TOAST PORTÉ AU BANQUET DE PROTESTATION
(ô'« sans'culottide, fête des Récompenses, an 109),
A Tépoque du jeûne expiatoire, vos aïeux offraient à leurs Elohims un taureau de quatre ans avec un jeune bélier : Tun, comme holocauste, Tautre comme victime de propitîation, cependant qu'un bouc maléficié s'en allait par le désert, emportant vers Azazel toutes les iniquités du peuple élu.
A présent que l'usage est périmé de consacrer aux puissances occultes le « sang des boucs et des génisses », il ne reste plus que Toblation des victimes humaines, pour satisfaire la tenace cruauté du bourgeois. Or, cet honneur m'est échu d'ôtre l'hostie émissaire dont le Social-Lucullus fait hommage à notre «petit-père y> le tsar Nicolas II.
iivec un peu de présomption, il me serait aisé d'imaginer quelque vaudeville protocolaire dans le genre que voici :
Après avoir fait le tour de Compiègne, pour assurer le confortableau«petit-père»etàsasuile ; après avoir constaté, par lui-même, que les placards ne recèlent point d'anarchistes ; après avoir fait jouer les matelas, ausculté les sommiers, approfondi les tables nocturnes et déclanché les grandes eaux du petit endroit, Millerand, la bouche en cœur, tient le flambeau du Romanoff et, dans une dernière courbette, emportant les chaussures de l'autocrate, lui dit, avec ces manières de rCEil-de-Bœuf dont lui seul garde encore le secret : « Rien ne manque à Compiègne, sire; Laurent Tailhade est en prison ». Il serait^ néanmoins, prématuré de dire que j'habite Clairvaux ou Fresnes-les-Rungis. C'est à Montfort-rx\maury, dans une petite ville balzacienne et déserte de Seine-et-Oise, que m*a touché l'assignation à comparaître devant la magistrature de mon pays. Car, libertaire ou non, le contribuable n'en jouit pas moins du bienfait des lois. Et, sans privilège autre que celui des messieurs riches, Tincarcération est offerte avec une sereine di-
chotomie aux électeurs du pays de France.
Les nationalistes ont profité de cette conjoncture pour «l'accuser d'être allé voir des Rubens à Anvers ou des couchers de soleil sur la Mer de glace, tandis que, par mon fait, quelques-uns de nos camarades se trouvaient en relation avec le Petit parquet.
Outre qu'il n'est pas dans mon humeur de décliner la responsabilité de mes actes, quels qu'ils soient, ni de me dérober à leurs conséquences, je n'aurais garde, à présent, de désavouer, par la fuite, le pamphlet du Libertaire dont je m'honore, à la face de tous, avec un juste orgueil. Le seul regret que m'eût causé une telle aventure, c'est qu'elle m'eût privé de participer à votre manifestation anti-religieuse si hautement représentative.
II convient, ainsi que vous le dit M. Alfred Naquet, il convient que les juifs protestent, dans leur monde, contre le surnaturel et que, par le fait des libres penseurs de tout rite, de tout dogme et de toute race, une même dérision enveloppe les cérémonies cultuelles aussi bien que les doctrines morales ou métaphysiques d'autrefois. Il importe que le judaïsme soit bafoué par les juifs, la réforme par les protes-
CONTRE LE GRAND JEUNE ISRAÉLITE lii
tants et le catholicisme par les hommes éclairés qui ont eu la mauvaise fortune de naître dans ce dépotoir.
Le Yom-kippour n'est pas moins bouffon que le vendredi-saint. lahvé n'est pas plus ragoûtant que le Sacré-Cœur. Les pains de proposition^ l'eucharistie du mufle Langénieux, furent boulangés avec la même farine, cuits dans les mêmes fours, imbéciles et dévots. La circoncision, plus hygiénique, est un sacrement tout aussi drôle que les baptêmes à Teau du Jourdain. Néanmoins, Israël garde au passif la conjoncture aggravante de nous avoir inoculé un dieu. La fiente du Grand lama, les poux de Benoit Labre et les ulcères de Job, toute Tancestrale pourriture sacrée doit disparaître, lavée à grande eau par les fontaines de la justice, éclairées d'une pure lumière par le soleil de la raison.
