LETTRE
par les Suard , les Morellet et d'autres , les traditions et les souvenirs de la société qui avait brillé pendant la seconde moitié du siècle dernier, mais où régnait un esprit plus sérieux et plus grave ; réunions où les agrémens, la grâce, le bon goût, qui composaient ce premier héritage, s'unissaient aux solides instructions nées de l'expérience des malheurs publics et privés ; où la plus entière liberté d'opinions s'associait à un respect sincère pour tout ce qui est honorable ; où les maximes de la tolérance, la faveur accordée à la saine philoso^ phie, accompagnaient un hommage rendu sans affectation à la morale et aux idées religieuses ; où l'on avait été instruit par les révolutions politiques à honorer tous les caractères généreux, à chérir la cause des victimes ; où l'on voyait jaillir de cette longue suite d'institutions essayées , renversées , fondées, d'évènemens politiques et militaires aussi étonnans que multipliés , un texte abondant pour des discussions du plus haut intérêt; où les sujets les plus relevés devenaient comme une sorte de conquête faite par la conversation sur les livres, par le monde sur la science. Vous montreriez Camille occupant dans cette société une place qui lui semblait être naturelle, se trouvant au niveau des hommes les plus éclairés, agréable aux femmes de tout âge, obtenant dans le grand monde un genre de succès particulier , succès d'estime , honorable et solide , quoique brillant , l'obtenant sans art, sans préparation, sans effort, sans paraître s'en
A M. BALLAJVCllF.
apercevoir, sans cesser d'être dans les cercles les plus noml^reiix ce qu'il était dans son intérieur. Si la conversation est devenue parmi nous une véritable puissance (et quelle puissance, en effet, que celle dont s'effraya si vivement l'homme le plus fort de l'époque!) Camille a exercé cette puissance avec un grand empire, quoique toujours sous les formes les plus douces et les plus modestes. On ne causait pas mieux c[ue lui: il intéressait vivement, parce que luimême il portait l'intérêt le plus vif dans les sujets de ses entretiens; il entraînait, parce qu'il obéissait luimême à un sentiment profond et réel : toujours clair, concis, élégant, naturel, animé, mesuré; il excellait dans le choix et la propriété des expressions, î'orii^inalité des tours , l'harmonie du langage. Il avait certaines épithètes à lui, qu'il trouvait qu'il créait même , au besoin , avec un rare bonheur, et qui valaient autant de définitions complètes. Vous qui l'avez souvent entendu, me trouverez- vous téméraire dédire qu'il transportait tour-à-tour dans la conversation quelque chose de La Bruyère et de Pascal? Etait-ce un récit? Kon tableau était vivant, ses personnages paraissaient vivans sur la scène ; d'un seul trait il avait point un caractère. Etait - ce une discussion ? à une. dialectique pressante , habile , méthodique , rapide , inépuisable , il joignait cette chaleur qui naît du zèie pour la vérité , sans jamais sortir d'une juste mesure, ni se laisser entraîner à la dispute. Se trompait - ii ? il rcconnai;isait ses errcur; avec hi bonne foi la plus entière; il se olai-
Ilj I.FTTKK
sait: mèint' ensuite à les raconter. Les hommes frivoles, les esprits vains et orgueilleux, ledoutaient sa présence, ne pouvaient se commettre avec lui. Il jouissait d'une certaine autorité aimable et douce , mais profondément établie , sur ceux qui Técoutaient avec les dispositions de la sincérité et de la droiture. Lui-même savait écouter avec un intérêt très marqué, avec une attention profonde, mais seulement ce qui était capable de lui offrir un aliment substantiel et digne de lui: car, il craignait beaucoup Fennui des entretiens vides , des redites et des longues histoires.
Très jeune encore, Camille plaisait aux hommes âgés, était admis à leur commerce, par une prérogative que lui méritait la maturité de sa raison. Dans l'âge mûr, et à la fin de sa vie, il affectionnait beaucoup les jeunes gens; il les ravissait, parce que son âme était encore toute pleine d'adolescence, tout avide d'espérances; il entretenait avec ces cœurs neufs, ces esprits ingénus , une sympathie naturelle, et ne ])ouvait manquer de s'en faire bien entendre.
