de certains formulaires, et vous invoquez, vous appliquez vous-mêmes des mesures semblables ! Vous qui , l'autre jour, respectiez dans votre loi sur la chasse l'inviolabilité du domicile matériel , jusqu'au point de tolérer derrière les murs d'un parc ce que vous interdisiez au dehors, vous voilà qui pourchassez la foi et le dévouement religieux jusque dans le cœur du prêtre! Vous renversez les murs de ce domicile inviolable et sacré qu'on appelle la conscience, lK)ur en arracher une affirmation qui doit priver un citoyen du bienfait de votre loi ! Vous exigez de lui ce que la loi n'exige de personne, qu'il se condamne de sa propre bouche ! Et vous ne voyez pas que par cette iniquité même vous lui rendez le plus bel hommage, que vous vous prosternez devant sa sincérité, et que, comme on l'a fort bien dit , vous le traitez comme Aristide, à qui on demandait , sans crainte, d'écrire sa propre sentence , tant on était sûr de la probité et de la véracité de celui qu'on voulait proscrire. {Mouvement (T adhésion,)
Daignez encore. Messieurs, remarquer ce qui se passe autour de vous. La chaire chrétienne a toujours été une des gloires de la France, même sous le point de vue intellectuel et littéraire. Eh bien ! quel est le phénomène qu'elle vous présente aujourd'hui? Deux hommes, rivaux par l'éloquence, mais profondément unis par leur affection réciproque, par le but de leurs travaux , par l'analogie des révolutions de leur vie : l'un , dont la parole bondit comme un torrent impé-
tueux , entraine et terrasse par des élans imprévus et invincibles; l'autre, qui, comme un fleuve majestueux, répand les flots de son éloquence, toujours harmonieuse et correcte : l'un qui domine et ébranle par l'enthousiasme, portant jusqu'au fond des cœurs les plus rebelles des éclairs de foi , d'humilité et d'amour; l'autre qui persuade et émeut autant par le charme que par l'autorité,- et qui redresse les intelligences en purifiant les âmes; tous les deux, le dominicain et le jésuite, enchaînant successivement d^année en année, au pied de la plus haute des tribunes, des milliers d'auditeurs attentifs, charmés, surtout étonnés de s'y trouver; tous les deux rendant ainsi à la chaire française un éclat , une popularité et une gloire qu'elle n'avait pas connues depuis les jours de Massillon. Eh bien! ces deux hommes, l'honneur de la France catholique, ces deux hommes dont je chercherais difficilement les rivaux et surtout les supérieurs à aucune autre tribune, soit politique, soit littéraire, ces deux hommes, vous les proscrivez , vous les déclarez incapables d'être maîtres d'étude, vous leur refusez le droit que vous livrez au dernier de vos bacheliers, et cela dans une loi qui s'appelle une loi de liberté ! Vous les excluez de cet enseignement auquel se livrent impunément tels hommes que je ne veux pas nommer à côté d'eux, et qui ont soulevé tant de scandales; vous les excluez , eux seuls : je me trompe, eux et les coupables flétris par la justice criminelle du pays, ou flétris au jugement de leurs concitoyens par leur immoralité notoire! Et pour quelle cause les excluez-vous? Leur capacité ne saurait être douteuse ; et d'ailleurs ils ne reculeraient eux et leui's frères devant aucune condition de capacité. Est-ce donc leur moralité qui vous inquiète? Ont-ils commis quelque délit? sontcedes conspirateurs, des ennemis du repos public? Non, leur vie est aussi irréprochable que leur éloquence est éclatante :
ils ont passé partout en faisant le bien. Leur crime, le voici ! c'est d'avoir senti qu'il fallait mettre leur talent, leur énergie, eur dévouement, leur désintéressement même sous la sauvegarde d'un lien sacré ; c'est d'avoir juré à Dieu de rester chastes, pauvres et obéissants ; c'est d'avoir renoncé aux trois grandes tentations de l'humanité, la chair, l'or et l'indépendance de la volonté : leur crime, c'est de s'être engagés, par des obligations spéciales et inviolables, et jusqu'à la mort, au service de Dieu et du prochain. Voilà leur crime! voilà pourquoi des législateurs d'un pays civilisé, qui se disent chrétiens, et qui se révoltent quand on les qualifie d'incrédules, déclai-ent ces hommes dont je parle, eux et leurs pareils, incapables de veiller sur l'enfance.
Je ne crains pas de le dire, on n'en ferait pas autant en Turquie. Non, si le père Lacordaire ou le père de Ravignan allaient ouvrir une école en Turquie , on ne la fermerait pas sous le seul prétexte qu'ils se sont voués à Dieu par ces trois vœux (pii depuis quinze siècles ont enfanté tant de merveilles.
Et qui donc a dit aux auteurs de cette exclusion que ces hommes n'ont pas derrière eux d'autres hommes qui leur ressemblent? Ils appartiennent tous deux à des ordres qui ont rempli le monde de leurs vertus, de leur génie et de leurs martyrs. Où a-t-on donc pris le droit de tarir le dévouement, l'énergie, le talent, à leur source la plus pure et la plus féconde? Où donc a-t-on pris le droit de dire au nom de la France : J'ai assez de force, assez de talent, assez de dévouement comme cela; je n'ai plus besoin de rien : on dit que ces hommes ont tout cela; mais peu m'importe, je ne veux pas même en essayer : ils sont Français aussi; peu m'importe encore; que le sein de la patrie leur demeure fermé! Ils réclament la liberté et l'égalité : que la liberté soit pour eux une chimère, la liberté un mensonge; ou plutôt, qu'ils soient
libres comme les forçats libérés , et égaux aux repris de justice. [Réclamations.) Oui, Messieurs, c'est bien cela : les forçats, les repris de justice et les moines : voilà les trois seules catégories que vous excluez.
Ah! Messieurs, est-il donc si difficile de tolérer ce que nous n'aimons pas? de laisser faire aux autres ce qui n'est pas de notre propre goût , mais ce que nul ne nous impose? N'aurons-nous jamais l'intelligence de ce qui n'est pas nousmêmes? N'y a-t-il rien au monde qui puisse nous faire pardonner une différence d'origine, d'opinion, de tendance? Quoi ! toujours et chez tous les vainqueurs, toujours l'exclusion , toujours l'intolérance! Mais quand donc comprendrons-nous qu'en blessant la liberté et la conscience de nos concitoyens, nous forgeons des armes contre notre propre liberté et notre propre conscience? et que ce glaive terrible de la violence et de la persécution, dont nous croyons toujours tenir la poignée, peut se tourner un jour contre nous-mêmes, et nous traverser à notre tour de sa pointe empoisonnée. [Mouvement.)
Ce qui me confond et ce qui m'attriste , c'est de trouver une mesure comme celle que nous repoussons, présentée au pays sous le couvert des hommes éminents que je vois siéger devant moi, sur le banc de la commission comme sur le banc des ministres; c'est de les voir céder, eux aussi, aux clameurs aveugles, aux menaces furieuses qui ont dicté cette disposition, que la loi présentée par M. Guizot en 1836 avait dédaignée.
Quoi! leur dirai-je, vous qui avez passé au pouvoir, et vous qui l'exercez encore, ces fureurs, ces clameurs, ces menaces, ne les avez-vous pas essuyées? N'avez-vous pas été, plus que personne en France, en butte à de pareils outrages? N'avez-vous pas vu s'ameuter contre vous tous les odieux mensonges, toutes les extrêmes ressources de cette haine, qui
ne \oit rien, qui n'éœule rien, qu'il faut assouvir à tout prix?' Et où en seriez-Yous si les hommes qui , tout en repoussant votre politique, savent rendre justice à vos personnes, s'étaient abaissés jusqu'à se rendre les instruments de ces passions et de ces mensonges? Et voici qu'à votre tour vous souffrez que des hommes innocents, désarmés et cent fois plus irréprochables que ne sauraient l'être jamais des hommes publics mêlés aux orages de la vie politique, vous souffrez qu'ils soient victimes de l'iniquité que vous connaissez si bien ? Le plus éloquent d'entre vous disait naguère avec un noble orgueil, qu'on aurait beau entasser injure sur injure, calonmic sur calomnie , qu'elles ne monteraient jamais au niveau de son dédain ' . Et quand ces inj ures et ces calomnies s'adressent à de pauvres religieux, chez qui nul ne peut constater un seul acte ni une seule parole répréhensible depuis trente ans qu'ils sont en France , non-seulement elles atteignent le niveau de vos dédains, mais elles le dépassent, elles vous recouvrent, elles vous dominent, elles vous entraînent à leur suite ! Ce que vous dédaigniez de faire il y a huit ans, vous le proposez, vous le défendez , vous y consentez aujourd'hui. Est-ce une preuve de force ou de faiblesse? est-ce un progrès en avant ou en arrière? Les honnêtes gens, les gens de cœur répondront. Quant à moi, je cherche en vain le fier vainqueur des injustes clameurs de la foule ; je ne trouve plus que leur écho, leur complice et leur docile instrument. Ah! s'il fallait encore après tant de leçons et tant de mécomptes une preuve nouvelle de la misère morale du pouvoir de nos jours et des tristes compensations de la grandeur politique, je n'en voudrais pas d'autre que ce cruel empire des circonstances qui rend les hommes les plus éminents de notre pays infidèles à
' M. Guizot, discours du 2G janvier 1844, à la Chambre des députés.
eux-mêmes , qui leur fait courber la tête sous des préjugés qu'ils ne partagent pas , subir le joug de passions qu'ils méprisent, et immoler à des haines surannées, à des déclamations mensongères, à des calomnies mille fois réfutées, immoler l'innocence, la liberté et le dévouement, sur l'autel de la défiance, de la jalousie et de la peur. [Mouvements divers.)
M. Passy. Je demande la parole pour un fait personnel.
M. de Montalembert vient de déclarer que j'avais fait à la Chambre une citation inexacte.
Ce que je déclare, quant à moi, c'est que le livre auquel j'ai fait allusion existe, bien qu'aujourd'hui même il ne soit pas à la Bibliothèque royale, où la seconde édition et les éditions suivantes se trouvent , mais où la première n'existe pas , ou n'existe plus. Serait-ce la preuve qu'il a été pris quelque soin pour la faire disparaître? Je l'ignore.
Quant à l'esprit du livre, voici la seconde édition, et cellelà, elle s'est vendue longtemps et se retrouve encore dans les bibliothèques.
J'en lirai à la Chambre un seul passage....
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Jc u'ai pas nié l'csprit du livre.