Aux regards désillésdes antiques mensonges, Terreur qui séparait les familles humaines a cessé d'exister. Quelles que soient leurs origines, la Révolution, notre mère, nous a fait connaître que tous les hommes doivent prendre une place égale au foyer de THumanité, quïl n'existe ni juifs, ni chrétiens, ni français, ni
allemands ; que les formules ethniques sont un leurre, les frontières patriotiques, une consécration abominable du vol, de l'oppression et de l'assassinat.
Néanmoins, à l'heure présente, les Israélites feront preuve d'habileté politique, et de grandeur morale en se groupant, de la façon la plus stricte, en conservant, pour les luttes à venir, la tradition de leur passé. Aux fureurs anachroniques des antisémites, à la guerre intentée aux capitaux juifs par la rapine cléricale, opposez une entente plus étroite, une cohésion plus intime des éléments de civilisation que vous portez en vous.
Toujours, Israël fut en possession de remuer les états, de donner aux peuples stagnants une impulsion roborative. D'autres moissonnent le froment et labourent le terroir ; mais les juifs décernent au laboureur un levain plus précieux que l'or même, un levain qui anime la pâte et la fait nourricière. Vous êtes le sel du monde, les précurseurs immémoriaux de la révolte et du J)on droit.
Et c'est une erreur grave que de pactiser, comme le font quelques-uns des vôtres, avec les plus abjects de vos ennemis, de courber la
CONTRE LE GRAND JEÛNE ISRAÉLITE ilo
tète devant le Christ sordide et ses infâmes suppôts. A voire banquet de libre pensée et d'affranchissement, les « grands juifs » n'assisteront pas plus que les chrétiens opulents à nos réunions de la Semaine sainte. Ar}as ou sémites font voir une mentalité pareille. C'est pourquoi le faubourg Saint-Germain et les banquiers de la rue Laffitte vivent dans un si parfait accord. Le snobisme qu'Armand Klolz reproche à vos congénères, comme si la sottise des mondains n'était pas la même dans toutes les races — plus vaste que la mer, plus incommensurable que l'azur étoile — le snobisme fleurit aussi bien dans les hôlels de la rue de Varennes que dans le comptoir des judcngasses. La fusion s'opère, grâce aux renégats du sémitisme, aux sycophantes et aux valets qui^ d'une langue infatigable, lampent un océan de boue, aux juifs antisémites : Arthur Meyer, Mézières, Pollonnais, ces vauriens qui portent au cœur la patte d'oie de leurs Micètres ; ces pieds-plats que leur honte civique flétrit d'un opprobre plus indélébile que le bonnet jaune ou la colaphisation.
Entre petit Bob grandi qui épouse l'héritière de Moïse et Moïse que délecte l'alliance, qui
iAA DISCOURS CIVIQUES
donc est le plus vil ? Qui donc est le plus bète ? L'ignorance, Tavarice, le manque de beauté, les rendent également dignes d'occuper les méditations de la vieille madame Gyp. Quand ils s'agenouillent à l'autel du Veau d'or, leur échine a la môme courbure, leur génuflexion la même bassesse, leur égoïsme la même férocité. Onconnaitle dialogue : € Mais, mon ami, dit Rothschild à un électeur, je ne suis pas clérical, n'étant pas catholique. — Oh ! monsieur le baron^ il s'en faut de si peu. Et puis il y a ma- * nière ! )>
Après l'inique jugement de Rennes, les uns et les autres s'entendirent comme barons en foire pour passer l'éponge, faire le silence et ne plus parler des anciens torts. Quant à nous, héritiers de la Révolution française, soit que notre pennon arbore Técarlate des anarchistes ou le rose imprécis des radicaux, nous ne saurions adopter de si lâches conseils. Non, Taffaire Dreyfus n'est pas tînie ! Elle commence à peine. Et tous, tant que nous sommes, nous mettrons notre orgueil à la prolonger encore. Aussi longtemps que le riche dominera par les ténèbres et par la force brutale, aussi longtemps que la haine, l'ignorance et le despotisme asser-
viront la presque totalité du genre humain, tant que des chiens à face d'hommes acclameront les empereurs en voyage, tant qu'on brûlera aux moineaux, pour d'ineptes réjouissances, le pain des malheureux ; tant que des bornes et des frontières circonscriront les champs et limiteront les patries ; aussi longtemps que la terre, commune demeure, indivisible patrimoine de l'humanité, sera la proie du soudard imbécile, du prêtre vorace et du capitaliste odieux, l'afaire Dreyfus sera toujours inscrite au rôle de ce prétoire où la conscience des hommes juge les scélérats et les obscurantins.
