‹ Discours de Camill Jordan, précédés de son élogeChapitre 36 sur 63 · SUR LE RECRUTEMENT DE L ARMEE. 2JJ · texte numérisé non relu

SUR LE RECRUTEMENT DE L ARMEE. 2JJ

cipline militaire condamnant le soldat à une obéissance presqu'aveiigle, l'armée est réellement ce que ses chefs la font être. Il serait contradictoire de supposer que si sa formation est sous l'empire de la loi, cette loi doit se borner à en régler le corps et non J'âme, à faire passer de gré ou de force une population toute passive sous la discipline de chefs, dont l'oroanisation et le mode d'avancement lui seraient totalement étrangers.

J'irai plus loin, et l'article 3 de la Charte a mémo déjà établi à mes yeux la condition de ce njode d'avancement sur lequel repose le projet de loi actuel. En effet, cet article prononce que tous les Français sont également admissibles aux emplois civils et militaires. Or, si cette déclaration n'est ])as une vaine et oiseuse formule, si elle ne consacre pas une de ces facultés imaginaires et non réductibles à l'acte, telles que les théologiens en ont quelquefois inventées, c'est dire, en d'autres termes, que tous ces Français admissibles seront indistinctement admis , lorsqu'ils auront des droits égaux ; c'est d'avance imposer à l'autorité, si elle voulait un régime de préférence , l'exclusion d'un tel régime ; c'est le lui interdire bien plus encore dans l'ordre militaire que dans l'ordre civil, puisqu'il existe entre eux cette différence si frappante, que celui qui obtient dans l'ordre civil un premier emploi, s'y trouve déjà dans une situation très préférable au moindre degré de l'état militaire, qu'il peut, au besoin, par l'analogie de toutes les fonctions civiles,

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passer de l'une à l'autre, aller se consoler , dans une carrière, de Tinégalité qui l'opprime dans une autre; au lieu que dans l'état militaire ce premier degré, où tant d'individus seraient arrêtés par d'arbitraires exclusions, n'est point un véritable emploi, mais un rigoureux sacrifice, et que nulle ressource ne reste alors pour aller se dédommager , dans d'autres professions, des injustes préférences éprouvées dans la carrière des armes.

Enfin, quand il serait véritable, autant qu'il est faux , que la Charte aurait expressément placé dans les attributions de l'autorité royale, le droit de nommer sans conditions et sans partage à tous les emplois militaires, devrait-il s'ensuivre que le Roi luimême, qui a déjà détaché de son antique prérogative de bien autres concessions, lorsqu'il nous a donné la Charte, qui, sous la Charte elle-même, s'est réservé, par l'initiative, le droit de nous proposer sans cesse tous les changemens utiles dans toutes les branches de la législation, ne pourrait, en vertu de ce privilège, le plus haut de tous, renoncer à quelque portion plus subalterne de ses droits? Mais que parlé-je même de renonciation, dans une prérogative qui ne consiste qu'à choisir! Est-ce donc s'en dépouiller sous le moindre rapport, que d'imposer d'avance quelques conditions à son choix ? De telles conditions , librement adoptées par fui, ne deviennent-elles pas une portion de son choix même , ne sont-elles pas l'exercice et non l'aliénation de son droit ? Et que fait l'autorité royale ,

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■ qu'envoyer alors à une sorte d'enregistrement les libres résolutions qu'elle a prises, pour leur imprimer un caractère plus solennel et plus durable?

N'est-ce pas d'une manière toute semblable que déjà pour une foule d'autres choix bien plus naturellement dépendans de cette autorité royale puisqu'ils lui sont expressément attribués parla Charte, puisqu'ils forment une partie essentielle de smi administration immédiate , et le Roi et l'autorité législative se sont accordés pour consacrer des règles fixes de promotion et de nomination? Ainsi en existe-t-il dans l'ordre judiciaire, dans plusieurs parties de l'ordre administratif; ainsi se proposet-on , sans croire manquer à la prérogative, d'introduire des conditions de grades pour les emplois de l'éducation, pour les fonctions ecclésiastiques. Ainsi plusieurs fonctions municipales, quoique administratives, sont détachées, ou le seront peut-être du choix du prince. Ainsi sur plusieurs objets analogues qui, concernant l'administration, composent son véritable domaine, nous voyons sans cesse le