M. Passy. Elle verra dans quel esprit était donné l'enseignement auquel je fais allusion.
Je lis à la Chambre les réflexions très-courtes de ce livre sur les désastres de la retraite de Russie :
(I Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remontcrjusqu'à Pharaon et aux six cent mille Égyptiens engloutis dans la mer Rouge. Que si Ton veut se rendre attentif aux vues de la Providence, on reconnaîtra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations, des massacres, des sacrilèges, des atrocités de toute espèce , dont se rendait coupable depuis vingt ans cette
armée, toujours recrutée d'enfants de la révolution, et dévouée, moins encore que par habitude et par goût, à tous les genres de crimes et de forfaits. (Murmures,)
« La justice divine s'en était servie pour promener la terreur et la désolation sur toute l'Europe. Dès que cette verge redoutable eut rempli sa mission, elle fut à son tour brisée parle souffle du Tout- Puissant, et elle disparut de la terre. Si Ton considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde, on concevra sans peine qu'il entrait dans l'exécution de ses desseins de les délivrer l'une et l'autre d'une génération impie et sanguinaire qui, après avoir dévoré l'Europe, aurait dévoré son propre pays, et éternisé la domination du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »
Messieurs, je me borne à cette citation. Elle caractérise, comme je l'ai fait moi-même, l'enseignement des jésuites. J'ai dit que l'enseignement de la compagnie de Jésus était mensonger; je laisse à la Chambre à juger si je me suis trompé. ( TrèS'bien ! très-bien ! )
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Cc quc vicut de dîrc l'honorable M. Passy ne répond à rien de ce que j'ai dit moimême. {Réclamations.)
Une voix. Il répond à tout.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Permettez, c'est à mon tour maintenant.
J'ai dit expressément que je ne justifiais ni ne défendais ce livre ; j'ai dit qu'il était rempli de choses contraires au sentiment national et à l'impartialité historique; mais en même temps je me suis borné à faire observer qu'il ne contenait pas la falsification historique qu'on lui avait reprochée, et certainement, si cette édition avait existé, quand bien même l'exemplaire de la Bibliothèque royale aurait disparu, je ne sache pas, d'ailleurs, que la Bibliothèque royale appartienne aux jésuites {on ri/), on la retrouverait ailleurs.
Voilà œ que j'ai dit, et j'ajoute que si l'on voulait remonter aux écrits de 181S et de 1816, non pas seulement aux écrits des jésuites, mais aux écrits et aux paroles des hommes les plus haut placés, des hommes qui avaient occupé sous l'empire les plus hautes positions et qui lui devaient tout, on trouverait sur l'empire, sur l'empereur, sur toute l'histoire des années précédentes, des choses bien autrement étranges et révoltantes encore que celles qu'il vient de citer.
Une voix. C'est très-vrai !
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Nc nOUS CngagCOUS doUC
pas dans cette lutte de récriminations sur ce qui a été dit et écrit après la Restauration. Les blessés ne seraient pas tous du même côté.
(Extrait du Moniteur du 9 mat 1844.)
Le débat continua dans la séance du 9 mai. M. fiuizot, ministre des affaires étrangères, et M. le comte Portalis combattirent Tamendément, qui fut soutenu par M. le comte Reugnot. M. le comte de MoDtalembert répliqua à M. le comte Portalis :
M. LE COMTE DE Mo!rrALEMBERT, de sa place. Messieurs... (Aux voix I aux voix ! — Pariez ! parlez ! )
Je ne désirerais nullement faire violence à la Chambre ni prolonger inutilement ce débat. Si donc elle ne jugeait pas à propos d'écouter le peu de choses que j'ai à lui dire, je m'abstiendrais... (Non, noriy parlez!)
Je désire seulement rectifier quelques-unes des réfutations que M. le ministre des affaires étrangères m'a adressées, et en même temps appeler l'attention de la Chambre sur la véritable nature du vote qu'on lui demande, surtout depuis los additions funestes que la commission a apportées à l'article* et qui reproduisent les lois et décrets rendus sous d'autres régimes contre la liberté religieuse.
Malgré les réfutations et les reproches de M. le ministre des afffidres étrangères, qui viennent d'être répétés par M. le
diiTm. I. — Diteoari. f. 3S
498 LIBE'ITÉ
comte Portalis, je maintiens ce que j'ai dit sur l'assimilation des religieux aux repris de justice et aux forçats libérés, eA ce qui touche l'enseignement {réclamations) y oui^ je le maintiens, et je vous demande s'il peut en être autrement, lorsqu'il n'y a dans l'article même qui est en discussion que trois catégories d'exclus : ceux qui ont été condamnés par la justice, ceux qui ne peuvent pas obtenir des certificats de moralité par suite de leur immoralité notoire, et ceux qui appar«tiennent à des ordres religieux. Or, vous avez une Charte qui vous prescrit, qui vous ordonne de conférer à tous les Fran* çais un droit nouveau qu'on appelle la Uberté d'enseignement. (Dénégations.)
Comment I elle ne prescrit pas cela? Ne parlons pas ici des conditions que vous croyez pouvoir y mettre : mais à coup sûr on ne niera pas que la Charte a prescrit de pourvoir à la liberté d'enseignement, et elle l'a promis à tous les Français, puisqu'elle commence par dire que a tous les Français sont égaux devant la loi. » Eh bien I vous allez établir pour une certaine catégorie de Français que vous désignez une incapacité dont il n'existe aucun exemple*dans nos lois; vous allez les exclure d'un droit commun, et vous vous autorisez, pour établir cette incapacité sans exemple dans l'exercice de toutes nos autres libertés, de la liberté de la presse, de la liberté des cultes, etc.; vous vous autorisez des actes, des arrêts, des édits émanés des différents régimes qui ont passé sur la France. Eh bien I je ne crois pas, quant à moi, que nous soyons astreints à obéir à tous ces édits de l'ancien régime, à tous ces arrêts du parlement de Paris, à ceux qui condamnaient au feu les Provinciales de Pascal, comme à ceux qui proscrivaient les jésuites. Si je vous lisais les motifs de ce dernier arrêt qu'on vous citait hier, je ferais éclater de rire la Chambre entière, tant ces motifs sont dérisoires et empruntés à un ordre d'idées en dehors de toutes nos habitudes intellectuelles. {Lisez! lisez!) Non, je respecte trop le temps et la dignité de la Chambre pour le faire ; seulement, je dis que ces arrêts ne peuvent exercer d'autorité sur nous, sujets de la Charte de 1830,
Je ne croi^ pas même que les décrets et lois rendus sous
la révolution et l'empire aient tous force de loi aujourd'hui, et je conteste leur validité, non-seulement parce que la Charte garantit diverses libertés qui leur sont contradictoires, mois encore parce que dans son article 70 clic déclare que toutes les lois contraires à elle-même sont abrogées et non avenues : si cette abrogation ne comprend pas les vieilles lois contraires à la liberté religieuse et à la liberté d'enseignement , je ne sais vraiment pas à quoi elle peut s'appliquer.
Car, enfin, il faut s'entendre sur le sens de cette Charte sous laquelle nous avons l'honneur et le bonheur de vivre. Quant à moi, j'ai toujours cru que la Charte n'était pas seulement le manifeste du parti vainqueur, rendu le lendemain de la >îctoire dans la seule vue d'exclure et de vexer les vaincus; j'ai cru que c'était une transaction; que c'était une concession faite pour tous les Français, et non pas seulement pour les Français d'une seule opinion; j'ai cru que c'était une constitution qui offrait à toutes les opinions un système de compensation; que, par exemple, si la Charte de 1830 ôtait à la religion catholique l'avantage qui lui était concédé par la Charte de 1814, d'être la religion de l'État, elle lui offrait, d'un autre côté, une compensation suffisante et légitime dans la concession de la liberté d'enseignement et dans le maintien de la liberté des cultes.
Nous catholiques^ nous ne demandons pas autre chose; nous pensions et nous croyons encore, et c'est pour cela que nous avons prêté serment à la Charte, qu'elle garantirait à toutes les classes de Français sans distinction une liberté sincère, large, sociale et fraternelle. {Très-bien!)
Maintenant, au contraire, vous voulez en faire l'instrument d'une seule opinion, d'un seul parti? et c'est ce qui arrivera par le sens que vous allez donner à votre loi, qui, après tout, ne devrait être que l'exécution, l'accomplissement de l'article 69 de la Charte. Certainement, vous en êtes les maîtres. Les pouvoirs législatifs chargés de cette interprétation, de cette application de la Charte, peuvent, je le reconnais, user de cette mission en pleine liberté : mais je reconnais et je déclare en même temps que vous entrez pai* là dans une voie
pleine de dangers; et il y en a surtout deux, parmi ces dangers, que je vous demande la permission de signaler très-brièvement.
Le premier danger, dont je ne dirai qu'un mot, c'est d'altérer la notion même de la constitution de l'État aux yeux des citoyens, aux yeux même des Français qui en font partie; c'est d'exaspérer, d'exciter les passions politiques en armant certaines opinions de l'autorité de l'État contre d'autres opinions.
Qu'est-ce que c'est donc que cet État qu'on invoque toujours contre nous 7 Comme le disait fort bien bier M. le comte Beugnot, quel est l'individu, quel est le corps, quel est le pouvoir qui peut dire aujourd'hui en France : L'État, c'est moi? Mais aujourd'hui l'État, c'est nous ; l'État, c'est tout le monde. Nous sommes tous intéressés au maintien du droit de l'État. Il ne faut donc pas s'armer de ce droit contre certaines classes, contre certaines catégories exclusives de citoyens.
Mais ce qui est plus grave, c'est que vous allez attaquer i'ÉgUse dans cet article qu'on vous demande de voter aujourd'hui. Ne parlons pas seulement des jésuites, mais des ordres religieux en général, que vous allez proscrire en ce qui touche renseignement. Et ici je demande la permission de relever, pour la réfuter, autant qu'il me sera possible de le faire, une expression de M. le ministre des affaires étrangères, qui a dit que les congrégations religieuses étaient un fragment de l'ancien régime, et que, comme personne ne voulait plus de l'ancien régime, ou ne voulait pas non plus de ses fragments. Il a eu raison de dire qu'en France on ne voulait plus de l'ancien régime , mais il a eu tort de dire que les congrégations religieuses étaient un fragment de l'ancien régime.
Non, Messieurs, les ordres rehgieux ne sont pas des fragments de l'ancien régime ; ce sont des fragments de l'Église catholique, et, si vous admettez l'Église catholique, vous devez admettre tout ce qui la compose, tout ce qui en est la conséquence. {Marques de dénégation,) Comment! Messieurs, est-ce que vous pouvez délibérer sur ce qui fait ou ne fait pas partie de l'Église catholique ? Non, certainement. Êtes-vous corn-
pétents pour décider de ce qui entre ou n'entre pas dans Tcnsembledes institutions catholiques? (C'est vrai!) Non, certes. Est-ce mon opinion personnelle que j'énonce devant vous? Nullement ; pour moi, je ne me pose en aucune façon comme docteur ou interprète de l'Église ; je ne reconnais d'autres juges en cette matière que le Pape et les évêques, et les évêques français spécialement pour ce qui concerne l'Église de France.
Or, que vous demandent les évêques français dans tous ces mémoires , dans toutes ces réclamations qu'ils vous ont soumis 7 Us ont tous protesté solennellement contre cette exclusion des ordres religieux qu'on vous demande de voter. Est-ce là la réponse que vous allez faire à leurs réclamations ? Est-ce là le gage de votre respect pour leurs vœux? Comment! tous demandent de ne pas proscrire de nouveau les ordres religieux en ce qui concerne l'enseignement, et vous allez formuler une nouvelle proscription, et cela en présence de l'article 69 de la Charte qui promet la liberté I C'est ainsi que vous respectez l'épiscopat et ses vœux.
En outre, vous empêchez le libre exercice de la foi catholique pour tous ceux qui croient que cet exercice consiste pour eux dans la profession de la vie rehgieuse et contemplative, qui ne peuvent trouver que là le salut et la paix. Après le vote de cette loi, le cathoUcisme sera restreint dans une portion essentielle de son existence. Vous nous aurez blessés au cœur, sachez-le bien : vous ne nous laisserez plus qu'un catholicisme restreint et humilié !
