‹ Discours civiques, 4 nivôse, an 109-19 brumaire, an 110Chapitre 10 sur 16 · bISCOURS CIVIQUES · texte numérisé non relu

bISCOURS CIVIQUES

D'ailleurs, n'est-ce pas le fait d'un lunatique que vouloir changer quoi que ce soit au meilleur des inondes, ancien ou nouveau, sur quoi règne la bour* geoisie capitaliste ? Croire que le sang de Thraséas offert en libation à Jupiter Libérateur, que le fer d'Harmodios, sous la branche de myrlhe, peut modifier l'heure de la Bourse ou les transactions sur la poudrette, quel orgueil ! et quelle stupidité !

Ces choses-là servaient de texte à déclamation, quand les tyrans humains du paganisme se contentaient d'ouvrir quelques veines, de brûler avec élégance, pour éclairer leurs jardins, la lie des Calacombes.

Plus irritable que Néron, plus féroce que Caracalla, plus despote qu'Ivan le Terrible, Joseph Prudhomme n'entend point de cette oreille ! Allez donc entonner près de lui :

Victrix causa diis placuit sed vicia Catoni.

Si, d'aventure, il comprend ce langage, vous ne larderez guère à savoir quelle eslime il fait de Calon, et les mouches de Puibaraud, conduites par Fouquel, sonneront à votre porle, le lendemain matin.

Ce n'est pas la moindre inconséquence de la pédagogie française que d'offrir en exemple aux écoliers tant de r«^gicides fameux, et, pendant plusieurs

années consécutives, de leur apprendre que la su> prême gloire, l'acte pieux et viril par excellence c'est abattre le roi, le dictateur, Tassassin du vouloir populaire et de rendre la cité à ses propres lois. Il n'est pas bachelier, (ant ignare qu'on le suppose, qui n'ait traduit la chanson de Callistrate ou célébré les idées de Mars, en hexamètres biscornus.

Il n'existe point une oraison latine, de celles où les jeunes élèves citent, à la barre du Sénat, César prévaricateur, égorgent devant l'autel de la Déesse, Hipparque terrassé, qui n^'nduisit les commissaires de Paris et de la banlieue à dissoudre inconlinent une réunion d'anarchistes. Il ferait beau voir que la police, avant de cogner, prit la peine de s'instruire ! Bientôt le cataclysme Qnal succéderait à cette apocalypse.

La doctrine libertaire qui préconise le régicide comme le geste le plus beau des actes héroïques n'appartient pas au fond national, incompatible comme elle est avec l'endurance qui caractérise le ppuple français et, quel qu'il soit, le met aux pieds de son gouvernement. Ici, les énergumènes sont d'importation. Les tuteurs de monarques, les Brutus de collège ont été fournis par l'éducation jésuite. Chatel^ Ravaillac — avant eux, Jacques Clément — grisés de fanatisme et d'imposture, servaient les desseins de la Compagnie de Jésus. On retrouve l'influence des

Pères jusque dans la rhétori'jue meurtrière des jacobins. Camille Desmouiins, Robespierre sortaient de leurs maisons. Un fait plaisant, c'esl que les « soutiens de la liberté »^ dont jésuites ou montagnards préconisaient les exploits, furent des patriciens tenaces, acharnés aux vieilles mœurs, en lutté contre le chef démocrate qui renversait les castes et, pour édifier son empire, faisait intervenir la plèbe dans les pouvoirs publics.

Lucain, Juvénal, Tacite, obstinés réactionnaires, ne lamentent pas autre chose que la féodalité, la rude oligarchie des premiers temps de Rome. Ils eussent tenu Louvel, Alibaud, Berezow^ski, pour d'infâmes scélérats. Brutus, dans les temps modernes — une seule fois peut-être — se réincarne dans Ankarstroëm, qui assassina Gustave III, dernier descendant de Vaassa, pour vendiquer les prérogative du Sénat de Stockholm.

