‹ Discours de combat (volume 4)Chapitre 12 sur 17 · Voyez ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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Souverain Pontife, dans son Encyclique Rerum novarum, et depuis, en tant d'occasions, a jugé nécessaire de nous le rappeler, ce n'est pas, Messieurs, que, comme on l'insinue, l'Eglise l'eût jamais oublié, ni pour lui reconquérir des fidèles qu'elle aurait perdus; mais c'est d'abord que le protestantisme, et le rationalisme à sa suite, avaient tendu à faire de la religion, une affaire plus «individuelle» que « sociale »; et, en second lieu, — pouvons-nous le méconnaître? — c'est que le progrès, ce progrès économique et industriel dont nous sommes si fiers, nous a créé de nouveaux devoirs, à mesure qu'il créait, dans le monde entier, des formes nouvelles de misère, physiologique, sociale et morale. Les mots ne dépassent ici ni ma pensée, ni la réalité. Je n'en ai jamais eu, pour ma part, la sensation plus douloureuse qu'enlisant un jour, dans un livre allemand, «qu'en temps de grève, la mortalité infantile diminuait dans la classe ouvrière, malgré les privations de toute sorte », et. Mesdames, pour cette raison seule que la femme, la mère, peut rester alors au logis ^. Je vous le demande, n'y a-t-il pas là, dans cette simple constatation, de quoi faire monter le rouge de la honte au front des plus indifférents? Et de semblables exemples, combien

1, La Question sociale est une question morale, par Th. Ziegler, traduction française de Palante ; Alcan, éditeur, 1893. Paris.

en pourrait-on citer? Si l'on parle donc aujourd'hui de christianisme ou de catholicisme social, — ]e crois devoir insister sur ce point, — ce n'est pas du tout qu'ils ne l'aient pas toujours été, ni qu'on puisse un instant concevoir qu'ils cessent de l'être sans cesser d'être aussitôt le catholicisme ou le christianisme même ; mais, comme il y a des temps de se taire et des temps de parler, ainsi, Messieurs, y a-t-il des temps, comme je vous le disais, de développer avec plus d'ampleur telle ou telle partie d'un universel enseignement. L'action catholique a toujours été sociale et le sera toujours : elle l'est seulement avec plus d'évidence et de continuité, quand elle s'exerce, comme de nos jours, en temps de révolution sociale.

C'est ce qui rend assez difficile de dire avec exactitude, non pas dans quel sens, dans quelle direction — cela, nous le savons de science certaine,— mais comment, par quels moyens, et dans quelle juste mesure cette action doit s'exercer. Prenons garde ici. Messieurs, de simplifier des choses extrêmement complexes. Par exemple, je ne vois pas qu'il y ait de solution « catholique » du problème de la limitation des heures de travail, ni, si j'ai dix enfants à nourrir, au nom de quel principe, moral ou religieux, il me serait interdit, du moment que j'en ai l'occasion et la force, de

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travailler plus longtemps que celui qui n'en a qu'un, ou qui n'en a pas. Je ne vois pas davantage qu'il y ait de solution « catholique» du problème de l'assurance ouvrière pour la vieillesse, et, vous me trouverez peut-être bien bourgeois, mais, s'il faut dire toute ma pensée, je ne sais s'il ne serait pas immoral de s'efforcer de faire que la paresse et l'activité, que l'ordre et le désordre, que l'économie et la prodigalité fussent, en tout état de cause, assurés du môme traitement. Et je ne vois pas non plus qu'il y ait de solution « catholique » de la question de la grève obligatoire, en ce sens que, si j'admets volontiers que la liberté de l'individu doive se subordonner à l'intérêt non seulement de la communauté, mais de la profession, j'ai cependant quelque peine à comprendre que cet intérêt doive primer en tout et toujours la liberté de l'individu. Faisons les exceptions aus'i rares qu'on le voudra, mais convenons pourtant qu'il doit y en avoir ! Toutes ces questions. Messieurs, sont complexes, aussi complexes qu'elles sont neuves, aussi difficiles à décider qu'elles sont neuves, et on ne saurait y toucher avec trop de prudence. Mais si les solutions qu'elles comportent ne sont peut-être pas indépendantes de l'idée religieuse, on ne voit pas cependant qu'elles en soient solidaires; et c'est pourquoi, je le répète, rien n'est

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plus délicat à déterminer que la nature précise de l'action catholique en malière sociale, si ce n'est la forme particulière qu'elle prendra dans une question donnée.

Mais, d'autre part, ceci dit, — et pourvu que l'on ne touche pas à trois choses essentielles, qui sont la constitution de la famille, la propriété privée, et l'idée de patrie, — je suis d'avis qu'il n'y a pas de question sociale dont nous n'ayons, comme catholiques, en dehors de tout esprit de parti, non seulement le droit, mais le devoir, et le devoir étroit de nous occuper. Voudriez-vous, peut-être, une indication plus nette et surtout plus concrète? Comme catholiques, nous avons donc le devoir de nous souvenir qu'aucun de nous n'est irresponsable, et, ainsi qu'on parle familièrement, ne saurait « se laver les mains » du mal ou de l'iniquité qu'il n'a pas essayé d'empêcher. Si les questions sociales sont des questions morales autant qu'économiques, nous nous rappellerons que cela veut dire, premièrement, que les difficultés qu'elles soulèvent, de classe à classe, ne procèdent pas tant d'une opposition d'intérêts que d'une différence de culture et d'éducation. L'unité des volontés n'est pas faite : il nous appartient donc de travailler à la faire. Et cela veut dire, en second lieu, qu'il nous appartient de lutter contre ce que l'on a nommé de nos jours, à tort ou à raison,

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rimmutabilité des lois économiques, et de travailler à les asservir, comme aussi bien nous avons fait des lois de la nature, aux exigences morales de l'humanité. Puisque l'un des pires effets de l'idolâtrie scientifique a été d'attribuer à des lois, qui souvent n'étaient que la généralisation prématurée d'une expérience incomplète, la fixité, la consistance et la rigidité de l'airain, nous avons, nous, le devoir d'en élargir la formule, de l'assouplir, de l'adapter à des besoins avec lesquels elle ne saurait être en contradiction, et d'opposer, si j'ose ainsi parler, la grâce à la nature. Nous avons encore le devoir d'être de notre temps; de le connaître pour en être; de l'étudier pour le connaître, de le pratiquer pour l'étudier, et « le pratiquer », Messieurs, c'est, dans Tordre social comme dans l'ordre intellectuel, en en demeurant toujours les juges, nous prêter à tous ses mouvements.

C'est ici, Messieurs, que se pose la question de la démocratie chrétienne, et de la mesure où, comme catholiques, nous devons la favoriser. Il n'y aurait pas de doute sur ce point si ce mot de démocratie, comme le mot de socialisme , n'avait pas été, n'était pas encore tous les jours détourné de son sens. Quel sens donnerons-nous donc à cette appellation de démocratie chrétienne? Si nous entendons par là que la démocratie peut et

doit être chrétienne, — au môme titre, sinon tout à fait de la même manière et sous les mômes modalités que V aristocratie ou que la monarchie — il n'y a pas encore de question, et, pas plus qu'une autre forme quelconque de gouvernement, la démocratie n'est assurément au ban du catholicisme. Voulons-nous dire peut-être, après cela, qu'en raison du caractère social qui est celui du christianisme, il y aurait de tout temps une convenance intime et profonde entre les vérités de la religion, et cette aspiration vers la liberté, vers l'égalité des conditions, vers la fraternité qui semble être, en effet, dans l'histoire, le caractère le plus permanent de la démocratie? Je le crois; et je faisais moi-même à Lille, — voilà trois mois, — tout un long discours, où j'essayais de le montrer. Oui! c'est par le christianisme que . la liberté, que l'égalité, que la fraternité sont entrées dans le monde ! Mais veut-on dire par hasard. — et j'avoue que je l'ai craint quelquefois, — veut-on dire qu'il y aurait entre le catholicisme et la démocratie des convenances « uniques », plus intimes et plus profondes qu'entre toute autre forme de gouvernement et le catholicisme? Veut-on dire qu'il y ait, dans ce mot de démocratie, je ne sais quelle vertu secrète? Veut-on dire que, par cela seul qu'elle sera démocratique, et sans qu'il soit besoin d'y regarder davantage, une

réforme sera nécessairement chrétienne? Veut-on dire enfui que l'action catholique « doive consacrer ses soins de telle sorte aux intérêts des classes ix*îférieures qu'elle paraisse laisser de côté les classes supérieures»? Messieurs, ce sont ici précisément les mots dont le Souverain Pontife a voulu se servir dans sa dernière Encyclique... pour les condamner. Et, en effet, qui ne voit que ce serait reconstituer ou réorganiser le catholicisme en parti? Mais, nous en sommes convenus, c'est ce qu'il ne faut pas. Pour être féconde au point de vue social, il ne faut pas que l'action catholique s'asservisse aux exigences d'un parti social ou politique. Et sans énumérer toutes les raisons pour lesquelles il ne le faut pas, celle-ci peut et doit nous suffire qu'en devenant particulière, l'action cesserait d'être... universelle, et par conséquent « catholique ».

