‹ Discours civiques, 4 nivôse, an 109-19 brumaire, an 110Chapitre 13 sur 16 · LE PROCES LAURENT TAILHADE · texte numérisé non relu

LE PROCES LAURENT TAILHADE

Poursuites contre le Libertaire. — Les lois^ scélérates. — Le droit d'écrire. — L'opinion d'Emile Zola. — Une lettre d'Anatole France. — Une condamnation inique.

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

C'est pour avoir exprimé la même pensée que Victor Hugo, que notre ami et ancien collaborateur, Laurent Tailhade, comparaissait hier devant la neuvième chambre correctionnelle, à la requête du par-

quel mis en branle par notre gouvernement de défense républicaine.

Nous ne sommes plus sous TËmpire. Et depuis, Hugo ne fut jamais poursuivi. Hier, Laurent Tailhade, le poète superbe, a été condamné en ver lu des lois scélérates.

Dans le Libertaire (numéro du 15 au 20 septembre), sous ce titre : « Le triomphe de la dômes licite », Laurent Tailhade avait publié, à l'occasion de Tarrivée du tsar en France, un long article (il ne tenait pas moins de six colonnes) sur l'éternelle misère des humbles et Té terne Ile jouissance des riches et des grands.

Le parquet s'en émut, et en détacha le passage suivant qu'il poursuivit :

(( Quoi! Parmi ces soldats illégalement retenus pour veiller sur la route où piaffe la couardise impériale, parmi ces gardes -barrières qui gagnent neuf francs tous les mois, parmi les chemineaux, les mendiants, les outlaws, ceux qui meurent de froid en hiver, d'insolation en été, de faim toute la vie, il ne s'en trouvera pas un pour prendre son fusil, son tisonnier, pour arracher aux frênes des bois le gourdin préhistorique, montant sur le marchepied des carrosses, pour frapper jusqu'à la mort, pour frapper au visage et pour frapper au cœur Ja canaille triomphante, tsar, président^ ministres, officiers et les

clergés infâmes, tous les exploiteurs qui rient de sa misère, vivent de sa moelle, courbent son échine et payent de vains mots sa tenace crédulité. La rue de la Ferronnerie est-elle à jamais barrée?

La semence des héros est-elle inféconde pour toujours ? Le sublime Louvel, Caserio n'ont-ils plus d'héritiers? Les tueurs de rois sont- ils morts à leur tour, ceux qui disaient avec Gérôme Olgiati, l'exécuteur de Galeas Sforza, qu'un trépas douloureux fait la renommée éternelle ? Non, la conscience humaine vit encore. »

Donc, Laurent Tailhade et Louis G randidier, gérant du Libertaire^ avaient à répondre, hier, à l'inculpalion « d'avoir, à l'aide d'imprimés vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans les lieux publics, en particulier dans le département de la Seine, commis une provocation directe au crime de meurtre, laquelle provocation, non suivie d'etîet, avait pour but un acte de propagande anarchiste, délit 'prévu et puni parles articles 13, 10, 24, paragraphes 1,42, 43, 49 de la loi du 29 juillet 1881 (modifié par la loi du 12 décembre 1893), 59, 60 du Code pénal, et 1 de la loi du 28 juîKet 1894 ».

Ouf ! J'ai cru que jamais je n'en verrais la fin.

L'audience

Dès Touverture de Taudience, la salle est envahie par un nombreux public, et cependant les couloirs du Palais sont gardés. On s'entasse un peu partout. Le moindre recoin est utilisé.

Au moment où Laurent Tailhade fait son entrée suivi de Louis Grandidier, un grand nombre d'amis lui serrent la main au passage.

Laurent Tailhade répond à tous avec un sourire. II semble qu'il vient là faire une conférence. Louis Grandidier, vêtu d'un complet de velours marron et coiffé d'un chapeau mou, l'air mâle, le menton volontaire, le regard droit, s'asseoit à côté de lui.

Sur les bancs des témoins Emile Zola, Gustave Kahn, Frantz Jourdain, Jean Grave, Liard-Courtois. Au fond de la salle, tout près de la porte, Gyp, de plus en plus jeunette, est juchée sur son tabouret.

Le tribunal est ainsi composé : M. Ducasse, président, MM. Roty et Bourdeaux, assesseurs. Le substitut Pacton occupe le siège du ministère public.

M®* Salmon et Merles sont assis au banc de la défense.