Aussi la faveur publique (j'entends celle du public formé dans les collèges ou lycées, plus que jamais sous la direction des RR. PP.) est-elle à jamais acquise aux meurtriers qui, comme Charlotte Corday, ont, en même temps que leur victime, féru la liberté.

Les Pazzi assassinant les Médicis pour complaire au pape Sixte IV, Cola de Montani égorgeant Galeas Sforza, Lorenzaccio poignardant le duc Alexandre,

semblent aux lecteurs du Petit Journal des porteglaives fort honorables, dignes de fréquenter leur « société ))/Mais si le couteau des conspirateurs italiens, ce couteau qui, dans les principautés du Moyen Age ou de la Renaissance, tranchait les différends, lorsque guelfes et gibelins enfonçaient leurs lances aux portes du palais, criant, les uns : Popolo ! les autres : Libéria ! si ce couteau vient aux mains de Bresci ou de Caserio, la société moderne regarde leiir mort comme une expiation trop légère ; par la bouche des académiciens, des rhéteurs, des savants, des hommes d^ordre, elle renverse un tombereau d'ordures et crache sur la face blême des guillottinés,

11 a fallu, vers 1840, la fougue romantique et l'emportement anarchiste de Barthélémy Saint-Hilaire pour oser, sous le « roi-citoyen », l'apologie du grand Louvel.

Viennentensuite lesaliénistes. Ceux-là ont toujours raison. « Du poêle, du médecin, du fou^ nous tenons tous un peu », dit un proverbe espagnol conlemporain de Cervantes. En effet, le régicide paraît atteint de la maladie qu'il veut guérir. Une espèce noble de « persécuté-persécuteur ».

< Ces malheureux jeunes gens périssent — dit Machiavel — parce que les masses qu'ils espèrent voir

venir à leur aide pour les défendre ne les suivent pas. Que les conspirateurs sachent combien est vaine la pensén qu'une multitude, même mécontente, les suivra dans la gloire ou le péril. »

Ecrites vers 1546, au lendemain de la conspiration de Moniani et de Jérôme Olgiati^ ces lignes résument encore d'une manière déBniiive la leçon à tirer des meurtres politiques. Si beau et généreux que puisse être le sacriQce, la Foule est trop abjecte pour fonder là- dessus un acte libérateur. Elle injurie et passe, ne donnant pas même un adieu mélancolique à ceux qui, pour améliorer ses destins, offrirent jusqu'au sang de leurs veines. Elle assouvit contre eux ses insU'ncls les plus bas et, non contente de les frapper à la tête, feri faciem ! conduite par les courtisans de sa démence, ivre de calomnie, elle outrage leur mé* moire et souille leurs tombeaux.

Hélas ! et ces choses dureront aussi longtemps que Millevoye, ignorant Machiavel, ne modèlera pas sa politique sur Le Prince et qu'au seul nom d'anarchiste, Déroulède, avec des gloussements carnassiers, érigera les caroncules de son cou maigre, son cou d*oiseau ridicule et féroce, moitié dindon, moitié

vautour.

(1 â septembre 1900).

ééééé^éééëééëéééé

Les autres parties du monde ont des singes. L'Europe a les français. Cela fait compensation.

Arthur Schopenhaueb.

Dans Téleuthérie de vendémiaire, les classes dirigeantes se donnent un speclacle digne d'elles. Aux soldats, esclaves de Tininnonde patrie, le riche impose une corvée supplémentaire. 11 constate de visu Tentratnement du bétail tricolore et^ sous le soleil cuisant, fait subir des épreuves dégradantes à ce troupeau de chiens qu'il nomme son armée. Gela rassure la digestion des satisfaits. Rien ne manque au défilé des égorgeurs, bons à noyer dans le sang nos espérances et nos révoltes, pas un bouton de guêtre, pas une baïonnette, pas une cartouche. Les fusils de Millerand parlent tout seuls. Mamon peut dormir sur les deux oreilles. Ses cambrioleurs sont sous les

armes, ses assassins veillent au grand complet. Spectacle généreux l Cela s'appelle grandes manœuvreset fournit, aux journalistes un nombre de solécismes pétrifiant.