Sur cette conclusion qui, si je m'y tenais, nous ramènerait, comme vous le voyez, au commencement de ce discours, je m'attends qu'on me reprochera, puisqu'on le faisait tout récemment, « de revivre à la veille ou au début du xx° siècle des états d'âme fréquents au xvn^ ». Et s'il ne s'agissait que de moi, le reproche, de quelque

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agréable ironie qu'il se nuance, me trouverait assez indiiïérent. Mais j'ose croire, Messieurs, que ma cause n'est pas seulement la mienne ; et, ce reproche ou cette critique, je suis bien sûr qu'à maintes reprises il y en a plus d'un parmi vous qui se l'est entendu adresser. Que si, par hasard, vous vous en étiez émus, parce qu'en effet, à vingt ans, il n'y en a guère qui nous soit plus sensible que celui d'être un homme d'autrefois, j'y répondrai donc, et je dirai d'abord « qu'à la veille du xx^ siècle », en vérité, celui-là ne serait pas à plaindre qui revivrait l'état d'âme d'un Pascal par préférence à celui d'un Homais ^ !

Je pense que vous en voyez aisément la raison. Les progrès de la chimie, même organique, ou de la biologie, n'ont pas avancé d'un pas la question de savoir comment nous concevrons le dogme de l'Incarnation; et tout ce que pouvait être, quand il fut prononcé, le Sermon sur la Montagne^ il l'est après comme avant l'analyse spectrale. En d'autres termes, dogmatiques, morales ou sociales, les questions essentielles se posent aujourd'hui pour nous — et quand je dis « pour nous ))je veux dire pour tous les hommes, — comme elles se posaient pour Pascal ou pour Bossuet : je

1. On sait à ce propos que, depuis quelques années, les partis avancés ont entrepris la réhabilitation du pharmacien Homais, et, enelî'ct, rien n'estplusnaturel, si ce sont les successeurs del'apothicaire d'Yonville qui gouvernent aujourd'hui la France.

crois que je puis dire, et même je dois dire, comme pour saintJérôme ou pour saint Augustin. Entendez bien ceci, Messieurs, c'est le dénouement de l'objection. Le progrès, même religieux, je le répète encore, n'a pas plus affecté notre nature intellectuelle en son fond que le progrès scientifique n'a modifié l'organisme humain. Nous n'avons pas le crâne autrement fait que nos pères ! Pareillement, nous pouvons bien avoir quelques connaissances que saint François de Sales ou saint Vincent de Paul n'ont pas eues, mais elles sont inutiles à la solution du problème religieux. D'oîi venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-nous? Par quels chemins y devons-nous aller? Pour décider ces questions, nous n'avons pas plus de lumières qu'ils n'en ont eues, et môme nous en avons moins, nous qui ne sommes pas des saints. En semblable sujet, leurs écrits ou leurs exemples nous sont de plus de secours que nos propres forces. C'est pourquoi nous n'avons pas à nous défendre de «revivre», ou d'essayer de revivre «leurs états d'âme»; et plût à Dieu qu'ils fussent plus fréquents parmi nous, Messieurs, les états d'âme qui ont dicté V Introduction à la vie dévote^ ou donné naissance aux Filles de la Charité!

Si maintenant, Messieurs, — et j'ai l'air encore déparier de moi, mais je parle aussi de bien d'autres

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que moi, — si donc, avant de revivre un « état d ame du xvii^ siècle », nous en avons traversé d'analogues, peut-être, à ceux du xix% et s'il ne nous a pas été possible de nous y complaire; si ces états d'âme ne nous ont procuré, quand nous les traversions, que de lumineuses, mais aussi que de froides et que de stériles satisfactions d'intelligence et de vanité; s'il nous a semblé qu'en nous y enfermant et en nous y limitant, nous courions le risque de nous isoler, loin du monde, loin de la vie, loin des hommes, dans la tour close et comme scellée de notre orgueil, lesquels. Messieurs, auront le plus aimé la vérité, de ceux qui s'en sont tenus à ces états d'âme dont ils avouent eux-mêmes toutes les insuffisances, — et ils ne peuvent pas ne pas les avouer, à moins d'avoir, selon le mot fameux, « de la cervelle à la place du cœur», — ou de ceux qui ne se sont pas si aisément résignés; qui ont cherché autre chose, qui l'ont trouvé ou retrouvé; et qui, en le retrouvant, se sont trouvés d'accord avec les plus grands hommes de leur histoire, de leur race et de leur pays?

Car, ne l'oublions pas, et ne cessons pas de le dire : si le sentiment et la volonté ont sans doute leur part dans cet accord, l'intelligence y a aussi la sienne, et nos raisons de croire sont raisonnables et raisonnées. Quelqu'un a dit jadis de la Vie de Jésus, d'Ernest Renan « qu'elle avait tué

le sommeil »! Elle a opéré quelque chose de plus. Elle a réveillé Tactioii catholique; et, des questions politiques où cette action semblait s'être engagée et comme absorbée tout entière, elle l'a détournée ou ramenée, pour mieux dire, aux questions fondamentales. La suite de r Histoire des origines du christianisme a fait le reste. Des doutes nous sont venus sur la vérité d'un tableau dont l'art subtil et exquis de l'écrivain n'avait pu réussir à masquer les lacunes et les disparates. Je dis bien, Messieurs : « l'art subtil' et exquis »; et je ne dis rien de trop, la pire maladresse que nous puissions commettre étant de méconnaître la valeur de nos adversaires. — Le rare talent, le talent prestigieux de Renan a été le moyen de son iniluence : il faut le savoir, et il faut avoir la franchise de le dire très haut, si nous voulons le combattre. — Nous avons cherché la raison de ces lacunes et de ces disparates ; nous avons voulu éprouver la solidité des fondements sur lesquels l'historien avait bâti son monument. Nous les avons trouvés étrangement fragiles. Son exégèse nous est apparue tout à fait arbitraire, et sa philosophie vacillante. Avec lui, d'après lui, nous avons refait le chemin qu'il avait parcouru. Comme il avait donné un corps aux objections de l'incrédulité, nous avons pu les attaquer en face, et insensiblement, à mesure que nous en

reconnaissions la faiblesse, un autre tableau s'est substitué à celui qu'il nous avait tracé.

C'est ce tableau, Messieurs, qu'il s'agit aujourd'hui de compléter. La tâche n'en sera pas facile! On vous tromperait si on vous le disait. On se tromperait surtout, si l'on avait l'imprudence d'ajouter, comme je Fentends faire quelquefois, que l'action sociale y suffira! Non! l'action sociale n'y suffira * pas! Et ce serait un malheur si elle suffisait, car ce serait un recul pour Thumanité. Voyez les choses comme elles sont. Vous avez à faire à des intellectuels, et vous ne gagnerez rien que sur eux et contre eux. C'est à eux qu'il s'agit de montrer que la science, en dépit de certains savants, n'a rien pu, ni ne pourra jamais rien contre la religion. « Ce sont des domaines séparés, a dit Claude Bernard, dans lesquels chaque chose doit rester à sa place. » Et il ajoutait : « C'est la seule manière d'éviter la confusion et d'assurer le progrès dans l'ordre physique, intellectuel, politique ou moral. » C'est aux intellectuels, et contre eux, qu'il s'agit de montrer que, pas plus que la science n'a supprimé le mystère, pas plus l'immutabilité des lois de la nature n'a fermé le monde, pour ainsi dire, à l'action du surnaturel. Il s'agit de leur montrer que, bien loin de s'opposer au développement du progrès religieux, l'immutabilité du dogme en est la con-

dition; que cette immutabilité du dogme est l'unique fondement de la morale, s'il n'y a pas de morale sans un impératif qui la commande, et sans une sanction qui l'assure ; que cette morale, la morale du Décalogiie et du Sermon sur la montagne^ est le bien commun, indivisible, universel, inaliénable de Thumanité tout entière; que le vrai progrès, le seul peut-être qui soit digne de ce nom, — comme étant le seul qui n'implique pas de contre-partie, le seul qui ne s'achète ni ne se paye, — serait de réussir à graver dans tous les cœurs les prescriptions de cette morale ; et qu'enfin, ce progrès, le christianisme est seul capable de le préparer et de le consolider, j'entends le christianisme épuré de tout esprit de parti et rendu, pour ainsi dire, à son universalité. J'ai tâché. Messieurs, de vous faire voir que tel était précisément le « programme » de l'action catholique, ou, peut-être, et si ce mot vous paraissait, comme à moi, trop ambitieux, ce sont là les quelques idées sur lesquelles il m'a paru nécessaire d'éveiller votre attention, la vôtre, et, si je le puis, l'attention de tous ceux qui pensent avec nous que la vie, c'est l'action; et Faction, quelque forme qu'elle puisse revêtir, c'est la lutte. Jeunes gens qui demain entrerez dans la vie, souvenezvous que les temps sont passés, de la « douceur de vivre » !

