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On pourrait exprimer la même idée d'une autre manière

soient, défauts et qualités mêlés et compensés, ils le sont pour avoir mis à l'être une orgueilleuse obstination; et, si nous voulons les imiter, la manière n'en est pas de les copier servilement, ni de démarquer, pour ainsi dire, leurs habitudes, mais d'être nous comme ils sont eux, Français comme ils sont Anglais ; de persévérer dans la direction, d'abonder dans le sens de notre propre histoire ; et ainsi, d'ajouter un anneau d'âge en âge à la chaîne de nos traditions.

C'est ce que n'ont pas compris, Messieurs, ceux qui ont travaillé depuis cent ans, qui travaillent toujours à déplacer le centre de notre histoire littéraire, et, en vérité, comme s'ils voulaient se faire pardonner par l'Europe la pacifique, heureuse et bienfaisante domination que nos écrivains ont jadis exercée sur elle ! Que de choses, Messieurs, n'aurais-je pas à dire là-dessus, si c'était aujourd'hui le temps, et ici le lieu de faire le critique ou le professeur de littérature ! et j'ai beau les avoir vingt fois dites, je les crois si profondément que je ne désespérerais pas de vous les dire encore d'une façon nouvelle. Mais un témoin plus désintéressé vous les dira sans doute bien plus éloquemment, et puisque la mode est aux Anglo-

en disant que partout où s'établit un Anglais, non seulement on ne voit pas qu'il cesse d'être Anglais, mais toute l'Angleterre s'y établit avec lui.

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Saxons, je me contenterai de vous remettre sous les yeux une page de Garlyte^.

« L'Angleterre, avant longtemps, écrivait-il en 1840, ne contiendra qu'une petite fraction des Anglais, et en Amérique, dans la Nouvelle-Hollande, à l'est et à l'ouest, et jusqu'aux antipodes, il y aura un Saxonnat couvrant de grands espaces du globe. Et maintenant, qu'y a-t-il qui puisse retenir tous ces hommes ensemble dans une nation virtuellement une ? Ceci est justement regardé comme le plus grand problème pratique, comme la chose que toutes sortes de souverainetés et de Parlements ont à accomplir ; qui est-ce qui accomplira ceci ? C'est un roi anglais, et un roi que ni temps, ni hasard, ni combinaisons de Parlements ne sauraient jamais détrôner. Ce roi Shakespeare, souveraineté couronnée, est-ce qu'il ne brille pas sur nous tous comme le plus noble, le plus doux, et pourtant le plus fort des signes de ralliement. Nous pouvons l'imaginer comme rayonnant d'en haut sur toutes les nations d'Anglais dans mille ans d'ici. Oui, de Paramatta, de New- York, en quelque lieu et sous quelque sorte de constable de paroisse que vivent des hommes anglais et des femmes anglaises, ils se diront les uns aux autres : « Oui, ce Shakespeare

i . Th. Garlyle : les Héros, traduction Izoulet. Troisième Gonfé. rence, le Héros comme Poète,

« est à nous; nous l'avons produit, nous parlons et « pensons par lui; nous sommes de même race « et de même sang que lui. »

En Amérique, à Baltimore, quand il m'est arrivé de lire un jour ce passage de Garlyle, j'aurais voulu, Messieurs, que vous vissiez le frémissement de l'auditoire, et l'émotion profonde avec laquelle il se reconnaissait et se sentait glorifié lui-même dans cette apothéose de Shakespeare. «Mais, quelques jours plus tard, à Montréal et à Québec, il m'était donné d'avoir sous les yeux le même spectacle, et l'unique différence était que je ne parlais point de Shakespeare, mais de La Fontaine et de Molière, de Racine et de Corneille, de Pascal et de Bossuet. Eux aussi, ces Français- Canadiens, d'esprit français, cette tradition française, qu'ils ont souvent peine à reconnaître dans notre littérature contemporaine, ils la retrouvaient dans nos grands écrivains du xvii* siècle, et, sujets fidèles et dévoués de l'Angleterre, c'était pourtant le Cid et c'était An^/romaç'we, c'étaient les Sermons de Bossuet et les Pensées de Pascal qui réveillaient dans le fond de leur cœur le souvenir de leurs origines. Messieurs, serons-nous moins Français qu'eux? Apprendrons-nous d'eux ce que nous nous devons? Et ne comprendrons-nous pas que tout ce que l'on essaye d'ôter à la gloire de ces grands hommes et de leur siècle, hélas! ce

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n'est pas à eux qu'on l'enlève, mais à nous, et vraiment à l'âme française?

Car pour ne lien dire de leurs autres qualités, — et si nous mettons seulement quelques épicuriens à part, — ce que leurs œuvres à tous nous enseignent, c'est l'action; et leur prose ou leurs vers nous sont des sources d'énergie ^ Ils n'ont pas écrit pour écrire, ni pour réaliser un rêve de beauté solitaire, mais pour agir, et, selon l'expression de l'un d'eux, pour travailler au « perfectionnement de la vie civile ». Vous savez s'ils y ont réussi ! La théorie d'art qu'ils ont le moins comprise, et dont l'incompréhension les a quelquefois rendus sévères pour quelques-uns de leurs devanciers, c'est la théorie de l'art pour l'art. Ils ont cru que la parole nous avait été donnée pour exprimer des idées, et les idées pour servir de lumière ou de guide à la conduite. C'est par là qu'ils ont assuré, si je puis ainsi dire, la diffusion ou le rayonnement de l'âme française dans le monde. Et d'autres après eux sont venus, à qui ni la popularité, ni la

1. Est-il besoin de rappeler ici la page si souvent citée d'Henri Heine : « Qui sait combien d'actions d'éclat jaillirent des vers tendres de Racine? Les héros français qui gisent enterrés aux Pyramides, à Marengo, à Austerlitz, à léna, à Moscou, avaient entendu les vers de Racine, et leur Kmpereur les avaient écoutés de la bouche de Talma... Euripide est-il un plus grand poète que Racine? Je Tignore, mais ce que je sais, cestque ce dernier fut une source vivante d'enthousiasme, qu'il a enflammé le courage par le feu de l'amour, et qu'il a enivré, ravi et ennobli tout un peuple. »

gloire n'ont manqué, ni le génie peut-être, mais combien moins Français ! Retournons donc à eux, tous ensemble, ou plutôt, non! et, pour éviter ici toute équivoque, n'y retournons pas : c'étaient des hommes de leur temps, et nous sommes les « gens de maintenant » . Mais souvenons-nous qu'ils sont les modèles ; que, s'il existe une conception vraiment sociale, vraiment humaine, de Fart, ils l'ont réalisée pleinement ; et que, avant eux ou depuis eux, nous avons eu peut-être de plus grands écrivains, — je ne le crois pas, mais peut-être! — nous n'en avons pas eu de plus nationaux, et les plus nationaux après eux seront ceux qui en approcheront le plus^.