' prince, ou accepter des limites, ou se les tracer luimême, et les faire sanctionner par l'autorité législative. C'est toujours l'utilité publique qui inspire, détermine, justifie de telles restrictions. Par là en effet sont prévenues les inévitables tentations ou aberrations de l'arbitraire. Par là sont de toutes parts offertes aux individus engagés dans diverses carrières, et des règles fixes, et de précieuses garanties. Et si, à côté de cette utilité publique, le prince

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voit ici son propre avantage, s'il a la hante sagesse (le considérer comme son premier intérêt un système d'émulation réglée qui lui assure les meilleurs officiers avec les meilleurs soldats, si c'est lui-même qui , sentant le besoin pressant d'arracher ses ministres à une mobilité fatale, de se défendre à son tour contre d'indiscrètes sollicitations, de décourager l'ambition dans ses injustes tentatives, vient nous demander de l'armer de l'autorité de la loi, démarquer du sceau national ses augustes résolutions; serait-ce bien nous , confidens et témoins de si honorables motifs , qui pourrions avoir le courage de nous y refuser, qui voudrions lui imposer, sous la forme du respect, un joug de liberté qu'il repousse; qui prétendrions entendre et soigner mieux que lui les intérêts de sa propre autorité; serait-ce bien nous, dis-je, législateurs raisonnables, qui, sous un régime constitutionnel, excités par tant de considérations de tous les genres, nous laisserions arrêter par un scrupule sur l'inaliénabilité de la prérogative, dérobé aux théories les pJus abstruses du droit divin et du pouvoir absolu ? Scrupule tellement bizarre qu'il n'a pu être sérieusement pratiqué par ceux-là même qui l'ont professé; que nous avons vu la commission , en y rendant hommage , tomber dans la contradiction frappante, d'adopter le premier article de l'avancement, quand elle repoussait tons les autres, et se permettre de poser une borne à cette prérogative qu'elle déclarait sans limites !

Et comment, en effet, des militaires français

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oussenl-ils pu persévérer à repousser ces grandes garanties de l'émulation qui doit présider à toute la carrière des armes?

S'ils ont servi dans nos armées nouvelles, ne se souviennent-ils plus de toute l'influence de ce principe énergique, qui contribua à leur avancement peut-être, qui détermina tant d'autres avancemens autour d'eux, qui éleva aux premiers honneurs delà guerre les Picliegru,les Rleber, les Moreau, et tous ces généraux illustres dont l'Europe répète les noms; qui, répandu comme une flamme électrique daiis tous les rangs de l'armée française , la fit se surpasser sans cesse dans tant de combats célèbres , et fatiguer du récit de ses prodiges toutes les bouches de la renommée?

S'ils ont, au contraire, servi seulement dans les troupes de notre ancien régime , ne se souviennentils pas de ce qu'ils ont aperçu, sinon dans la masse de soldats qui les entouraient, au moins dans ces corps d'officiers auxquels ils appartenaient, combien les droits de l'ancienneté leur étaient chers , combien ils s'indignaient de les voir violer par la faveur'; quel esprit d'égalité fière régnait au sein de la caste privilégiée? Eh bien , Messieurs , ce qu'était alors un petit nombre , tous le sont aujourd'hui. Ces leçons d'honneur , qui se concentraient au milieu d'eux, ont été partout répandues, partout comprises.... Anciens nobles , non vous n'étek pas descendus , mais d'autres Français sont montés jusqu'à vous. Tout mihtaire s'est reconnu gentilhomme; tout grena-

tlier a senti son parchemin sur sa giberne. Chacun a dit : Et moi aussi je revendiquerai mon droit! et le point d'honneur d'une caste est devenu l'honneur de la nation tout entière.