Messieurs,

Si j'ai non seulement accepté, mais souhaité de pr3noncer ici même, à Genève, ce discours sur YOEîwre de Calvin^ je ne me suis pas flatté, vous le croirez sans peine, que je ne soulèverai aucune contradiction, et, au contraire, je ne serais pas fâché d'en provoquer d'utiles; mais j'ai pensé que je pourrais parler du réformateur sans outrager sa mémoire — je tiens à le dire, parce qu'on le fait encore trop souvent, — et sans offenser ni froisser les convictions de personne. David-Frédéric Strauss écrivait, il y a quarante ans, dans la Préface de sa Nouvelle Vie de Jésus : « Les théologiens de pensée libre, ont la prétention, quand ils traitent la question des Origines du Christianisme^ de ne poursuivre qu'un intérêt purement historique. Je tiens cela pour impossible, et je ne saurais le louer, si je le croyais possible.

1. Conférenco faite à Genève, sous les auspices de l'Université, le 17 décembre 1901.

12i DISCOURS DE COMBAT

Quand on écrit sur les maîtres de Ninive ou sur les Pharaons d'Egypte, on peut n'avoir qu'un intérêt historique ; mais le christianisme est une puissance tellement vivante, et la question de ses origines implique de telles conséquences pour le présent le plus immédiat, qu'il faudrait plaindre l'imbécillité des critiques qui ne porteraient à ces questions qu'un intérêt purement historique. » Imbécillité? Messieurs, c'est beaucoup dire, et le mot est de ceux qui sont plus faciles à écrire qu'à prononcer. On n'est pas un imbécile, ou du moins on ne l'est pas nécessairement, pour avoir voulu s'enfermer strictement dans la philologie. Mais Strauss a raison dans le fond, et, conformément à son opinion, je n'ai jamais pensé que l'impartialité fût une si grande vertu de l'historien. Aucun historien digne de ce nom n'a écrit uniquement pour la gloire d'avoir écrit, et l'impartialité, quand elle n'est pas le masque ou le déguisement de l'indifférence en histoire, est souvent celui du cynisme : il faut prendre parti pour César ou pour Pompée ! Mais, après cela, si nous ne pouvons parler de Luther ou de Calvin, ni de la Réforme, en général, sans quelque parti pris, n'en pouvons-nous parler sans esprit de contention ni d'aigreur; en historiens des idées plutôt qu'en agitateur des passions ; en philosophes, si vous le voulez, autant qu'en historiens? et avec la ferme

l'œuvre de CALVIN 125

résolution de ne dissimuler ou d'atténuer aucune de nos préférences dament raisonnées, mais aussi de les exprimer sans y rien mêler qui ressemble à une provocation ?

J'ai cru, Messieurs, que cet effort n'était pas au-dessus des forces humaines. S'il nous est permis de regretter que le mouvement de la Réforme ait rompu l'unité chrétienne, j'ai cru que cela pouvait se dire avec moins d'horreur ou de haine des ouvriers de la Réforme que de sincère et ardent désir de voir cette unité se reformer un jour de ses débris. Et, dans cette ville de Genève, toute pleine encore du souvenir de Calvin, j'ai cru. Messieurs, — ne m'en veuillez pas de ma présomption, — que, si je me proposais de parler de son œuvre avec autant de modération que vous avez mis d'empressement à me faciliter l'occasion de le faire, j'ai cru que j'y pourrais réussir.

C'est vous dire, Messieurs, et avant tout, que je n'essayerai pas de rabaisser le caractère de l'œuvre, ou d'en diminuer la réelle grandeur, en rabaissant le caractère de l'homme, ni, si je l'ose dire, en le calomniant. Je le ferai d'autant moins que j'avouais tout à l'heure qu'on l'a fait plus souvent. Mais, d'abord, la vérité ne dépend pas de celui qui l'enseigne : elle lui est antérieure, extérieure, supérieure! Et puis, Messieurs, si je par-

lais l'autre jour, à Lyon, du « bon usage » qu'on peut faire de ses adversaires, laissez-moi dire aujourd'hui deux mots de l'intérêt qu'il y a toujours pour une grande cause à n'user que de moyens dignes d'elle, et, par exemple, à ne supposer dans ses contradicteurs que des raisons de la contredire aussi légitimes, aussi pures, et aussi généreuses que les siennes. Protestants ou catholiques, il nous importe à tous. Messieurs, de ne pas admettre aisément qu'un de nos semblables se soit détaché de la religion de son enfance pour des motifs moins nobles que ceux qui nous y retiennent nous-mêmes, ou qui nous y ont ramenés. Il nous importe à tous, qu'on ne voie pas, comme on faisait jadis, — et autant qu'ailleurs en cette ville même, — un rapport nécessaire entre le « libertinage des mœurs», qui n'en saurait être en tout temps que la corruption, et le « libertinage de l'esprit », qui n'est parfois qu'un nom qu'on donne, pour la rendre suspecte, à la liberté de penser. Si Calvin l'a fait, il a eu tort, et nous aurions tort de l'imiter en ce point.

J'ajoute volontiers qu'en ce qui le regarde, et quoi qu'on ait pu dire, la matière nous manquerait. Puisque nous ne savons pas exactement, puisqu'il n'a pas cru devoir lui-même nous dire pour quels motifs, dans quelles conditions, à la suite ou au terme de quel travail intérieur, il est

devenu... calviniste, nous n'avons pas le droit de chercher à sa conversion d'autres motifs que ceux qui ressortent comme naturellement du caractère de son œuvre. Puisque ces motifs sont surtout moraux, — ou de Tordre moral, — nous n'avons pas le droit de supposer, entre l'enseignement e^ la personne du réformateur, une contradiction dont rien ne porte historiquement témoignage. Et 'n'y ayant rien, enfin, Messieurs, dans cette œuvre, que démente l'histoire de sa vie, c'est pour cela qu'après avoir ainsi écarté de sa personne les imputations qu'un zèle maladroit a dirigées contre elle, je ne m'attacherai dans ce discours qu'à vous parler de YOEuvre de Calvin

Mais une première difficulté s'élève ici, qui est, Messieurs, de savoir ou de préciser ce que nous entendrons par V Œuvre de Calvin, et, — je vous le dis tout de suite, et je vais vous en expliquer les raisons, — ce n'est, à proprement parler, ni son « OEuvre littéraire », ni son « OEuvre théologique », ni son « OEuvre politique ».

Son « OEuvre littéraire », j'en ai parlé tout récemment encore* ; et j'ai taché de louer, dans son

1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1900, l'article intitulé : V OEuvre littéraire de Calvin.

Institution chrétienne ^ un des grands monuments de l'histoire de la prose française. Le style en est-il aussi triste que Bossuet l'a dit quelque part? Ce n'est pas mon sentiment, et je crois qu'au surplus Bossuet voulait parler du style de Calvin en général^. Mais, s'il n'y a pas de « couleur » dans V Institution chrétienne^ il y a du relief, il y a surtout du « mouvement », et si le « mouvement » n'égaie pas précisément la parole, il l'anime et lui donne la vibration de la vie. Pour cette seule qualité, V Institution chi^étienne est d'abord une œuvre oratoire, et, avec elle, commence l'histoire de l'éloquence française. Vous savez, d'autre part, Messieurs, quelle vigueur de dialectique l'éloquence y recouvre, et que, si Calvin s'est donné l'éloge de « savoir presser un argument comme personne », il eût peut-être mieux fait de ne pas se le donner à lui-même, mais nous ne pouvons cependant qu'y souscrire. Nous aimons faire, dit-on, ce que nous faisons bien. Autant qu'aucun de nos grands écrivains, Bossuet, Pascal, Bourdaloue, — qui est celui que j'en rapprocherais le plus volontiers pour l'austérité de sa manière, — Calvin a aimé raisonner, et on pourrait dire qu'en un certain sens Y Institution chrétienne n'est qu'un long syllogisme. Cela était nouveau, du moins en notre

1. Il l'entendait du « latin », autant que du « français» de Calvin, et il en parlait par comparaison avec le style si coloré de Luther.

langue, aux environs de 1540, si l'on n'avait guère fait jusqu'alors en français que conter ou chanter. La langue de Calvin la première, — encore qu'un peu raide et tendue dans son application, — s'est révélée capable de porter la pensée. A quoi, Messieurs, si nous ajoutons maintenant cette hâte vers \a conclusion ; cette impatience du frein que la recherche du mot juste impose à l'impétuosité de l'idée; cette âpreté de conviction qui s'emporte souvent jusqu'à l'invective, — et au delà même, jusqu'à l'injure, — nous n'aurons certes pas caractérisé « l'œuvre littéraire » de Calvin, et il y faudrait encore d'autres nuances, mais nous en aurons du moins expliqué la puissance extraordinaire de propagande et d'action. Car nous attachons, en France, une importance quelquefois excessive à ces qualités de forme ; et. Messieurs, à cet égard, il est curieux d'observer et, je l'ose dire, un peu inquiétant, qu'en matière môme de croyance, l'opinion, plus mobile et plus changeante qu'on ne la voudrait, se range presque toujours du côté du talent : religieuse, vraiment chrétienne, quand le talent s'appelle Calvin, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Chateaubriand, et, au contraire, s'il se nomme Montaigne, Bayle, Voltaire, Diderot — Béranger même, hélas! — ou Renan, volontiers libertine, épicurienne, et rationaliste comme eux.

