‹ Discours de Camill Jordan, précédés de son élogeChapitre 23 sur 63 · SUR LA. LIBERTÉ DES JOURNAUX. 9I · texte numérisé non relu

SUR LA. LIBERTÉ DES JOURNAUX. 9I

der une raisonnable attente; l'expérience du passé , les intérêts pour l'avenir.

Quel usage ce Gouvernement a-t-il déjà fait d'un pouvoir plusyétendu? Et s'il consulte son intérêt le plus évident, quel usage fera-t-il du nouveau pouvoir qu'il est question de lui accorder ?

Vous avez entendu, Messieurs, les plus violentes déclamations sur cette conduite des ministres dans la direction de la presse. Que des hommes de parti réprimés se plaignent en effet; qu'ils croient tout l'État en danger, parce que leur parti seulement périclite; que ces alarmes se communiquent par eux aux êtres faibles et crédules qu'ils abusent ; cela se conçoit : mais pour nous , hommes sérieux , législateurs raisonnables, de telles plaintes ne sont -elles pas le commencement même de l'éloge, en nous avertissant que le gouvernement a rempli , par certaines répressions, une portion de ses devoirs?

Si d'abord ce pouvoir presque sans limite sur la presse, qui lui est reproché, lui fut attribué, à qui la faute? Fut-ce lui-même qui l'usurpa? Ne fut-il pas en quelque sorte contraint de l'accepter, de la part de ces hommes qui se plaignaient de sa mollesse et de son indulgence, qui réclamaient les mesures les plus extraordinaires, pour changer violemment ce qu'ils appelaient la direction égarée de l'esprit public? Comment s'exprimaient-ils sur cette liberté de la presse? Combien ne fut-elle pas combattue par leurs écrivains les plus considérés, par celui-là même que vous avez entendu la réclamer aujourd'hui, avec son

talent si distingué; et qui, alors, loin de vouloir la liberté des journaux, repoussait même celle d'écrits moins dangereux , moins susceptibles d'abus !

Si ensuite ce pouvoir du Gouvernement sur la presse fut plus tard dirigé contre plusieurs de ceuxlà même qui l'avaient fondé ; s'il servit en effet, à l'époque des élections, à signaler des exagérations fatales; une telle direction ne fut-elle pas hautement approuvée par le Prince , indiquée par la véritable opinion publique? Ne fut-elle pas le droit d'une légitime défense? Oui, de la défense, contre des hommes qui se présentent sans cesse, comme isolés, abandonnés , persécutés , et que nous vîmes alors sur tant de points, pourvus de moyens si puissans, rivalisant presque l'autorité roVale, opposant à quelques journaux tant d'écrits , à quelques influences tant d'intrigues , à quelques reproches mesurés tant d'imputations calomnieuses?

Et quand il serait véritable, après tout , que, dans cet usage d'un pouvoir arbitraire sur la presse, ime juste mesure eût été dépassée par les ministres, ou plutôt leurs agens ; serait-ce donc sur ces fautes partielles et inévitables que nous devrions les juger, et non sur l'ensemble lui-même, sur le grand résultat définitif? Or, quel fut ce résultat? Ne fut-il pas éminemment national ? Ne tendit-il pas à nous décharger de ce qui pesait à-la-fois et sur le prince et sur le peuple ; à nous préparer la chambre la plus dévouée à l'autorité légitime , à affranchir la véritable opinion publique, à fonder cette liberté dont nous

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commençons à jouir, et dont l'audace même de certains accusateurs est sans doute un des plus éclatans témoignages.

Voilà, Messieurs, ce qui consacre à nos yeux la conduite passée de ces ministres; voilà ce qui assure une reconnaissance spéciale à celui d'entre eux qui , par sa rare perspicacité , par son énergique fermeté, contribua si puissamment à ces grands services publics; voilà ce qui doit suffisamment le venger de tant de haines qui l'honorent, de tant de calomnies qui le louent.

Or, si telle a été la conduite passée de ces Ministres , quelle garantie , en effet , de leur conduite future! Si, revêtu d'un pouvoir illimité sur la presse", le Gouvernement s'en est utilement servi , devonsnous craindre qu'il abuse de ce même pouvoir plus restreint? Si, lorsque d'imprudentes conciliations semblaienttroubler samarche,il a su cependant démêler et embrasser avec tant de franchise la cause nationale; devons-nous craindre qu'il la déserte aujourd'hui que son intérêt le plus évident lui fait de la persévérance une impérieuse loi; aujourd'hui qu'il se trouve si salutairement contraint à ne chercher son régulateur et son appui que dans la véritable opinion publique?