Après avoir fait l'appel des témoins, le président procède à Tinlerrogatoire. Il commence par déclarer qu'il vient de recevoir une lettre de M. José-Mariade Heredia l'informant que ce témoin cité par la défense était souffrant et dans l'impossibilité de se présenter.

— Je donnerai, dit-il, lecture de cette lettre tout à l'heure.

M* Salmon, avocat de Laurent Tailhade, — M. Anatole France vient de m'adresser une dépêche dans laquelle il affirme sa sympathie pour M. Laurent Tailhade.

M® Merles, avocat de Louis Grandidier. — Sébastien Faure ne peut venir. 11 vient d'adresser une

lettre à mon client dans laquelle il déclare l'entourer de toutes ses sympathies.

Les interrogatoires

Conformément à la loi, le gérant du journal étant considéré comme l'auteur principal du délit, le président commence par l'interrogatoire de Louis Grandidier, qui déclare avoir déjà été condamné trois fois :

Le Président, — Vous êtes poursuivi pour excitation au meurtre, et votre qualité de gérant du Liber-

taire veut que vous soyez considéré comme l'auteur principal du délit relevé contre vous par le parquet. Aviez-vous lu, avant de le livrer aux composibsurs, l'article de M. Laurent Tailhade ?

Louis Gra7ididier — Oui. Cela était mon devoir.

D, — Le parquet, je vous le répèle, a vu dan cet article une provocation directe au meurtre.

R, — Je le sais. L'article m'a plu, mais, ne m'eûtil pas plu, que rien ne m'autorisait à empêcher mon ami Laurent Tailhade d'exprimer librement, comme il a l'habitude de le faire, toute sa pensée. Au surplus, la pensée qu'il a exprimée se trouve si parfaitement d'accord avec la mienne que j'ai été doublement heureux de refcevoir l'article et de le faire passer.

D. — Et tout cela, dans un but de propagande anarchiste ?

R, — Ma foi, monsieur le président, je voudrais bien savoir ce que vous entendez par « propagande anarchiste ». Savez-vous que ce n'est pas très commode à déRnir, cela, la propagande anarchiste ? Moi, j'ai essayé, je n'ai pas pu.

D, — Y a-t-il longtemps que vous êtes gérant du Libertaire ?

R, — Depuis trois ans environ. Mais revenons à l'article de mon ami Laurent Tailhade. Si vous aviez été à ma place, monsieur le président, si vous aviez été gérant du Liber taire, vous auriez, j'en suis sûr, laissé passer l'article de Laurent Tailhade. (Rires).

Le Président, — Oui, mais n'étant pas anarchiste, je .n'aurais jamais pu être le gérant du Libertaire.

C'est le tour de Laurent Tailhade maintenant. Il commence par déclarer qu'il est homme de lettres

et âgé de quarante-sept ans:

D. — Votre casier judiciaire est blanc ?

R. — J'ai eu de nombreuses condamnations professionnelles pour diffamation, condamnations couvertes par la dernière amnistie.

D. — Aujourd'hui, vous êtes poursuivi pour provocation directe au meurtre dans un but anarchiste.

R. — Je ne l'ignore point. Il est assez malaisé de définir ce que Ton entend par *< propagande anarchiste » dès que Ton sort du « fait » proprement dit pour entrer dans le domaine des idées. Ecrivain, j'estime que j'ai le droit de développer ma pensée, la menant aux dernières conséquences. Historien, le devoir m'incombe de juger les faits contemporains éi de passionner l'histoire. J'ai usé du droit, accompli le devoir. Au surplus, j'accepte la responsabilité de mon acte : je m'en fais honneur et gloire. Si demain l'occasion se présentait de stigmatiser de nouveau la bassesse publique, j'écrirais les mêmes choses. Simplement, je m'efforcerai de trouver, pour la beauté, des formules nouvelles ! Mais je garderais une conception identique sans rien fléchir ni atténuer.

D, — Au point de vue littéraire, votre article est très beau, je ne le conteste pas ; mais, d'après le ministère public, il constitue une provocation au meurtre. Tenez, le voici :

Le Président lit le passage incriminé.

Laurent Tailhade. — J'accepte toutes les conséquences de mon article.

D. — Il y a longtemps que vous écrivez dans les journaux anarchistes ?

R. — Il y a dix ans. Oui, cela doit remonter à dix ans environ. C'était au moment où Sébastien Faure était à la tète du premier Libertaire,

L'interrogatoire est terminé. Laurent Tailhade s'incline légèrement et s'assied.