Je ne serai pas plus long suri' « Œuvre théologique » de Calvin; et, à peine ai-je besoin de vous en dire les motifs. Les arcanes de la théologie ne s'ouvrent pas à tout le monde; et, d'un autre côté, les mêmes questions ne se posent pas aujourd'hui de la même manière qu'au temps de Calvin. Mais la grande raison que j'aie de ne pas insister, c'est. Messieurs, que je craindrais, en vérité, de vous scandaliser, si je vous déclarais trop ouvertement que, de toutes les doctrines de Calvin, je n'en sache guère, pour ma part, de plus profondes et de plus vraies, — dans les limites de l'orthodoxie, — que celles qui répugnent le plus à ce que l'on appelle les exigences de l'esprit contemporain. Par exemple, je lui sais infiniment de gré des fortes expressions dont il a toujours usé, vous vous le rappelez, pour dénoncer la perversité foncière de l'humaine nature, et notre incapacité de nous élever au-dessus de notre bassesse naturelle, sans un secours d'en haut qui nous en tire. Oui, quand je viens d'achever la lecture de quelqu'un de ces éloquents dithyrambes où mon illustre confrère, M. Marcellin Berthelot, nous promet que le jour approche oii nous serons comme des dieux, — Et eritis sicut Du, — j'aime à relire les Pensées de Pascal, mais je n'y trouve pas la nature de l'homme, ni dans la Sagesse de Charron, ni dans les Essais de Montaigne, plus énergique-

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ment rappelée à l'humilité de ses origines que dans r Institution chrétienne^ et par la plume de Calvin. Au moins, celui-ci n'a pas cru que la volonté nous eût été donnée pour travailler, au « développement de toutes nos puissances », mais, au contraire, pour combattre et pour rectifier la plupart d'entre elles, et pour édifier la vertu sur la ruine de nos instincts !

Et il n'a pas cru non plus qu'il nous fût salutaire de nous enorgueillir dans la conscience de notre liberté ! Sur quoi. Messieurs, vous ne vous attendez pas que j'ose essayer d'approfondir ici la dure doctrine de la prédestination î Les théologiens eux-mêmes ne Font pas encore éclaircie tout à fait. Mais il est une observation que je ne puis m'empecher de faire, et la voici : c'est. Messieurs, que, dans le christianisme, ceux qui ont le plus attribué à la grâce, calvinistes ou jansénistes, sont ceux aussi qui ont donné le plus d'importance à l'éducation de la volonté. Gomment cela se fait-il? Gomment ceux qui sont allés jusqu'à faire de Dieu l'auteur du péché sont-ils aussi les mêmes qui se sont formé du pouvoir de notre volonté l'idée la plus haute et la plus généreuse? Gomment se résout la contradiction ? Je ne sais î Je constate seulement la vérité du fait. En tout temps et partout, c'est le pélagianisme qui tend à îa dissolution des volontés. Volens quo nollem

perveneram^ a dit saint Augustin : c'est de nous croire libres qui nous conduit communément à la perte ou à Fabdication de notre liberté. Nous n'y renaissons, nous n'en recouvrons la possession et le libre exercice que sous la condition ou dans l'ordre de la grâce. Et, — sans prétendre creuser plus avant, — puisque telle est bien l'opinion de Calvin, et si je la partage, vous voyez, Messieurs, vous savez assez qu'il n'y en a pas de plus éloignée de la confiance que l'homme contemporain met dans ses propres forces ; et, le sachant, vous comprendrez que je n'insiste pas. Ce qu'il y a de plus vivant dans « l'OEuvre théologique » de Calvin, c'est justement, à mon humble avis, ce que l'ambitieuse philosophie de nos jours y voit, non sans raison, de plus incompatible avec ses espérances; — et je n'ai pas de raisons aujourd'hui d'attaquer cette philosophie.

J'en aurais, en revanche, d'insister sur «l'OEuvre politique » du réformateur. Mais, Messieurs, dans la mesure oij cette œuvre se lie à l'histoire même de votre République, vouslaconnaissezmieuxquemoi ; et, d'autre part, ce ne serait plus seulement un discours qu'il faudrait prononcer, c'est tout un livre qu'il faudrait écrire, si, d'un point de vue plus général, on en voulait examiner le principe, qui est la confusion delà politique et de la morale. On reproche cruellement à Bossuet l'idée même de sa

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Politique tirée des propres paroles de rÉcriture sainte : j'ose dire, Messieurs, que l'ébauche en est tout entière dans le chapitre de l'Institution chrétienne sur le Gouvernement civil ^ où, tous les devoirs que Calvin prescrit, soit aux magistrats, soit aux peuples, il les autorise, comme fera Bossuet, d'un texte d'isaie ou des Psaumes. Mais la confusion des deux domaines est peut-être plus complète, plus intime, dans le chapitre de Calvin, que dans le livre de Bossuet, et, au fait, l'institution du Consistoire n'a eu pour objet, en quelque manière, que de réaliser la plénitude de cette confusion. Quels en sont les dangers? et quels sont les moyens de les éviter? Oii finit le domaine du gouvernement civil? et oîi commence celui de la morale? Quels sont ceux de nos devoirs dont la puissance publique a le droit d'exiger de nous l'accomplissement, jure gladiij selon l'expression de Calvin? et quels sont ceux dont il n'appartient qu'à Dieu seul de nous demander compte? Messieurs, si ce sont toutes ces questions, et d'autres encore, que soulèverait l'étude de « l'OEuvre politique » de Calvin, vous me permettrez ce soir de ne pas l'entreprendre. Mais en voulez-vous une autre raison? C'est qu'à mes yeux ni son « OEuvre politique », ni son « OEuvre théologique », ni même son « OEuvre littéraire » ne constituent l'œuvre de Calvin,

je veux dire son œuvre propre, originale, essentielle. S'il est Calvin, et non Bucer ou Capiton, Westphal ou Carlostadt, — ou qui dirai-je encore? — c'est pour avoir été quelque chose d'autre et de plus qu'un grand écrivain, qu'un théologien subtil et profond, qu'un politique habile, austère et heureux. Toutes ces formules sont pour lui trop étroites : il faut les élargir. Elles sont surtout trop superficielles, et il faut les approfondir, h' Œuvre de Calvin^ telle que je la conçois, et telle que la définition m'en semble seule égale à la grandeur historique de son rôle, ce n'est pas d'avoir professé sur la transsubstantiation une opinion moyenne entre celle de Zwingle et celle de Luther, ni d'avoir écrit son Traité des Reliques ou son de Scandalis, c'est d'avoir transformé le concept même de religion ; et, si je ne me trompe, c'est ce qui ne s'était pas vu depuis les temps apostoliques.

Il existait, depuis les temps apostoliques, une manière de concevoir ou de se représenter la religion, et dans le monde chrétien, il n'en existait qu'une : je ne sais si l'on ne pourrait dire jusque dans le monde musulman. Le schisme, en en défigurant la forme, et l'hérésie, en en altérant la substance, n'en avaient pas modifié l'objet. 11 demeurait le même, et, en ce sens, un Arien ne différait d'un catholique orthodoxe, ou un Grec d'un Romain, que quant au choix des moyens d'atteindre ou

de réaliser cet objet. La différence était-elle, Messieurs, sensiblement plus grande, ou d'une autre nature, entre Luther lui-même et Rome? On peut du moins se poser la question. Mais Calvin paraît; quelques années s'écoulent; et voici que l'objet même de la religion a changé. Le contenu formel de la définition s'était seul modifié jusqu'alors ; il apparaît maintenant que l'objet intérieur de la définition a cessé d'être identique à lui-même. L'attitude de l'homme n'est plus la même à l'égard de Dieu. Je dis, Messieurs, que ce changement d'attitude, cette modification de l'objet, ce renversement de la définition constituent VOEuvre de Calvin; et, pour la réduire à trois points, il a « intellectualisé », il a «aristocratisé )),il a enfin (( individualisé » la religion. Vous penserez avec moi, que ces trois points valent la peine d'être précisés et un peu développés.