Je ne sais, Messieurs, si je me fais bien entendre! La matière est difficile et la distinction délicate. Je ne conseille certes à personne de s'enfermer en soi ni dans les frontières de son propre pays ; je n'oppose point de douanes à la circulation de l'esprit ; je suis curieux autant que personne de ce qui se passe ou de ce qui se dit, de ce qui se pense ou de ce qui s'écrit hors de France. Nations de l'ancien ou du nouveau monde, nous vivons désormais tous en spectacle à tous ; et rien d'étranger ne saurait nous être indifférent; et je m'en félicite. Mais, Messieurs, permettez-moi cette com-

1. Je nie suis efforcé de bien établir ce point dans mon Manuel de l'histoire de la lAttéralure française.

paraison familière, on ne se nourrit, on ne profite que de Cb que l'on s'assimile, ou, si vous l'aimez mieux, que de ce que l'on transforme en sa propre substance. Il ne faut donc point essayer de nous faire une àme russe ou une âme suédoise, mais, dos qualités de l'âme suédoise ou de 1 ame russe, il faut retenir celles qui peuvent servir à l'enrichissement de l'âme française. Ainsi, jadis, nos pères ont-ils fait des qualités de l'âme espagnole ou de l'âme italienne ^ Ils en ont pris ce qu'ils en pouvaient prendre, et ils l'ont, pour ainsi parler, francisé. Mieux que cela ! la connaissance de l'étranger ne leur a servi que d'un terme de comparaison, pour apprendre à se mieux connaître eux-mêmes-, et, chose remarquable! que j'aime-

1. C'est ce qu'il semble qu'on oublie toujours, et on va répétant, on enseigne même qu'avant Voltaire nos pères auraient totalement ignoré « les littératures étrangères ». Veut-on dire par là que la « littérature italienne » et la « littérature espagnole » ne seraient pas pour nous et n'ont jamais été des « littératures étrangères » ? On le peut bien, si on le veut, mais à la condition, toutefois, d'en avertir. En réalité, prosateurs ou poètes, nos écrivains du xvi^ siècle se sont tous mis à l'école de r Italie ou de l'Espagne, et quelques-uns s'y sont même perdus. De plus habiles ou de plus grands, ou pour mieux dire de plus Français, sont ensuite venus, qui nous ont émancipés de cette superstition littéraire. Corneille lui-même, — en dépit du Cid, ou jusque dans le Cid^ — Racine et Molière, Pascal et Bossuet, La Bruyère et Fénelon. Mais ils n'en ont pas perdu pour cela le profit; et, sur la tendance au cosmopolitisme, ils ont seulement fait prédominer la tendance nationale. C'est ce que je voudrais que Ton fît d'après eux et comuie eux.

2. C'est ce que les philosophes expriment quand il» diseat qu'on ne se pose qu'en opposant.

rais à développer, toutes les fois qu'ils ont essayé de faire davantage la mode a bien pu les soutenir un moment, mais ils ont finalement échoué ; il n'a survécu qu'un vague souvenir de leur tentative, qui n'intéresse que les érudits ; et c'est un admirable exemple de ce que je vous disais tout à l'heure, que la tradition ne se compose pas de tout le passé, mais de ce qui en survit, et il n'en survit que ce qui est soi-même conforme ou analogue à une tradition antérieure.

C'est également ce qu'il faut dire de notre « tradition religieuse », à laquelle j'arrive maintenant, et qui n'est, vous le savez, ni la moins attaquée, ni, cependant, la moins nécessaire, la moins indispensable de nos traditions. Au siècle dernier, quand nos philosophes et nos encyclopédistes ont essayé de nous « déchristianiser », avaient-ils bien calculé toutes les conséquences de leur entreprise ? et, s'ils ont eu conscience de ce qu'ils enlevaient à « l'âme française », se sont-ils demandé comment ils le remplaceraient ? Car, en politique, ainsi qu'ailleurs, on ne détruit guère que ce que l'on remplace. Et, Messieurs, remarquezle bien, je ne parle ici de notre « tradition religieuse », ni en croyant, ni en moraliste, mais seulement en historien et en observateur. Il n'est question ni de la vérité de la religion, ni du « besoin de croire », ni de ce que le catholicisme

peut avoir en soi de plus conforme à Tâme française que le protestantisme. Je me suis expliqué sur tous ces points en d'autres occasions, et je ne veux point y revenir ce soir. Mais ce que je constate en fait, et dans l'histoire, c'est que, dans le monde entier, de même que le protestantisme c'est l'Angleterre, et F « orthodoxie » c'est la Russie, pareillement la France, Messieurs, c'est le catholicisme. Ce que je constate, en fait et dans l'histoire, c'est que, depuis douze ou quinze cents ans, ce rôle de nation protectrice et propagatrice du catholicisme a été celui de la France. Ce que je constate, en fait et dans l'histoire, c'est que, si nous avons^ nous, rendu de grands services au catholicisme, le catholicisme nous en a rendu peut-être davantage ou de plus grands encore. Et ce que j'en conclus enfin, c'est que, tout ce que nuos ferons, tout ce que nous laisserons faire contre le catholicisme, nous le laisserons faire et nous le ferons au détriment de notre influence dans le monde, au rehours de toute notre histoire, et aux dépens enfin des qualités qui sont celles de 1' « âme française* ».

1. Il y a déjà quelques mois qu'ayant eu l'occasion d'insérer dans la Revue des Deux Mondes une assez longue étude sur le Catholicisme aux Etats-Unis, je reçus d'Anvers une lettre anonyme qui ne contenait point, il est vrai, d'injures à mon adresse, mais dont l'auteur s'expriroait à peu près en ces termes :

« Vous admirez, Monsieur, les progrès du catholicisme aux Etats-Unis, et vous vous flattez de l'espoir qu'ils n'en sont encore qu'à leurs débuts. Vous avez raison ! et l'Eglise peut s'eo

Ecoutez cette voix qui nous vient d'Amérique : « L'avenir catholique delà France est du plus grand intérêt pour l'Eglise catholique entière. Sachez-le bien, au fond de l'Amérique, nous vous regardons, nous catholiques, pour tirer de vous des leçons, des inspirations, et les non-catholiques, pour voir ce qui vous manque et pour blâmer l'Eglise catholique des fautes qui se commettent en France.

fier aux promesses de son divin fondateur. Mais vous n'oubliez qu'un point, qui est que, pour assurer le triomphe du catholicisme, il faut, et avant tout, que la France soit anéantie.