Les témoins

On entend d'abord M. Georges Yvetot, qui déclare que, à son sens, a l'article de Laurent Tailhade ne constitue pas plus une excitation au meurtre que la vue d'un bataillon qui passe dans la rue, baïonnette au canon ».

— J*ai lu, conclut-il, des choses beaucoup plus violentes sous la signature d'Henri Rochefort et dans un placard d'Alphonse Humbert. J'étais, au surplus, de leur avis.

Voici maintenant Liard-Courtois, une des premières victimes des lois scélérates» que la presse

a pu enfin arracher au bagne ily a dix-huit mois. Il refuse de prêter serment.

Le Président, — Allez vous asseoir si vous ne voulez pas prêter serment.

Liard'Courtois — Pardon. Non seulementle geste que vous me demandez de faire est contraire à mes principes, mais il esl aussi contraire à la loi. J'ai été moi-même condamné en vertu de la loi que vous invoquez aujourd'hui . J'arrive du bagne il y a dixhuit mois...

Le Président. — Vous ne déposerez pas si vous ne voulez pas prêter serment.

Devant cet entêtement du président le* témoin lève

la main et prête serment.

Le Président, — Faîtes votre déposition.

Le témoin. — J'appartiens au Libertaire, Tous les manuscrits qui nous parviennent sont lus par l'administration. L'article de Laurent Tailhade n'est pas poursuivable à mon avis. Il y a des articles du marquis Henri de Rochefort de 1896 beaucoup plus violents.

M* Merles, — Les épithètes de : « Mort aux j uifs ! » ne sont-elles pas des excitations plus directes au meurtre que Tarticle de Laurent Tailhade ?

Le témoin. — Evidemment,et je n'ai pas été scandalisé par l'article de Laurent Tailhade.

Le Président. — Vous faites partie de l'anarchie intellectuelle, mais les chemineaux ne peuvent-ils se laisser impressionner par la lecture d'un pareil article

Le témoin, — Leur mentalité n'est pas faite.

Le président, — Les anarchistes intellectuels ne prêchent pas d'exemple.

Le témoin {ironiquement), — Est-ce que vous nous y invitez, monsieur le président?

La voilà bien l'excitation au meurtre t

Ecoutons maintenant Jean Grave :

— Je pense, dit-il, que Laurent Tailhade a dit la vérité. Je pense que les mesures prises par le gouvernement étaient plus susceptibles d'exciter que l'article du Libertaire, Le gouvernement ne poursuit que ce qui est contre lui et tolère ce qui est pour lui.

C'est maintenant le tour de l'auteur de Travail^ de Fécondité^ de Germinal^ l'auteur enfin de « J'accuse », cette bombe qui éclata, le 13 janvier 1898, sous les pas de l'Etat-Major des faussaires, des Boisdeffre, des Pellieux, des Roget, des Gonse et des Esterhazy.

Emile Zola

Au moment où Emile Zola entre dans la salle, tous les regards se tournent vers lui. L'auteur de Paris s'avance lentement jusqu'à la barre, décline ses noms et qualités : — Emile Zola, soixante et un

ans, homme de lettres — prête serment et s'exprime ainsi :

— J'ai une grande amitié pour Laurent Tailhade, et je viens lui apporter à cette barre l'expression très sincère de ma profonde affection et le juste tribut de mon admiration littéraire.

Laurent Tailhade est un écrivain du plus grand mérite qui fait honneur à la littérature française.

J'ai lu l'article qui lui vaut Thonneur d'être poursuivi. Il est conçu en termes qu'on peut considérer comme violents, mais il importe de le lire en son entier, et il doit tout son effet à la littérature.

] l ne faut pas oublier, en effet, que Laurent Tailhade est, avant tout, un poète au style vibrant et plein d'images, et que c'est ainsi que son article a pu soulever chez quelques-uns certaines craintes.

Dans des journaux que je n'hésite pas à qualifier de « journaux d'empoisonnement social » on dit des choses bien pires tous les jours, mais cela ne frappe pas, ne porte pas, parce que c'est mal dit, on n'en prend pas ombrage parce qu'il n'y a pas le prestige dn style, on ne dit rien et on passe.