Mais quand les fils des opprimés, qui sont, — dit voire psalmiste, — pareils aux sagettes d'un vigoureux archer, auront conquis enfin le Chanaan de la justice, de la paix et de l'amour ; quand, ayant « la Terre pour terre promise et le monde pour Jérusalem », ascendant vers cette Hierouschalaïm universelle, comme jadis les tribus du Seigneur vers l'acropole de David, ils pénétreront dans les habitacles de l'univers pacifié, — tel, au soir du Yom kippour, le cohène hagadul, vêtu d'habits de lin et soulevant une courtine de pourpre, franchissait le seuil du sanctuaire, tandis que, majestueusement, écla-
talent le schoffar d'allégresse, les trompettes de la jubilation, et qu'un encens plus pur fumait sur la braise ardente des trépieds, — alors seulement les temps seront accomplis et le grand pardon réalisé pour toujours. Car, alors seulement nous aurons chassé Tiniquité, la tyrannie et Tarrogance ; car, alors seulement, les citoyens de la cité pérennelle auront donné un gîte, des aliments et leur amour aux pauvres comme aux déshérités ; car, alors seulement, la gloire du juste, du penseur et du miséricordieux brillera dans les ténèbres, plus lumineuse que l'aurore, plus éblouissante que le soleil.
Avec vous, chers camarades, je bois à l'avènement des jours meilleurs. Par delà ces vaines barrières delà séparation, de Téloignement, de la fatigue dont m'accableront, demain, les travaux de l'inculpé^ je vous adresse dans notre amour commun pour l'Internationale et la république sans dieu ni maître, un salut cordial, un salut d'espérance et de fraternité.
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(24 ef 2^ vendémiaire j an 440),
A Louis Grandidier.
La société bourgeoise vient de me conférer la môme distinction à laquelle je pouvais honnêtement prétendre; elle a couronné par sa monstrueuse, par son inique vengeance, une carrière vouée au culte de la justice et de la beauté. L'empereur d'Autriche fait baron le collectiviste Millerand. Chaque souverain de l'Europe accorde tour à tour ses ordres, ses cordons, ses plaques et ses croix au renégat de Saint-Mandé. Jamais les décorations ne furent qualifiées plus justement de crachats ; elles étoilent d'une honte indélébile ceux qui, pour la signature, pour la gloriole et pour l'argent, ont trahi la foi du peuple, Tespoir des miséreux.
148 Discouns civiques
En m'ialligeant un an de prison, la valetaille enjuponnée de la neuvième Chambre n'a fait qu'obéir aux ordres du ministère. Depuis longtemps, la magistrature française est en possession de rendre des services et non plus des arrêts. Dans les ergastules et les lupanars, dans la caverne de ses prétoires, elle prostitue ignoblement la loi aux plus forts, aux plus riches, aux plus déshonorés. Comme une chienne, elle bave d'amour sur les bottes du maître, et, pour obéir à ses injonctions, elle aboie à l'homme libre qui passe, ne voulant saluer ni le chapeau de Gess- 1er, ni la croix des cathédrales, ni cet infâme haillon qui se nomme le drapeau.
Le jour où sonneront à nos portes les trompettes des barbares ; quand les chevaux d'Attila fouleront une fois de plus le sol conquis par la pensée humaine, par la Révolution en marche et par l'athéisme libérateur, nous les verrons, ces juges, apporter au conquérant rhommage do leur bassesse, et, plus vils que les soldats, que les prêtres eux-mêmes, consacrer l'usurpation, le viol des consciences ; nous les verrons, d'une main ténébreuse, anéantir les restes de civique dignité que le sabre épargna et que la croix turpide fut impuissante à bénir.