« Car la France a été de tout temps la grande ennemie du catholicisme, et quand je dis de tout temps, je veux dire depuis vos Capétiens, c'est-à-dire depuis qu'elle est la France. Seule en effet, de toutes les puissances catholiques, ou soi-disant telles, la France a outragé et asservi des Papes ; c'est elle qui finalement a fait avorter le mouvement des Croisades -, c'est encore elle qui, en se faisant plus tard l'alliée de l'Angleterre d'Elisabeth ou de l'Allemagne de Gustave-Adolphe, a favorisé la victoire du protestantisme ; et n'est-ce pas elle enfin dont « la grande Révolution » a déchaîné sur le monde l'esprit d'erreur et d'impiété T

« L'anéantissement de la France ; telle est donc la première condition des progrès ultérieurs du catholicisme, et puisque vous semblez ne pas vous en douter, j'ai cru devoir vous en avertir. »

Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne convient à une lettre anonyme, et je n'ai pas besoin de montrer ce qu'il y a de paradoxal dans la thèse de mon correspondant d'Anvers. Mais, pour discutable que soit la thèse, c'en est bien une ; on peut la soutenir ; elle s'autorise de faits qu'en « s'y prenant bien » il serait très aisé de rendre vraisemblables ; et, dès à présent, je ne serais pas étonné qu'on l'enseiiçnât dans quelques Universités étrangères.

Au lecteur maintenant de juger si ceux qui la soutiennent s'inspirent du pur amour du catholicisme, ou de la jalousie du rôle que la France a joué dans l'histoire comme puissance catholique ; et, s'il est de notre intérêt, à nous, en renonçant à ce rôle, de nous précipiter dans le piège qu'on nous tend.

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Caria France se dit la fillf», aînée de l'Eglise; elle a donc le devoir avec l'honneur. Et si la France faiblit dans sa mission, l'Eglise catholique souffre, et on nous dit, à nous catholiques d'Amérique : (( Eh quoi, vous voulez que l'Amérique soit catholique ! Et qu'est-ce qu'on fait dans ce pays de la France, cette fille aînée de l'Eglise? » Ainsi s'exprimait, il y a quelques années, l'archevêque de Saint-Paul du Minnesota, M^'' Ireland ; et, si j'ai choisi son témoignage entre tant d'autres, c'est qu'aucun de nos républicains ou de nos démocrates ne saurait se dire, avec plus de droits que l'archevêque de Saint-Paul, ami du peuple et de la liberté ^

C'est, au surplus, — et je considère ceci comme un grand gain, — ce que commencent à reconnaître nos hommes politiques eux-mêmes, à l'exception de ceux qui opèrent dans les colonnes du Siècle^ de r Aurore ou au Radical. Tous les ans, à la même époque, si nous voyons toujours quelque député monter à la tribune pour y demander la suppression de l'ambassade de France auprès du Vatican, ou je ne sais quoi d'analogue, et profiter de l'occasion pour y étaler la splendeur de son ignorance, nous voyons aussi qu'on le laisse faire, sans prendre seulement la peine de lui répondre;

1. L'Eglise et le Siècle, traduction de M. l'abbé Klein, Paris, 189i 8' édition, V. Lecoffre.

et finalement on vote comme s'il n'avait rien dit. fout récemment, le voyage de l'empereur d'Allemagne en Orient a ému non seulement les indifférents et les sceptiques, mais les libres penseurs eux-mêmes ; des yeux fermés se sont ouverts; et on a compris qu'il y avait au moins un lieu du monde oii la France ne pouvait cesser d'être catholique sans cesser d'être la France. Il y en a un autre, — qui est le Canada, — oii le catholicisme est la condition même de ce que nous pouvons exercer encore ou reconquérir de pacifique influence; et il semble que nos hommes d'Etat commencent à s'en douter. La rentrée des jésuites en Allemagne nous servira-t-elle également de leçon ? et comprendrons-nous ce que r« âme française » risquerait de perdre à la suppression de la liberté d'enseignement? Je le souhaite ! comme aussi que nous comprenions ce que nous devons à nos missionnaires, et que, s'ils nous ont créé parfois des embarras, la vérité n'en est pas moins que, partout cil l'ardeur de leur foi les emporte, c'est, avec le catholicisme, le respect et l'amour de la France qu'ils plantent.

Il ne restera plus alors à faire qu'un dernier pas ; et, quand nous serons tout à fait «convaincus », si nous ne le sommes pas encore, que, comme disait l'autre, « l'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation », nous nous apercevrons

peut-être que le mal que l'anticléricalisme ferait à la France du dehors, il le fait, il continue de le faire tous les jours à la France du dedans.

On nous a demandé quelquefois. Messieurs, — à nous qui nous arrêtons respectueusement au seuil de la croyance, mais qui serions désolés de scandaliser les croyants et qui regrettons amèrement de ne pas partager leur foi, — on nous a donc demandé si nous voulions ce qu'on appelle une religion pour le peuple. Non, Messieurs! C'est Voltaire qui voulait une religion pour le peuple, et nous ne sommes ni Voltaire, ni surtout Homais, le pharmacien; car Voltaire, aujourd'hui, sous le nom de Ranc ou de Guyot*, c'est Homais. Nous voulons seulement épargner à ceux qui ne les connaissent point les sécheresses du doute; nous voulons que l'on ne mette pas leurs espérances au hasard et comme à la merci d'une fantaisie métaphysique ; nous voulons qu'ils sachent enfin que, quand on leur offre les vaines satisfactions de la

1. La citation que je faisais de son nom ayant comblé d'aise M. Yves Guyot, cet ancien Ministre n'en a rien voulu laisser paraître, et, au contraire, il a menacé le Journal des Débats d'une « réponse » à ma conférence. 11 avait d'ailleurs tout à fait oublié que, deux ou trois jours auparavant, dans le Siècle, il m'avait, lui, Guyot, « berger de ce troupeau », nommé dans un sien discours, où vraiment je n'avais que faire, et qu'ainsi je m'étais donc borné à lui rendre la pareille. Mais ce qui est permis à un ancien Ministre ne l'est sans doute pas à un homme de lettres, et M. Yves Guyot, qui a sa manière d'entendre la justice et la vérité, en a une aussi à lui, comme on voit, d'entendre l'égalité. Il se pourrait que ce ne fût point la bonne.