L'article de Laurent Tailhade a été poursuivi parce que c'est un article de haute littérature, avec des images qui ont impressionné. Lorsqu'on écrit un livre qui vibre, le parquet s'émeut. C'est ainsi que Flaubert a été poursuivi.

Sur une question de M* Albert Salmon, Emile Zola

ajoute :

Vous me demandez si les arlîdes de Laurent Tailhade sont dangereux à cause de Tinfluence qu'ils peuvent exercer sur les masses? Oui, Laurent Tailhade va courageusement au peuple, mais je ne crois pas qu'il soit bien compris de ce même peuple, car on a besoin de faire l'éducation de celui-là ! A la vérité, Laurent Tailhade n'écrit encore que pour les lettrés.

Et, tranquillement, Emile Zola regagne son banc.

La lettre d'Anatole France

A côté de cette déposition plaçons par anticipation — car ce document ne fut lu qu'à la fin de l'audience — la lettre d'Anatole France.

Cité comme témoin, le père de M. Bergerel, qui

se trouve présentement à Gaprais, dans la Gironde,

n'a pu se présenter à l'audience ; il s'en est excusé

en ces termes dans une lettre adressée à Laurent

Tailhade :

Gaprais (Gironde), 9 octobre 1901.

Gher ami,

Pour le cas où l'affaire ne serait pas remise, j'envoie à M*^ Albert Salmon ma déposition écrite dont voici copie :

Mon confrère et ami Laurent Tailhade est un poète savant, un de nos plus habiles écrivains. Par son caractère il honore grandement son pays.

« Je n*ai pas lu Tariicle incriminé, mais il m'est impossible de croire que Laurent Tailhade ne s'y soit pas montré ce qu*il est, un homme sincère et généreux.

«J'avoue, d'ailleurs, que je ne comprends pas bien un délit de parole dans un peuple libre. C'est une grande entreprise, en France, que de mettre la pensée à l'amende et les doctrines en prison.

«iMes meilleures amitiés.

(( Anatole France. »

« P, S, J'apprends, ce matin seulement, que vous m'avez fait et l'honneur et l'amitié de me citer. Je vous en remercie.

La lecture de cette lettre a produit une vive impression .

M. Ledrain

Voici maintenant M. Eugène Ledrain. Il a cinquante-sept ans, il est conservateur au musée du Louvre. Lui aussi, il a tenu à venir dire ce qu'il pense de Laurent Tailhade.

Je puis d'au lant mieux parler de Laurent Tailhade, dil-il, que j*ai écrit une préface pour un de ses livres. Terre Latine,

Laurent Tailhade est un latiniste distingué et il connaît à fond la langue du xvi* siècle. C'est grâce à cela qu'il a pu se former un style particulier, extrêmement savoureux, peu compréhensible pour le vulgaire, mais très apprécié des lettrés, qui ont tous une profonde admiration pour son grand talent.

M. Frantz Jourdain

M. Frantz Jourdain est architecte. 11 déclare, comme tous les témoins précédents, qu'on ne saurait trop admirer l'œuvre littéraire de Laurent Tailhade, et il ajoute î

Au point de vue de la propagande même, je crois que les articles de Laurent Tailhade sont sans portée sur la foule. Jamais un lecteur du Petit Journal ne le lira. Laurent Tailhade n'écrit et n'est compréhensible que pour un très petit nombre de lettrés.

Le substitut. — Auriez-vous signé l'article incriminé ?

Le témoin, — Pardon. Je ne m'appelle point Laurent Tailhade. Je ne suis point poète. Je suis architecte. Je m'appelle Frantz Jourdain, et je n'ai

malheureusement pas le beau talent de l'auteur de l'article incriminé.

Devant cette spirituelle réplique, M. le substitut n'insiste pas, et on appelle les témoins suivants.

La doctrine du régicide

C'est d'abord M. de Boisjoslin, directeur honoraire au ministère de la marine, qui a été le maître et Téducateur de Laurent Tailhade :

Je suis heureux d'apporter à Laurent Tailhade le témoignage d'un ami personnel, ami depuis dixhuit ans. Je fus, cette année même, témoin de son mariage. J'ai toujours éprouvé la sûreté de son commerce, la droiture de ses sentiments, reconnu chez lui une sensibilité toute particulière.