APRÈS LA SEMENCE Mi)
Ces hommes, velus d'un costume grotesque^ séparés de la commune existence par des barrières scélérates, ont frappé en moi l'indépendance iatellectuelle. Ils ont frappé cet art d'écrire qu'ils haïssent dans leur exécration de cuistres impuissants et jaloux. Ces bourreaux mal appointés qui, chaque semaine, édictent de féroces châtiments contre les vagabonds, les filles-mères, les sans-logis et les sans-pain ; qui, pour calmer les terreurs de la ploutocratie, imposent l'amende, la prison et le bagne aux délinquants de la pauvreté; ces tigres et ces pourceaux, qui rivent plus durement les chaînes de la prostituée et compliquent les douleurs de la fille-mère, ne peuvent endurer sans haine et sans effroi un citoyen né comme eux et, plus qu'eux, au sommet de l'échelle sociale, qui, venu des classes dirigeantes, évoque devant leurs ministres, leurs préfets, leurs archevêques, leurs généraux, devant la coalition tout entière, la coalition implacable et criminelle des bourgeois, ce fantôme vengeur du pauvre et du déshérité, ce fantôme qui, malgré leurs entreprises, leurs crimes et leurs abjections, viendra s'asseoir à leur table comme Banco sanglant au festin d'Inverness,
faisant luire devant eux les mots prophétiques dont les kérubs de Daniel épouvantaient les rois d'Ashur.
La philosophie d'Hercule, ce « contre un »
du XVI® siècle que la réforme apprit à la Boétie, qui permet aux consciences libres d'affronter la tyrannie et les mensonges, appuyées au roc indestructible du droit et de la vérité, fait pâlir, sous la toque liserée d'argent et la simarre blanche, le troupeau gangrené des robins à tout faire.
Ils tremblent, ces eunuques, ces pieds plais, tandis que grondent sur les repaires de leur iniquité la tempête des révoltes et Touragan généreux de Téternelle insurrection. Ils sont la haine, le passé, les ténèbres. Sur leur tète, grandit Faurore de l'avenir et de l'amour. Ces hiboux, pendant qu'ils vivent encore, essayent de prendre une revanche contre le soleil.
Jeudi dernier, à la neuvième chambre, le substitut Pacton, frais émoulu de sa province, apportait contre moi les récriminations des jésuitières, des casernes, des maisons de passe et des abonnés du Petit Journal, Manifestement, cet imbécile avait le désir, non seulement de gagner son cachet, mais de complaire au
nègre Gassagnac, au juif Arthur Meyer. Il chatouillait le sexe de Barrés, Touïe de Charles Maurras, le bon endroit suranné de la vieille madame Gyp, Gyp dont les élégances de marchande à la toilette conféraient au préloire quelque chose d'une parfumerie interlope, d'une boutique de gantières où l'accroupissement est de rigueur.
En substance, V « organe du ministère public», me reproche d'avoir manqué, en donnant au Libertaire l'article qui m'a fait poursuivre, de courage et de magnanimité. Il m'aurait fallu, pour obtempérer à ses conseils, aller férir moi-môme Loubet ou Nicolas, et savoir si ces augustes personnages rendaient, comme les consul Duilius^ de la sauce de grive par leur artères scarifiées.
Mon avocat, dont aucune louange ne peut récompenser le talent aussi bien que le zèle, aurait eu bonne grâce à répondre que, pour un délit moins formel, Cyvoct emporta dix ans de bagne ; que, si un fou comme Saison ou bien une mouche de la Préfecture — M. Puybaraud, a tant d'imagination et d'esprit ! — avait tiré sur Nicolas II une cartouche à blanc, j'étais poursuivi, non pour un délit,
mais pour un crime, non pour une provocation au meurtre, mais pour complicité d'assassinat.
Une gazette cléricale de province traitait, naguère, d'ecchymose Tablation de mon œil droit. Le Pacton estime que la guillotine est une indisposition négligeable, sans doute, à cause de sa rapidité.
Après tout, il a raison, ce domestique. Nulle tribune, fùl-elle ornée des rostres du triomphe ou des palmes immarcessibles de l'éloquence, ne permet à ce point d'évangéliser les foules et de dire au peuple un mot régénérateur.
Mais, vous le savez, camarades, le sordide jugement de la Neuvième chambre vise autre chose qu'un délit spécial, autre chose qu'une infraction aux lois de 1894 et qu'un appel au justicier, devant les hontes de la France, devant Tapolhéose du bourreau des étudiants russes et de Tolstoï.
C'est la liberté de penser qu'ont frappée en moi les larbins du ministère et qu'un avocat de la République prit à charge d'insulter.