En ce qui touche les jésuites, je ne suivrai pas M. le ministre des affaires étrangères dans sa dissertation historique. Sur un point seulement, je relèverai une confusion d'idées qui l'a porté à mêler deux ordres de faits tout à fait distincts. n a dit que les jésuites avaient été institués pour maintenir l'autorité absolue de la foi et du pouvoir temporel contre le libre examen ; qu'ils avaient livré ce combat ; qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avsdent été battus partout.
Je le répète, M. le ministre a confondu deux choses tout à fait distinctes.
L'autorité en matière de foi est une chose étemelle ; l'autorité temporelle est une chose très-passagère. L'autorité absolue en matière de foi, c'est l'essence même du catholicisme. Ceux qui ne reconnaissent pas cette autorité absolue, ceux qui professent la doctrine du libre examen, ce ne sont pas des catholiques; ils peuvent appartenir à toute autre religion, mais ils no peuvent pas être catholiques.
A côté de cela, l'autorité absolue du pouvoir temporel est une chose distincte. Que les jésuites aient défendu cette autorité temporelle, qu'ils l'aient défendue plus ou moins, je n'en sais trop rien, mais ce n'est certainement pas là ce qu'ils revendiquent aujourd'hui ; ce n'est pas pour cela qu'on les repousse.
Mais l'autorité absolue en matière de foi : oui, les jésuites l'ont défendue, parce qu'elle est la base de l'Église catholique. Oui, ils l'ont glorieusement défendue et servie ; et en cela, ils ne se sont pas plus trompés que l'Église elle-même et tous les autres catholiques qui lui sont restés fidèles. Ils n'ont pas été battus, comme on s'est plu à le dire ; ils ont sauvé la foi catholique dans une foule de contrées où elle était menacée au seizième et au dix-septième siècle; et ils ont fait cela au témoignage non-seulement de l'Église, mais d'historiens impartiaux, d'iiistoriens même protestants, qui reconnaissent que si l'Église catholique n'a pas succombé dîftis la moitié de l'Allemagne, c'est grâce aux jésuites. Us combattaient donc avec raison et avec succès pour le principe de l'autorité absolue de l'Église en matière de foi, tout à fait distinct du principe de l'autorité absolue eu matière de pouvoir temporeL
Eh bien ! Messieurs, croyez-vous que ce principe salutaire de l'autorité en matière de foi ne soit pas combattu de nos jours tout autant qu'au seizième siècle? Quant à moi, j'estime qu'il l'est mille fois plus encore ; il l'est non-seulement au sein de l'Église catholique, mais dans toutes les religions, chez les protestants tout autant et plus encore que chez nous. Par conséquent, s'il est vrai de dire que ce corps, dont on a tant parlé, a été institué pour défendre l'autorité en matière de foi, il faut bien reconnaître que sa mission n'est pas termi-
DKS ORDRIilS RFXIGIKIX. 503
née, qu'il a encore. plus à faire aujourd'hui qu'à aucune autre époque.
D'ailleurs, que vous demande-t-on pour eux? M. le ministre des affaires étrangères a paru vous faire la concession de l'existence de ces religieux comme citoyens; il a dit seulement qu'on ne pouvait pas k*s reconnaître comme formant une congrégation? Mais personne ne demande cela, personne, ni eux-mêmes, ni leurs défenseurs ne réclament la consécration légale de leur existence comme congrégation.
Et ici nous ne nous fondons pas sur de vaines théories, sur des principes impraticables ou non encore pratiqués, mais nous nous appuyons sur des exemples patents, contemporains, assez voisins de nous et assez nombreux pour être invoqués sans aucune crainte de réfutation ; nous nous fondons sur tout ce qui se passe dans les pays où règne la liberté réelle. M. le comte Portalis, si je l'ai bien entendu, a dit que nous serions les premiers à donner un pareil exemple, si nous admettions ces corps religieux sans leur demander des garanties, entre autres celle de cette affirmation. J'ose dire qu'il se trompe complètement; car nous serions les premiers parmi les peuples libres (je ne parle pas des monarchies absolues), nous serions les premiers parmi les gouvernements constitutionnels, à demander aux religieux, aux congrégations, des affirmations de cette nature.
Que la Chambre n'oubhe donc jamais qu'en Angleterre, on Hollande, en Belgique, en Amérique, partout enfin où il y a des institutions libres, ces religieux n'existent que comme ils désirent exister en France, uniquement comme citoyens. Ils n'en formeront pas moins des congrégations reUgieuses au spirituel, dans le for de la conscience, mais au temporel ils n'existeront que comme ciloyens.
Passez la frontière. Messieurs, et vous en serez convaincus ; vous les rencontrerez partout, en Belgique, en Hollande, sans ombre de privilège pour eux, mais aussi sans ombre de privilège contre eux. Cela leur sutfit, et cela suffit à la liberté. Mais vous, au contraire, vous ne vous bornez pas à leur refuser les privilèges qu'ils possédaient autrefois et qu'ils ne ré-
clament plus, mais vous constituez contre eux un privilège nouveau, un privilège odieux et complètement hostile à Tesprit comme à la lettre de la Charte de la France.
£n résumé, Messieurs, on emprunte à deux ordres de choses, qui nous sont heureusement étrangers, les arguments et les précédents que Ton nous oppose : on nous oppose l'ancien régime, la monarchie absolue, d'une part, et la révolution, de l'autre. On emprunte des arguments contre la liberté des ordres reUgieux, des raisons d'État, de grandes raisons politiques, aux doctrines, aux autorités de l'ancien régime ; et on emprunte des précédents législatifs, ou soi-disant tels, aux époques de violence révolutionnaire. C'est là qu'on remonte pour introduire dans une loi dite de liberté, par amendement, par incident, par hasard, en quelque sorte, des dispositions arbitraires, étrangères à nos mœurs, hostiles à nos consciences, qui datent de la révolution, quelques mois seulement, notez-le bien, avant la constitution civile du clergé, qui a produit le schisme I
Eh bien ! Messieurs, je crois qu'entre l'absolutisme, d'une part, et la révolution, de l'autre, il y a une chose ^ c'est la Uberté 1 C'est sur ce terrain que nous vous demandons de vou& placer en rejetant l'article.
Nous vous demandons de ne sanctionner ni l'absolutisme ni la révolution, mais la liberté I la liberté qui doit exister eu France à la suite de la Charte de 1830, C'est sur ce terrain que j'ai convié hier le ministère à lutter, non pas, comme Ta dit l'honorable M. Guizot, contre le sentiment national, parce que je ne fais pas au sentiment national l'injure de croire qu'il se confond avec les calomnies, les mensonges et les déclamations que j'ai signalés^ mais à lutter contre ce qui serait tout au plus une erreur, une maladie passagère du sentiment national^ et que vous pourriez guérir, non pas par la violence ni par la ruse, mais par la seule liberté.
(Extrait du Jfont(eur du 10 mai 1844.)
Après une réphque de M. le ministre de l'inslruction publique, la Chambre alla aux voix: l'amendement de M, le duc d'Harcourt fut rejeté, et Tarticle de la commission adopté à la presque unanimité.
CHAMBRE DES PAIRS SaUede la discnsnioii.
Séances du 10 au 20 mai 1844.
La Chambre discula, dans la séaucc du 10 mai, Tarticle 10 du projet relatif à la composition du jury chargé d*examiner les aspirants au brevet de capacité pour la direclion d'un élabllssement privé. Cet article était ainsi conçu :
Art. 10. « Il sera formé au chef-lieu do chaque académie un Jury chargé d'examiner les aspirants.
« Ce jury sera composé comme il suit :
« Le recteur de l'académie, président ;
c Deux membres de la cour royale, par elle désignés, s'il existe une cour royale au cheMieu de l'académie, ou, à leur défaut, le président et le procureur du roi prés le tribunal civil de l'arrondissement;
« Le maire de la ville;
« Ud ecclésiastique catholique désigné par l'évêque du diocèse, ou, si l'aspirant appartient à une autre communion que la communion catholique, un ministre de cette communion désigné par l'autorité consistoriale, avec cette réserve que ledit ecclésiastique ou chacun desdits ministres n'assistera qu'à l'examen des candidats qui appartiennent à sa communion ;
« Le plus ancien des chefs d'institution secondaire dont l'établissement sera situé au chef-lieu de l'académie ;
« Trois membres choisis par le ministre de l'instruction publique parmi les professeurs titulaires des facultés et les citoyens notables. »
M. le marquis de Barthélémy demanda que les trois membres choisis par le ministre dussent être nécessairement pris parmi les pères de famille gradués, dont les noms se trouveraient sur la liste du jury. M. Cousin combattit celte proposition eu rappelant les dispositions du projet de loi sur renseignement secondaire, pré-
n06 LOI
senlé en 1836 à la Chambre des députc^s. M. le comte de Montalembert lui répondit dans les termes suivants :
Je voudrais d*abord répondro à Tarp^ument que M. Cousin vient d'emprunter au projet de loi de 1836. Certes, si l'on veut nous donner la loi de 1836 en échauge de la loi en discussion, nous, partisans de la liberté d'enseignement, nous l'accepterons tout de suite. Quoiqu'elle fût loin de consacrer pleinement cette liberté, elle était cent fois plus libérale que la loi actuelle. La loi de 1836 n'excluait pas les congrégations, comme on les a exclues hier. Elle n'exigeait pas le gmde'de bachelier pour les simples surveillants des établissements particuliers; elle n'imposait pas l'obligation de conduire les enfants au collège, lorsque les chefs d'institution libre n'auraient pas tel ou tel grade; en un mot, elle ne renfermait pas la plupart des exigences vexatoîres qui caractérisent la loi actuelle. Ainsi, n'invoquons pas les précédents de cette loi dans un sens défavorable à la liberté.
Maintenant, de quoi est-il question? De constituer un tribunal impartial, où il n'y ait personne qui soit à la fois juge et partie.
Plusieurs voix. Et instruit.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. C'cst entendu. Je ne dis pas impartial et imbécile, je dis impartial, ce qui sous-entend la compétence et l'instruction.
Eh bien I quelles sont les parties que ce tribunal, ce jury de capacité aura à juger? C'est l'instruction libre, d'un côté, et l'enseignement universitaire, de l'autre. Car, partout où se présentera un enseignement libre, il trouvera un établissement universitaire déjà constitué, en possession d'un grand nombre d'enfants, et qui ne peut que perdre à la naissance d'un nouvel enseignement. L'Université est donc partie devant ce tribunal.
Maintenant, on vous propose, d'après la rédaction de M. le ministre et de la commission, d'établir que l'Université, déjà partie devant ce même tribunal, y siégera encore comme juge.
Oui, même eu admettant la proposition de la commission, en limitant à trois le nombre des membres désignés par le
SIR L't^'SKlG^^:M^:^T. 507
ministre de l'instniction publique^ cela, avec le recteur de l'académie, qui est son instrument et son représentant, lui donnera quatre voix sur neuf.
