ON DEMANDE UN RÉGICIDE
Dans un journal dont nous tairons le titre, un écrivain que nous refusons de nommer réclame l'assassinat du tsar et quelques autres meurtres :
« Quoi, parmi ces soldats illégalement retenus pour veiller sur la route où piaffe la couardise impériale, parmi ces gardes-barrières qui gagnent neuf francs tous les mois, parmi les cheraineaux, les mendiants, les trimardeurs, les outlaws, ceux qui meurent de froid, sous les ponts, en hiver, d'insolation, en été, de faim toute la vie, il ne s'en trouvera pas un pour prendre son fusil, son tisonnier, pour arracher aux frênes des bois le gourdin préhistorique et, montant sur le marchepied des carrosses, pour frapper jusqu'à la mort, pour frapper au visage et pour frapper au cœur la canaille triomphante, tsar, président, ministres, officiers et les clergés infâmes, tous les exploiteurs qui rient de sa misère, vivent de sa moelle, courbent son échine et paient de vains mots sa tenace crédulité. La rue de la Ferronnerie est-elle à jamais barrée ? La semence des héros est-elle inféconde pour toujours ?
L'homme qui écrit ces lignes, aristocrate en tous ses goûts et le plus dédaigneux des humbles qu'ait engendré notre mandarinat intellectuel, est un poêle
dont la mésavenlure fil, il y a cinq ou six ans, un beau bruit.
Tout en s'apitoyant sur les meurt-de-faim il dînait chez Foyot, lorsqu'une bombe, le balafrant en pleine figure, lui vint attester que « la semence des héros » germait encore.
Depuis, il n'^n a pas moins continué son œuvre anarchique. Maniaque de Tinvective, presque tiaus ses contemporains ont été insultés par lui. On en rit. L'on néglige des outrages trop prodigués. Mais, au point de vue de Tart on relit avec plaisir sa prose véhémente ou ses vers pleins et drus.
A ce coup, toutefois, trop de dilettantisme ne serait il pas périlleux?
C'est une invitation formelle au régicide que Ton vient de lire. Le problème redoutable delà responsabilité encourue par l'écrivain^ dans la propagande par le fait, s'est rarement posé avec autant de netteté.
En un article récent, Edouard Drumont reprochait à Yves Guyol d'avoir réclamé l'éleclroculion de la juive Emma Ooldman, complice de CzoJgosz,
Ce serait ce un procès de tendances », s'écriait-il.
Et il condamnait « la théorie de l'inquisition qui traitait en criminels ceux qui pensaient mal ».
Dussé-je être baptisé inquisiteur, j'avoue que
« penser mal » me parait, en effet, un crime lorsqu'il détermine à mal agir.
Laissons le cas d'Emma Goldman, encore incomplètement éclairci .
Mais si demain, un lecteur du journal anarchiste, un de ces soldats, de ces garde-barrières, de ces trirnarJeurs que voudrait susciter le poète de Foyot, venait à réaliser l'altentat dont le programme lui fut si précisément tracé, il y aurait donc « procès de tendances », c'est-à-dire, d'après vous, Drumont, monstrueuse injustice à demander compte du forfait à son inspirateur?
JamaiS; cependant, relation de cause à effet n'aurait été plus étroite. Le plus simple bon sens est, cette fois, d'accord avec la jurisprudence pour qualiûer l'écrit précité. Non suivi d'effet, il constitue une provocation à l'assassinat, au cas contraire, une complicité.
On est confus d'avoir à énoncer de tels truismes. Telle est cependant la confusion logique des esprits, telle aussi l'effroyable prétention de l'orgueil intellectuel, que le barde anarchiste et l'écrivain de la Libre Parole ont pu se trouver d'accord dans la revendication du droit souverain de la pensée individuelle à justifier le meurtre. Je sais bien que Drumont, par une honnête inconséquence, ne tirera
27î2 DISCOURS CIVIQUES
point de sa doclrine toul l'odieux qui s'y trouve contenu. Mais il a tort, de par ses principes, — et c'est l'autre qui sait raisonner.