En général^ cette mise en scène guerrière, ce bœuf gras stratégique n'ont d'auli^es résultats que de brûler aux moineaux une poudre immodérée. Outre les poupons abandonnés, les filles de basse-cour négligemment fécondées par d'irrésistibles housards ou des artilleurs persuasifs, outre Talcoolisme inhérent aux enfants de Mars, la réjouissance a pour conclusion ces discours où le chef de TEtat, — plein de barbarismes adulateurs, — flagorne la peautraille militaire, silencieuse et rechignée. On toaste, on palabre, on sable du vin de Champagne à la glace, tandis que les mornes captifs, les soldats crèvent de fatigue et de chaleur. On dispense V « étoile des braves » aux capons les mieux avérés. Le canon tousse, les autprilés se coreiblent de révérences. Puis, la barde monte dans le convoi. Tout est fini, jusqu'à Tannée suivante.

En 1901, les choses n'iront pas d'un train si uni ; car la domesticité française tient, à présent, ses grands jours. Porte-coton, lécheurs de bottes, ceux de l'Académie et ceux des maisons closes, les trigauds de la presse, les pouacres de TEtat-Major, les pieds-plats de TËlysée et les bassets du Minis—

1ère, dans une épilepsie unanime de domeslicilé, se ruent à deux genoux vers le Isar Nicolas. Car le

revoici, comme, aux temps immémoriaux de Félix Faure, l'escroc impérial de toutes les Russies, qui vient pour intimer quelques ordres à la française platitude ou bien pour souricer encore un peu d'argent à la poltronnerie exorbitante de V « épargne nationale ». Occasion unique de profuser un large numéraire, de gaspiller en feux d'artiGces, en lampions, en boustifailles serviles, autant d'or qu'il en faudrait pour abriter et nourrir, pendant la saison mauvaise, un peuple entier de malheureux. Des courtauds de boutiques, (garçons de magasin ou notables commerçants), des ronds-de-cuir, des laveurs de vaisselle, des habitués de la comtesse de Martel

— toutes sortes d'espèces dont l'intellect racorni, le cœur purulent et les nerfs en bois de chaise percée n'éprouvent d'aucune façon, même la pitié quasi machinale qui fait secourir un pauvre diable dans la rue,

— des pouilleux vont se ruiner en flammes de Bengale en stéarine et chandelles romaines, en drapeaux tricolores, en beaucéants noir et jaune dont les êtres un peu délicats ne voudraient point, si je l'ose dire, pour éponger le carxeau des lieux. Les camelots sont aux anges. Les reporters, autres camelots, versent de la copie comme un hareng laisse fuir sa laitance.

Marcel Hutin, juif antisémite, domestique d'Edmond Blanc, Marcel Hutin qui, de son vrai nom, s'appelle Blum, Lévy, Cohen, Salomon ou peut être Lilienthal, fonde un espoir magnanime sur la triple alliance franco-russe-allemande ; car, dit-il, nous n'avons qu'un ennemi commun, à savoir l'Angleterre. Bonaparte I Millevoye! Déroulède !

Grands hommes ! Ce rebut des jud^ngasse, qui écrit avec la patte d'oie que portèrent à l'épaule ses aïeux, ranime votre philosophie de l'histoire. Il professe pour Jeanne d'Arc la religion nouvelle des grues de Triauon.

Social-Lucullus et, marchant à sa tète, le vieux monsieur de Monlélimar, s'étudie aux salamalecs, aux génuflexions, aux baisemains, aux révérences courtisanesques — et, nulle bride à veaux ne lui manque, à la désinvolture des cours. Ils voudraient saluer comme Dangeau, écouter comme La Feuillade et répliquer comme Grammont. Issus, la plupart, de pères innonmables et de maritornes sans éclat, ils sentent leur néant, s'aplatissent de leur mieux, se pavanent de coudoyer un Romanoff, eux qui n'eurent si longtemps pour toute relation que les joueurs de bézigue, au Café du Commerce. Chacun s'évettue à manifester la plus rampante bassesse. L'exemple les emporte. Ils courent, à l'envi, le steeple de l'abjection. A

LE TRIOMPHE DE LA DOMESTICITÉ 25o

ce concours de valetaille, Millerand apporte les canardières de Chalon, Monis une botte de paille — souvenir des cachots d'an tan — et le jeune Leygues force pots de vaseline indulgenciés par le Saint-Père. C'est agréable et majestueux !