Son esprit saisissait les objets avec vigueur, et les rendait de même. Il les pressait, comme pour en exprimer toute la substance : il n'aimait pas à embrasser beaucoup de choses ; il cherchait à simplifier, il voulait du réel, du positif surtout; il fallait, pour lui , que tout fût net ; il s'efforçait de ramener toutes les idées à l'évidence ; le vague , l'obscurité, l'arbitraire, l'importunaient; il haïssait tout ce t[ni était louche, équivoque , contradictoire; il avait
A M. BALLANCIir. ' lllj
besoin de se rendre compte , de voir le fond du sujet, de ramener la question à ses derniers termes. Il cherchait, dans les théories, des bases empruntées aux faits, des applications d'un intérêt véritable; mais , il ne s'attachait aux faits que lorsqu'il pouvait les rallier à quelques vues étendues,;! quelque intérêt général; il demeiu'ait indifférent à ce qui n'eût pu occuper qu'une oisive curiosité. Rien ensuite n'était plus nécessaire aux habitudes de son esprit que la coordination, la distribution, l'enchaînement méthodique et régulier , dans tous les objets de ses réflexions ou de ses études. Avant tout, il s'appliquait à se former un plan , à le faire, le refaire, jusqu'à ce qu'il lui parût complet, parfaitement harmonique. Il esquissait souvent ces plans, sur le papier, d'une manière rapide ; mais, le plus souvent, il les traçait seulement dans sa tète. Il redoutait par-dessus tout les idées incomplètes et décousues. Il n'était pas de conséquence qu'il ne voulût rattacher à un principe, de principe dont il ne voulût poursuivre toutes les conséquences; à côté de la maxime, il cherchait à placer les restrictions qui la modifient; à côté de chaque règle, les conditions que son application suppose; si un objet était présenté sous une face unique, il s'empressait de le visiter sous celles qui étaient demeurées dans l'oubli : aussi , avait-il un instinct sûr pour reconnaître toutes les exagérations, et une disposition prononcée à s'en défendre. En toutes choses, il embrassa les opinions moyennes et tempérées ; mais il les embrassa , les soutint avec
Iiv Li:TTi;(i
énergie; ii fut un exemple remarquable de cette force réelle qui réside dans la modération.
Il avait fait de brillantes études dans ce collège de l'Oratoire de Lyon, que suivaient aussi vers le même temps Carion Nisas, Tabarié, Ravez, Gueneau de Mussy, etc.; mais, couvert de toutes les palmes du collège, il avait tenu fort peu de compte de ces succès précoces, et véritablement il dut à lui-même et aux travaux qu'il entreprit plus tard sans guides, toute l'instruction qu'il avait acquise. Ces nouvelles études furent longues, persévérantes, méthodiques, laborieuses. Il s'appliqua tour à tour, avec beaucoup d'ardeur, à la littérature anglaise et à la littérature allemande, qui l'une et l'autre, par leur caractère grave , sérieux , moral , sympathisaient singulièrement avec les dispositions de son esprit. Il avait une, véritable passion pour la lecture ; il dévorait les livres avec une avide curiosité ; il ne sortait jamais à la campagne sans être chargé de livres, et, même à la ville, il en avait presque toujours une provision sur lui; Cicéron surtout, les Psaumes de David, son cher Klopstock ne l'abandonnaient jamais. Il s'entretenait assidûment dans les salutaires exercices de la méditation ; il n'y avait pas de jours qu'il n'y consacrât quelques momens;toutse convertissait pour lui en matériaux pour ce grand travail de la réflexion; il mettait soigneusement en ordre les résumés de ses lectures , de ses observations ; il approfondissait méthodiquement les plus graves questions des sciences morales ; il en est qu'il a élaborées ainsi pendant des années
A ]M. BALLANCHi:. Iv