11 l'a (( intellectualisée »; — et par là je veux dire que, d'une puissance dont la prise s'exerçait sur l'homme tout entier, il en a fait une dont l'action s'est désoraiais restreinte et limitée à l'homme « raisonnable » ou plutôt « raisonnant ». Dans cette œuvre oratoire qu'est l'Institution

chrétienne^ s'il y a du mouvement, comme nous disions tout à Flienre, il n'y en a pas un qui parte du cœur, ni par conséquent qui Fébranle, et, — je ne parle ici que de l'écrivain ou du théoricien de la religion, non de l'homme, — l'insensibilité de Calvin n'a d'égale que la vigueur de son raisonnement. Ce que la religion est le moins pour lui, ce que même on peut dire qu'elle n'est pas du tout, c'est un élan de reconnaissance ou un hymne d'amour de la créature vers son Créateur. Avant lui, et ainsi qu'il convient à la faiblesse de l'humaine nature, l'imagination, les sens mômes, le Christ enfant, la Vierge mère, les saints, les images, les cérémonies du culte, les reliques, les lieux marqués à l'empreinte d'un grand souvenir, tout cela servait aux simples, aux humbles, aux petits, aux femmes aimantes, comme d'un acheminement vers une conception plus haute et plus épurée de la religion. Rappelez-vous, Messieurs, les vers archaïques, les admirables vers, — si touchants et d'une piété si naïve, — que Villon, l'écolier parisien, a mis dans la bouche de sa mère :

Femme je suis, povrette et ancienne, Qui rien ne sais, oncques lettres ne lus; Au mousticr vois, dont suis paroissienne, Paradis peint, où sont harpes et luths, Et un enfer où damnés sont boullus :

l'œuvre de CALVIN 137

L'un me fait peur, Tautrejoie et liesse! La joie avoir fais moi, haute Déesse, A qui pécheurs doivent tous recourir Comblés de foi sans feinte ni paresse; En cette foi je veux vivre et mourir...

A cette religion vivante ef populaire, dont les sens mêmes participaient, mais qui n'était pour cela ni moins profonde, ni moins sincère, — ni peut être moins pure au regard de Dieu, — Calvin a substitué, si j'ose ainsi parler, une religion o. pour hommes seuls», raisonnable, raisonnce, rationnelle, si vous Faimez mieux; une religion qui consiste essentiellement, presque uniquement, dans l'adhésion de Tintelligence à des vérités presque démontrées ; et une religion qui se prouve, non point par les consolations qu'elle apporte aux âmes en détresse, ou par les convenances qu'elle présente avec les besoins de la nature humaine, ou par la personne du Dieu qui nous l'a révélée, ou par quoi que ce soit, enfin, qui touche et qui émeuve, qui console et qui relève, qui encourage et qui anime, mais par la littéralité de son rapport avec un texte, ce qui est une question de pure philologie; et par la solidité de son édifice logique, ce qui n'est qu'une affaire de raisonnement pur.

Il me sera permis, vous me permettrez, Mes-

sieurs, de le regretter. Fides est argiimentnm rerum non apparenthnn ! Une religion qui se « démontre », une religion « raisonnable », une religion « intellectuelle » n'est pas à mes yeux une religion, et tous les efforts de la dialectique ne réussiront jamais à en faire qu'une « morale », qu'une « philosophie », ou tout au plus qu'un « culte ». Et la simplicité même de ce culte, sa sévérité, son austérité en feront, si vous le voulez, la grandeur! Cette philosophie sera très haute! Cette morale sera très noble, et, — nous v reviendrons dans un instant, — celle de Calvin Ta été. Mais elle ne sera pas une « religion », ni cette philosophie, ni ce culte! Et pourquoi n'en serontils pas une? et qu'y manquera-t-il donc. Messieurs, pour qu'ils en soient une? Il y manquera le « mystère », il y manquera l' « inconnaissable », il y manquera le sentiment de tout ce qui nous échappe et de tout ce qui nous fuit; il y manquera celui de notre insuffisance; et il y manquera aussi l'amour, cet amour sans lequel nous ne sommes, selon le mot de l'apôtre préféré de Calvin, « qu'un airain sonore et une cvmbale retentissante ! » Oui, l'amour, si nous n'aimons pas avec notre intelligence ou par un effort de notre volonté, mais avec le cœur; et si le cœur, c'est tout ce qu'il y a de noble et de généreux en nous que la raison n'explique pas!

l'œuvre de CALVIN 139

Rendons-nous bien compte, Messieurs, de la nature de la transformation que j'essaye de définir ici. Notre mentalité devient la mesure de ce que nous croyons, et, là où nous cessons de comprendre, nous avons le droit de ne pas croire: Calvin eût presque dit que nous en avons le devoir. En voici un exemple caractéristitjue. C'est au xvii*' chapitre du IV" livre de rinstitulîon chrétienne^ et il y traite, vous le savez, de la transsubstantiation. La position qu'il prend, je vous le rappelais tout à l'heure, est intermédiaire ou moyenne entre celle de Zwingle, qui ne voit dans l'eucharistie qu'un symbole, et celle de Luther, qui croit à la présence réelle ; et il conclut : « Nous convenons que la manducation ne se fait que par foi, comme nid autre ne se peut imaginer. » Vous l'entendez, et voilà pour lui l'argument décisif!' « Comme nul autre ne se peut imaginer », c'est-àdire, attendu que toutes les autres explications heurtent les sens, comme celle de Luther, ou s'éloignent trop et trop arbitrairement du texte : — « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », — comme celle de Zwingle ! Etant donné le problème, il n'y a qu'une solution qui en satisfasse toutes les conditions. La vérité religieuse, pour être d'un autre ordre, — et encore est-elle bien d'un autre ordre? — ne se prouve pas d'une autre manière ni par d'autres moyens que la vérité mathématique.

Gomme donc il raisomierait sur les propriétés du triangle ou de la sphère, ainsi Calvin raisonne sur les attributs de Dieu. Tout ce qui ne se range pas aux exigences de sa dialectique, il le conteste ou il le rejette. C'est à peine, en quelques cas, si l'autorilé du « Livre » arrête ou suspend un moment le cours de ses raisonnements. Cartésien avant Descartes, l'évidence rationnelle, l'incontradiction logique sont pour lui le signe ou la preuve de la vérité. Il ne « croirait » pas, si sa croyance ne s'étayait d'un syllogisme en forme! Et, Messieurs, il n'oublie finalement qu'une chose, au milieu de tout cela, qui est, j'ose le dire, que si la raison et le raisonnement pouvaient suffire à éclaircir le problème de notre destinée, on ne voit pas le besoin que nous aurions de la religion'.

Mais ce n'est pas seulement d'une « affaire de cœur », si je puis ainsi dire, en une « affaire intellectuelle », que Calvin a transformé la religion, c'est encore, Messieurs, et par une inévitable con-

4. On m'a opposé sur ce point que la scolastique elle aussi, et avant Calvin, n'était qu'une « rationalisation» de la religion. Mais il y a cette différence que les docteurs du moyen âge ne prétendaient pas opérer, comme l'auteur de VInstiiutio7i, sur la totalité du concept de religion. Ils essayaient de l'expliquer, non de la refaire; ils l'exposaient, ils ne la réformaient pas ; ils édifiaient une « théologie », ils n'arrêtaient pas un symbole; ils ne faisaient pas une profession de foi, ils ne déterminaient pas ce qu'on doit croire et ce qu'on ne doit pas croire; — et la difiérence est du tout au tout.

l'œuvre de CALVIN 141

séquence, d'une chose « démocratique » ou « populaire » en une chose « aristocratique ». Je sais bien qu'en disant ceci je vais à l'encontre de l'opinion commune, et vous allez m'opposer dans l'histoire la foule des fils de Calvin, républicains de Genève, puritains d'Ecosse ou d'Angleterre, presbytériens dWmérique, et iant d'autres encore ! Mais prenez-y garde, Messieurs, de quelque nom qu'on les nomme, ce sont là des « élites », et qui se sont elles-méme toujours considérées comme telles. « Le bon Dieu a passé au tamis toute une nation, afin de trouver un grain de choix pour semer dans ce désert » : ainsi s'écriait, en 1088, un pasteur puritain de la Nouvelle-Angleterre, et quel est, de nos jours mêmes, l'Anglo-Saxon qui n'applaudirait encore à ces paroles? Or, on ne voit pas qu'avant la Réforme cette forme d'orgueil fût la leur, et il ne semble pas qu'au moment oii je parle elle soit celle des Germains. Et si nous cherchons la raison de cette différence, et si nous remontons à l'origine de cet esprit d'aristocratie, nous les trouvons. Messieurs, dans la conception calviniste de la religion.