Vous donnerez ainsi la prépondérance à l'Université, non pas la prépondérance du nombre, puisqu'elle n'aura que c[uatre voix sur neuf, mais la prépondérance morale et intellectuelle, par la simple raison que vient de vous dire M. Cousin. D'après sa propre expérience, il vous a dit que lorsqu'il y a un homme, même un seul, tout à fait spécial et pratique dans une commission d'examen, c'est lui qui l'emportera toujours.
Or, n'est-il pas évident que lorsque l'Université aura dans le jury, non [jas un seul homme spécial, mais quatre hommes tout à fait spéciaux et dévoués par leur position même à ses intérêts, n'est-il pas évident qu'elle aura entre les mains le sort de toutes les personnes qui se présenteront devant ce jury ?
M. le duc de Broglie a dit, dans son rapport, que l'Université devait dirijçer le jury, et non pas décider.
Or, je ne conçois pas, je l'avoue, celte distinction. Je conçois très-bien qu'un président d'assises, par exemple, dirige les débats, parce qu'il ne vote pas avec le jury; mais je ne concevrais pas que des fonclionnaires représentant l'Université, et à qui on attribue le droit de diriger la décision, ne soient pas au fond malties et arbitres de la décision.
Ce sera nécessairement là le rôle de l'Université ; car ses membres, étant seuls des hommes spéciaux, seront regardés par les autres membres du jury comme seuls compétents, et ils seront aussi, comme je l'ai dit tout à l'heure, seuls personnellement intéressés à la solution de la question.
Cela se voit, dès à présent, dans les examens pour l'instruction primaire, où la proportion des membres accordés à l'Université est moindre, beaucoup moindre, si je ne me tromptft que celle qui lui est accordée par le projet de loi.
M. Cousin. C'est une erreur !
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Eh bien! je consulterai à cet égard tous les honorables membres de cette Chambre qui ont vu fonctionner les jurys d'examen pour l'instruction primaire.
priitikairc, qui devait être pour eux un gage de moralité et qui ne Ta pas été.
C'est une observation que je fais en passant, afîn qu'il ne soit pas dit que l'éloge de M. Cousin n*a pas rencontré de o-oûlradicteur.
M. Cousin. Vous êtes donc plus difficile que l'Europe.
La proposilion de M. le marquis narlhélcmyfut rejetc^e, c( rarlicle de la commission adopté.
L'article i5, discuté dans la séance du i2 uiai^ était ainsi conçu :
«c Nul ne pourra ôlrc préposé à la surveillance des élèves dans un établissement particulier d'instruction secondaire, s'il ne produit :
« 1* Un certificat de moralité;
« 2*> Un diplôme de bachelier es lettres;
«c Le certificat de moralité sera délivré à rimpétrant, s*il o&t sorti depuis moins d'un an d'un autre établissement public ou particulier d'instruction secondaire, par le chef dudit établissement ; on tout autre cas, le certificat sera délivré par le comité spécial mentionné dans l'article 5 de la présente loi.
« Ledit grade ne sera obligatoire pour lesdiles fonctions qu'à dater de trois aus ù partir de la promulgation de la présente loi. >
M. le comte de Montalcmbcrl le combattit dans les termes suivants :
La disposition qui vous est soumise en ce moment me parait être, peut-être, la plus oppressive de ce projet de loi; c'est une de celles qui justifient le plus ce que j'ai eu l'honneur de dire devant vous il y a quelques jours , que, après cette loi votée, la position des établissements particuliers, décorés du nom de /tires, on ne sait trop pourquoi, sera infiniment plus mauvaise qu'elle ne Test aujourd'hui sous la seule condition de l'autorisation préalable et du retirait de l'autorisation au gré du ministre de l'instruction publique.
En eii'et, dans la situation actuelle, cette obligation si lourde, si pénible, si impossible à accomplir pour les établissements particuliers, n'est exigée de personne; dans aucune institu* tion de plein exercice, dans aucune institution simple, dans aucune pension aujourd'hui, M. le ministre de l'instruction
M. Ck>usin, répliquant à M. de Montalembert, soutint le principe adopté dans la loi de 1833 sur Tinstruction primaire, qui laissait au ministre la nomination de tous les membres du jury de capacité. Il ijouta que cette loi avait été favorablement accueillie, môme par des personnes qui d'ordinaire applaudissaient peu aux actes qui honorent la révolution de Juillet. M. de Monlalembert lui répondit :
Que la Chambre me permette un seul mot de réponse, parce que je crois que riionorable M. Cousin a voulu nous désigner.
M. Cousin. Mais non ; pas du tout I
M. LE COMTE DE MONTALEMBEAT. Permettez !
Je n'attaque pas la désignation, je ne la blâme pas; mais je suis bien aise d'y répondre.
Il me semble que M. Cousin a dit tout à l'heure qu'il n'y avait personne dans cette Chambre qui ne reconnût la loi de 1833, sur l'instruction primaire, comme la meilleure des lois votées depuis longtemps.
Je déclare que, quant à moi, je ne m'associe pas du tout à l'hommage qu'il a adressé à cette loi; et je serais très-fàché qu'un éloge si magnifique et sans réserve de cette loi pût être fait dans cette enceinte, sans qu'aucune voix se fût élevée pour dire que ses résultats n'avaient nullement répondu aux bonnes intentions de ses auteurs. Je ne doute pas de ces bonnes intentions; je ne dis pas qu'à l'époque où cette loi a été faite on eût pu faire quelque chose de mieux; mais ce que je soutiens, et ici je puis invoquer l'expérience de plusieurs années, l'expérience de plusieurs membres de cette Chambre; ce que je soutiens, c'est que les résultats de cette loi sont loin, trèsloin de justifier le panégyrique qu'on vient d'en faire. Elle est loin, très-loin d'avoir contribué à moraliser le pays ; car la moralité du pays, loin d'avoir augmenté, a diminué dans la proportion môme de l'accroissement de l'instruction primaire donnée comme le veut cette loi. Je n'en citerai en ce moment qu'une seule preuve : c'est que sur deux cent cinquante enfants qui ont été condamnés ici, à Paris, l'année dernière, il n'y en avait que vingt-cinq dépourvus de cette instruction
gner? Il ne s'agit pas ici de ce que Ton sait enseigner, maLi de l'exemple que Ton donnera, et de l'influence de cet exemple sur la discipline de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant. Car cette discipline, ne l'oubliez jamais, se trouve presque exclusivement confiée aux maîtres d'étude.
Or, pour obtenir les garanties morales qu'exige une telle discipline, on prétend que le baccalauréat es lettres suffira. Je crois, au contraire, que c'est se tromper complètement sur la nature môme de la mission des maîtres d'étude, qui n'a rien do scientifique, et qui ne sera nullement assurée ni élevée par ce grade.
Rien n'est plus difficile que la science de l'éducation, on vous l'a dit plus d'une fois comme un argument contre la liberté. Nous, partisans de la liberté, nous l'admettons pleinement. On a toujours vu de nombreux échecs dans cette carrière, même au sein du clergé; nous sommes tout prêts A l'admettre.
Mais que voit-on, d'un autre côté, dans les établissements que le clergé dirige en fait d'instruction secondaire, dans les petits séminaires, dans ces collèges autrefois dirigés par ces congrégations dont vous ne voulez plus ? On ne voit aucune trace de celte hostilité profonde entre les élèves et les maîtres d'étude, qui est le caractère, un des caractères des plus marqués de l'éducation publique parmi nous. Je m'en rapporte à ce sujet aux souvenirs de tous ceux qui ont passé comme moi par l'éducation publique.
Rappelez-vous, Messieurs, ce souvenir de la position on ne peut plus fâcheuse des maîtres d'étude, je ne veux pas dire de leur déconsidération, parce que le mot serait dur, et dans quelques cas immérité, mais de leur isolement, de leur triste sort, de Thostilité plus ou moins systématique qui règne, dans tous les établissements publics, entre eux et les élèves.
Aujourd'hui, M. le ministre de l'instruction publique affirme, et il faut le croire, que tous les maîtres d'étude, dans les collèges royaux et même communaux, sont pourvus du grade de bachelier.
De mon temps, il n'en était pas ainsi ; il y avait deux caté-
gories de maîtres d'étude : les uns étaient bacheliers , les autres ne Tétaient pas.
Eh bien I j'affirme, et je croîs que personne ne me démentira, qu'il n'y avait pas la moindre différence, quant à Tinflaence morale, quant à l'intervention dans le moral et la discipline des élèves, entre les maîtres d'étude revêtus du grade de bachelier et ceux qui ne l'étaient pas.
D'où je conclus que lorsque vous aurez eugé, au risque de détruire tous les établissements particuliers, lorsque vous aurez exigé de leurs maîtres la possession de ce grade de bachelier, qui devient tous les jours de plus en plus difficile à acquérir, vous n'aurez rien fait pour introduire dans la discipline morale, intérieure et religieuse de ces établissements le bien que vous désirez produire, et qui n'existe pas là où déjà votre condition de baccalauréat est appliquée.
Dans l'article V de votre loi, vous avez placé en tête de l'instruction secondaire l'éducation religieuse et morale.
Eh bien ! quels sont les véritables instruments de l'éducation religieuse et morale de la jeunesse ? L'aumônier ou le ministre du culte autre que le culte catliolique : il en est le premier instrument sans doute ; mais il est bien loin d'en être le seul. Je n'entrerai pas ici dans des détails au sujet des professeurs, dont il ne s'agit pas en ce moment ; mais je dirai que les maîtres d'étude ont à remplir, dans l'éducation morale et religieuse de la jeunesse, un rôle au moins aussi important et plus permanent encore que celui de Taumônier; que chaque maître d'étude est en quelque sorte le bras droit de l'aumônier, quant aux élèves confiés à ses soins spéciaux.
On pourrait même, en cas de besoin, remplacer en quelque façon Taumônier par les maîtres d'études, et dans tous les cas doubler son action par la leur; tandis que , dans aucun cas, l'aumônier, quels que soient son talent, son influence, son éloquence, ne pourra contre-balanccr le mal produit par de mauvais maîtres d'étude dans un établissement quelconque. Et ici je ne veux pas porter un arrêt qui pourrait paraître trop sévère sur une classe nombreuse de fonctionnaires; mais je dirai, en me reportant à mes propres souvenirs, qu'il n'y avait
(Buvret. l. — Discours, i. 33
rien de commun entre l'attitude des maîtres que j'ai connus et les fonctions d'éducation morale et religieuse que je yiens d'indiquer. Ainsi^ pour les exercices religieux prescrits dans la plupart des collèges le matin et le soir avant les études et avant les classes, du moins il en était ainsi de mon temps, les maîtres d'étude qui en étaient chargés s'en acquittaient d'une façon évidemment insuiÇsante et peu propre à confirmer les élèves dans le bien. Je n'en fais pas un reproche aux maîtres employés dans l'Université. Il serait difficile, il serait impossible, dans un pays de liberté de conscience, d'imposer à des employés publics une disciphne personnelle qui dégénérerait rapidement en inquisition. Mais je dirai qu'il est fâcheux que les élèves puissent croire que leurs maîtres se livrent à la prière, non pas pour obéir à Dieu, mais pour obéir aux règlements d'un ministre.