entières. Souvent il jetait à la hâte sur le papier des notes rapides , pour y consigner les principaux faits ou points de vue qui l'avaient frappé : il reste de lui d'énormes collections de ces notes , malheureusement à - peu - près indéchiffrables. Il était naturellement porté par ses goûts et par la vocation de son talent , vers la théorie , les règles et les modèles de l'art oratoire , dans ses différentes branches ; mais il aimait aussi à cultiver la poésie, surtout celle qui avait un caractère méditatif: il s'y est quelquefois exercé lui-même. Il approfondit, dans sa jeunesse, l'histoire et la nature des diverses institutions sociales. Il passa en revue presque tous les moralistes de l'antiquité et des temps modernes , réduisit à de rapides analyses la substance de leurs systèmes , les compara entre eux , en discuta les principes avec autant de sagacité que de rigueur. Ces deux séries d'études étaient étroitement liées dans sa pensée : car, il ne vit jamais dans la politique que l'application la plus vaste et par conséquent la plus importante , de la morale ; il ne distingua point la morale publique , de la morale privée ; il les vit reposer sur les mêmes bases, tendre à un même but, respirer un même esprit. Il n'avait pas cultivé avec moins d'intérêt la métaphysique et la psychologie : avant vingt ans, il avait analysé Locke dans des notes quelquefois critiques ; il avait parfaitement saisi les doctrines de l'école d'Ecosse et les nouveaux systèmes de l'Allemagne; il les jugeait avec un coup-d'œil sur et imj)artial; il les caractérisait
Ivj LETTRE
avec autant de justesse que de précision. Lui-même, il avait les notions les plus saines sur les principes de cette science qui embrasse les lois, les procédés et les prérogatives de l'intelligence humaine. Cependant , il n'a eu presque aucune occasion de laisser soupçonner tout ce qu'il possédait, en ces matières, et d'habileté et de connaissances. Il était singulièrement riche en observations pratiques sur la marche, les écarts , les travers de notre esprit. Je me plais à reconnaître , à dire que je dus à ses conseils d'avoir embrassé moi-même la carrière des études philosophiques dans ma jeunesse , de l'avoir suivie; que j'y ai été soutenu par ses encouragemens , guidé par ses avis, récompensé par son suffrage, et que je cherchais dans son jugement le contrôle de mes propres investigations. Une autre étude encore à laquelle il s'était livré pendant un grand nombre d'années avec une extrême assiduité , avec les dispositions les plus respectables , qu'il avait approfondie avec un soin scrupuleux , était celle de l'histoire des doctrines religieuses : il avait trouvé à cet égard dans l'étranger, et particulièrement en Allemagne, des secours plus abondans que parmi nous, où cette branche d'études est encore si peu avancée.
Dans ces diverses investigations, il ne se proposait que de s'éclairer lui-même; il n'avait point en vue de travailler pour le public. Si nous avions eu le bonheur de le conserver, nous aurions peut-être obtenu de lui de faire jouir en effet le public des résultats qu'il avait rassemblés avec tant d'efforts; mais il
A M. B/VLLANCIIK. Jvij
n'accueillait encore aucun projet de ce genre. C'était la vérité qu'il cherchait; il la poursuivait pour ellemême; il la poursuivait avec une patience, une constance, une obstination même, une sincérité admirables. Il ne négligeait aucun élément qui pût lui servir dans ce but , quelque fatigue qu'il pût exiger pour être recueilli ; il ne laissait aucun doute , aucune ombre de doute , sans avoir tout fait pour l'éclaircir ; souvent il revenait à diverses reprises sur la même question , quoique en apparence résolue , pour la scruter de nouveau.