Mais quel n'est pas aussi notre douloureux étonnement de rencontrer parmi les adversaires de cette belle doctrine sur l'avancement militaire , la plupart de ces hommes distingués qui professaient naguères avec nous de généreuses maximes, avec qui nous défendîmes de nobles causes I Ils semblaient devenus les plus redoutables ennemis de l'abus du pouvoir; ils censuraient des ministres pour la moindre dérogation à la liberté publique! Pourquoi faut-il qu'ils les attaquent encore, lorsque c'est de l'arbitraire lui-même qu'ils viennent faire un généreux sacrifice ? Et quoi ! ne sera-ce donc en effet que sur quelques vains accessoires de nos libertés constitutionnelles, que nous aurons quelquefois la douceur de nous entendre avec ces honorables collègues dont les talens et le caractère sont toujours un si puissant renfort pour la cause qu'ils embrassent ? mais à chaque fois que nous arriverons à ces questions fondamentales , vitales , desquelles dépend tout l'ensemble de notre mutuel système, le jugement d'une aunée trop fameuse, une loi des élections fondant l'avancement politique, une loi de recrutement fondant l'avancement militaire; il nous faudj;a de nouveau repasser dans des camps opposés, et mesurer tristement de l'œil toute l'étendue qui nous sépare.

Au reste, je n'hésite pas à le dire. Messieurs, si

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la consolation de nous entendre, avec de tels adversaires , nous est en effet refusée , j'aime mieux ces différences tranchantes de doctrines , que l'indétermination où nous restons quelquefois sur nos sentimens véritables. Je me félicite presque de ces occasions où, l'ardeur du zèle pour la défense de quelque dogme chéri , dérangeant toutes les combinaisons artificielles , faisant tomber ces vêtemens bigarrés de principes divers qui troublaient notre vue et faisaient chanceler notre marche , nous retrouvons ces nobles adversaires, revêtus de leur antique et naturelle armure, combattant franchement pour la prérogative dans toute son étendue, tels, en un mot, qu'ils nous apparurent à toutes les époques des grandes concessions ou contestations sur nos liberlés nationales.

Il n'est pas jusqu'à ce discours si singulier, Messieurs, que vous avez entendu dans la séance d'a^ vant-hier, où l'orateur dépassant même les limites d'une telle franchise, n'a pas craint de nous révéler tout ce fonds de mépris et de haine, que nos institutions nouvelles excitent dans certains cœurs, où il a presque fait de notre Gouvernement tout entier, avec son Roi à sa tète, une grande et permanente conspiration contre la légitimité , c'est-àdire , contre ce que certains hommes croient seul légitime y au milieu de tant de droits nationaux , leurs prétentions et leurs systèmes ; il n'est pas jusqu'à un tel discours, dis -je, qu'il n'ait été pour nous précieux d'entendie, que nous n'ayons

sagement fait d'écouter avec une exemplaire longanimité.

Par-là, nous apprenons dé plus en plus ce qu'il nous est si utile à tous de savoir pour notre direction politique ; ce que veulent dire plusieurs de ces adversaires par ces reproches si vifs , quoique souvent déguisés , dont ils chargent l'administration actuelle; quel usage ils feraient du pouvoir, s'il leur était momentanément confié; sur quelle base de sacrifices doivent se résoudre à traiter avec eux, ceux d'entre nous qui rêvent sans cesse, et les transactions amicales, et l'unanimité politique.

Nous pouvons surtout apprécier maintenant, dans toute son étendue, cet idéal d'armée royaliste ^ qui n'existe heureusement nulle part, mais que certains politiques, si on les laissait faire, se hâteraient de substituer à cette armée nationale que nous cherchons à fonder; armée soigneusement épurée de tous ces vétérans de notre ancienne gloire, qu'on aurait fait passer sous les fourches caudines des plus absurdes catégories ; armée soigneusement recrutée de tous les fanatiques épars, qu'un gouvernement si indulgent n'a pu se dispenser d'écarter des emplois ; armée qui, satisfaite de son cri de vive le Roi! professerait le mépris du culte idéal de la loi , serait toujours prête a diriger son Jupiter tonnant contre des autorités civiles, dont de si sages chefs lui auraient dénoncé les complots; armée éminemment disponible sans doute, pour quelques-unes de ces

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