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science en échange de leur foi, on leur ment. Mais ce qui nous parait monstrueux, c'est que Ton soit chrétien à Jérusalem et à Gonstantinople, ou que l'on en joue le personnage, et que l'on continue d'être « agnostique » ou libre penseur à Paris. Nous ne voulons pas d'une religion pour le peuple! mais nous n'en voulons pas non plus d'une pour le commerce ou pour l'exportation. Ce qui est bon pour étendre, pour soutenir, pour fortifier dans le monde l'influence de la France, ne saurait être mauvais ou seulement moins bon en France. Il faut avoir jusqu'au bout le courage de nos intérêts I Nous ne l'aurons, en fait de religion, que le jour oii nous cesserons d'attaquer et de persécuter chez nous ce que nous faisons profession de défendre et de protéger ailleurs ; le jour oii nous n'essayerons plus de déraciner de l'âme française une tradition qui fait sa force ; et nous rentrerons ainsi, Messieurs, en même temps que dans la franchise, dans la vérité du fait et dans la direction de toute notre histoire. Car on peut bien être musulman, on peut être israélite, on peut être libre penseur, on peut être protestant et « Français », mais on ne peut pas être ensemble « idolâtre et chrétien », — je veux dire Français et « anticatholique * ».

i. Je croyais avoir assez nettement limité, dans tout ce qui précède, le sens et la portée de cette phrase, pour qu'aucune équi-

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Telles sont, Messieurs, quelques-unes des traditions que je regarde comme essentielles à « l'âme

voque ne fût possible ; et, à vrai éife, je le crois encore. Mais C6 ce n'est plus aujourd'hui « l'art d'écrire », c'est « l'art de lire » qui va se perdant, et, de la manière que sont conduites les polémiques, on ne se soucie plus de ce qu'un adversaire a pu dire, mais uniquement de ce qu'il aurait dû dire pour qu'on lui répondît victorieusement ; — et on le lui prête sans scrupule. J'en pourrais donner vingt exemples.

Si cependant j'avais averti mes auditeurs et mes lecteurs, — dès le début de ce développement sur la « tradition religieuse » — que je ne parlais « ni en croyant, ni en moraliste », et qu'il ne s'agissait entre nous ce soir-là « ni de la vérité de la religion », ni « du besoin de croire », ni de ce que « le catholicisme peut avoir en soi de plus conforme à l'âme française que le protestantisme », on eût pu supposer que j'en avais mes raisons; et en d'autres temps on l'eût fait. En d'autres temps, on eût compris que je divisais la question, selon le précepte cartésien, et que, d'un problème si vaste et si complexe, je n'avais vouIm retenir, pour en parler à Lille, que la partie purement histor/^ue. Cela d'ailleurs es^ difficile, je le sais, et il se peut que je n'y aie pas tout à fait réussi. Mais l'intention était évidente. On peut, et on doit même distinguer, dans l'histoire d'une religion, le dedans et le dehors, l'intérieur et Textérieur, son développement religieux et ses réactions historiques. Si tout cela se tient, tout cela aussi s'analyse ; et il convient quelquefois de l'étudier en bloc ; mais il doit être permis quelquefois de l'étudier en détail, et on peut y avoir intérêt.

Tel est ici le cas. Que le catholicisme, pour un moment, soit donc en soi tout ce que l'on voudra, le fait est que l'âme française en est pénétrée tout entière, ou imprégnée, pour mieux dire, comme l'âme anglaise l'est de protestantisme. Que les relations de la France et du catholicisme, — ou plus exactement, de la royauté et du Saint-Siège, — n'aient pas toujours été ce qu'eussent voulu les catholiques de l'espèce de mon correspondant d'Anvers ou, d'un autre côté, les purs politiques, il n'en est pas moins vrai que, depuis mille ou douze cents ans, la fortune de la France a varié comme celle du catt:.:tlici8me, et on pourrait dire : réciproquement. Et supposé qu'il !•«, survive enfin, dans beaucoup d'âmes contemporaines, que des « habitudes ;i> d'esprit catholique, d'où la foi se serait en quelque sorte retirée, à la vérité je n'en crois rien, mais je l'admets, pour un moment^ et je dis

française ». Religieuse, intellectuelle, ou militaire, — elles remontent, vous le voyez, par-delà les commencements de notre histoire, jusqu'aux plus lointaines origines de notre race, et César etCaton nous en sont de sûrs garants. Elles étaient déjà les nôtres quand nous n'étions encore que des barbares; et, depuis lors, nous ne sommes devenus la France qu'en les continuant, en les précisant, en les fortifiant d'âge en âge. Aussi ne sont-elles, à proprement parler, ni monarchiques, ni républicaines, mais françaises, uniquement françaises. Elles ne dépendent point des institutions politiques ni de la forme du gouvernement. Elles n'ont point empA.ôlié l'ancienne monarchie d'être l'alliée des cantons Suisses ou de la République des Etats-Unis, et elles n'ont pas gêné la République actuelle pour devenir l'alliée du tsar de Russie. Le meilleur des

qu'on ne saurait gouverner à rencontre de ces habitudes d'esprit.

Qu'y a-t-il là, je le demande au lecteur impartial, qu'y a-t-il là qui ressemble à de « Tintolérance » ou à du « fanatisme » ? Mon objet n'a été que de constater, entre le catholicisme et l'àme française, une convenance héréditaire, corroborée par mille ou douze cents ans d'histoire, fortifiée par l'adaptation, reconnue, consacrée pour ainsi dire par le jugement de l'étranger lui-même. C'est cette convenance, encore une fois, qui constitue la « tradition religieuse » de l'âme française, au point de vue purement politique. Je ne vois pas, dani ce que j'ai dit à ce sujet, et que je viens de relire avec attention, un mot qui tende au-delà de cette affirmation.

11 est bon d'ajouter, pour prévenir ou écarter toute fausse interprétation, que ee que j'appelle être « anticatholique » ce n'est pas être protestant, ni musulman, ni juif, ni même libre penseur, mais c'est être « franc-maçon », par exemple, et c'est l'être d'une façon militante et active.

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gouvernements sera toujours celui qui les respectera le mieux. Les meilleures institutions seront celles qui les aideront le mieux à se développer et à se renouveler. Car elles ne sont point étroites, quoi qu'on en puisse dire, ni emprisonnées dans une formule, ainsi qu'en une espèce de geôle ou d'armure d'airain. Elles sont capables de développement, d'évolution ou de progrès, à la manière d'un grand arbre, qu'on ne voit pas, je pense, qui se détache de ses racines, à mesure qu'il grandit et qu'il épanouit jusqu'aux cieux la magnificence orgueilleuse de son feuillage ! mais, au contraire, et en même temps, ses racines tracent et s'enfoncent plus profondément dans son sol natal. Oserai-je me servir d'une autre comparaison, plus délicate? Il en est de nos traditions comme des dogmes de la religion. Le centre de vérité ne change point; mais la longueur du rayon augmente, et, par conséquent, l'étendue de la circonférence; et, par suite encore, la quantité, la diversité, la complexité de ce qu'elle enveloppe dans sa courbe i. Ainsi, Messieurs, en est-il de nos traditions nationales; et

1. S'étonnera-t-on de ce rapprochement? Je ne le pense pas et, au contraire, on verra que les deux questions n'en font qu'une. Examiner, en effet, dans quelle mesure le dogme <.< évolue », c'est examiner de quelles « variations » la tradition est capable, sans changer pourtant de nature; et inversement, dégager du milieu des diversités qui en modifient l'apparence, le principe d'absolue fixité sans lequel il n'y a point de dogme, c'est tout le problème de son < évolulion ».

c'est pourquoi ceux-là ne savent pas ce qu'ils font qui s'efforcent de les détruire au nom de je ne sais quelle chimère de progrès, ou, comme ils disent, d'adaptation à des circonstances nouvelles. Non seulement la tradition n'a rien d'incompatible avec le progrès; mais, au contraire, le vrai progrès, le progrès durable n'est possible qu'en accord avec la tradition, dans le sens de la tradition, et par le moyen de la tradition.