Je le connus tout d'abord grand poète et rien que grand poète. Il était à prévoir que s'il abordait la politique militante, il y resterait poète et même littérateur, et qull y porterait la méthode du littérateur; je parle de la méthode. |

Il était cependant né et doué pour l'histoire, par sa compréhension si vive des formes et des couleurs du passé ; — à condition de n'en pas appliquer les formules au présent, car il n'y a pas deux cas semblables.

C'est la méthode du littérateur qui est visible dans

•la doctrine incriminée. Les lettrés y reconnaissent la doctrine du régicide, telle qu'elle traversa l'antiquité classique, et, de là vint, par la Renaissance, aux jésuites, aux protestants, à Milton, telle qu'elle se retrouve, avec plus ou moins d'adhésion, chez des auteurs plus calmes, dans les tragédies romaines de Corneille et de Voltaire, chez Montesquieu, et même chez Joseph deMaistre qui, à Saint-Pétersbourg, parlait sans retenue du « grand remède asiatique ».

Est -il vraisemblable que Laurent Tailhade ait pu croire un instant que son article susciterait un régicide ? Une telle illusion aurait été bien vite démentie par les faits, heureusement, et aussi par l'état présent des esprits, en France. Qu'il sorte indemne de ce procès, c'est le vœu des amis de sa renommée, ipscrite au tout premier rang dans Thistoire de la poésie française.

Après avoir entendu M. Gustave Kahn, qui apporte à l'auteur du Jardin des Rêves le tribut de son admiration, M" Salmon donne lecture d'une lettre de Sébastien Faure et s'excuse de ne pouvoir lire celle d'Octave Mirbeau, qui lui est annoncée, mais ne lui est pas parvenue.

VOICI LA LBTTRE DK SÉBASTIEN FaURB

Lyon, le 9 Octobre 1901.

« Cher maître,

« J'aurais voulu pouvoir répondre à la citatioa qui m'a été adressée. Mes occupations ne me laissent pas ie loisir de quitter Lyon en ce moment.

< Je tiens néanmoins à ce que mon témoignage, de si peu de valeur qu'il soit, ne fasse pas défaut à mes amis Louis Grandidier et Laurent Tailhade.

« J'y tiens d'autant plus que, lorsque, il y a sept ans, je fondai le Libertaire j Laurent Tailhade et Grandidier furent de ceux qui, dès le premier jour, apportèrent à ce journal le concours de leur talent et de leurs convictions.

« J'y tiens encore parce que, en toutes circonstances — et notre Lzfter^aerô a connu les jours de persécution et de difficultés — Grandidier et Laurent Tailhade lui furent constamment Odèles et dévoués. Cette fidélité en dit long sur le caractère et la haute moralité de ces deux hommes qui, sachant bien que \e Libertaire serait toujours trop pauvre pour leur offrir la moindre rétribution, n'ignoraient pas qu'ils n'avaient à attendre de leur collaboration à cet organe de philosophie et de propagande libertaires, que des responsabilités dangereuses.

(( Des voix plus autorisées que la mienne : celle des Emile Zola, des Anatole France, des Octave Mirbeau diront, mon cher Laurent Tailhade, quel incomparable artiste vous êtes. Elles affirmeront que nul écrivain ne professe et ne pratique plus et mieux que vous le respect de sa plume. Elles exprimeront le sentiment de haute admiration et de sympathie profonde quVprouve pour vous tout homme qui considère que rien n'est plus à admirer et à aimer qu'une forme impeccable au service d'une pensée robuste.

< Mon témoignage ne peut porter que sur la noblesse de votre caractère, le chevaleresque de votre tempérament et l'indépendance de votre esprit.

« Ce témoignage, ces Messieurs qui ont la tâche délicate de vous juger le trouveront ici sincère et ardent.

(( Quant à toi, mon cher Grandidier, tout ce que je pourrais dire de ta délicatesse, de ta sensibilité de ta douceur, de ta bonté, de la fermeté de tes convictions, de l'amitié que, depuis de longues années, je te porte, serait bien au-dessous de la vérité et de ce que je ressens. •

« Je t'ai connu sans culture, sans instruction. Aujourd'hui ta prose et tes vers ne sont pas à dédaigner. Tu es resté Thomme du peuple, simple, bon, franc, généreux. Et, tandis que, le plus souvent, le gérant d'un journal n'est qu'un employé, endossant des responsabilités qu'il serait enchanté de pouvoir répudier, toi, sans aucun profit, par pure conviction, tu es heureux d'assumer celles que font encourir au gérant du Libertaire les théories audacieuses, les concep-

lions hardies des hommes de cœur qui, avec toi, y écrivent.

a Je m'arrête, le tribunal pourrait estimer que j'abuse.