Un rapprochement s'impose, à cet égard, entre cet effet de la Réforme et l'un au moins des effets de la Renaissance. De même donc, Messieurs, qu'en donnant la culture de l'antiquité pour base et pour principe à la formation de l'homme mo-

derne, la Renaissance a nécessairement constitué les (( littérateurs » ou les « humanistes » en groupe, et, par conséquent, en élite ; ainsi, la conception calviniste de la religion, en tant qu'intellectuelle, a constitué ses adhérents en aristocratie ^ Car, de même que, pour acquérir cette connaissance de l'antiquité, sans « laquelle, selon le mot de Rabelais, ce serait une honte que personne osât se dire savant )>, il fallait du temps, du loisir et une application qu'on dérobait à d'autres travaux, ainsi ce n'était pas en un jour qu'un calviniste pouvait se rendre compte à lui-même des raisons raisonnées de sa croyance, et il n'y arrivait d'autre part qu'en acquérant du même coup toute une science qui relevait au-dessus du vulgaire. Et de même enfin que 1' « humaniste » et le « littérateur « faisaient état de leur culture, à. proportion non seulement du temps qu'elle leur avait coûté, mais aussi et surtout du petit nombre de ceux qui la possédaient comme eux, ainsi le calviniste trouvait, lui, dans sa foi, la marque ou la preuve d'une supériorité que lui garantissaient, d'autre part, l'ignorance théologique et l'incapacité de la foule à justifier sa croyance^. Vous comprendrez mieux

1. Je dois constater que, de tout ce discours, — et j'en suis encore étonné, — rien n'a paru plus étrange à mes auditeurs de Genève que de s'y entendre traiter d'aristocrates, en tant que fils de Calvin. Cela tient-il peut-être à ce que, dans ie monde entier, nous avons

ce que j'ai voulu dire, si vous prenez la peine, Messieurs, d'arrêter à loisir votre réllexion sur ce rapprochement.

Mais ce que, sans doute, vous voyez clairement, c'est la profondeur de la transformation opérée par Calvin. La mère de Villon, la « vieille femme povrette et ancienne, qui rien ne sait, oncques lettres ne lut », n'a pas de place dans l'Eglise de Calvin. Elle n'en est pas exclue! Non ! mais elle n'y a pas de place marquée ; on ne l'y admet que pour faire nombre ; on ne lui tient compte ni de sa condition, ni de son ignorance, ni de son « ancienneté ». Il n'y a plus de « foi du charbonnier ». Que ceux qui veulent être sauvés commencent par s'instruire! Oh! le zèle des pasteurs ne leur fera pas défaut, hâtons-nous de le dire, et Calvin lui-même — je me reprocherais de ne pas le rappeler, — y usera sa vie ! On fondera pour eux des écoles, des Académies, des Universités comme celle oii je parle ce soir ! Mais, Messieurs, et les autres ? Les autres, c'est-à-dire ceux qui n'auront

pein(3 à séparer l'idée d'une aristocratie de celle de la noblesse du sang; de l'éclat des titres; et de la fortune qui les soutient? Je ne sais!... Mais, si l'on entend avec nous par aristocratie la conscience de sa propre supériorité ou l'orgueil d'être ce que l'on est, je suis bien obligé de maintenir ce que j'ai dit du calvinisme. Les calvinistes sont les aristocrates du protestantisme, qui luimême est aristocratique par rapport au catholicisme, et précisément, comme on a tâché de le montrer dans tout ce discours, en tant qu'intellectuel et individualiste.

pas réussi à faire partie de cette élite ? à qui le temps en aura manqué? ceux qui, tandis qu'ils portaient, comme on dit, le poids du jour et que le fardeau les en accablait, n'auront pas trouvé le loisir d' « enquêter )>, sur la foi justiliante ou sur la prédestination? De quelque charité que l'on témoigne à leur égard, je crains qu'ils ne soient pas traités dans l'Eglise sur le pied d'une entière et parfaite égalité. S'il y a beaucoup d'(( appelés », c'est ici qu'il y aura peu d' « élus ». Et je vous le demande. Messieurs, s'il a pu convenir à d'autres temps, s'il a peut-être même rendu quelques services, si l'on pouvait encore historiquement le défendre, croyez-vous que ce concept (( aristocratique » de la religion convienne à nos âges de « démocratie » ?

Cette question m'amène à vous parler d'un autre changement opéré par Calvin, lequel découle, au surplus, de ceux que je viens d'essayer de définir, et, — après avoir transformé la religion d'une chose « démocratique » ou « populaire » en une chose « aristocratique » , — c'est le changement qui consiste à l'avoir transformée d'une « affaire sociale », en une « affaire individuelle». Négligeons ici le détail, et tâchons de nous élever à une vue de l'ensemble. Distinguons r« individualisme» d'avec le « subjectivisme ». Et puisqu'on n'entend aujourd'hui parler que de solidarité, demandons-

l'œuvre de CALVIN 145

nous, Messieurs, quelle société, je dis en aucun temps, ou quelle doctrine, ont non seulement conçu, mais pratiqué plus généreusement, que la société chrétienne avant Calvin, tout ce qui s'enveloppe sous le nom de Solidarité! La prière pour les morts, pour ces « âmes en disgrâce » qui, comme dit le poète,

Ont besoin qu'on les débarrasse, De la vieille rouille du corps,

l'intercession des saints, la dévotion à la Vierge, voilà pour la croyance ; — le sacrifice de la messe, la réversibilité des mérites, les indulgences et les (c œuvres », voilà pour la pratique ; — ou encore, jusque dans l'usage de la vie quotidienne, la théorie de la richesse, « qui n'est admise dans l'Eglise que pour y servir la pauvreté », les lois contre l'usure, la charité toujours prête à réparer l'inégalité des conditions des hommes, « ut fiât sequalitas, afin que les charges soient égales », — la traduction est de Bossuet et le mot est de saint Paul^ — qu'est-ce, Messieurs, que tout cela si ce n'est autant d'appHcations de la solidarité? Mais aimons-nous mieux interroger l'histoire? Rappelons-nous donc, en ce cas, les assemblées des premiers chrétiens; rappelons-nous le mouvement des croisades ; rap-

4. Voyez le sermon de Bossuet sur VÉminente dignité des pauvres dans V Église.

peloQS-nous l'organisation des corporations ouvrières! C'est, Messieurs, ce que l'on veut dire, c'est cequeje veux dire quand je dis qu'avant Calvin la religion était une « affaire sociale ». Si la juste préoccupation du salut individuel en faisait certainement l'un des principaux articles, non seulement, dans la société chrétienne avant Calvin, non seulement cette préoccupation ne nuisait pas à l'exercice de la solidarité, — qu'il est vrai seulement qu'on appelait alors du nom plus simple de charité; — mais c'était en commun, et, si je l'ose ainsi dire, c'était comme « en participation » qu'on travaillait à Fœuvre elle-même du salut individuel. On croyait mériter^ en honorant les saints et comme en s'unissant de cœur à leurs épreuves et à leurs vertus ; on croyait mériter en priant pour les morts, en donnant de son temps ou de sa fortune pour la délivrance des âmes du Purgatoire ; on croyait mériter en exposant sa vie pour la propagation de l'Évangile et la conversion des infidèles ; on croyait mériter^ en expiant pour les pécheurs et en offrant sa souffrance ou ses austérités pour le rachat de l'incrédule ou du libertin ! Oui, disait le poète, oui,

Prie encor pour tous ceux qui passent Sur cette terre des vivants, Pour ceux dont les sentiers s'effacent A tous les flots, à tous les vents.

l'œuvre de CALVIN 147

prie pour l'impie, prie pour nous, prie pour tous :

Car la prière est infinie,

Car tu crois pour celui qui nie,

Et l'enfance tient lieu de foi.

Ainsi, Messieurs, s'entretenait alors, par une circulation de charité, la vie religieuse du corps social; et précisément, c'est en attaquant ces usages, c'est en employant à les abolir ou à les ridiculiser toute la vigueur de sa dialectique, toute l'éloquence de son invective, toute l'àpreté de son ironie, que, d'une « affaire sociale », Calvin a transformé la religion en une « affaire individuelle ».