Ceci m'amène, pour terminer, à dire quelques mots d'une autre et dernière espèce d'ennemis de « l'âme française », qui ne sont aujourd'hui ni les moins nombreux, ni les moins écoutés : je veux parler, Messieurs, des individualistes. Je vous l'ai déjà dit : les individualistes, ce sont tous ceux qui tirent de ce qu'ils appellent, eux, leur conscience, et de ce que j'appelle, moi, leur orgueil, l'insolente prétention de ne relever en tout que d'euxmêmes et d'eux seuls ; — ce sont ceux qui, de leur autorité privée, s'érigent publiquement en juges

Je suis de ceux qui croient qu' « évoluer n'est pas changer », — un gland « ne change pas » quand il devient un chêne, il développe le contenu que notre igncance n'avait pas su voir en lui; — et je crois également que la tradition « contient » le progrès, ou plutôt et mieux encore, je crois qu'il n'y a de progrès durable et fécond que celui dont le germe est comme impliqué dans la tradition.

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souverains des actions et des pensées des autres; — ce sont ceux qui ne voient dans l'Etat, dans la patrie, dans la société, que les serviteurs de leurs vanités ou les instruments de leur ambition; — ce sont ceux qui se considèrent eux-mêmes comme un monde, ou, si vous l'aimez mieux, comme le centre du monde, et qui, bien avant qu'un professeur de grec, délirant à la fois d'impuissance et de satisfaction de soi, — j'ai nomme Frédéric Nietzsche, — leur en eût donné la formule, pratiquaient, dans la vie quotidienne, la théorie du Superhomme ^ auquel nous devrions, vous et moi, nous tous ici présents, tous les égards, tous les services, tous les respects, et lui, ne nous devrait en retour que de faire du génie avec nos sacrifices ^ Je ferais, moi, bien plus volontiers, du sacrifice avec son génie !

4. « Il est légitime, a dit un philosophe éminent, d'imposer aux hommes, comme un devoir, l'amour de leur patrie. Car la patrie est grande et belle ; elle est une expression de la nature humaine infiniment supérieure à notre transitoire et pauvre individualité... r> Pascal disait: « Quittez les plaisirs et vous aimerez Dieu. » De même, on peut dire : « Quittez la sotte vanité de croire que vous vous êtes fait tout seul ; que vous vous suffisez; que ce qui n'est pas vous ne vous concerne point; que vous ne devez ni reconnaissance à vos ancêtres, ni dévouement à vos descendants. »

Ainsi s'exprimait, l'année dernière, M. Emile Boutroux, parlant aux élèves de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, et on ne saurait assurément mieux dire. On ne saurait dénoncer plus éloquemment ce qu'il y a de dangereux ^ our l'existence même de la patrie dans l'excès de cet individualisme dont nous souffrons- Mais ce que M. Boutroux a le droit de dire, pourquoi les autres ne l'ont-ils pas? C'est une question qu'il serait moins utile qu'amusant de traiter, et je me contenterai de l'avoir indiquée,

C'est une chose étrange et lamentable, en vérité, que l'on nous ait presque persuadé, depuis tantôt cent ans, à nous autres Français, que nous manquions d'individualisme. Mais au contraire, Messieurs, si nous souffrons de quelque maladie, c'est d'un excès d'individualisme, et, depuis cent

lui laissant d'ailleurs, —je veux dire à M. Boutroux, — le soin de s'entendre avec M. de Pressensé, par exemple, ou avec M. Charles Richet.

Ce qui serait plus intéressant, ce serait d'arriver à une définition de ce mot d'individualisme et de fixer une fois pour toutes le sens auquel on l'emploiera.

J'ai tâché de le faire dans la dernière partie de cette conférence, et, naturellement, on m'a répondu, comme dix fois déjà, que je confondais ï individualisme avec Végoisme ; mais on ne m'a point montré où était le principe de leur distinction. C'est qu'il n'y a rien de plus difficile, et Vinet lui-même, dans ses Etude* ^ur Biaise Pascal, n'y a pas entièrement réussi. Un écrivain Italien, que j'ai déjà cité, M. Nitti, dans un livre sur la Question de la Population, a repris récemment ce problème et ne Tapas non plus résolu. Renan avait, lui, tranché la question, en voyant dans V individualisme et dans le socialisme ce qu'il appelait un « parallélogramme de forces » ou plus simplement deux tendances contradictoires et nécessaires, hostiles et cependant toutes les deux utiles, mais chacune à son tour et selon les temps ou les occasions.

On trouvera de curieux renseignements sur ce que l'on pourrait appeler V individualisme des races dites latines, France, Espagne, Italie ; et au contraire sur la tendance des races anglosaxonne, germanique et slave à l'association, dans les ouvrages, de M. G. Ferrero: VEuropa Giovane, Milan, 1897, Fratelli Trêves, et II Militarismo, Milan, 1898, chez les mêmes.