Certes, M. Pacton a l'honneur d'être idiot par la lête et goujat pour le surplus ; mais d'autres veillaques, en ce jour, que les intérêts débattus font illustre parmi les combats de ,1a rai-
son el de Tindépendance, d'autres ont assumé une flétrissure qui ne pardonne pas.
Le stellionat, les pots de vin, la concussion, le trafic et la vente de soi même, tous ces motifs de gloire ne suffisaient point à M. Yves Guyot, économiste bourgeois.
Après avoir demandé Télectrocution d'Emma Goldman, il assure, il profère que ma condamnation ne porte aucune atteinte à la liberté de penser et que Técrivain ne saurait avoir de franchise qu*à condition de ne prendre aucune part à la chose civique, et de se confiner dans une tour d'ivoire, en chantant aux étoiles, cependant que les repus ongraie^sent librement.
Ces mufles, ces arrivistes, ces parlementeurs, comme les baptise le nationaliste Daudet, ont la haine de Tintellectuelle virilité ; ils ne soufl*rent pas que Ton pense et que Ton écrive ; ils redoutent qu'une voix harmonieuse « ou courroucée fasse entendre à leurs oreilles poilue un cri de miséricorde, un cri de féconde insurrection. Ici, l'imposture est manifeste et le sophisme est évident.
c< C'est une grande entreprise — disait Anatole France — que de restreindre la liberté de l'esprit, î Ajoutons que c'est le plus grand crime,
auprès duquel et la rapine militaire, et la cléricale escroquerie, et tous les genres de larcins dont les pouvoirs publics attristent leurs feudataires, ne sont que jeux d'enfants, grivèlerie et peccadille. La brèche est faite^ désormais. La pensée est un délits quand elle ne se conforme pas aux dogmes reçus par le gouvernement.
C/est, aujourd'hui, la prison qui la frappe. Demain ce seront le bagne et Fexil. Après Clairvaux ou la Santé, viendra la Sibérie. Et « la maison des morts », pour les écrivains descendus de Diderot, d'Helvétius et de Voltaire, s'ouvrira comme, jadis, pour Gogol ou pour Dostoïewski.
Le Saint-synode et le Saint-office domineront sur nous. Monis, grand Inquisiteur, livrera au bras séculier les historiens, les artistes, les penseurs, coupables de n'avoir pas embrassé les palinodies et les faiblesses du cabinet.
Naguère, c'était la provocation au régicide ; bientôt, ce sera le refus d'obtempérer aux encycliques du pape. Déjà, les garçons de police frappent avec une rage de cannibales sur les groupes de libre-pensée qui portent des couronnes à la statue de Dolet ou qui tendent vers l'azur notre drapeau rouge, le
drapeau rouge, couleur du feu générateur des arts et du soleil, père des moissons. Ils nous défendent Y Internationale et bientôt la Alar-seillaise ; mais que Langénieux et des cuistres violets, que des moines aux pieds hydrophobes et des paillasses à curés emplissent les carrefours de bannières, de chantres, de communiantes en robes blanches, de laiderons en voiles bleus et de gitons en camails pourpre, la Préfecture, chrétienne comme chausson, depuis le dernier indicateur jusqu'à M. Lépine, ouvrira un ample chemin aux exhibitionnistes de l'eucharistie, inventera même, en leur honneur, des prosternements et des génuflexions.
Les juges de la troisième république aggraveront de tout le poids de leur bassesse les chaînes que la bourgeoisie capitaliste essaye en vain de donner au libre essor de Tintellect ; ils changeront en in pace la prison glorieuse que, depuis un siècle, ont magnifiée les Chateaubriand, les Courier, les Proudhon, les Lamennais, tous ceux qui refusèrent leur hommage au Veau-d'or, qui proclamèrent les revendications du juste, firent entendre Tappel imprescriptible de la raison et de la beauté.
Opprobre des tyrans, les geôles deviennent
plus étroites chaque jour et Tétat démocratique refuse aux penseurs des libertés que la Restauration n'eut osé abolir.
En attendant qu'on nous déporte, — car c'est, disait, naguère, Urbain Gohier, vers les mines de TOural que la Défense républicaine devrait expédier les écrivains coupables d'irrévérence envers notre petit père Ilomanoff, — en attendant qu'on nous déporte, on nous met sous les verroux.