Armé de nos lois de restrictions, s'en servirait-il pour favoriser quelqu'un de ces partis contraires, ennemis de notre repos ou de nos libertés, qu'il a également combattus et presqu'également irrités?

Redescendrait-il à ces transactions ses malheureu-

qui par fois égarèrent sa sagesse, énervèrent sa puissance ?

Se bercerait-il de ces illusions étranges que nous venons encore d'entendre énoncer à cette tribune, qui tendraient à nous persuader qu'à peine autrefois il existait des divisions de classes^ comme à peine se rencontrent aujourd'hui des élémens départis; qui, après tout ce que nous avons entendu dans des assemblées législatives, tout ce que nous avons vu dans de certaines contrées de la France , font si naïvement demander par quelle opinion^ quelle /?/27V7^e, quelle parole^ aurait pu se trahir le moindre esprit de réaction ou de vengeancel

Non, non, il connaît l'existence de ces partis que l'on voudrait en vain lui dissimuler; il connaît leur action, tantôt sourdement, tantôt ouvertement dirigée contre sa propre action.

S'il continue à accueiUir avec une juste indulgence les individus qui s'en détachent , il a enfin compris que les partis eux-mêmes tant qu'ils subsistentcomme partis, ne doivent être que réprimés et vaincus.

Il a senti qu'il n'y avait pour lui d'allié sincère et véritable, que cette nation elle-même, dont je laisse des contendans divers régler, comme ils l'entendront, et la dénomination et l'origine ; mais dont le grand et distinctif caractère, est de former cette immense majorité des Français, qui, quelle qu'ait été sa conduit^ précédente, à quelque classe qu'elle appartienne, ne veut plus aujourd'hui que son Boi, la Charte, la mort des partis et le triomphe de l'ordre.

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Il a reconnu que défendre tous les intérêts anciens et nouveaux, chers à cette masse du peuple, c'était défendre le principe vital de son autorité même.

Il ne fera donc de tous les pouvoirs ordinaires ou extraordinaires qu'on lui laisse, que cet usage purement défensif, également avoué par la raison, consacré par l'opinion.

La loi restrictive des journaux ne lui servira qu'à protéger tout ce qui veut être protégé dans toutes les parties menacées de notre existence politique.

Par elle, il défendra, contre les publications indiscrètes, notre indépendance extérieure, ce premier des biens, cette garantie de tous les autres; car pour être libre, sans doute il faut commencer par exister.

Par elle, il soignera ce crédit public, notre seule ressource après de si grands désastres ; ce crédit difficile à proportion qu'il est plus nécessaire , et qui, délicat et jaloux, comme la pudeur, comme elle, peut s'alarmer d'une parole, s'évanouir devant un soupçon.

Par elle, il affermira ces institutions naissantes qui pourraient, à leur origine, être si facilement ébranlées non -seulement par les attaques directes de leurs ennemis déclarés, mais par l'inconsidération même de ceux à qui elles inspirent un juste enthousiasme.

Par elle, il affranchira ces journaux eux-mêmes qu'il paraît asservir; oui, ces journaux qui, réduits

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à un si petit nombre, publiés à Paris, principaux leviers de l'opinion, point de mire des partis, et si l'on peut dire ainsi, position militaire, sur le champ de bataille le plus disputé,auraient, dans ce moment, tant de peine à résister à des attaques puissantes , et n'échapperaient à la dépendance du Gouvernement que pour tomber sous le joug honteux et funeste des factions.

La loi enfin protégera essentiellement, le dirai-je, la plupart de ceux-là mêmes qui, hors de cette enceinte, la combattent avec tant d'inconsidération et d'imprévoyance. Eh! malheureux, serait-on quelquefois tenté de leur dire, tremblez d'être exaucés; tremblez de les obtenir, ces journaux que vous réclamez ; souhaitez que ce ministre que vous accusez ne se venge pas en retirant la loi qui ferme quelque temps encore le temple terrible de la vérité et des souvenirs ! Tout est-il donc dit sur les individus et les partis? Tout est-il révélé dans cette longue série de fautes ou de ridicules? Si déjà, pour de légères atteintes portées par la main toujours discrète d'un pouvoir modérateur, certains hommes se sont ci^us profondément déchirés ; s'ils ont poussé de si vives clameurs; que serait-ce donc si ces écluses d'une opinion populaire, dont ils sont loin de soupçonner l'amertume, étant tout-à-coup ouvertes, elle venait à déborder sur eux? Si l'on commençait l'analyse sévère de ces sessions législatives dont ils tirent tant de gloire? Si, remontant plus haut encore , la malignité s'amusait à fouiller dans l'histoire de tant de

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héros de l'inexorable sévérité, de X immuable fidélité; si elle cherchait à reproduire pour l'un son adresse^ pour l'autre son épitlui/ame; pour celui-ci son compliment académique , pour cehû-Vd ses prowo-

cations à des guerres insensées !