Voyez notamment dans VEuropa Giovane le chapitre intitulé : Il Socialisino, p. 65-73, et le chapitre intitulé : La citta indus» triale et la filosofia pralica délia vita, p. 284, 310. Il s'agit dans le premier des Allemands, dans le second des Anglais et des Russes ; et toutes les observat^ns de l'auteur le ramènent à cette réflexion qu'en Russie, comme en Allemagne et comme en Angleterre, il y a tout avantage pour l'individu « à se subordonner », et l'individu le comprend; mais, au contraire, quelque

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ans précisément, d'une incapacité de sortir de nousmêmes pour soumettre on pour subordonner notre vaniteuse personne à des considérations, des exigences et des intérêts qui la dépassent, puisqu'ils la fondent. Oui, c'est décela que nous souffrons! et, si nous n'y prenons pas garde, c'est de cela que nous mourrons ! Qu'un grand exemple, à cet égard, nous serve au moins d'enseignement. Il existait naguère, — et à peine aujourd'hui nous en souvenons-nous, — au centre même de notre Europe, un grand peuple, un peuple de héros, un peuple également renommé pour la libéralité de ses mœurs, la grâce de ses femmes et la bravoure de ses hommes, C'était un peuple fier, et c'était un peuple intelligent. La civilisation occidentale et la chrétienté tout entière lui devaient une éternelle reconnaissance pour leur avoir servi, pendant des siècles, de boulevard contre le Turc. Et si les qualités personnelles des individus qui la composent pouvaient jamais sauver une grande nation de la ruine, laquelle, Messieurs, en aucun temps, eût mieux mérité de ne pas périr que la noble et malheureuse patrie de Sobieski et de Kosciusko? Elle est morte pourtant, et vous savez de quel mal elle est morte! C'est l'individualisme

avantage qu'il en puisse résulter, c'est précisément cette subordination qui nous est difficile et à laquelle on a peine à nor^ plier en France, comme en Italie et comme en Espagne.

qui Ta tuée! c'est le liberum veto, c'est le droit que chacun y avait de s'opposer, lui tout seul, aux résolutions de tous ! Elle n'en est venue où elle ne voulait pas, selon le mot célèbre, qu'à force d'avoir mis son orgueil à faire ce qu'elle voulait. Et si ce n'est pas ici de l'imagination, du raisonnement ou de la dialectique, mais de l'histoire, voulons-nous, à notretour, Messieurs, devenir laPologne? Sachons du moins que nous y marchons; et alors, oui, si nous le voulons, nous le pouvons, alors encourageons l'individualisme, et tâchons de nous convaincre que le suprême idéal d'un grand peuple est de se dissoudreen une poussière d'hommes, n'ayant entre eux d'autre lien que celui d'une espèce de compagnie d'assurances, ou d'actionnaires assemblés pour l'exploitation d'une mine d'anthracite, ou d'un gisement de pétrole.

Mais le mal est encore plus profond, et ce n'est pas seulement tout ce qu'il y a de moral, et presque de religieux, dans l'idée de patrie, que les individualistes et l'individualisme sont en train de détruire, c'est. Messieurs, la société même. C'en est le support, si c'est la famille ; et c'en est le lien, si c'est l'idée de solidarité. Tous les observateurs sont unanimes sur ce point. Mal entendu tant qu'on le voudra, mais entendu comme nous voyons qu'on l'entend, l'individualisme est en train de désorganiser la famille, par la ruine

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insensible de l'indissolubilité du mariage, de l'autorité maritale et du pouvoir paternel. On montrait récemment, dans un livre curieux, que la décroissance môme de la population et l'abaissement de la natalité, — non seulement en France, mais ailleurs, et dans le passé comme dans le présent, — étaient en relation directe et constante avec le progrès de l'individualisme. « Le sentiment instinctif ou la volonté réfléchie de la solidarité de l'individu avec ses contemporains, disait M. Arsène Dumont, faille patriotisme, le dévouement civique et militaire. Le sentiment instinctif, ou bien, à son défaut, la volonté réfléchie de la solidarité de l'individu avec les générations futurs cause la fécondité. La solidarité dans le temps et dans l'espace conclue au même but, qui est la conservation de la race; l'amour fécond et la vaillance guerrière y sont également indispensables * .» Méditons, Messieurs, ces instructives paroles : elles sont d'un « démographe » ; et j'ajoute : elles sont d'un homme avec lequel je n'ai, moi qui vous parle, presque aucune idée de commune ! C'est encore et toujours l'individualisme qui nous a jusqu'ici empêchés de comprendre, en France, le pouvoir et les conditions de l'association, parce que nous pouvons bien avoir le mot sur le bout de la langue, mais nous ne l'avons pas

l. Arsène Dumont; Natalité et Démocratie. Paris, 1898, Schleicher.

dans le cœur, et nous ne cherchons dans nos groupements qu'un moyen d'en tirer à nous tous les avantages, en en déclinant toutes les charges. C'est l'individualisme qui est responsable de tous les griefs qu'on impute au capitalisme, puisque c'est lui qui l'a même engendrée Que vous dirai~je encore? Et s'il est, comme je le crois, vraiment coupable de tous ces maux, cela vous toucherat-il beaucoup, si j'ajoute qu'il nous faut nous en prendre à lui, non pas précisément de la corruption, mais, ce qui est presque plus grave, de la déviation de l'art et de la littérature française contemporaine?

Oui, Messieurs, cela vous touchera, je l'espère, parce que, vous le savez, ni l'art ni la littérature ne sont des divertissements de mandarins, et parce que, je vous le rappelais tout à l'heure, si jamais il y eut une littérature vraiment sociale, c'a été la nôtre pendant trois cents ans. L* « âme française », de sa nature, était essentiellement sociable ; et c'est pourquoi l'individualisme, en art comme en littérature, en est la dénaturation. La Révolution française, le romantisme, l'économisme, la morale de la concurrence, l'abandon de nos traditions, la théorie de l'art pour l'art, le dilettantisme, ont fait de nous des individualistes

1. Voyez sur ce point le livre déjà cité plus haut de M. Zeller: la Question sociale est une queslion morale.

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Mais nous ne Tétions pas de naissance, ou par destination, si je puis ainsi dire, et nous ne l'avons pas été dans l'histoire. C'est la solidarité qui est ancienne en France, et l'individualisme qui est nouveau. Solidarité et union dans l'indépendance, telle était autrefois la devise de notre pays; indépendance et isolement jusque sous les- apparences de la solidarité, telle est celle qu'on travaille à faire aujourd'hui triompher. Ai-je raison, Messieurs, de voir, dans ceux qui s'y efforcent, de dangereux ennemis de toute société en général, et del' « âme française » en particulier?

Eux et les autres, comhattons-les donc, Messieurs, de tout notre pouvoir, et, pour les combattre efficacement, rapprochons-nous et unissonsnous. Les mauvais plaisants (il y en aura toujours) se sont agréablement moqués, dans ces derniers temps, de toutes ces « Unions » et de toutes ces « Ligues », que nous avons vues se former. Il eussent mieux fait de s'en mettre, à supposer que personne eût besoin du concours de quelques boulevardiers, et je vous avouerai que je m'en passe, quant à moi, parfaitement. Mais les meilleurs plaisanteries, — et celles que l'on a faites m'ont paru plutôt médiocres, — n'empêcheront pas ce mouvement de produire tôt ou tard d'excellents effets, et, quand nous n'y apprendrions qu'à nous associer, ou à discerner, enfin, plus clairement le

principe même et l'objet de toute association, il faudrait encore nous en félicitera

En effet, quelques personnes ont l'air de croire qu'il faut s'entendre pour s'associer, et moi, je serais tenté de leur dire: Pas du tout! Non, en vérité, Messieurs, ce n'est pas quand on s'entend que l'on s'associe : on n'en a pas alors besoin ; mais c'est justement quand on ne s'entend pas. C'est quand on est divisé de conditions, d'intérêts, d'opinions, oui, c'est alors qu'on éprouve le besoin de s'associer, pour convenir de quelques points à mettre en dehors des discussions et au-dessus des controverses ; pour définir un objet commun ; pouï 'Soustraire au renouvellement des disputes quotidiennes quelques principes ou quelques idées qu'on pose et qu'on s'engage à respecter comme intangibles. C'est ce que nous avons vu se pro-

1. Au moment où je terminais la correction de ces notes, je recevais le programme d'un Congrès pour le droit d'association, qui s'est effectivement tenu à Paris, du 25 au 28 mai, sous la présidence de M. Etienne Lamy.