On serait ici tenté de retourner contre lui ses propres armes, et de lui répondre en philologue et en logicien : Ecclcsia^ c'est-à-dire Assemblée, Réunion', et Religion, de Religare, c'est-à-dire Rattacher, Relier, Réunir. Cette seconde étymologie n'est peut-être pas bien sûre. Mais, en tout cas, de quelque façon que l'on entende le mot de Religion, et de quelque manière qu'on le définisse, on ne saurait pas plus être seul de sa « religion » que, par exemple, de sa « patrie » ou de sa « famille ». Famille, patrie, religion, autant de mots qui impliquent Tidée de «collectivité! » « Chacun se fait son petit religion à part soi »,

dira plus tard une grande princesse, Madame, mère du Régent. Elle se trompera ! Chacun se fait son opinion, ou sa philosophie, mais non pas sa religion; et la preuve, c'est qu'en matière de croyances, pour Calvin comme pour Bossuet, l'hérétique est celui « qui a une opinion » L'hérésie, Messieurs, c'est précisément le choix — airesis — que Ton fait d'une opinion, pour la professer à soi tout seul, dans l'exaltation de son choix, do l'excellence de son choix, et comme qui dirait à rencontre de l'opinion commune : Quod ubicjue guod semper, quod ah omnibus. A proportion qu'elle tend vers l'universalité, une religion, la religion se rapproche donc de la plénitude de sa notion. Elle s'en écarte à proportion qu'elle se localise, qu'elle se nationalise, qu'elle se particularise. Elle est autre chose dès qu'elle s individualise, et peut-être même le contraire d'une religion. Et Calvin lui-même, et le calvinisme, et le protestantisme en général l'ont si hien compris qu'à peine ont-ils eu proclamé leur individualisme, le danger leur en est apparu, et ils ont essayé de récarter en accumulant les confessions de foi sur les confessions de foi; mais il était déjà trop tard ! et il fallait que la transformation commencée allât, si je puis ainsi dire, jusqu'au hout de sa course.

Quels étaient. Messieurs, ces dangers? Je n'ai

pas, sans doute, à vous les délinir, car vous les connaissez ! On vous les a plusieurs fois signalés, et ici môme, l'année dernière encore, on vous les dénonçait. « 11 me paraît de plus en plus évident que notre individualisme religieux dépasse la mesure et verse dans l'égoïsme, égoïsme subtil et souvent inconscient, mais égoïsme pourtant! » Ainsi s'exprimait, le 13 mars 1900, dans le temple de la Fusterie, le pasteur Appia; et il continuait : « La préoccupation du salut individuel a, dans les cercles religieux, envahi peu à peu toute la place, et remplacé la passion primitive, apostolique, pour le règne de Dieu et sa justice. » Mais un Américain qu'il vous citait, allait, lui, plus loin encore, et ne craignait pas de dire que « le protestantisme restait une religion de caste ^ ». Si peut-être il exagérait, du moins mettait- il en lumière la liaison de l'individualisme religieux avec l'esprit d'aristocratie et l'intellectualisme dont je vous parlais tout à l'heure. Quand, en effet, notre salut est posé comme dépendant de nos opinions, et du choix que nous en faisons, et ce choix de notre initiative, en telle sorte que la môme liberté qui nous érige en juges

1. Cet Américain est le pasteur et docteur G. D. Herron, dont on a fait passer récemment en français une dizaine de fort beaux discours: Christianisme social, discours et conférences, traduits par MM. Fisch. Guignard et Appia, avec préface de M. G. Chastand, Paris, 1902, Fischbaclier.

de la doctrine fait aussi de nous les seuls ouvriers de notre salut, il est naturel que la préoccupation du salut devienne la première de toutes, non seulement la première, mais la plus angoissante, et ainsi, par une interversion singulière, les meilleurs d'entre nous sont en danger constant d'en être les plus égoïstes. Ce serait ici l'un des points les plus faibles de l'œuvre de Calvin, si je ne devais tout de suite ajouter qu'il y a une contre-partie ou une compensation, et l'histoire du calvinisme le prouve. La surveillance de soimême s'y accroît, elle devient plus vigilante ou plus active, de toute l'importance que prend la préoccupation du salut personnel ; et, de son égoïsme môme, l'individu se refait une espèce de vertu*.

Telle est, Messieurs, ou telle m'apparaît, en ce qu'elle a de plus général et d'essentiel à la fois, ra3uvre propre de Calvin. Il a transformé l'idée même que l'on se faisait avant lui de la religion, et sans doule, c'est en ce sens que, d'une expression qui semble d'abord jurer avec tout ce que l'on sait de son caractère, on a pu l'appeler le « précurseur des libertés modernes)). Il ne reste plus

l'œuvre de CALVIN 151

alors qu'à définir ces libertés mômes; qu'à évaluer le prix dont rimmanilé les a peut-être payées; et surtout, il ne reste plus, Messieurs, qu'à se demander si nous sommes plus esclaves quand nous le sommes de la solidarité qui relie l'homme à l'homme, et tous les ho aimes à leur auteur, que quand nous nous le rendons de la mobilité de nos impressions, du dérèglement de notre sens propre, et du vagabondage de notre pensée. Mais, quoi qu'il en soit de cette question, — que je ne veux pas aborder aujourd'hui, — je n'imagine pas que cette manière de présenter l'œuvre de Calvin la rabaisse. Si l'on a pu dire de ceux qui passent, dans l'histoire des idées, pour avoir renouvelé la méthode, qu'ils ont renouvelé l'esprit humain luimême, que dirons-nous de ceux qui, comme Calvin, ont renouvelé le concept de religion? et, quelque jugement qu'après cela nous portions sur son œuvre, ne lui aurons-nous pas rendu justice en en caractérisant ainsi la grandeur et la portée? C'est, Messieurs, ce que je voudrais achever de faire, en suivant quelques-unes au moins des conséquences de l'œuvre de Calvin, et — tout opposée qu'elle soit, dans son esprit comme dans sa lettre, à la doctrine catholique, — en vous montrant que le catholicisme, toujours fidèle à Tune de ses principales vertus, qui est, si je puis ainsi dire, d'absorber en soi ses propres hérétiques, n'a

pas laissé de se convertir en gain, et même en instrument de progrès, quelques parties de l'œuvre du réformateur. Aussi bien, l'historien n'oublierat-il jamais qu'à l'époque où parut Calvin « il y avait des siècles», dit un témoin autorisé, « que la réformation était désirée par les peuples, par les docteurs et par les prélats catholiques^ ».

Je n'hésite donc pas à dire, sans parler de ce qu'on appelle en style théologique « les fruits du Concile de Trente », qu'à défaut de l'œuvre de Calvin, notre Eglise de France n'eut pas été tout ce qu'elle fut au xvii® siècle. Et je n'entends pas seulement par là que, pour faire front contre l'ennemi, elle dut ramasser et concentrer ses forces, ce qui est toujours une utile opération de tactique ; préciser, elle aussi, développer sa doctrine, la soustraire à l'arbitraire des opinions individuelles ; ou encore se réformer elle-même sur le modèle de ses adversaires. Mais, ce que je veux dire, c'est que, ce qu'il y avait de meilleur dans le protestantisme, elle se l'appropria, et, par exemple, elle n'eut garde de « rationaliser » la religion ou de r « intellectualiser », mais, — dans les limites de l'orthodoxie, rigoureusement définies, — elle fit, pour accorder ensemble la raison et la foi.

1. 11 est peut-être bon de rappeler ici que ce témoin n'est autre que Bossuet, et que le témoignage est emprunté du début de son Hialoire des Variations.

l'œuvre de CALVIN 153

le plus grand elTort, et le plus lieureux, que peutêtre on eût fait depuis saint Thomas ou saint Augustin. Je ne dis rien, à ce propos, du jansénisme, si ce n'est que, s'étant égare pour avoir abusé non pas de la « raison », mais du « raisonnement », il doit donc aussi lui quelque chose à Calvin. Mais, si dans cet effort même pour accorder la raison et la foi, l'Egliso duxvii^ siècle a donné plus de place et d'importance au Sermon qu'il n'en avait eue jusqu'alors, ne croironsnous pas que l'exemple de Calvin y soit pour quelque chose? et ainsi ne pouvons-nous pas dire que l'œuvre de Calvin a sa part dans ce magnifique développement de l'éloquence de la chaire que représentent pour nous les noms de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon? Il ne faut pas non plus mettre en doute que l'influence

du calvinisme ait contribué, jusque dans l'Eglise catholique, à faire désavouer ou rejeter plus d'une superstition, épurer plus d'une dévotion populaire, et donner à la religion du xvii*" siècle cet air de gravité qui la distingue si fort de la religion de la Renaissance. Et voulons-nous aller plus loin? Nous le pouvons, et j'estime. Messieurs, je l'ai dit et je le répète, que l'apologétique d'un Pascal ou celle d'un Bossuet ne seraient pas, elles non plus, tout ce qu'elles sont ni n'auraient produit tous leurs eflets, ni les mêmes, sur des

Ib4 DISCOURS DE COMBAT

esprits moins préparés par la théologie de Calvin.

« Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion clirétienne découvre ce principe que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité, car la nature est telle qu'elle marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme et hors de l'homme. » De qui sont ces paroles? sont-elles de Pascal? ou sont-elles de Calvin? Et si Ton peut dire qu'elles résument toute cette apologie de la religion dont les Pensées ne sont quo les fragments mutilés, résument-elles moins fidèlement, Messieurs, les deux premiers livres de rhistitution chrétienne? « Impuissance et misère de l'homme sans Dieu ! » Vous reconnaissez encore ces fortes paroles ! La vérité qu'elles expriment estelle plus présente, — plus constamment, plus profondément présente, si je puis ainsi dire, — à Fâme inquiète et tourmentée de Pascal qu'àPintelligence lucide et raisonneuse de Calvin? Et d'ailleurs, pour y trouver le fondement de son apologétique, Pascal, qui, dit-on, ne lisait guère, a-t-il eu besoin de lire Calvin? Je n'en sais rien ; je ne me soucie même pas de le savoir; il me suffit qu'il fût de Port-Royal, et que, sur cet article de « l'impuissance et de la misère de l'homme sans Dieu», Port-Royal, par Fintermé-

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diaire de VAtigiistinus de Jansénius, fût manifestement inspiré de Calvin.