Donc, à Reims, à' Dunkerque, à Bétheny, la France va faire la pute, s'aplatir devant le collatéral de Guillaume l" et d'Edouard VII. Les grandes manœuvres, hideuse atellane, parade inhumaine et répugnante, auront cette année un épilogue nidoreux. Les saltimbanques à plumes d'autruche, les colonels de jésuitières, les officiers de tous grades entretenus par la cagnotte, les pierreuses, les jeunes filles avec tache et le denier de Saint-Pierre, les traîneurs de sabre que TEglise sustente et.qu'abreuve le Lupanar, les Etats-Mfljors des armées terrestres ou navales, toujours battus (heureusement !) et toujours infâmes, chapeaux à claqueset têtes à' gifles, vont recevoir des honneurs adéquats à leur domesticité. Leurs poitrines reluiront des crachats que méritent leurs visages.

Après nous avoir scarifié pendant un quart de siècle, après avoir dégobillé, dans tous les endroits publics, et la revanche et la haine de l'allemand et « vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine », et autres saloperies que Coppée faisait semblant de mettre en poëmes, voici que les revanchards, nationalistes, hou-

langistes, sagouins de l*OEillet blanc, proxénètes du Petit chapeau, vermine des cercles catholiques, d'accord avec le gouvernement de cafards qui déshonore la socialisme, s'accroupissent dans la gadoue, se prosternent dans la fange, tandis que passe le meurtrier de la Finlande, le bourreau des étudiants russes, le persécuteur du grand Tolstoy. lis se vautrent, ils se pâment dans les bras du moscove ou, pour mieux dire, de l'allemand. Car c*est un pur teuton, cet empereur imbécile, ce Nicolas IT, ivrogne comme un portefaix, lâche comme un castrat (il n'ose même pas traverser Dunkerque), et plus abruti de mysticisme que les slupides caloyers du mont Athos. C'est un germain fors la faculté de penser : Holstein-Goltorp par Pierre HT, Anhalt-Zerbst par Catherine 11, sans compter les princesses allemandes, femmes des Alexandre et des Nicolas. Il n'est pas plus Romanoff que Gamelle n'est Bourbon.

Mêmes intérêts chez le russe et Tallemand, à l'exception des Provinces baltiques. Mais Guillaume n'a pas plus envie de les reprendre que nos par Iriotes, les villes annexées. La Prusse et la Russie, toutes deux, gardent un lambeau de la Pologne. La Russie isolée ne peut rien pour la France, ni par son armée, puisqu'il faudrait traverser l'empire du kaiser^ ni par sa flotle qui ne vaut pas même celle

de M. de Lanessan. Il n'existe donc pas la moindre raison de se faire un allié d'un ennemi possible.

Au moment des premières convulsions de Cronstadt et des officiers russes,

« Les matelots « Sont rigolos I »

beaucoup de Français crurent que Talliance était offensive. On allait rendre Strasbourg et purger la place de la Concorde, où brille en effigie la grande ville rhénane, du fumier dont la ligue des poires encombre cet endroit. Le tsar allait aider la France dans une guerre contre TAllemagne. On entendait, en 1896, les lecteurs du Petit Journal dire : « Il faudrait savoir ce que le tsar a prescrit à M. Hanotaux 9.