« Dans notre ancienne France, y lisait-on, nos traditions nationales consacraient la liberté des associations. Et lorsque, dans les derniers temps, l'influence combinée des légistes et du droit romain ont fait triompher le principe de la restriction, le bénéfice des situations acquises assura le respect d'un nombre immense de ces institutions ; et c'est par milliers que les corporations ouvrières, les patrimoines collectifs, les fondations ont travaillé autrefois à constituer la force et la prospérité de la nation. »

Rien de plus vrai que ces paroles. Mais, hélas ! le Congrès pour le droit d'association ne semble pas avoir donné ce que nous en espérions ; et l'œuvre est à recommencer.

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duire dans ces derniers temps, et c'est de quoi j'ose attendre les effets dont je vous parlais. Me sera-t-ii permis de dire, en finissant, qu'à nous seuls, ici, nous en formons, ce soir, une tout entière, de ces « Unions » ou de ces « Ligues » ? et, je voudrais l'espérer, elle n'est point, de toutes, celle qui recrutera le moins d'adhérents, si je ne vous ai pr^/j^osé comme signe de ralliement que le respect dfe la paix sociale, l'amour jaloux de toutes les traditions qui ont fait la France glorieuse dans le passé, et la religion du drapeau.

Des drapeaux du passé, si beaux dans les histoires, Drapeaux de tous nos preux et de toutes nos gloires,

Redoutés du fuyard, Percés, troués, criblés, sans peur et sans reproche, Et qui dans leurs lambeaux mêlent le sang de Hoche

Et le sang de Bayard.

Messieurs,

Parmi les questions que l'affaire Dreyfus a soulevées dès son origine, ou, — pour parler peutêtre avec plus d'exactitude, — parmi tant de questions qui lui étaient, qui auraient dû lui demeurer tout à fait étrangères, et qu'on y a indûment et criminellement mêlées, je ne crois pas qu'i^ y en ait de plus grave, ni de plus inquiétante, que celle des rapports de la nation et de l'armée, dans un Etat comme le nôtre, démocratique et républicain. Il y a dix ans de cela, cinq ans, deux ans seulement, la question ne se posait même pas. Instruits par une dure expérience, nous nous flattions alors qu'en instituant, au lendemain de nos désastres de 1870, le service universel et obligatoire, nous avions associé, d'une manière indissoluble, les intérêts de la nation et de l'armée. Les étrangers, nos voisins, le pensaient comme

1. Conférence prononcée à Paris le 26 avril 1899, pour la l'^'/e de la Patrie française.

nous, et rien, à leurs yeux, ne nous caractérisait plus expressément que l'ardeur de notre patriotisme. J'ai là sous la main un livre curieux, — un livre remarquable, et dangereux, — d'autant plus dangereux qu'il est plus remarquable, — d'un publiciste italien, M. G. Ferrero, sur, ou contre le Militarisme. Un chapitre en est consacré tout entier au Militarisme français. L'auteur s'y émerveille, ou plutôt, non! il se moque, mais, en s'en moquant, il s'irrite du parti pris et de l'insistance avec lesquels, dès l'école primaire, on développe et l'on entretient, dans l'esprit du petit Français, le respect et le culte de ses gloires nationales : Vercingétorix, Glovis, Gharlemagne, Bayard, Louis XIV, Napoléon... « Et, disait-il, — il y a trois ans, — c'est même peut-être là tout ce que leur école primaire enseigne de vivant. » Il admirait encore que « jusque dans le dernier hameau des Alpes ou des Pyrénées » le prêtre collaborât avec l'instituteur laïque dans cette tâche patriotique. Et ce qui lui paraissait plus surprenant que tout le reste, c'est qu'ayant assisté lui-même à une réunion oii les employés de chemin de fer français discutaient les conditions de la grève générale, on y eût stipulé « qu'en cas de guerre, la grève cesserait immédiatement ».

Dirai-je, Messieurs, que Tes choses ont changé, depuis lors? Non! elles n'ont pas changé, ou du

moins j'aime aie croire. Mais, depuis deux ans, il est pourtant vrai qu'on n'a rien épargné pour faire, si on le pouvait, deux Frances de ce qui n'en était qu'une, et pour rompre l'union de la Nation avec l'Armée. Il est tristement vrai que, tout ce qu il y avait de défiance, de haine même de l'institution militaire, dans le cœur de quelques «intellectuels », de quelques « lombrosistes », de quelques «économistes», l'affaire Dreyfus l'a comme émancipé ; et c'est, pour notre part, ce que nous ne cesserons de reprocher à ceux qui l'ont dirigée d'une certaine manière, cette lamentable affaire; et l'histoire, quelque jour, l'impartiale histoire, le leur reprochera certainement comme nous. Oh ! je sais qu'ils s'en défendent ou qu'ils s'en cachent. « Ils aimeraient passionnément l'armée si nous voulions les en croire ; son honneur ne serait plus cher à personne qu'à eux; ils la veulent forte et respectée... » Et, au fait, ils le croient peutêtre eux-mêmes! Mais il faut convenir, Messieurs, qu'en ce cas on ne saurait se tromper davantage. Leur amour de l'armée fait justement en eux tous les effets de la haine. Et, à la faveur de leurs déclarations « pour la justice et pour la vérité », voilà deux ans que des idées cheminent, serpentent et s'insinuent qui donneraient, si jamais elles pouvaient triompher, le signal de la ruine et de la fin de notre pays.