Mais en réprimant ainsi et les souvenirs qui réveillent les haines, et les attaques factieuses qui provoqueraient les désordres, n'ayons peur , Messieurs, et je me hâte de le dire, pour ceux-là surtout, qui , dans les dernières séances, ont exprimé une telle inquiétude, n'ayons peur que l'opposition vraiment légitime et légale, celle qui naîtra de nos institutions mêmes , qui ne s'exercera que dans leur enceinte , fût-elle la plus amère pour l'administration ellemême, fût-elle injuste autant qu'amère, puisse voir son expression gênée par la loi qui nous occupe. Ce ne serait sans doute ni le droit attribué par cette loi, ni l'intérêt du Gouvernement qui l'exécutera ni la condition sous laquelle nous entendons la voter. Nous voyons tous, au contraire, dans la libre manifestation d'une telle opposition , en même temps qu'un droit, le principe de l'utilité la plus vraie. C'est ainsi qu'un Gouvernement s'éclaire au flambeau de la contradiction habituelle ; c'est ainsi qu'il témoigne sa force en manifestant sa confiance; en laissant l'opinion le juger. Eh! quels éloges, après tout, que certaines critiques ! quelle défense que certaines attaques! S'il est des hommes imprndens qu'il faut quelquefois contraindre à se taire, n'est-il pas des hommes tellement absurdes, qu'il faudrait

les prier de parler, pour décrier plus sûrement leur doctrine ?

Mais surtout, Messieurs, pour ce genre d'opposition, si particulièrement inhérent à notre constitution représentative, qui se recommande aussi par les talens et le caractère de plusieurs de ceux qui la professent, je veux dire, l'opposition dans cette enceinte ; combien , malgré l'empire d'une telle loi, et précisément à cause de son empire , nous serons tous empressés de lui conserver son expression aussi libre et aussi franche qu'elle pourrait le désirer ellemême! Sans cesse, nous demanderons, comme le héros grec, que la lumière du plus grand jour continue à éclairer ces combats , dont il n'est pas un seul, jusqu'à présent, qui ne nous ait paru présenter quelque spectacle utile , faire ressortir quelques vérités précieuses....

Tel sera donc, Messieurs, le caractère libéral de l'exécution de la loi, fondé, non pas seulement sur notre voeu, mais sur l'intérêt le plus évident du Gouvernement lui-même. C'est ainsi que s'achève tout ce système de garanties , qui doit rassurer l'ami de la liberté contre l'abus redouté d'un tel pouvoir.

Ces garanties me semblent en résultat si positives, si solides, que quoique plusieurs amendemens m'eussent paru , dans l'origine, désirables, presque nécessaires ; quoique je me fusse proposé de voter, et pour une commission consultative prise dans la Chambre, qui aurait surveillé l'exercice

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de la censure, et pour quelques dispositions qui , garantissant les journalistes contre des suppressions arbitraires, protégeassent, sinon les droits d'une propriété véritable, au moins le succès d'une légitime entreprise; j'ai cru devoir renoncer à de telles propositions : il m'a paru que , pour ce terme si court d'une année, et sous un tel Gouvernement, ce n'était pas la peine d'organiser cette législation difficile; de combiner, dans l'arbitraire, ce mélange de confiance et de défiance, qui peut-être se détruiraient l'une par l'autre; qu'il valait mieux, par la franchise même d'un abandon plus entier, engager davanta<^e et la générosité du Gouvernement, et son honneur, et toute sa responsabilité légale.

Le dirai-je enfin. Messieurs? et sans vouloir abuser de ce nom du Roi qui , comme on l'a justement observé ce matin, doit être rarement prononcé au milieu de ces discussions législatives dont il pourrait altérer l'indépendance; est-il une occasion cependant où cet auguste nom puisse être plus légitimement invoqué; où la confiance dans la sagesse du Prince qui nous présente la loi , puisse fournir à notre délibération un fondement plus solide? Quelle comparaison oserait-on établir entre la proposition de suspendre quelque droit semblable à celui qui nous occupe , adressée par quelque Roi futur, à quelque Chambre future, dans le cours habituel et réglé de la vie politique de ce peuple; et cette même proposition faite aujourd'hui , dans nos circonstances, à l'origine de nos institutions.

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