Mais tout le monde sait, aujourd'hui, que Talliance est purement défensive. Les deux alliés garantissent leurs possessions actuelles. Les Français renoncent, par là même, à reconquérir les provinces annexées en 1871. L'Allemagne ne les attaquera pas plus qu'elle n'eût, au demeurant, attaqué la France toute seule. Présentement, la situation est celle-ci : es puissances veulent maintenir la paix en Europe parce que la guerre y serait absolument ruineuse. Les hommes, bien entendu^ la chair des forçats en tu-

liiqueSy chair à canon, chair d'hôpital, ne comptent point. En revanche, elles se donnent plein pouvoir quand aux expéditions en Afrique, en Asie, en Amérique. On y massacre impunément et les évangélistes, huguenots, romains ou orthodoxes, les missionnaires de toute robe ont de quoi voler à grinche- que- veuxtu. Voilà manifestement la signification de Fontretien de Guillaume, Edouard et Nicolas, cest ce que le « petit père » vient d'expliquer au moujik Delcassé.

A moins que, chef d'une agence électorale, Nicolas ne déambule pour forcer la main au « suffrage universel J> et donner à cette prostitution publique une di* rection nationaliste, préparant ainsi la voie de son Bonaparte sous Tégide tutélaire des ministres républicains. Peut-être s'efforce-t-il de réparer les balourdises fmancières de Monsieur de Wille, en inspectant la flotte et visitant l'armée. Enfin, autre hypothèse également plausible, le « petit père » entame une croisade et fomente (déjà I) son entrée à Gonstantinople

«. Mahomet deux, sur les murailles « Lui cria : « Qu'eS'tu ? » Le g5ant.

« Dit : « Je m'appelle Funérailles « Et toi tu t'appelles Néant I*

Quant aux généraux de la troisième République

ils ont un sobriquet tout trouvé. Ils ^'appelleront « Coup-de-piedau-cul ».

Mais, pour caracoler dans Byzance et, devant l'autel A'Hagia Sophia, ceindre le diadème orfèvre des Commène et des Paléologue, il importe d'envahir ces fameux quais de Tubini et Lorando — violon incomparable de chantage national dont celle vieille gouape, -Constans, est le Paganini.

L'Angleterre occupée au Transvaal, pourquoi, pendant ce temps, les badauds français ne prendraient-ils pas l'avant-garde périlleuse d*une escadre russe? Caporalisme et servilité ! Il sera plaisant de reconstituer Tempire byzanlin. Coppée, aveuglant sa fistule, y tiendra l'emploi de Bélisaire, et Barrés, le chapon, actionnera le fuseau de Narsès. M. Rostand, que les ratapoils Irai lent communément de poète, sera le Lycophron du nouveau Constantin cependant que, sur les marches du cirque, Possien,plus ivre que de coutume et,dégobillantsadouzièmebleue,enlonnera pour Cloutier l'hymne des Romanoiï : Bodjé Izara vomi !

On se demande quelle vésanie a pu mouvoir la France, au nom républicain, vers la déshonorante amitié d'un peuple hébété de despotisme théocralique et militaire. Qui donc infusa celte chorée humiliante, ce prurit simiesque, cetle danse de Saint-Gui infectieuse ? Elle poussait naguère les gigolettes pari-

siennes à baiser de leurs bouches le visage crasseux des marins d'Avellane. Rien, sinon Thumeur ancillaire, sinon Tappétit courtisan d'adorer un maître, sinon le besoin de s'avilir, nature même, ressort intérieur du « bon français ». La nation qui fit 93, en esl au point de déchéance noté par Montesquieu, < quand les athéniens n'étonnaient plus le monde que par leurs flatteries envers les rois ».

Le parvenu du Ministère, le grotesque von Millerand ne se sent pas de joie à la pensée d'engloutir des perdreaux, des aspics de foie gras, des turbans de homard en compagnie d'un tsar et d'une impératrice véritable. Mœurs de larbins, courage de valets que suit une troupe moutonnière,une populace de brutes, inclinée aux pires abjections.