Encore que cela résulte assez évidemment des articles quotidiens de V Aurore et du Radical, des Droits de V Homme et du Siècle^ il n'est pas inutile de l'établir par d'autres témoignages moins suspects; et, vous le savez, nous n'avons, hélas! que l'embarras du choix. Puisqu'il faut donc savoir se borner, je ne ferai qu'une allusion, — en passant, — à tant de récits où tant de jeunes gens nous ont conté, pour des raisons quelquefois si puériles, tout leur dégoût du service militaire, grossissant jusqu'au-delà des proportions de la caricature, et exagérant jusqu'au mensonge les défauts de leurs chefs ou de leurs camarades, sans en avoir jamais aperçu les qualités. Je me contenterai ae vous signaler la Psychologie du Militaire professionnel^ de M. Hamon, tout un livre où cet anarchiste distingué, — car il est « distingué » et ne manque même pas de talent, — s'est efforcé de montrer, par la méthode lombrosiste, que le « militaire professionnel » était une espèce de criminel, de brigand, d'affamé de vol, de viol et de meurtre, qui rêvait, dans l'éventualité des actions de guerre futures, la satisfaction que ses instincts ne trouvaient pas dans nos sociétés relativement policées. S'il ne faut assurément pas mépriser les paradoxes, il ne faut pas non plus tomber dans tous les pièges qu'ils tendent à notre naïveté! Mais je vous citerai, Messieurs, des économistes, des

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savants, des intellectuels ; et, pour commencer, je vous demanderai ce que vous pensez de cette carte que j'ai reçue, le soir même du jour de l'année dernière oii l'on a connu dans Paris le suicide du colonel Henry. J'étais alors engagé dans une polémique assez vive avec le Siècle. La carte était celle d'un « intellectuel » de marque, — un intellectuel éminent, considérable, à qui je ferai la charité de ne pas le nommer, — et Ton y lisait ces mots : « Mes sincères condoléances pour la perte probable de vos illusions. » Mes illusions ! En effet, Messieurs, j'ai perdu des illusions ce jour-là, mais ce n'étaient pas celles que j'avais sur la loyauté de nos juges militaires ; et que je vous avouerai que je conserve toujours, que je m'honore d'avoir aujourd'hui comme alors ; mais ce sont celles que j'entretenais sur le patriotisme de quelques-uns de nos intellectuels.

Voici maintenant venir le vénérable M. Frédéric Passy. Une revue étrangère, ayant ouvert une enquête sur la question de paix et du désarmement, ne pouvait manquer de s'adresser au Président de la Société pour la paix et l'arbitrage entre .es Nations, et M. Frédéric Passy, selon son habitude, ne pouvait manquer de lui répondre... longuement. C'est ce qu'il a fait dans une lettre, où, après quelques lamentations sur la guerre, dont je vous fais grâce, il reconnaît qu'on ne saurait

toujours l'éviter; mais, à ceux qui devront la faire, officiers et soldats, il recommande en termes pathétiques « de ne pas du moins la subir sans la désavouer et la maudire ». Ils iront au canon en tremblant ; et, s'il faut charger à la baïonnette, ils se traiteront intérieurement de bourreaux, afin de de se donner du cœur! M. Frédéric Passy ne saurait-il pas, par hasard, qu'on ne réussit qu*aux choses que l'on croit? Mais son émotion l'emporte, et, vous le savez sans doute, avec toute son économie politique, l'excellent Président de Isl Société pour la paix et V arbitrage entre les Nations n'est qu'un sentimental !

M. G. de Molinari, lui, est un théoricien, qui écrivait récemment tout un livre, — il a paru, je crois, au mois de mars ou de février de l'année dernière, — sur la Grandeur de la Guerre et sa Décadence. Il y démontrait qu'après avoir eu « sa grandeur », autrefois, dans des temps très anciens, et quasi barbares! la guerre est entrée, de nos jours, dans sa « période de décadence ». Mais il exprimait la crainte que les « classes gouvernantes » ne fussent pas de cet avis, et il le leur reprochait, comme un témoignage de leur déplorable esprit d'égoïsme et de routine. « Si les ouvriers fileurs et tisserands, disait-il, avaient eu le pouvoir d'empêcher la mise en œuvre des métiers mécaniques, nous en serions encore au rouet et aux métiers à

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main. Si les propriétaires de diligences et les aubergistes avaient été les maîtres d'opposer leur veto au progrès de la locomotion, nous attendrions encore les chemins de fer. Or, la classe gouvernante des Etats possède le pouvoir qui faisait défaut aux ouvriers fileurs et tisserands, aux propriétaires de diligences et aux aubergistes, ^//ejoez//, à son gré ^ enrayer les progrès quelle jugerait contraires à son intérêt. » Et il concluait : « Si donc les multitudes qui supportent le poids écrasant de la vieille machinerie de guerre veulent en obtenir la réforme, il faut d'abord qu'elles aient conscience des maux et des charges qu'elle leur inflige^ et qu'elles sachent les rattacher à leur véritable cause. » C'est, Messieurs, vous ne l'ignorez pas, le grand argument du socialisme contre l'armée; et j'admire ici la légèreté, pour ne pas dire la désinvolture, avec laquelle, s'il le pouvait, M. de Molinari, ce pacifique octogénaire, déchaînerait les « guerres de classes ». Les seules guerres légitimes, à ses yeux, ce sont les guerres civiles ! C'est également ce qu'ont voulu dire, dans les résolutions qu'ils ont prises sur le sujet des armées permanentes, les Congrès de Londres et de Stuttgart. Et c'est aussi la pure doctrine de ceux qui ne se sont jamais demandé, si peut-être, et, au contraire, comme j'essaierai de vous le montrer, l'armée ne serait pas la principale défense du travailleur contre l'oppression du « capitalisme ».

Et voici enfin, Messieurs, le savant professeur de physiologie de la Faculté de Médecine, M. Charles Richet, qui, plus récemment encore, dans une conférence qu'il a faite pour répondre à l'une des miennes^, s'exprimait en ces termes. J'avais dit que, peut-être, à cause de certaines qualités qu'il exige, — de résolution, de caractère, d'ahnégation, — le métier d'officier n'était pas un métier « comme un autre »^ : « Je ne sais pas s'il en est vraiment ainsi, me répondait M. Charles Richet. Il n'est pas dans mes intentions de dire ici du mal de nos officiers. Ce serait injuste et absurde. Nous savons qu'ils sont tous, ou presque tous, des hommes d'honneur. Ils sont nos frères, nos amis, nos proches. Us ne sont pas différents de nous. Nous tous aussi, si nous l'avions voulu, nous aurions pu^ à un moment^ devenir officiers^ car^ en réalité^ c^est un métier qui n^ est pas beaucoup plus difficile qu'un autre^ et qui ne crée aucun abîme entre les officiers et nous. » Sur quoi, Messieurs, la première question est de savoir si M. Charles Richet, comme il le croit, aurait pu « à un moment » devenir officier? Il le croit, mais je n'en suis pas sûr ! La seconde est de savoir quel officier il aurait fait, de quelle valeur, de quelles ressources? Et la troisième, pour quel motif donc il ne s'est pas fait officier ? C'est la plus intéressante ; et,

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