(( En terminant, je déclare hautement que, quel que soit le jugement rendu, tous ceux qui les connaissent garderont à Louis Grandidier et à Laurent Tailhade leur sympathie, leur estime, leur affection, et que cet attachement et cette considération grandiraient en raison directe de la condamnation qui les frapperait.

« Sébastien Favrb. »

Puis, M. le substitut Pacton prend la parole.

Réquisitoire et plaidoiries

Lui aussi, nous dit-il, admire le talent de Laurent Tailhade, mais plus il Tadmire et plus il se croit autorisé à demander une sévère application de la loi.

11 rappelle les fêtes de Gompiègne au moment desquelles l'article fut publié, il dit qu'en répandant cet article dans le vulgaire, Laurent Tailhade a violé les lois de rhospitalité et de l'honneur national.

Il termine, après avoir commenté et expliqué la loi de 1894 sur les menées anarchistes, en disant que l'article de Laurent Tailhade est odieux parce qu'il constitue une véritable excitation au meurtre et il

reproche à son auteur de ne pas (( opérer» lui-même.

Louis Grandidier,termine-t-il, n'a pas montré plus décourage. Lui non plus il n'est pas delà graine des héros. Lui non plus il n'a pas pris son fusil, son tisonnier, il n'a pas arraché aux frênes du bois le gourdin préhistorique pour frapper au visage, frapper au cœur la canaille triomphante...

Donc, il faut condamner. Je plains fort M. Pacton. Si jamais il prenait- maintenant fantaisie à Louis Grandîdier ou à Laurent Tailhade de commettre demain un attentat, on pourrait, reprenant son réquisitoire, lui demander — à lui — des comptes.

Heureusement pour lui, ses adversaires de l'autre côté de la barre se sont plu surtout à faire de la littérature.

Au lieu de prendre corps à corps l'accusation, de faire le procès des lois scélérates, d'en montrer toute l'ignominie, toute la lâcheté, ils se sont laissés aller aux belles périodes dont voici un échantillon.

C'est la péroraison de M* Salmon :

«Et enûn, messieurs, puisqu'il s'agit d'un ouvrier de lettres, d'un artiste authentique, d'un vrai poète et non pas seulement du satirique célèbre mais du lyrique parfait qui composa le Jardin des Rêves ^ le Dizain des Sonnets, Vitraux, poèmes splendides, où, selon Théodore de Banville, « l'harmonie, la grâce du paysage, le charme virgilien, loin de nuire

à Toriginalité de l*auteur, y ajoutent encore », vous penserez, sans doute, que Tart a son prix, qu'un beau livre peut racheter amplement une phrase et vous laisserez à Laurent Tailhadelapaix studieuse^ les loisirs sévères dont il a besoin pour nous donner cette oeuvre définitive que nous attendons tous de lui et où les qualités de verve et de style, de mâle rudesse et de grâce légère^se retrouveront épanouieset harmonisées. J'ose dire, Messieurs, que toutes les personnes de goût, que tous les dévots... de la langue française applaudiront à votre sévérité 52, comme je V espère bien, en ne ravissant que modérément la liberté à Laurent Tailhade^ vous condamniez ainsi mon client à un chef-d'œuvre, »

Malgré tous les efforts que fit ensuite M"* Merles, en appelant utilement à la rescousse Victor Hugo et Henri Heine, en citant des discours de M. Brisson et du socialiste Millerand, le tribunal a donné satisfaction à M" Salmon.

Il a condamné. Il a mis, suivant l'expression d'Anatole France, « la pensée à l'amende et les doctrines en prison )). Et cette condamnation est inique.

Le jugement

A trois heures, après une suspension qui n'a pas duré moins d'une heure, le tribunal reprend l'audience pour prononcer le jugement.

Laurent Taiihade est condamné h un an de prison et mille francs d^amende.

Louis Grandidier à six mois de prison et cent francs d'amende.

A peine la lecture du jugement est terminée que du fond de la salle partent des cris nourris de : Vive Taiihade I Vive Taiihade !

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, c'est un tumulte épouvantable.

Debout sur le banc môme où il était assis pendant les débats Laurent Taiihade agite son chapeau et crie :

— C'est de la bonne semence ! Elle germera. Vive la Sociale! Vive la Révolution !