En revanche, Messieurs, quelqu'un qui a lu et relu Calvin, c'est Fauteur de V Ilistowe des Variations^ c'est Bossuet. Nous n'avons besoin, pour nous en convaincre, que de le relire lui-même; et si j'ai pu le nommer, avec quelque raison, je crois, le « théologien de la Providence », qui donc, avant Bossuet, — et en français, — a mieux parlé de la Providence que Calvin? «Si quelqu'un tombe entre la main des brigands, ou rencontre des betes sauvages, s'il est jeté à la mer par tempête, s'il est accablé de quelque ruine de maison ou d'arbre; si un autre, errant par les déserts, trouve de quoi remédier à sa famine, si par les vagues de mer il est jeté au port, ayant évité miraculeusement la mort par la distance d'un seul doigt, la raison charnelle attribue à fortune toutes ces rencontres tant bonnes que mauvaises. Mais tous ceux qui auront été enseignés, par la bouche de Christ, que les cheveux de nos têtes sont comptés, chercheront la cause plus loin et se tiendront tout assurés que les événements quels qu'ils soient sont gouvernés par le conseil secret de Dieu.» Reportez-vous maintenant à ce chapitre de r Institution chrétienne : c'est le seizième du premier livre; et relisez-le tout entier. Ni dans ses Sermons, ni dans ses Oraisons funèbres, ni

dans son Discoiirs sur r histoire universelle , Bossuet n'a parle de la Providence plus fortement ou autrement que Calvin. Nous est-il interdit de croire qu'il aura de bonne heure été frappé de la manière dont Calvin en avait parlé? Habitué qu'il était à «prendre son bien oii il se trouvait», il n'aura pas cru que, pour avoir passé parla prose de Calvin, une doctrine orthodoxe perdît de son orthodoxie ; et il a eu raison de ne pas le croire; et je ne forme qu'un souhait, qui est qu'à cet égard nous ne soyons jamais plus dédaigneux que lui!

Et voulons-nous encore faire un pas ? Nous le pouvons, Messieurs, si seulement nous savons distinguer le mouvement de la Renaissance d'avec celui de la Réforme, — en dépit des apparences ou même de quelques traits communs, — et si nous nous souvenons que le premier, le mouvement de la Renaissance, n'ayant abouti finalement qu'à une restauration du naturalisme païen, c'est précisément le second, le mouvement de la Réforme, qui l'a combattu, pour le plus grand bien de la civilisation, interrompu, enrayé, et finalement obligé de compter ou de composer avec le christianisme. On ne le voit nulle part mieux que dans l'histoire du calvinisme, et peut-être est-ce l'un des caractères qui, lui-même, le distinguent le plus d'avec le luthéranisme. En « individualisant» la religion,

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si Calvin a obtenu ce premier résultat de faire de presque tous nos devoirs des devoirs envers nousmêmes, une seconde conséquence en a été de poser le problème moral dans toute son ampleur ou, pour mieux dire, de l'imposer à la conscience de l'individu. Kant est déjà dans Calvin, et la Critique de la Raison pratique est fille de l Institution chrétienne. On ne saurait nier qu'en donnant cette importance à la question morale, et en mettant la conformité de la conduite avec la croyance au premier rang des préoccupations du chrétien, Calvin ait rendu, tant à la cause de Tiiumanité qu'à celle même de la religion, un service inoubliable; etla preuve en est. Messieurs, que FEglise, en opérant ce qu'on appelle sa « contre-réformation», ne s'est souciée de rien plus que d'intégrer ce progrès dans le catholicisme.

Disons donc, et je le dis, qu'après cela Calvin a eu le tort de ne pas voir où menait tôt ou tard cette individualisation de la morale ! Ou plutôt, disons qu'il l'a pressenti, s'il ne l'a pas vu, et que de là même, — de là et non d'ailleurs, — procède la sévérité de la législation qu'il a imposée à Genève. Disons encore que le « respect de soi-même », qui est sans doute une vertu nécessaire, n'est peutêtre, quand on songe à ce qu'il suggère d'orgueil, que la moindre des vertus chrétiennes ! Mais ne méconnaissons pas pour cela la grandeur de

l'œuvre de Calvin. Il nous faut avoir le courage de l'avouer : en un temps où la papauté même subissait trop docilement l'influence de l'esprit de la Renaissance, Calvin a jeté, si je puis ainsi dire, les leçons de son Institution chrétienne en travers du courant. Oportet hœreses esse : Il faut qu'il y ait des hérésies! Quelque interprétation que l'on donne du mot de Fapôtre, j'ose dire, Messieurs, que si jamais hérésie parut le justifier, c'est celle de Calvin. Et, encore une fois, pour une infinité de raisons, on ne saurait trop déplorer qu'il ait consommé la rupture. Mais ce n'est pas un motif de ne pas lui rendre justice, et vous me trouverez peut-être bien hardi ou plutôt téméraire, mais je suis, moi qui parle, de ceux qui ne craignent pas que ce sincère aveu puisse nuire à la cause qu'ils soutiennent.

J'ai tâché, Messieurs, de tenir la promesse que je vous ai faite au commencement de ce discours, et si, par hasard — ou, dans l'entraînement qui est à la fois le grand attrait, mais le grand danger de la parole publique, — je ne l'avais pas exactement tenue, je me flatte en terminant que vous n'en imputeriez pas la faute à mon intention. Je m'étais pro posé de caractériser ÏOEuvre de Calvin dans Fhis-toire, et, ne m'étant rien proposé de plus que de la caractériser, ce discours, tout analytique, n'au-

rait donc pas besoin d'autre conclusion. Si l'œuvre essentielle de Calvin est d'avoir transformé le concept de religion — en V intellectualisant ^ en Varistocratisant^ en V individualisant ^ — je vous ai dit ce que je pensais de ces transformations, et je ne vois pasceque j y pourrais ajouter. Suntbona^ siint mala : Tœuvre est mêlée! N'est-ce pas la condition de toutes les œuvres purement humaines? Si vous voulez cependant une conclusion plus ferme, votre courtoisie me permettra, je l'espère, de l'énoncer avec autant de franchise que je voudrais avoir mis de modération dans tout ce discours. Puisque la conception calviniste de la religion a régné pendant trois cents ans, je ne vois donc pas sans quelque joie qu'elle semble perdre aujourd'hui de son empire, et, tandis que ceux qui la croient juste vont à la libre pensée, je ne vois pas sans quelque joie les autres, ceux qui demeurent chrétiens, tout proches de convenir qu'une religion ne saurait être ni une « affaire purement intellectuelle », ni une «chose aristo-

1. Citons encore ici les paroles du pasteur Herron : « La Révolution religieuse que nous appelons la Réforme, a amené une déperdition considérable. Il est évident aujourd liui que l'Église de l'avenir ne recouvrera sa pureté et son autorité qu'en s'incorporans bien des éléments, que le protestantisme a dédaignés... Peu à peu se fait jour la conviction que la Réforme ne fut qu'une phase temporaire, quoique indispensable de l'histoire du christianisme, et que l'Église catholique du xv° siècle, dans son splendide développement spirituel, otire des institutions dont le protestantisme doit être jaloux.» L Avènement politique du Christ.

cratique », ni une croyance individuelle ». Et si j'en éprouve quelque joie, ce n'est pas seulement, ce n'est même presque point d'y trouver une confirmalion de mes propres idées, mais c'est que, le jour oii on achèverait d'en convenir, il y aurait un grand pas de fait vers une union ou une réunion qui n'a jamais été plus nécessaire que de notre temps.

2'= SÉRIE. Il

Messieurs,

Il y a de cela précisément un siècle, à la veille du Concordat et de la publication du Génie du Christianisme^ qui sont, dans l'histoire des idées, les deux grands événements de l'année 1802, si quelqu'un eut osé prophétiser la renaissance religieuse qui se préparait alors de toutes parts, comment croyez-vous que l'eussent accueilli, je veux dire par quelles plaisanteries ou par quels sarcasmes, les hommes de la Décade^ — c'était le journal philosophique de l'époque, — les Gondillaciens, les idéologues, et généralement tous ceux qui, dans une France bouleversée, mais transformée cependant par la Révolution, persistaient toujours à ne rien être de plus que les dépositaires et les continuateurs de l'esprit de Voltaire et de V Encyclopédie? La situation politique est aujourd'hui meilleure-, quelques fortes raisons

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