.l'ignore si le garde des sceaux, si les heiduques de l'Intérieur iront jusqu'au bout, s'ils oseront m'embastiller dans une prison de droit commun, la tête rase et la veste grise aux épaules, s'ils me feront abandonner ma tâche littéraire pour assembler des chaînes ou tricoter des bas.
Les casemates d'Irkoutsk, lespiombi de Venise ont asservi à leurs mornes labeurs Silvio, Maroncelli et Féodor Michaïlowitch.
Ce me serait une gloire nouvelle, une attestation plus haute de ma croyance que d'éprouver les douleurs d'un si noble martyre ; Certes, la casaque, les fers du prisonnier seraient pour moi, mais l'infamie éternelle pour ceux qui me les auraient imposés.
D'ailleurs, après avoir fréqueiilé les mouches de police et les juges et les porte-clefs, ce me serait un bieufaisant repos que de causer avec des escarpes ou des cambrioleurs. Il est doux et reposant de connaître ça et là, quelques gens qu'on n'est pas tenu de mépriser.
Userait, à coup sur, un peu ridicule de séparer de stoïcisme devant les lâches rigueurs de la troisième république ; mais, je l'atteste ici, devant ceux qui m'apportent le précieux témoignage de leur sympathie et de leur approbation, les douze mois d'exil qui me tiendront éloigné (le vous, citoyens et camarades, n'amortiront point les ardeurs qui m'ont fait votre ami, n'étoufferont point, sous d'égoïstes conseils, cette flamme de révolle que, malgré les ans et la misère humaine, je n'ai cessé de porter en moi.
La presse immonde, parlant par la bouche de ses égouts comme le héros de Calderon par la bouche de ses blessures, la presse immonde prétend que j'ai nui à l'alliance, que j'en ai compromis les effets et que l'autocrate de la Russie ne promènera plus, à travers la France, les parades cyniques, les exhibitions de cirque, où le gouvernement et les membres de
la Défense républicaine prenaient l'emploi de queue rouge et de chien savant.
Puissé-je, en effet, dans la mesure de mes forces, avoir préservé d'un tel affront la conscience publique, épargné à nos frères deKiew, de Moscou, de Pétersbourg, la honte de choir aussi bas que les nationalistes et les chrétiens d'ici.
Le grand Tolstoï a sligmalisé, comme il convient, la turpitude et la scurrilité d'une entente française avec le gouvernement du tsar. C'est la peur qui dicta ces noces abjectes, la peur de l'infâme bourgeoisie atteinte dans ses biens par le socialisme, et, demain, il faut le croire, dans sa vie elle-même par les révoltes grandissantes ; c'est la peur qui traîne devant les bottes du cosaque les fils dégénérés de la Révolution.
Les avocats, les maîtres, les glorieux amis qui m'ont défendu à la barre, ont affirmé que les pages du Libertaire ne pouvaient induire en un acte vengeur les opprimés et les esclaves contraints d'assister à la parade honteuse de Bétheny. Je le regrette dans mon esprit et dans mon cœur. Si la voix enflammée des poètes et des philosophes, si les accents que
nous dicte une brûlante indignation tombent dans un vide sans écho ; si nous ne pouvons, désormais, tremper en un verbe de lumière le poignard de Chéréas ou le couteau des panathénées ; si la conscience magnanime de Louve! est, pour toujours, éteinte dans les h mmes d'à présent, que le soleil se voile et que, devant l'inéluctable turpitude, les jeunes étoiles ferment à jamais leurs chastes yeux 1 Cher Harmodios I Heureux Aristogiton ! Vous, du moins, alors que vous frappiez à Tautel de Pallas et parmi les apprêts du sacrifice, un tyran plus beau que Diomède ou que le divin Achilleus, vous couronniez de myrthe le fer libérateur. Mais, dans notre siècle de honte et de fange, pour conduire au néant la bourgeoisie implacable et stupide, la bombe même de Vaillant ou d'Orsini est une arme trop pure, un trop noble moyen. C'est dans Texcrément seul qu'elle devra périr, cetle bourgeoisie odieuse, dans l'excrément dont elle ne diffère que par l'énormilé de sa puanteur.
