‹ Discours de Camill Jordan, précédés de son élogeChapitre 21 sur 63 · SUR LA LIBERTÉ DES JOURNAUX · texte numérisé non relu

SUR LA LIBERTÉ DES JOURNAUX

graves dangers pourraient résulter de l'entière liberté des journaux, et ne seraient point suffisamment conjurés par l'action même de ces lois spécialement répressives, qui manquent encore à notre législation.

Mais tout cet abus possible de la liberté des journaux ne sera-t-il point balancé d'ailleurs, surpassé même par l'abus que le Gouvernement, à son tour, pourra faire de ces journaux placés dans son exclusive dépendance? Comment lui arrivera la lumière? Et s'il veut tromper ou asservir par eux , qui nous défendra de ses erreurs ou de ses excès ?

Voilà l'inquiétude bien naturelle qui a pu troubler des amis sincères de la liberté.

Voilà l'objection principale qui, plusieurs fois encore , s'est reproduite dans cette séance.

Et c'est ici, peut-être, que les diverses garanties propres à rassurer, n'ont pas été assez vivement senties, assez exactement retracées.

J'essaierai de les réunir sous un même point de vue.

Il en est, dans la nature de nos institutions ; il en est, dans la volonté même du Gouvernement.

La première de toutes, je la vois dans cette portion même de la liberté de la presse qui nous est accordée : on dirait, à entendre la plupart des adversaires du projet, que toute là liberté de la presse est à la veille d'être suspendue ; que toute l'expression de l'opinion va être placée dans l'entière dépendance du ministère; mais serait-il donc juste de

séparer la loi qui nous est présentée sur les journaux, de celle qui l'a précédée sur les écrits? Si cette dernière loi a passé au milieu de nous d'une manière trop précipitée ; si elle peut renfermer encore quelques imperfections, juste sujet d'une révision future ; cependant comparée à la loi de 1814, rapprochée surtout de la jurisprudence en usage, elle présente certainement la plus importante amélioration ; elle a au moins affranchi tous les écrits de l'arbitraire d'une censure préalable ; elle n*a fait dépendre leur publicité que de la décision des tribunaux ; et si ces tribunaux conservent l'indépendance que leur inamovibilité promet, tous ces écrits jouiront d'une effective liberté.

Or, les conséquences d'une telle liberté me sem<blent très étendues.

Dans ces écrits seront déposés toutes les vérités utiles, tous les germes d'une véritable opinion publique ; car la seule sans doute qui mérite ce nom , est celle qui part d'hommes sages et instruits , qui se forme dans la méditation et l'étude, qui se manifeste dans des ouvrages de quelqu'étendue.

Non-seulement de tels germes y seront déposés , mais ils y seront accompagnés de toute la force nécessaire pour leur propagation et leur succès.

Qu'on se rappelle tout ce qu'a fait la presse seule à une époque où il n'existait point de journaux. Sans parler même du développement rapide de toutes les connaissances humaines, elle a suffi pour préparer à l'Europe, et la chute âc la féodalité, et

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la fixation du droit public, et la tolérance religieuse ; trais importans bienfaits, que, malgré quelques restes de déclamations et de prétentions contraires, on peut considérer comme lui étant irrévocablement acquis.

Qu'on se rappelle encore tout ce qu'à des époques plus récentes, cette même presse, réduite à des écrits, en se dirigeant contre le pouvoir et le pouvoir armé des journaux, a exercé d'influence, tantôt salutaire, tantôt nuisible, pour contrôler ses actes, modifier sa marche , ébanler ses fondemens.

Mais combien cette même influence a du s'accroître dans ces derniers temps , par les formes toujours plus abrégées de ces écrits, par leur rédaction toujours plus piquante, par le goût toujours plus vif pour ce genre de communication !

Quelle n'a pas été sous nos yeux la singulière destinée de simples pamphlets!

Il en est tels, que je ne nomme pas, mais que chacun peut deviner, que nous avon^, vu parcourir rapidement toute la France, y représenter en quelque sorte toute la puissance d'un parti , y balancer sur quelques points presque tous les journaux ensemble.

Que serait-donc , si, dans de semblables écrits, aux séductions du talent se joignait l'empire de la raison et la justice ?

Que serait-ce, si la légion entière de ces écrivains distingués qui veillent parmi nous au dépôt sacré de nos institutions constitutionnelles, venait à s'é-

branler dans toutes les directions, pour soutenir ces institutions en péril?

Si donc le Gouvernement entreprenait de cacher la vérité dans les journaux, de l'altérer ou la combattre; n'en doutons pas, on la verrait soudain, chassée de ces feuilles légères , se réfugier dans des écrits plus solides. Du sein de ce brillant exil , elle élèverait une voix accusatrice; elle lui reprocherait sa dissimulation ou son mensonge : il n'aurait recueilli que la honte d'un inutile artifice.

Tel est donc, Messieurs, l'état vrai de la question qui nous occupe; le moyen le plus rapide de^comraunication pour la vérité politique est en effet suspendu , mais une voie sûre et large lui reste encore ouverte; une censure arbitraire pourra peser sur les journaux, mais cette censure sera elle-même censurée par l'opinion. Le gouvernement, par la liberté des écrits , s'est presque réduit à ne pouvoir abuser des journaux ; il nous a accordé sur cette liberté tout entière de la presse , dont nous étions privés , la portion au moins la plus importante, la plus urgente, la moins susceptible d'abus; celle qui devait précéder l'autre , qui doit tôt ou tard infailliblement la produire. C'est encore ici, comme dans la question de la liberté individuelle, un système de transition et de gradations sagement ménagées, mais avec la différence précieuse que le progrès est peut-être, sous ce dernier rapport, plus rapide et plus marqué.

Mais plusieurs ont dit, et cette objection est certainement spécieuse : la liberté des personnes étant

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