Certes les lois scélérates, d'abord, puis l'humanité (si tant est que les assassins en épauleltes, les égorgeurs professionnels, doivent se réclamer de la pitié humaine) interdisent d'appeler sur Nicolas et sa femelle, sur Loubet et ses ministres, sur les troupes en manœuvre, sur la clique de l'Elysée et sur les mouches de la Préfecture, sur les badauds complimenteurs et forcenés, les catastrophes expiatoires. Qu'elles dorment à jamais les bombes de Hartmann, de Cheliaboff et de Berezowski ! Que se rouille le fer d'Harmodios, de Bresci ou d'Angiolillo* trop pesant

aux lâches spectateurs des chie-en-îit patriotiques Volez aux misérables, volez cette richesse qui, pendant un long hiver, eût adouci pour eux le froid et la famine! Brûlez aux souverains des lampions! Offrez-leur, en larrons que vous êtes, le trésor des bien communs dilapidés ! Faites paraître vos danseuses, vos archevêques, vos officiers, vous-mêmes, tous les saltimbanques, tous les prostitués, afin de divertir quelques instants, par le spectacle de voire hideuse scurrilité, les hôtes qui daignent vous apporter leur couronne, leur mépris et leurs commandements.

Cependant quelle joie et quel rafraîchissant dictame pour nos colères, si quelqu'un des hilotes, comparse révolté de la turpide mômerie, si les corvéables de la fête et les mercenaires du gala, redressaient tout à coup leurs front d'hommes ; si, devant les pourceaux gorgés de chair et d'or, autocrate russe ou larbins de France, apparaissait, dans une fulguration de tempête, la face redoutable du Pauvre !

Quoi, parmi ces soldais illégalement retenus pour veiller sur la roui© où se piaffe la couardise impériale, parmi ces garde-barrières qui gagnent neuf francs tous les mois, parmi les chemineaux, les mendiants, les trimardeurs, les outlaws, ceux qui

meurent de froid sous les ponls, en hiver, d'insolation, en été, de faim toute leur vie, il ne s'en trouvera pas un pour prendre son fusil, son tisonnier, pour arracher aux frênes des bois le gourdin préhistorique et, montant sur le marchepied des carrosses, pour frapper jusqu'à la mort, pour frapper ''au visage et pour frapper au cœur la canaille triomphanle, tzar, président, ministres, officiers et les clergés infâmes, tous I«s exploiteurs du misérable, tous ceux qui rient de sa détresse, vivent de sa moelle, courbent son échine et payent de vains mots sa tenace crédulité ! La rue de la Ferronnerie est-elle à jamais barrée ? La semence des héros est-elle inféconde pour toujours ?

Le sublime Louvel, Caserio n'ont-ils plus d'héritiers ? Les tueurs de rois sout-ils morts à leur tour, ceux qui disaient, avec Jérôme Olgiati, l'exécuteur de Galéas Sforza, qu'un trépas douloureux fait la renommée éternelle ? Non ! La conscience humaine vit encore. Que Paris acclame le tzar Nicolas IL Que Loubet, couvert encore de leur bave, ramène Déroulède et Guérin, et tant d'autres voyous î Que Puibaraud emprisonne des enfants comme Almereyda, sous couleur qu'ils ont les mains blanches avec des yeux jolis. Le soir viendra bientôt, le soir de la justice, irrésistible comme le printemps.

Et VOUS paierez alors, en une fois, l'arriéré de vos dettes, o bourgeois capitalisfes ! o bétail infâme des honnêtes gens ! Vous rendrez cet or qu'une sordide peur vous fait mettre sous la garde plus ou moins efficace du premier despote venu. Alors, vos prétoriens, vos prêtres, vos juges sinistres et vos soldats bestiaux resteront impuissants, ne pourront plus défendre l'idole rebutante et cruelle que vous servez encore. Vous tomberez au pourrissoir, dispersés par un vent de tempête, qui emportera vos demeures, vos trésors, vos jouissances, comme un tas de fumier qui souillait la pureté du ciel et dont Torage seul des révoltes en marche peut laver la sournoise, la féroce, la ténébreuse puanteur.

{i5 septembre 1901).

ilUUUUlUUUUUiUiiUUUU

On a cru devoir consigner ^ à cette place un brelan, de turpitudes colligées pay*mi les dénonciations catholiques et nationalistes qui provoquèrent des poursuites contre le Libertaire. A côté des garçons d'abattoir et de confessionnal ^ des bedeauœ et des marions, il est instructif de voir figurer M. L. N. Baragnon qui, pouvant se livrer à des besognes honorables, à des tâches de galant homme et de lettré^ juge opportun de faire ce métier-là.