Maintenant, quel serait le remède à cet état de choses? Est*ce simplement d'exiger des grades qui obligent un jeune homme, d'abord à des dépenses plus ou moins considérables et que M. le rapporteur aénumérées, pages 74 et 75 de son travail, ensuite à des études plus prolongées et qui deviennent chaque jour, parles examens du baccalauréat, plus difficiles? Non, Messieurs ; le moyen d'y échapper, c'est de permettre au chef d'institution de choisir parmi les jeimes gens à sa portée ceux qui ont dans leur âme, dans leurs dispositions personnelles, les qualités si rares nécessaires pour la direction de l'enfance. Or, ces qualités se trouveront sans cesse dans des jeunes gens purs, humbles, désintéressés, sans ambition, qui ne se croiront pas appelés, comme la plupart des maîtres bacheUers de l'Université (chose d'ailleurs fort naturelle), aux fonctions de chef d'institution, mais qui se résigneront avec humilité et dévouement à remplir ces fonctions à la fois si modestes et si sacrées. Pourquoi donc restreindre ces voca* tious, déjà si rares, par des exigences pécuniaires et littéraires qui ne sauraient, d'aucune façon, enfanter ces difficiles vertus?
Un mot encore dans le même sens. Messieurs, pour vous montrer quel serait un des résultats de cette disposition en ce <[ui touche aux établissements libres.
Vous n'entendiez certainement pas dans votre vote d'avanthier, que vous venez de confirmer par l'adoption de l'amendement de H. le président Bouliet^, vous n'entendiez pas exclure les congrégations religieuses déjà autorisées par les lois. Or, la seule que je crois être dans ce cas, c'est celle des Frères de la doctrine chrétienne.
M. LE MimSTRE DE L'INSTRUCTION PUBUQUE. Et IcS lazaristCS I M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. LcS lazaristCS ne s'ocCUpCUt
pas d'instruction en France. £t quant aux Frères, je ne pense pas qu'on veuille les priver du bénéfice de la loi dans le cas où ils voudraient transplanter sur le terrain de l'instruction secondaire les bienfaits que personne ne niern et dont ils sont si prodigues envers les classes pauvres dans Tinstmction primaire. Eh bien I Messieurs, par cette disposition vous les en exclurez totalement. Il sera impossible aux Frères des écoles chrétiennes, tels qu'ils sont constitués aujourd'hui, de remplir les conditions que vous imposez. Il leur sera impossible de trouver jamais dans leur corps un nombre de bacheliers suffisant pour exercer une surveillance sérieuse et morale ; car ils entendent cette surveillance comme je l'entends et comme on doit l'entendre, et par conséquent ils la feront exercer par des hommes marqués pour cette vocation, et dont l'éducation aura été soigneusement dirigée vers ce but, mais qui n'auront ni les moyens ni le loisir nécessaires pour parvenir au baccalauréat.
D'une autre part, on reconnaît les inconvénients et les désagréments qui s'attachent aux fonctions de maître d'étude dans l'intérieur de la plupart des collèges, et on s'est imaginé que pour les rehausser moralement il fallait deux choses : d'abord, l'exigence du grade, et ensuite l'élévation du traitement. Mais ce sont là, selon moi, deux garanties aussi insignifiantes l'une que l'autre.
Quant à l'élévation du traitement, M. le ministre de Tinstruction publique vient de vous dire tout à l'heure, en parlant,
* Cet amendement portait que l'affirmation de n'appartenir à aucune congrégation non légalement reconnue serait exigée des maîtres employés dans leé éiablissements particuliers.
je crois, du minimum des traitements des maîtres d'étude, qu'il était de 600 franc, et que les maîtres d'étude, qui sont tous, selon lui, bacheliers, même dans les collèges communaux de dernière classe, n'avaient que ce traitement de 600 francs. Il reconnaîtra assurément, comme la commission, que ce traitement est bien peu de chose, et qu'il importe de l'augmenter. Je ne m'y oppose pas; mais j'aurai recours à un exemple pour vous montrer combien peu l'échelle de la considération se mesure sur celle des traitements.
Messieurs, les vicaires, dans toutes paroisses de France, n'ont pas même 600 francs ; ils n'ont que 400 francs, et ils ne sont pas nourris, ils ne sont pas logés dans les collèges comme le sont les maîtres ; et cependant ils jouissent, assurément, d'une considération bien autrement grande que celle des maîtres d'étude, même de première classe, dans les établissements de l'État, même dans les collèges royaux.
Vous voyez, Messieurs, que ce n'est pas l'augmentation du traitement, pas plus que l'exigence de certains grades, qui pourra donner à ces maîtres d'étude ce caractère de haute moralité, de dévouement et de discipline qu'il est si important de lui assurer.
En résumé. Messieurs, vous êtes en présence de deux grands intérêts que vous devez et que vous voulez garantir, la Uberté et la moraUté de l'enseignement. La disposition qu'on vous propose laisse la moraUté sans garantie, et rend la liberté impossible.
M. le duc de Broglie et M. Villemain insistèrent sur la nécessité d'exiger des maîtres d'étude de sérieuses garanties de savoir. M. le comte de Montalembert répliqua :
Un mot seulement pour relever l'opinion qu'a exprimée dans ses dernières paroles M. le ministre de l'instmction publique en même temps que M. le duc de Broglie. C'est cette pensée funeste, selon moi, de sacrifier à un mal possible, à uu mal même réel, le bien qui n'est pas seulement possible, mais également réel, existant et certain.
Oui, je ne le nie pas, il peut exister de grands abus à la
suite de la liberté qui, jusqu'à présent, pendant tant d'années a été accordée aux chefs d'institution et aux maîtres de pension de choisir des maîtres d'étude où bon leur semble.
Mais à côté de cet abus, que je ne nie pas, il y a aussi un très-grand bien , et vous allez le détruire; et, en le faisant, vous altérez profondément le caractère, la nature de la loi que vous êtes appelés à faire : elle n'était pas, ce me semble, destinée à être une loi de répression, une loi pénale contre tels ou tels abus, mais une loi de liberté, une loi destinée d garantir des droits nouveaux. Et vous y introduisez la restriction, l'annulation des droits anciens.
A côté donc de ces établissements de spéculation, ou dirigés par des spéculateurs, dont a parlé en termes très-vii's M. le duc de Broglie, et où se trouvaient ces maîtres d'étude, dont il a fait un tableau assez pittoresque, il y en a d'autres dont le but s'élève au-dessus de la spéculation, et qu'il a dépeints dans son rapport en ces termes : « Il est juste que les parents puissent trouver, en dehors des établissements de l'État, d'autres établissements où leur foi règne sans partage, où leurs croyances soient exclusivement admises, un culte exclusivement pratique, où l'instruction religieuse, telle que leur conscience la réclame, domine et pénètre toutes les parties de l'enseignement. »
Or, Messieurs, ces établissements existent en beaucoup trop petit nombre, il est vrai, et au lieu de les augmenter, vous allez les détruire! Comment l'enseignement religieux y a-t-il dominé et pénétré toutes les parties de l'enseignement ? Principalement par les maîtres d'étude, par une classe spéciale de maîtres d'étude, laquelle ne peut être produite et obtenue que dans des établissements semblables. Et cela moyennant la liberté accordée à leurs chefs, comme cela se pratique aujourd'hui dans toute la France , de choisir les maîtres d'étude où bon leur semble, là où leur moraUté, leur conscience et leur responsabilité envers les familles les obligeront à les choisir.
Remarquez que la commission de l'autre Chambre, chargée; d'examiner le projet de loi de i84i ...
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PL BUQUK. De 1837.
M. LE COMTE DE MONTALBMBERT. Non, de 1841, dont le rapport n'a pas été fait; mais autant qu'on a pu connaître les délibérations de la commission, elle repoussait l'obligation d'un grade pour les maîtres et surveillants. Cette obligation va directement atteindre ces établissements, dont l'honorable rapporteur reconnaît la nécessité dans le passage que je viens de vous citer, et dont l'existence n'a jusqu'à présent donné que des sujets de satisfaction atout le monde.
Vous compromettez donc gravement leur existence, et cela pour atteindre quoi ? De mauvais maîtres dans certaines pensions. Je le veux bien, c'est un abus réel, mais dont il faut supposer que 1rs conséquences ne sont pas aussi graves et funestes qu'on le pense et qu'on le dit, puisque jusqu'à présent vous n'avez jamais pensé à le réprimer, jamais pensé à réclamer le secours de la loi, ou même de l'ordonnance royale. Vous l'invoquez, vous l'exagérez tout à coup, à propos d'une loi de liberté ; et pour corriger les abus, vous tuez les établissements. Gela me paraît une correction trop rude pour être légitime.
L'article !5 fut adopté.
La séance du i4 mai fut consacrée à la discussion des articles 17 et 18 du projet de la commission, destinés à régler les conditioDS du plein exercice et des certificats d'études, ainsi conçus :
« Art. 17. Ne seront reconDus comme ayant le plein exercice, et donnant l'enseignement secondaire complet, que les établissements dans lesquels les classes de rhétorique, et de philosophie et mathématiques, seront professées par deux maîtres au moins, pourvus du diplôme de licencié es lettres, et par un maître pourvu du diplôme de bachelier es sciences mathématiques.
« Art. 18. Seront admissibles aux épreuves du baccalauréat es lettres tous les élèves qui justifieront, par certificats réguliers, avoir fait les deux années d'études précitées, soit dans leurs familles, soit dans les collèges royaux ou collèges communaux de premier ordre, soit dans les institutions de plein exercice.
€ Les certificats seront délivrés:
€ Par les pères de famille, ou les tuteurs;
« Parles proviseurs des collèges royaui; « Par les principaux des collèges communaux ; c Par les chefs d'institution de plein exercice.
c Les certificats sortiront leur plein et entier effet, à moins de preuve contraire; en cas de contestation, le conseil académique prononcera. »
MM. le marquis de Barthélémy, le baron Séguier, le comte Beugnot et le marquis de Gabriac proposèrent Tamendement suivant :
« Pour être admis aux examens du baccalauréat es lettres, il faudra être Agé de seize ans au moins. Les aspirants devront rapporter leur acte de naissance, et justifier, quand il y aura lieu, de leur identité.
c Aucune autre obligation ne pourra leur être imposée. »
M. Persil défendit le projet de la commission. Dans son discours il affirma que le clergé du second ordre était resté calme et en dehors du mouvement qui avait ému le pays, et que Tépiscopat n'y avait pris part que sous Tinfluence des corporations religieuses, dont il subissait la loi à son insu, et peut-être malgré lui.
M. le comte de Montalembert lui répondit en ces termes :
Je viens répondre d'abord à l'observation faite par l'honorable M. Persil sur le silence qui a été gardé jusqu'à présent au sujet de l'article 17, lequel fixe les conditions du plein «xercice.
La Chambre a paru reconnaître hier qu'il y avait connexité entre les deux articles 17 et 18 ; et c'est pour cela que les orateurs qui ont pris la parole jusqu'à présent sur l'article 18 n'ont pas développé devant la Chambre, à l'occasion de l'article précédent, les observations que je V6ds avoir l'honneur de lui soumettre, et que l'honorable M. Persil vient de provoquer.
On vous demande deux choses : la première, c'est d'exiger de tous les candidats au baccalauréat des certificats d'études, et de ne laisser accorder ces certificats d'études, en dehors des établissements publics et des familles, que par les établissements de plein exercice ; la seconde est de fixer, de limiter les conditions auxquelles un établissement devient de plein exercice.