Pendant ce temps la foule continue à vociférer. On entend • de tous côtés crier : Vive la Sociale 1 Vive Laurent Taiihade ! Vive la liberté ! A bas les tyrans ! Vive l'Anarchie !

Le substitut est debout, prêt à prendre des réquisitions. Le tribunal est debout également. Mais l'intensité de la manifestation est telle qu'il est inutile de pensera la maîtriser, et le. président se contente de dire avant de se retirer au milieu du brouhaha général : ((Nous allons suspendre Ta udience. Gardes, faites évacuer la salle. »

La sortie

Peu à peu, la foule sort et se répand dans les cou loirs. Elle est loin d'être apaisée encore. De tous côtés montent des cris : Vive la Sociale ! Vive Laurent Tailhade !

Cependant Laurent Tailhade gagne avec Emile Zola la cour de Mai.

Ils y retrouvent un nouveau groupe de manifestants qui crient : Vive Zola ! Vive Taîlhade ! et tandis que le grand romancier gagne sa voiture, Laurent Tailhade par vient enfin à s'éclipser pour aller signer au greffe son recours en appel.

G. Lherxnitte.

UAurore^ vendredi, 11 oct. 1901.

« Mon cher Vaughan,

«Souffrez quej'entretîenne les lecteurs de V Aurore d'une conjoncture absolument privée, mais, dont la crapule nationaliste ne manquerait pas de tirer, dès demain, de messéantes inductions. Ma femme, grosse de huit mois, va faire ses couches près de sa tante, M"** E. de Golnet, qui réside tantôt à Iré-les-Prés (Montmédy), tantôt à Bruxelles, pendant la saison

d'hiver. Il m'a semblé, en eflfel, indispensable de conduire M"® Laurent Tailhade hors de France, le plus loin possible des bandes à Puibaraud, qui ne se pardonneraient point de rater cette occasion idoine à terrroriser une honnête femme dont le mari est en prison. Je me trouve dans l'obligation, pour assurer la vie de ma femme et celle de l'enfant qui va naître, d'interposer momentanément la frontière belge entre la prison et moi. Seulement, je ne donnerai pas aux espèces qui pourraient feindre de croire que je me dérobe à la peine scélérate édictée par la neuvième ehambre, le contentement de narrer cette bourde à leur public. En arrivant à Bruxelles, j'écrirai au procureur général, pour lui faire connaître le but de mon voyage, ainsi que mon adresse, et l'aviser que je me tiendrai à sa disposition dès que ma femme sera confiée à des mains probes et sûres. Mon ûls — si c'en est un — naîtra sur la terre belge, tout comme M. Paul Deschanel ; seulement, je vous prie de croire que je m'efforcerai de l'empêcher d'aussi mal tourner. On doit augurer que le respect dû aux femmes enceintes, dont les seuls prêtres catholiques et les sagouins de l'antisémitisme sont exempts, conseillera le magistrat de la République. Je ne compte, d'ailleurs, lui demander d'autres délais que ceux qu'il faut pour installer ma jeune malade, évitant qu'elle ne paye de sa vie l'application, à moi faite, des lois scélérates.

« Laurent Tailhade. )) L'Aurore, lundi 21 oct. 1901.

Un scrupule discret empêche de réunir, dans le présent volume, ces nobles témoignages qu'apportèrent aux condamnés de la neuvième Chambre leurs maîtres et leurs amis. De même, onn^a pas cru indispensable de colliger les gringuenaudes sécrétées dans les papiers cléricaux, natio • nalistes ou ministériels.

Mais il a paru joyeux de préconiser le dialogue que voici.

Le catholique belge, en effet, constitue à lui seul une espèce zoologique infiniment plus biscornue et divertissante que r ornithorynque, le verpertillon, la mangouste, le paradoxure et le tamanoir.

Il convient toutefois de signaler, dans le factum de M.René Henry, une bévue intentionnelle que peut faire absoudre la rayonnante duplicité qui caractérise le « Petit belge », — rédacteur et journal,

M. Laurent Tailhade n'a pas été reconduit à la frontière française, ni mis en demeure par le gouvernement de la chose Van denlïeuvel deréhitégrer la geôle édictée par les Philocléon parisiens. Ayant le choix entre les portes ouvertes : duché de Luxembourg, Hollande et France ; il a, de son plein gré, choisi la route qui lui convenait le mieux.

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