COMÉDIE WALDECKISTE

De même que l'agent provocateur Salsou, qui tira sur le shah de Perse un coup de feu, à l'aide d'un revolver dont le percuteur avait été soigneusement limé sur Tordre de Puibaraud, Tagent du ministère

de rinlérieur, Liaurent Tailhade est déféré à Ujuslice en raison du violent appel au meurtre publié dans le libertaire sous sa signature.

Nous avons mis les choses au point, il y a trois jours* Nous avons expliqué comment le Liber-^ tcLtre^ Laurent Tailhade et Waldeck sont unis pa? les liens les plus étroits de l'intérêt.

Nous avons démontré que la provocation à Tassassinat du czar signée Laurent Tailhade» rédacteur au Matin et au Français, organes chers à Waldeck, était une affaire combinée, arrêtée entre le président du conseil et lesanarchos qu'il subventionne.

Il sagissaity < coûte que coûte y>y c'est le cas de le dire — et ça coûtera gros aux fonds secrets alimen tés par l'inépuisable Rothschild — d'enlever au czar toute velléité de se rendre dans la capitale. Waldeck* qui juge du couragedes autres sur sa propre làchetét escompta l'effet de cette excitation non déguisée à un attentat.

Il en sera pour ses frais.

En attendant, l'hôte de la France aygtnt été l'objet de menaces, de provocations au meurtre prévues par la loi, il était difficile à Waldeck de garder le silence et de ne point déférer au parquet -^ pour la forme — le libelle du Libertaire,

Ces poursuites, nous savons ce qu'en vaut Taunç,

%i DISCOURS- CIVIQUES

Pour commencer, l'agent Tailhade a été prévenu par un copain de la « secrèle » qu'il était sous le coup d'un mandat d'amener. De sorte que, lorsqu'il s'est présenté au domicile de ce cumulard qui joint aux fonctions de rédacteur à la Petite République, au Matin et au Français, celles d'anarcho de préfecture, à la solde de la place Beauvau, le commissaire de police a trouvé l'oiseau déniché.

Il y a donc chance — à moins qu'il ne reçoive un ordre formel de Waldeck — pour que Tailhade, jouant la « fille de l'air », nous frustre de la comédie du procès où il eût été condamné aux cinq cent francs d'amende que Puibaraud est tout prêt à verser au greffe de la correctionnelle.

Les patrons des Libertad, des Lucas, des Sébastien Faure et autres anarcho-fumistes, entretenus aux frais des contribuables, ont sans doute jugé que la plaisanterie qui consiste à faire traduire devant les tribunaux ces aimables instruments de la Défense républicaine, pour les metire ensuite en liberté, sans les» obliger à faire la peine à laquelle ils ont été condamnés, a désormais fait son temps. Le procédé est brûlé, tout comme les individus.

Avec le cas Tailhade, nous assistons à l'inauguration d'un nouveau système. On prie le délinquant d'aller, quelque temps, respirer l'air de la Suisse,

après lui avoir, au préalable, bourré les poches de petits papiers bleus.

Il faut vraiment que Waldeck prenne le public pour une bien Gchue bête s'il croit sincèrement le duper avec cette comédie ridicule.

Il n'est personne qui ne sache que le Laurent Tailhade est un a])ject valet de plume, à la disposition de toutes les publications qui « touchent » au ministère de l'intérieur, et que l'article du Libertaire fut dicté par Waldeck pour servir ses tortueux desseins.

Dès lors, pour nous, Taffaire est classée. Peu importe que le Tailhade soit ou non poursuivi. Le coup waldeckiste a raté, puisque le czar vient à Paris, et le ministre de Tintérieur aurait mauvaise grâce à insister, à souligner sa déconvenue en la livrant aux échos du Palais de Justice.