Or, les adversaires de la loi, les partisans de la liberté d'enseignement, ont le droit de trouver que les conditions
imposées à ces établissements de plein exercice sont trop onéreuses, et c'est ce que je vais d*abord essayer de vous prouver.
En effet, que dit cet article 17 ?
u Ne seront reconnus comme ayant le plein exercice, et donnant renseignement secondaire complet, que les établissements dans lesquels les classes de rhétorique, et de philosophie et mathématiques, seront professées pai' deux maîtres au moins, pourvus du diplôme de licencié es letti*es. »
Je n'entrerai pas pour le moment dans l'examen de la question des sciences, laquelle me semble devoir êti c réservée pour l'amendement de M. le baron Thénard, qui est spécial à cette branche de la question.
Mais en exigeant les conditions de deux licenciés es lettres dans chaque établissement de plein exercice, dont le chef doit déjà être pourvu de ce grade, et en établissant en même temps, par les considérations que l'honorable préopinant vient de développer devant vous, que les certificats d'études ne seront accordés que dans ces établissements, vous allez rendre, à ce que nous croyons, la liberté de l'enseignement illusoire, ou plutôt dérisoire et impossible.
Qu'est-ce que c'est donc que cette condition de la licence? Je crois que dans la Chambre beaucoup de pairs sont dans le cas où je me suis trouvé longtemps, de ne pas trop savoir ce que sont les conditions que cette licence exige.
Je lui demande la permission de les lui exposer brièvement.^ Si je me trompe, comme il y a dans cette enceinte quatre ou cinq anciens ministres de l'instruction publique, sans y comprendre celui qui remplit aujourd'hui ces fonctions, je serai facilement et immédiatement corrigé.
Or, la licence est la condition la plus difficile de l'Université et de l'enseignement public tout entier; elle ofire beaucoup plus de difficulté que les grades en apparence supérieurs, supérieurs dans la Inérarcliie universitdre, c'est-à-dire le grade d'agrégé et le grade de docteur.
D'après le règlement du 17 juin 1840, dont l'honorable
M. Cousin est l'auteur, les épreuves par lesquelles doit passer tout candidat à la licence se composent de ceci :
D'abord des compositions de prose latine et française, un thème grec et des vers latins, lesquelles compositions sont jugées à huis-clos et offrent les plus grandes difficultés. £n outre, un interrogatoire qui roule vraiment sur une étendue immense, sur tous les objets que puisse comporter le développement littéraire de notre temps. Gela rappelle véritablement la fameuse thèse d'autrefois : De omni re scibili et quibusdam aliis ; car rien n'est excepté. Non-seulement le candidat doit expUquer les auteurs les plus difficiles de l'antiquité grecque et Ipfine, mais encore il doit être interrogé au gré des prof esseuis qui ont tous des systèmes plus ou moins populaires, plus ou moins connus, sur les questions les plus délicates du goût Uttéraire, de l'histoire, de la psychologie et de la pliilosophie.
On peut admettre (et ceci montre l'inconvénient de la confusion qui fait la base de cette loi destinée à la fois à réglementer l'instruction publique et la Uberté de l'enseignement) ; on peut admettre et j'admets volontiers que ces épreuves peuvent être excellentes pour former dans le pays un enseignement public d'une qualité supérieure; et c'est pourquoi elles peuvent convenir aux fonctionnaires de l'Université chez lesquels ce grade est exigé. La difficulté ne les arrête point; car quelle est l'habitude des professeurs dans les examens? C'est de le faire passer plusieurs fois aux sujets de l'Université qui se présentent. Il n'y a aucun inconvénient à ce qu'un jeune homme qui s'est déjà présenté une ou deux fois se représente une troisième fois, et réussisse enfin, lorsque le candidat, pendant ce temps d'épreuves successives et d'études renforcées, peut trouver des emplois inférieurs au sein de l'Université même.
Mais vous comprenez l'immense différence entre de tels candidats et les chefs ou les professeurs des étabUssements privés. Les échecs subis par ceux-ci auraient pour résultat nécessaire de compromettre et souvent de rendre impossible la création des maisons dont l'existence doit reposer sur eux et
sur ce grade de licencié que Ton exige. Ces échecs les laissent sans emploi, et souvent sans avenir.
Je disais que ce grade est beaucoup plus difficile à obtenir que celui qui est cependant plus élevé dans la considéràtiôii publique et aux yeux de TUniversîté , celui de docteur es lettres.
Et, en effet, qu'exige-t-on pour le doctorat? Si je ne me trompe, deux thèses préparées à loisir sur des objets choisis dans un certain cercle par le récipiendaire lui-môme, et ^i se trouvent par conséquent conformes au but de ses études et de sa vie intellectuelle. Vous comprenez combien il est plus facile à un homme dont la vie est vouée à la littérature de subir ces deux thèses.
M. LE RAPPORTEUR. Mais avaut de pouvoir être docteur, il faut être licencié.
M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Certalncmen f il faut être licencié avant d'être docteur, mais cela ne prouve rien contre mon raisonnement. On peut parfaitement se plaindre des difficultés qu'on a rencontrées et qu'on a surmontées pour arriver à un grade inférieur à celui qu'on obtient plus tard : cela se voit tous les jours dans l'armée et ailleurs.
Je tiens de plusieurs professeurs de l'Université que la plus grave difficulté qu'ils aient rencontrée dans leur carrière a été la licence. Gela se conçoit, quand on pense que les examens nécessaires poifr ce grade roulent sur les matières de quatre agrégations différentes. L'honorable M. Cousin vous a dit, l'autre jour, combien les fonctipns d'agrégé étaient estimées et haut placées dans l'Université. Et bien ! les connaissances requises pour l'agrégation de grammaire, pour celle de haute littérature, pour celle de philosophie et celle d'histoire, se trouvent toutes comprises dans les matières de l'examen de la Ucence. J'en conclus qu'un examen de cette difficulté sera une arme terrible contre ceux dont les examinateurs (qui font nécessairement partie de l'Université d'après un article postérieur de la loi) blâmeraient soit les tendances, soit les antécédents, soit les projets. Tel sera surtout le cas, quand un ecclésiastique se présentera pour être revêtu de ce grade ; car
on sait bien qu'aucun ecclésiastique n'y viendra pour le simple plaisir ou pour l'honneur d'être licencié, mais toujours dans la Tue de fonder un établissement rival, destiné à faire concurrence aux établissements de l'Université. Et ainsi une nouvelle sanction sera imprimée à ce déplorable état de choses qui constitue toujours l'Université juge et partie dans sa propre cause.
J'ajoute que ce serait une épreuve douloureuse, humi* liante, quand elle ne serait pas insurmontable, pour les professeurs, les établissements actuels d'instruction secondaire que vous prétendez rendre libres, et que vous allez au con* traire gêner et asservir en attendant leur suppression complète. Pour r.e pas exposer ces i tablissements à une ruine immédiate, à une suppression légale, les professeurs actuels seront obligés de se pourvoir de ce grade de licencié, et par conséquent, après vingt années d'études spéciales, l'un sur la philosophie, l'autre sur l'histoire, un troisième sur la littérature, ils vont se trouver forcés de revenir au milieu des jeunes élèves des Facultés qui suivront encore les cours, subir un interrogatoire difficile en même temps que ces élèves euxmêmes, sur une véritable encyclopédie, et échouer peut-être devant ceux dont ils doivent être les maîtres.
Une dernière preuve de l'extrême difficulté de la condition que vous imposez, c'est ce qui s'est passé au dernier examen pour la licence, examen auquel l'honorable M. Cousin a pris part.
S'il faut en croire les journaux de l'Université eux-mêmes, sur 43 candidats, 14 seulement ont été reçus. Presque tous ces candidats, sinon tous, faisaient partie de l'Université I Que serait-ce donc s'ils avaient eu pour concurrents des hommes placés dans des conditions tellement moins avantageuses où se trouveront les professeurs des établissements libres?
Ne voulant pas abuser de la patience de la Chambre, je ne prolongerai pas des détails sur la nature de cet examen. Je citerai seulement le sujet de la dissertation française proposée au dernier examen. Le voici :
Le cardinal Duperron disait de la langue française, au
seizième siècle : et Les langues commencent par la naïveté et finissent par Taffectation. Voltaire, vers 1750, écrivait que la corruption du goût lui semblait proche depuis que le bizarre succédait au naturel. La prédiction de Tun s'est-elle plus vérifiée que celle de l'autre ? »
Certainement, Messieurs, c'est là un sujet intéressant qui peut donner lieu à des développements spirituels et savants; mais je demande s'il est absolument nécessaire d'être apte à écrire un essai sur de pareilles finesses en fait d'histoire lit* téraire, pour être admis à former des jeunes gens, et s'il est juste de faire dépendre de ce genre de travail l'existence même d'une maison sur laquelle comptent une foule de pères de famille pour y donner à leurs enfants l'éducation que, seule, ils croient convenable.
Je le répète, je trouve cette nature de travaux excellente pour former un haut enseignement de l'État ; mais quand on veut en faire la loi commune de tous les citoyens et la condition sine quâ non de l'exercice d'un droit et d'une liberté publique, je la trouve, semée de difficultés exorbitantes.
Tout le monde, on le sait, n'a pas toujours été d'avis du cer* tifîcat d'études : l'honorable M. Persil vient de vous dire quelques-unes des raisons qui pouvaient avoir porté des per* sonnes n changer d'opinion à cet égard. Avant de lui répondre, je demanderai s'il en est de même de l'honorable M. Cousin, qui, en sa qualité d'ancien ministre de l'instruction pubUque et de défenseur si brillant, si éloquent, de 111versité dans cette discussion, doit certainement avoir voix au chapitre. Eh bien i dans un rapport célèbre, qui a fait beaucoup de bruit en France et à l'étranger, sur l'instruction publique en Allemagne, voici ce qu'il disait :
c( Le monopole n'existe pas en Prusse, et les gymnases n'ont d'autres privilèges qu'une excellente organisation et l'habileté des professeurs; ce sont là les seuls que je réclame pour nos collèges. Ainsi que la jeunesse française soit entièrement libre de suivre ou de ne pas suivre les collèges, et que non-seulement de la maison paternelle, mais des établissements privés on puisse se présenter au baccalauréat sans
autre certificat d'étndes que les conaaissances dout on fait preuve. » {Mouvement.)
Voilà ce que disait Thonorable M. Cousin il y a quelques années, et je ne conçois pas de meilleure réponse à ce que vient de dire aujourd'hui l'honorable M. Persil.
£n effet, Messieurs, les connaissances dont on fait preuve seront toujours la meilleure démonstration des études qu'on a faites. Et lorsque l'honorable M. Persil vient nous dire qu'il faut prouver à la fois, et qu'on a profité de ses études, et qu'on a étudié, je ne comprends pas, je l'avoue, comment on peut avoir profité de ses études sans avoir étudié. Lorsqu'on aura prouvé qu'on en a profité, on aura suffisamment prouvé à coup sûr, et c'est l'expérience de tous les pays et de tous les siècles; on aura suffisamment justifié et la nature et la valeur de ces études mômes.