Et quand elle sera morte, râlant dans la fosse innommable, avec ses généraux, ses ministres, ses banquiers et ses magistrats, il restera, pour étouffer ses prêtres, une sentine plus vé-
néneuse encore ; on les plongera, ces prêtres escrocs et malfaiteurs, on les plongera, pour les détruire, dans leur crasse, dans le bain, dans le premier bain de Flamidien.
Mesdames et chers camarades, sur les bancs de la police correctionnelle, et malgré les espions de tout unitorme dont foisonnait la cour de Mai, vous m'acclamâtes^ au sortir de cette audience mémorable. Je ne garde pour moi, de vos applaudissements^ que Tamitié dont ils furent la preuve. C'est à Fidée, à la révolution éternelle que je rends la gloire qu'ils m'ont impartie.
C'est vers la liberté, vers la liberté de penser et d'écrire, vers la liberté férue en ma personne par la haine sournoise des pouvoirs publics, vers la liberté, que montent vos hommages. Non à moi, passant d'un jour, mais à son nom, consacrez une ardeur qui ne défaille pas ! En créant des martyrs, des opprimés, la société bourgeoise hâte l'avènement delà justice et Téclosion d'un temps plus doux. Chaque fois qu'elle envoie au bagne, en prison, un libertaire ; chaque fois que, par d'iniques amendes, elle dérobe le fruit légitime du travail, elle fomente les révoltes d'où rhumanité nouvelle surgira.
Les poursuites dirigées contre moi ont fait connaître l'essentiel de mon article au monde entier. Jamais propagande anarchiste ne fut plus radicale, plus efficace que cette diffusion de notre verbe, ordonnée ingénieusement par le ministère et le parquet.
La bonne semence est jetée. Elle dort, à préseat, sous la javelle. Ces orages qui nous frappent vont hâter son éclosion. Que la plaine verdisse et qu'un beau soleil redore le froment ! Nous aurons l'insigne honneur d'avoir tracé dans la glèbe réfractaire, le sillon nourricier.
Et lorsque, près du champ fertilisé par nos 'labeurs, il nous faudra prendre place aux côtés des ancêtres, l'aube des temps nouveaux illuminera nos fronts. Les moissonneurs adolescents^ chargés d'épis, mêleront aux chants d'allégresse le nom de leurs aines, de ceux qui, comme nous, travaillèrent pour la récolle future de la justice et de la liberté.
Avant de quitter la tribune et de céder la parole aux amis fermes et généreux qui viennent m'apporter ici le réconfort de leur
estime et de leur solidarité, souffrez que j'adresse un public remerciement aux artistes, aux écrivains, aux penseurs de tous âges et de toutes professions qui défendirent en ma personne la plus haute de nos franchises, celle du verbe et de Técrit! Zola, France, Hérédia», Mirbeau, Jourdain, Ledrain, mon bon et cher maître, monsieur de Boisjolin, m'ont apporté en ces jours de luttes l'appoint sans égal de leur génie et de leur autorité.
Avant-hier, à Montmartre, c'étaient Prèssensé et Gohier, Le Grandais, Séverine, Chauvière, Sembat, une légion prise entre les meilleurs du socialisme et de l'anarchie. Ce soir, clest Charbonnel, infatigable défenseur, éloquent apôtre de la libre pensée, Paul Fleurot et ses jeunes amis de la Ligue démocratique des Ecoles, qui portent au condamné d'hier^ au prisonnier de demain, à leur aîné qui les aime un tribut d'affection et de cordialité.
Et puis, au palais de justice, au meeting de Montmartre, à la réunion du Pré-aux-Clercs, c'est toujours vous, mon cher Gustave Kahn, qui, poète, ami et citoyen, me donnez, sans restriction ni mesure, l'aide glorieuse de votre amitié.
Sur le terrain et devant les épées nues, dans la vie quotidienne et contre les abjectes calomnies qui grouillent inévitablement sous les pas d'un homme libre, dans les jours de maladie et d'accablement, où votre foyer me lut ouvert, paré des grâces hospitalières qui vous environnent, partout vous fûtes mon témoin irréprochable et consolateur.
A vous, à tous ceux qui m'ont entouré, soutenu, fortiQé dans ces heures mémorables, j'offre, d'un cœur penélré, Thommage d'une gratitude fraternelle et sincère, d'une gratitude qui ne finira qu'avec mes jours.
JmK.