Vous voyez que tout était lié dans son système de travaux : la morale religieuse en occupait le centre , ou plutôt le sommet ; elle était aussi la pensée dominante et comme le régulateur de sa vie. Camille avait à peine dix - huit ans, lorsqu'il se dévoua au culte de la vertu par une de ces résolutions fortes et généreuses qui décident de toute la destinée d'un homme sur la terre; il s'y dévoua de la manière la plus absolue, la plus sérieuse , adoptant dès-lors la loi du devoir et le soin de son propre perfectionnement comme la grande et principale affaire , comme le but essentiel ; il y porta toute l'exaltation de son âge , bel et touchant enthousiasme qui s'allie si bien au talent! il y demeura constamment fidèle. II ne faut pas s'étonner si, en présence de telles perspectives, il demeura indifférent à celles de la fortune et des honneurs. La cruelle maladie qui le surprit au milieu de sa carrière , le trouvant dans de sem-
Iviij LETTRE
blables dispositions , ne put l'effrayer , le troubler , le décourager ; il en supporta les longues épreuves avec la patience la plus calme , la plus sereine : non-seulement sa gaité n'en fut point altérée , mais nous l'avons souvent entendu plaisanter sur ces maux eux-mêmes qui l'accablaient de leur poids; il observait les progrès lents, mais malheureusement si certains, de cette terrible désorganisation ; il en prévoyait l'issue prochaine , et nous l'annonçait souvent avec la résignation du saije; ses entretiens n'en furent ni moins aimables ni moins animés ; il n'en prit pas moins . jusqu'au dernier moment, ia part la plus active à ce qui se passait et autour de lui et sur la scène du monde. Dès les premiers jours du printemps , il jouissait de voir pour la dernière fois le ciel serein, le retour de la verdure et des fleurs; il faisait chaque jour ses promenades chéries. Se voyant enlevé à l'existence alors que son talent avait acquis toute sa maturité , tandis qu'il pouvait apercevoir encore devant lui une longue, glorieuse et utile carrière, ii n'en éprouvait, n'en témoignait aucun regret amer; il se soumettait avec une piété filiale aux volontés de la Providence. Il relisait chaque jour, avec une avidité nouvelle , les morceaux de morale religieuse pour lesquels il avait une préddection marquée , et continuait assidûment ses méditations journalières. Touché des soins qu'il recevait, il n'exigeait rien, ne montrait jamais la plus légère humeur. îl évitait de fatiguer .ceux qui l'entouraient , d'idées tristes sur
A M. BALLANCHE. Hx
sa propre situation. Rien en lui n'était changé, absolument rien, si ce n'est, hélas! ses traits, qui s'altéraient si sensiblement , ses forces physiques , qui s'anéantissaient : mais la force de son âme , la netteté de son esprit , son égalité , son amour ardent pour l'humanité , pour la patrie , toutes les affections de son coeur se maintinrent au même degré jusqu'au moment où il s'endormit d'un sommeil paisible. Aussi ce moment , auquel nous devions si bien nous attendre, nous surprit, nous frappa, comme le coup le plus imprévu ; nous ne pouvions nous persuader, lorsque la vie morale subsistait encore chez lui dans une si parfaite intégrité, que l'enveloppe matérielle de sa belle âme fut si près de s'en séparer.
Mais que fais-je ? mon ami ; je voulais vous envoyer une lettre , je vous fais un volume ; je vous redis ce que vous savez aussi bien que moi ; je me laisse entraîner avec vous à des détails qui charment ma douleur ; je me complais à arrêter ma pensée devant l'image de ce beau caractère, comme à fixer les regards sur le portrait si fidèle que nous devons au talent de miademoiselle Godefroy. Je n'ai pas la prétention de le peindre ; mais ces derniers souvQcirs s'exhalent du fond de mon coeur. Excusez-moi! C'est le seul moyen qui me reste pour tempérer les regrets les plus amers : j'ai vu arracher de mes bras le compagnon de ma vie, celui avec lequel j'eus tout en commun , celui auquel je devais tant, sous tous les rapports; en me retraçant ce
ÏK LKTTRF. A M. IJAILANCHE.
qu'il lut, je m'instruis encore par le souvenir de. ses vertus, je m'éclaire par les exemples de sa vie, je conserve un religieux commerce avec cette belle âme , qui nous a précédés dans un monde meilleur, et qui nous le faisait si bien pressentir. Oh ! oui , souvent ensemble nous parlerons de lui, nous en parlerons avec ceux qui l'ont connu, aimé: ils seront tous fidèles à sa mémoire ; personne ne le mérita davantage. La gloire ne manquera pas au nom de notre Camille , et la gloire , certes , la plus pure ; mais , avoir laissé de telles traces de soi, avoir mérité de telles affections par un caractère accompli , oh 1 mon ami , n'est - ce pas plus encore que de la gloire?
Je vous rends grâces d'avance, mon ami, pour ce que vous allez faire et dire, et je suis tout vôtre.
B. Degerajvdo.
DE