J'aurais donc mieux aimé que l'honorable M. Persil eût laissé de côté les arguments qu'il s'est donné la peine de développer devant vous sur les hasards de la mémoire et sur l'analogie entre le certificat d'études et les certificats, les diplômes exigés pour le droit et la médecine. Nous répondrons  cela, en passant, que c'est précisément parce qu'on exige le baccalauréat pour le droit et pour la médecine, études qui ne sont pas en discussion aujourd'hui, que c'est précisément pour cela que nous voudrions que l'on pût arriver plus facilement au baccalauréat et sans l'inquisition préalable du certificat d'études.
Mais ce ne sont pas là, j'oserai le dire, ses véritables raisons, ou du moins ce sont ses liaisons très-inférieures ; il vous l'a dit, sa véritable raison, c'est la peur des jésuites : voilà le mot I
Eh bieni Messieurs, j'avoue que je ne conçois pas une peur semblable dans un pays qui a deux Chambres, trois ou quatre cents journaux, qui a toutes les ressources de la publicité, de la légaUté, de toutes les libertés dont on dit que nous jouissons, contre cette malheureuse corporation qui effraye tant, et à l'existence de laquelle l'honorable M. Persil se croit autorisé à attribuer toutes les variations, toutes les modifications
et toutes les décisions du ministère actuel, en ce qui concerne renseignement.
J'ajouterai que, si vraiment vous êtes obligés à mettre ainsi le verrou sur votre porte, pour empêcher l'émigration de la jeunesse française dans les collèges tenus par les jésuites à l'étranger; si vous croyez vraiment que les jésuites inspirent une telle confiance au peuple français, que vous êtes obligés d'avoir recours à cette mesure vexatoire du certificat d'études, pour empêcher les parents de rechercher l'enseignement chez les jésuites ; si vous croyez cela, alors vous faites à la fois le plus bel éloge des jésuites et la critique la plus sanglante de l'Université.
Gomment 1 cette grande institution nationale, cette Université dont nous avons entendu l'éloge sortir de tant de bouches, cette fameuse Université qui représente la société, l'esprit moderne, la liberté, la nationalité française, cette fille de la Révolution et de l'Empire, cette garantie de toutes nos institutions, à ce qu'on prétend, elle ne pourrait pas exister en France, elle succomberait sous la concurrence, si vous n'étiez pas réduits à cette mesquine et pitoyable précaution des certificats d'études î
Je le répète, je ne conçois pas qu'on puisse faire un éloge plus magnifique des jésuites et une critique plus amére de l'Université.
Quant à moi, on ne me croirait peut-être pas, ou on me croirait aveuglé par mes préventions, quand je dirai que, si les jésuites étaient autorisés, non-seulement hors de France, par la suppression du certificat d'études, mais encore s'ils étaient admis à donner en France même l'enseignement secondaire, s'ils étaient investis de toutes les libertés que je désirerais pour eux et pour nous tous, j'ai l'intime conviction qu'ils n'attireraient jamais une proportion d'élèves beaucoup plus grande que celle qu'ils avaient lorsqu'ils existaient autrefois en France. Vous savez , d'ailleurs , qu'aujourd'hui même beaucoup de pères de famille, au risque de perdre les droits et les garanties qu'assurerait à leurs enfants la possession du baccalauréat, au risque de leur fermer la porte de
ous les emplois, vont aujourd'hui même chercher l'enseignement chez eux et à l'étranger.
Oui, comme j'ai eu l'honneur de le dire l'autre jour, une portion considérable des enfants de la France^ dont les parents savent irés-bien qu'ils leur ferment l'accès de toutes les carrières auxquelles mène le baccalauréat, une portion notable de ces enfants va chercher à l'étranger une instruction religieuse que leurs parents ne croient pas pouvoir lenr procurer en France. £t cette proportion est si considérable qu'elle s'élève au cinquième à peu près des élèves pensionnaires des collèges royaux. Et croyez-vous , Messieurs, que ces familles ainsi gônées, ainsi vexées dans leur conscience et leurs intérêts religieux, soient autorisées à croire à la sincérité de vos institutions libérales?
N'oubliez pas non plus, Messieurs, que lorsque les jésuites étaient en France, sous la Restauration, non-seulement tolérés, mais en quelque sorte encouragés et protégés par le Gouvernement, n'oubliez pas le nombre de maisons qu'ils avaient. Ce nombre n'était que de huit : M. le comte Beugnot vous l'a rappelé l'autre jour ; huit sur plus de cent vingt maisons d'instruction ecclésiastique.
Je crois donc que cette grande peur des jésuites est une terreur tout à fait chimérique; et je m'étonne de voir un homme d'État aussi grave que M. Persil en proie à une par reille frayeur.
J'avoue que je m'étonne encore plus de le voir attribuer à l'épiscopat de France, à ces quatre-vingts évoques dont les sept huitièmes ont été choisis par le gouvernement de Juillet, de le voir leur attribuer, permettez-moi l'expression, une telle servilité à l'égard des jésuites, qu'ils en soient réduits à courber leur autorité, leur caractère sacré, leur auguste indépendance, devant ces religieux : et je livre à votre appréciation, tout en la repoussant, cette étrange assertion, que toutes les réclamations, toutes les plaintes et tous les actes des évêques de France dans la question d'enseignement depuis plusieurs années proviennent d'une seule origine, et sont dictées uniquement par cette corporation, qui n'a, en réaUté, et ne peut
avoir aucune influence directe, ni indirecte, sur le corps épiscopal.
Quant à la contradiction qpie l'honorable M. Persil a cru remarquer entre le clergé du second ordre et Tépiscopat, je m'étonnerai de nouveau de voir un ancien garde des sceaux, un ancien ministre des cultes, avancer, au milieu de la Cbambre des pairs, une opinion que je ne craindrai pas de déclarer aussi dangereuse qu'inexacte.
Gomment ! on vient vous dénoncer ici une lutte entre l'épiscopat et le clergé du second ordre, lutte dont personne n'a jamais ouï parler ; on vient dire que le clergé du second ordre improuve tout ce que font ses chefs légitimes, ses chefs désignés par le roi et institués par l'autorité suprême de l'Église ' f Je ne crois pas qu'il m'appartienne de répondre à cette imputation; c'est à M. le garde des sceaux actuel que cette réponse convient, et je ne puis pas me persuader qu'il s'en abstienne.
M. LE GARDE OES SCEAUX. Je demande la parole.
M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Permettez, je n'ai pas fini.
Un mot encore au sujet des petits séminaires, car je * crois qu'on n'a pas seulement peur des jésuites, quoiqu'on en ait assurément bien peur, et tout ce qui se passe dans cette enceinte démontre, de la manière la plus évidente, à quel point est grande la peur, la frayeur, la terreur même qu'ils inspirent {Vives exclamations),
M. LE DUC DE GOiGNT. C'cst de l'horreur, et non pas de la peur.
M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Je croîs que les jésuitcs ne
' Cette assertion de M. Persil servit de point de départ aox nombreoses adresses qai forent anssitôt publiées, et dans lesquelles le clergé de la plupart des diocèses témoignait aux évéqnes son entière adhésion et les encourageait à continuer la lutte pour la liberté d'enseignement. Dans sa réponse à l'adresse du clergé de Paris, Me AfTre disait : À l'influencé poliliquê et aux dignilis, qu'en regretté de ne pouvoir nom donner, noue prifhrerone to^jour9 une liberté qui nouê permette de nouê dévouer à l'éducation de» enfant» eonfth é notre tollieitude, {Journal de» Débat» du 35 mai 1844 )
sont pas le seul oI)jct de la terreur; je crois que les petits séminaires inspirent aussi une grande frayeur et un grand embarras.
Or, cette question des certificats d'études touche on ne peut pas plus directement et plus intimement à la question des petits séminaires eux-mêmes. Je ne viens pas traiter cette question des petits séminaires à l'occasion de l'article qui est en discussion; je viens seulement vous montrer le point de contact entre ces deux questions.
Si vous vouliez résoudre la question du certificat d'études dans le sens de la liberté ; si vous permettiez à tous ceux qui ont étudié de venir faire foi de leurs études dans un examen public, devant vous, devant les professeurs mêmes de l'Université, vous auriez tranché, par cela même, la plus grande, la plus épineuse des difficultés qui vous attendent sur la question des petits séminaires.
Vous savez bien que vous allez être obligés soit de changer radicalement le régime actuel en ce qui touche aux petits séminaires, soit d'accorder à ces petits séminaires une espèce de privilège qui excitera des murmures, qui excite déjà une vive opposition, et qui, quant à nous, partisans de la liberté, partisans du droit commun sans exception et sans privilège, ne nous parait désirable pour personne. Je me borne à vous indiquer ce point-là, et à dire de nouveau, qu'en renonçant à cette exigence vexatoire des certificats d'études, non pas pour les élèves des petits séminaires seulement, mais pour ceux de toutes les institutions rivales, vous éviteriez la voie dangereuse où vous allez toucher, pour les compromettre, aux intérêts les plus sérieux de la société et de la religion.
Un mot encore, et j'aurai fini, c'est sur l'exemple que vous donnent à ce sujet les nations étrangères, et surtout la nation la plus voisine de nous.
Voix diverses. Âh ! ah 1 nous y voilà I
X. LE COKTEDE MGNTÀLEUBERT. Oui, Messicurs, nous y voilà : non pas en Belgique, comme vous croyez, mais en Angleterre.
Je ne comprends pas, lorsqu'on se trouve si près d'un pays
ŒuTTet. 1. — • DiMOurt. l. 34
5ao LOI
comme rAngleterre, lorsqu'il n'y a que sept lieues de distance entre les deux royaumes, lorsque ce pays se trouve au plus haut degré de ce qui fait la grandeur, l'éclat et la force d'une nation, non-seulement politiquement, mais intellectuellemeut, je ne comprends pas qu'on n'aille pas plus souvent voir ce qui s'y passe en matière d'enseignement, avant de résoudre ces grands problèmes. Or, je demande à la Chambre la permission de revenir une dernière fois sur ce grand exemple et sur les arguments que j'en déduis, et qui me paraissent être de nature à devoir saisir l'esprit de tous les hommes vraiment politiques.
J'ai déjà affîrmé devant la Chambre que l'enseignement était tout à fait libre en Angleterre, et que notamment il n'y avait, pour l'enseignement du plein exercice, aucune espèce de condition de grades, pas plus qu'il n'est exigé de certificat d'études pour les jeunes gens qui se présentent aux universités anglaises.