Le Français^ journal officiel de l'Allemand Waldeck, qui y publie des articles sous divers 'pseudonymes, disait, il y a quatre jours, avec l'autorité due ù une si haute collaboration :

« Le czar ne viendra pas à Paris. La nouvelle en est aujourd'hui confirmée. »

Et Waldeck, le libertaire, dont la haiue eayers le Conseil municipal se manifeste sous toutes les formas» ajoutait ironiquement:

« L'invitation de M. Dausset aurait gagné à passer par l'intermédiaire des ministres responsables. »

Toutefois, de peur d'être tout à coup démenti par les événements, l'anarchiste de la présidence du eauseil lançait, soug la signature d'un certain Tailhade, également rédacteur du Français ^ des appel formels à l'assassinat de notre allié, dans l'espoir de lui enlever toute envie de visiter une capitale semée de tant de périls.

Il lui signifiait.en outre, que s'il commettait l'imprudence de s'y hasarder, la police française, qui ne coûte guère aux contribuables qu'une centaine de millions par an, n'osait pas répondre de sa sécurité.

Ces menaces de mort, adressées par notre ministre de l'intérieur au chef de la seule puissance européenne sur laquelle la France puisse s'appuyer,n'ont pas réussi à modiBer la résolution depuis longtemps prise par l'empereur de Russie de venir en personne remercier la population parisienne du magniGque accueil qu'il avait reçu d'elle en 1896.

En revanche, les manœuvres scélérates de l'assassin Waldeck auront eu pour effet de resserrer

étroileraeut les liens de solidarité qui unisseul les Françsiis et les Russes. Nicolas II s'en apercevra à son arrivée parmi nous et Waldeck-Tailhade s*eii apercevra aussi.

Vainement ce dernier, en constatant rinanilé de ses excitations au régicide, a-t-il feint de décerner un mandat d'amener contre son collaborateur, après avoir eu soin de lui iaire passer la même frontière que Lanessan avait déjà ouverte à Tespion anglais Jude Philipp. Les juges correctionnels ont dès maintenant reçu Tordre de borner leur sévérité à cinquante francs d'amende, que le compagnon qui en sera frappé ne payera pas plus que Sébastien Faure n'a purgé sa peine de quatre mois de prison.

Ce voyage prémédité du czar à Paris, que les feuilles gouvernementales essayent de nous présenter comme « inattendu >, selon l'expression du Borusse André, nous en avions, depuis huit jours, l'absolue certitude, et Waldeck-Tailhade l'avait comme nous, bien qu'il le fit quotidiennement démentir par les journalistes à sa solde.

En effet, la journée du 20 ne comportait aucun programme. Un grand déjeuner avait, pour cette date, été « éventuellement » commandé chez Chevet par le maître d'hôtel de l'Elysée ; et ce qui corroborait toutes nos afQrmations, c'est l'ordre donné par

la préfecture aux ingénieurs de la Ville de terminer, coûte que coûte, pour ce malin, les travaux de pavage de la rue Lafayetle que longera le cortège impérial. Le Temps^ avec sa bonne foi huguenote, donne timidement la volée à ce petit canard :

« Vitry, il> septembre.

» On assure que ce soir le président de la République invitera le czar à venir demain à Paris. »

Or, voilà plus d'une semaine que Nicolas 11 s'était, sur rinvilation du président du Conseil municipal, décidé à visiter la Ville. Que Loubet tienne à s'attribuer les bénéfices de cette marque de sympathie de notre hôte à Tégard des Parisiens, nous n'en blâmerons que modérément ce président d'une république qui Ta jusqu'à présent si médiocrement traité sous le rapport de la popularité.

Mais si c'est seulement hier soir que Nicolas H a été inopinément convié à un déjeuner à l'Elysée, comment, depuis quatre jours,tout avait-il été préparé pour l'y recevoir?

M"® Loubet est cependant trop bonne ménagère pour commander un repas qu'elle aurait supposé devoir lui rester pour compte.

Charles Roger (Daniel Clootibr.) VJntransiffeant, 20 éi 21 septembre 1901.

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