M. le ministre de l'instruction pubUque m'a répondu que je me trompais, qu'il y avait des grades et d'auti^es restrictions. Cela m'a surprix, car je croyais savoir bien mon affaire. Mais je me suis incliné deyant l'autorité d'un honmie obligé, à ce qu'il me semblait, par sa position même, d'être bien informé, d'autant plus que deux jours après l'honorable M. Passy est venu dire que M. le ministre avait répondu à cet égard de manière à le satisfaire. Cependant, désirant m'éclairer moimême, et savoir si les souvenirs de ce que j'avais vu par moimême, en Angleterre, étaient tellement infidèles, je me suis enquis, j'ai pris des informations de diii'érents côtés, et maintenant je suis tellement en mesure de soutenir ma première affirmation, que M. le ministre, j'en suis sûr, ne sera plus tenté de venir me contredire. Oui, Messieurs, je vous aûirme et je le repète : en Angleterre, tout le monde est libre d'ouvrir des établissements d'insti*uction secondaire de plein exercice, d'y professer tout ce qu'on veut sans l'ombre d'une condition de grade quelconque ; les élèves qui sortent de ces collèges peuvent se présenter aux différents grades, dans les universités anglaises, avec cette seule condition, que vous ne
▼oadriez probablement pas adopter en France , celle de professer la religion anglicane. (Mouvement, )\ons n'allez pas, je pense, demander à vos bacheliers un certificat de religion. £h bien ! sous tous les autres rapports, en Angleterre, l'accès de l'enseignement supérieur et secondaire est tout à fait libre ; on ne vous demande pas d'où vous venez, on vous demande seulement ce que vous savez. À l'université de Londres, les grades même se donnent aux élèves de toutes les religions ; dans les deux autres, spécialement anglicanes, les grades, quelque recherchés qu'ils soient, ne sont nullement nécessaires pour entrer dans aucune carrière, ni pour l'armée, ni pour le barreau, ni pour la médecine, ni pour le service de la compagnie des Indes; en un mot, pour aucune des carrières ouvertes à l'activité de la nation anglaise.
Les grades conférés dans les universités anglaises, auxquelles H. le ministre s'est référé l'autre jour, ne servent qu'à deux choses : d'une part, au clergé, car les universités anglaises tiennent lieu de séminaires au clergé; d'un autre côté, aux jeunes gens riches, qui prennent ces grades purement ad honores, et comme une preuve de leur résidence à l'université pendant le temps qu'exigent les mœurs et* les habitudes des classes aristocratiques. Yoità les faits : Us sont tous en faveur de la liberté d'enseignement ; ils réfutent tous par le plus éclatant des exemples le système qu'on veut perpétuer en France ; car, à coup sûr, l'Angleterre est parvenue à un degré de splendeur, de grandeur, de puissance et de force intellectuelle et politique que personne ne peut contester et que le monde entier contemple avec admiration et envie.
Je crois donc qu'en présence d'un exemple pareil, on doit y regarder à deux fois avant d'anéantir ainsi la Uberté de l'enseignement en France, avant d'enchaîner le développement intellectuel de la nation, et de le concentrer dans un corps de gradués, qui constitueraient de véritables mandarins ; avant de nous enfermer, nous et nos enfants , dans un filet d'exigences vexatoires , d'examens arbitrants et incessants , qui semblent être empruntés à la Chine , et devoir réaliser un jour
O^ii
parmi nous ce roman chinois où Itis amoureux fout la cour à leurs maîtresses en passant des examens littéraires. {On rit,) Les Anglais, Messieurs, laissent ces misères aux Chinois; et vous savez comme les Chinois s'en prouvent bien quand ils ont affaire aux Anglais.
Ce n'est donc pas la liberté de la Belgique que nous réclamons; c'est la liberté comme en Angleterre, où elle est aussi absolue, aussi entière, aussi illimitée qu'en Belgique ; et certainement c'est là un exemple bien autrement imposant, bien autrement ancien, considérable et irréfutable que l'exemple de la Belgique. {Cest vrai»)
On parle souvent dans cette discussion d'une liberté future, d'une liberté nouvelle dont on va doter la France, d'une liberté naissante. Au point où nous sommes parvenus , je ne puis plus y croire. Mais si par hasard, et à la faveur de quelque article précédent, cette liberté venait à naître, assurément, à la faveur des deux articles qu'on vous demande de voter, elle serait étranglée au berceau.
Après diverses répliques de MM. Persil, Villemain et Cousin, et *&près une nouvelle discussion entre M. le marquis Barthélémy et M. le garde des sceaux, l'amendement fut rejeté.
L'ai'ticle 20, ainsi conçu, fut discuté dans la séance du i5 mai :
« Art. 30 (additionnel). Les professeurs nommés à vie, qui composent les facultés des lettres et des sciences, procéderont respectivement et exclusivement aux examens du baccalauréat es lettres et es soiences.
c Dans le ressort de chaque académie, les membres du siège académique pourront siéger auxdits examens et y prendre part, s'ils le jugent convenable.
• Ils n'auront point voix délibérative.
M. le comte de Montalembert échangea à ce sujet, avec M. Villemain, ministre de l'instruction publique, les obsenations suivantes :
Je n'ai à faire qu'une observation très-courte, que j'aurais même dû placer avant le commencement de la discussion tout à fait spéciale et partielle qui s'agite entre M. Cousin et H. le duc de Broglie.
Au point OÙ en est parvenue la discussion, je ne viens ni proposer, ni soutenir aucun amendement; je sais très-bien que l'opinion que je représente n'a aucune chance de réussir, même partiellement; je désire seulement relever une inexactitude et une erreur qui se trouvent dans le rapport de la commission et que M. le duc de Brogtie vient de reproduire à l'instant à la tribune : c'est que personne ne suspecte l'impartialité des professeurs des facultés, et que leur enseignement n'avait été l'objet d'aucune réclamation.
M. LE RAPPORTEUR. Personne, excepté vous.
H. LE COMTE DE MoNTALEMRERT. Cela sc trouvc à la page 26 du rapport.
« On ne proteste pas contre les cours des facultés... Ceux qui demandent que tous les jeunes gens puissent être reçus à suivre les cours de facultés ne supposent pas^ apparemment^ que ces cours soient dangereux pour leurs auditeurs. »
Eh bien ! je ne veux pas , vous pouvez m'en croire, rentrer dans la discussion ou apporter des textes , des citations , et recommencer ainsi ce qui a été fait , peut-être incomplètement, mais longuement, dans les séances précédentes; je veux seulement rappeler aux souvenirs de M. le ministre et à ceux de tous les hommes sincères ce qui s'est passé dans la polémique qui existe depuis deux ou trois ans sur l'enseignement. Tous vous diront que ce qui a été principalement attaqué par les évêques et par tous les écrivains qui écrivent contre l'Université, ce sont précisément les cours des facultés. Et cela se conçoit : parce qu'il était bien plus facile de saisir, de prendre sur le fait les doctrines émises dans les cours publics des facultés ou dans les lettres publiées par des professeurs, que celles cnsergnées dans l'intérieur des collèges. Et ici, je citerai quatre ou cinq noms, sans vouloir toutefois faire aucune attaque personnelle, mais seulement afin de prouver, en mettant les noms sous les yeux de la Chambre , combien l'assertion du rapport est peu fondée.
Ainsi, M. Bouillier à Lyon, M. Gatien-Amoult à Toulouse, M. Charma à Caen, M. Libri à Paris, M. Génin à Strasbourg, sont tous ou ont été professeurs ou agrégés dans ces facultés ;
et tous ont été signalés, les nns par leurs attaques contre Tenseifs^ement dn clergé, les autres parce que leurs propres doctrines ont été attaquées et dénoncées par Tépiscopat et par des écrivains ecclésiastiques.
Comment veut-on maintenant que l'impartialité des facultés où siègent des hommes comme ceux que je viens de nommer ne soit pas très-suspecte à tous ceux qui réclament la liberté de l'enseignement dans l'intérêt de l'enseignement religieux? Quant à l'équité et à l'impartialité qui président aux examens dans les facultés actuelles, il est certains faits qu'on pourrait citer, s'il n'était très-difflcile de transporter des anecdotes pareilles sur le terrain de la discussion publique.
Dernièrement encore, les élèves d'an petit séminaire, qui se sont présentés devant une faculté pour obtenir le diplôme spécial qui tient lieu pour eux de celui de bachelier, ont été repoussés en masse par une décision où l'on a cru voir une partialité évidente. Cela s'est passé, m'a-t-on dit, à Grenoble, pour les élèves du séminaire de Valence, et cela s'est renouvelé à Aix.
Je veux donc constater devant la Chambre que nous, amis de la liberté, nous ne pouvons pas accepter comme une garantie complète celle que l'on croit trouver dans la position soit des professeurs seulement, comme le veut M. le rapporteur, soit des professeurs et agrégés , comme le veut M. Cousin. Nous ajouterons que nous ne trouvons pas non plus ces garanties dans l'adjonction du conseil académique. Nous ne pouvons nous figurer que le premier président, le préfet, l'évêque , déjà surchargés de tant d'occupations obligatoires , iront bénévolement s'enfermer dans l'enceinte des facultés pour y assister à des examens où ils ne pourront pas même apporter le poids d un suffrage égal à celui des autres juges. Par ces motifs, nous repoussons Tune et l'autre disposition.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. Je ne discuterai pas les noms propres que l'honorable préopinant vient de porter à la tribune; seulement, je dois relever la généralité de son assertion.
n existe dix facultés des lettres et onze facultés des sciences. Le très-grand nombre, la presque totalité de ces établissements n'ont été Tobjet d'aucune attaque. J'ajouterai que la vivacité des attaques n'en atteste nullement la vérité.
M. de Montalembert a cité un savant célèbre, membre de l'Institut, professeur distinp^ié de deux grands établissements * . Ce membre de l'Institut fait partie de l'Université comme professeur du cours de probabilités à la faculté des sciences. Je ne suppose pas que ce soit par cet enseignement de hautes mathématiques qu'il ait pu provoquer aucune des objections auxquelles l'honorable préopinant a fait allusion. D'autres professeurs qu'il vient de nommer ne font, en ce moment, aucun cours; et, dans la réalité, l'enseignement des facultés n'est en butte à aucune attaque, même injuste.
De plus, Messieurs, ces désignations personnelles de l*honorable préopinant ne vont pas à la question qui nous occupe. Il s'agit, en ce moment, non des cours, mais des examens, A cet égard, les considérations présentées dans le rapport de la commission , sur le caractère inamovible , sur la position indépendante des professeurs de facultés, conservent toute leur force.
On vient tout à l'heure de reprocher aux facultés une partialité prétendue contre les candidats sortis des établissements ecclésiastiques : on est tombé dans une singulière erreur. J'ai par hasard sous les yeux un état des réceptions annuelles , et il se trouve précisément que , parmi les élèves qui se présentent aux examens, ceux qui sont reçus, relativement au nombre total, dans la proportion la plus forte, sont les élèves des petits séminaires. Sur 64 qui ont été examinés l'année dernière pour l'obtention du diplôme spécial, 39, c'est-à-dire près des deux tiers ont été reçus. On peut juger par cet exemple s'il n'y a pas un peu d'exagération et de prévention dans les plaintes de l'honorable préopinant, {On rit.)
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je couscus à passer cou-
1 M. Libri.
damnation sur ce <ine j'ai pu dire au sujet de la partialité des examinateurs contre les petits séminaires; mais à une condition, à une seule condition : c'est que, de son côté, M. le ministre de l'instruction publique, en vertu de la statistique même qu'il vient de citer, passera aussitôt condamnation sur les étranges assertions du rapport de la commission, au sujet de la faiblesse des études dans les petits séminaires. {Itires et mouvements divers.) Car il est évident que si les élèves de ces séminaires ont eu plus de succès que les élèves des collèges royaux à l'examen du baccalauréat, tout ce qu'on a dit contre Tinfériorité de leurs études n'a plus aucune valeur. {Humeurs.)
M. LE MINISTRE. Lcs petits séminaires n'envoient au baccalauréat que l'élite de leurs élèves.
M. LE GOKTE DE MoNTALEMBERT. Et VOUS douc, ne faites vous pas de même ? N'est-ce pas aussi l'élite des collèges qui 9c présente aux examens ?