C'est la précédente, sur les Ennemis de VAme française
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par hasard, Messieurs, si M. Charles Richet avait eu des raisons de ne pas se faire officier, — oh ! des raisons qui peuvent être les miennes, les vôtres, comme les siennes! — par exemple, si Foljcissance lui avait paru difficile, ou la discipline trop contraignante, ou l'abnégation trop pénible, ne serait-ce pas une preuve que le métier d'officier ne lui a pas à lui-môme paru un métier... comme celui de M. Charles Richet*?
Le même savant homme dit encore, en un autre endroit du même discours, et pour répondre à un passage où j'avais fait observer que l'Angleterre, la puissance commerciale, industrielle et « pacifique » par excellence, n'en consacrait pas raoins annuellement à sa flotte militaire un peu plus de millions que la France ou l'Allemagne n'en dépensent pour leur armée, il dit en propres termes, et il laisse échapper ce naïf aveu : « Ce
1. Nos adversaires usent volontiers de ce genre d'argument qu'on appelle ad hominem! Je n'hésiterai donc pas à déclarer que, si je n'ai pas suivi la « carrière militaire», c'est qu'au moment où je l'eusse pu, comme dit M. Charles Richet, j'ai craint de ne pouvoir pas me plier à quelques-unes des « vertus » qu'elle exige. Mais, bien éloigné, pour cela, d'en vouloir à ceux qui l'ont suivie, je leur sais gré d'avoir été capables d'un effort qui me dépassait; je leur en suis reconnaissant; je les en remercie; et quand je les en remercie, je n'examine point si leur métier, dans le temps qu'ils le choisissaient, leur.aparu « plus ditïicile qu'un autre », et il me suffit qu'il l'eût été pour moi. C'est que je ne crois pas être « la mesure détentes choses », et ni mes défauts ne me sont des qualités parce qu'ils sont miens, ni les qualités des autres ne se changent à mes yeux en défauts parce qu'elles sont leurs,
qui lait le militarisme, ce n'est pas de construire des cuirassés qui coûtent cinquante millions, c'est de faire passer tous les individus à la caserne ou sous les drapeaux. Le propre du militarisme, c'est le service militaire, c'est cet impôt extraordinairemcnt lourd qui pèse sur tous les jeunes hommes et qui fait de la France une sorte de camp retranché. » Trouvez-vous, Messieurs, que la France ressemble à «un vaste camp retranché»? Mais, nous y voilà donc ! et vous entendez ce que l'orateur a voulu dire. Le militarisme contre lequel il s'élève, et qui lui paraît « extraordinairement lourd », il nous le dit assez clairement, c'est le service militaire. Oui, c'est la nation armée ; c'est le niveau du service indistinctement passé sur toutes les têtes, — y compris celles des physiologistes. Tranchons le mot, Messieurs : ce que M. Charles Richet trouve inhumain, préhistorique et odieux, c'est un état de choses oii ni l'argent, ni la naissance, ni l'intelligence ne suffisent désormais à exonérer un Français du devoir militaire, et à le dispenser de mourir, s'il le faut, pour son pays !
Avais-je raison, Messieurs, de vous dire que nous ne combattons pas des périls imaginaires, et ces citations ne peuvent-elles pas suffire ? Non, ce n'est plus aujourd'hui à telles ou telles « personnalités », ce n'est plus même à T « Armée »
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actuelle qu'on en veut : c'est à l'institution militaire elle-même. On invoque, on essaie de coaliser ou d'ameuter contre elle toutes les basses passions de l'humanité : on remue l'égoïsme; on fait appel à la peur de mourir ; on agite l'envie. On invoque, vous l'avez vu, les distinctions de classes. On essaie de séparer la nation d'avec l'armée. On travaille à créer un antagonisme entre elles. On intitule un livre : l'Armée contre la Nation, et l'objet avoué n'en est que de soulever la nation contre l'armée. On parle, — et c'est encore M. Charles Richet, — de « cet étrange métier militaire, qui consiste à porter un sabre et à pourfendre son prochain ^). On appelle de ses vœux le jour oii il ne sera plus parmi nous qu'une « survivance préhistorique ». On rejoint ainsi les énergumènes du parti, l'auteur de la Psychologie du Militaire professionnel^ les collaborateurs ordinaires de la Revue Blanche^ de l Aurore et du Siècle. Et pas un instant on ne songe que, sans ces militaires, — sans la protection « invisible et présente » qu'ils étendent jusque sur leurs ennemis, — on n'aurait ni le loisir de martyriser des lapins dans des laboratoires, ni la facilité de tenir des Congrès de la Paix, ni la liberté d'insulter au bon sens et à la justice par de semblables paradoxes.
Essayons donc, à notre tour, Messieurs, de rétablir contre ces paradoxes la vérité de l'histoire
et des faits. Nous savons pourquoi nos adversaires ne veulent pas d'Armée. Disons-leur pourquoi nous en voulons une ; et, — sans avoir d'ailleurs aucune complaisance pour la guerre, — disonsleur les raisons que nous avons pourtant de vouloir y être toujours prêts.
Nous voulons donc et il nous faut une Armée, premièrement, parce que nous voulons, Messieurs, continuer d'être la France, et qu'une armée est rinstrument ou l'organe nécessaire de protection, de défense, et d'action, de cette personne historique et morale qui s'appelle la France. J'ai parlé ailleurs de nos traditions : considérons aujourd'hui l'état présent de l'Europe et du monde. L'Italie nous informait hier qu'elle était heureuse, assurément, d'avoir conclu avec nous son accord commercial, mais elle avait soin de nous bien faire entendre que les choses n'allaient pas plus loin ! L'Angleterre va dépenser cette année près de sept cents millions de francs pour sa flotte; et vous connaissez son principe, qui est que la flotte anglaise doit être supérieure en tout temps, — ou égale pour le moins, — aux flottes réunies des deux
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plus grandes puissances maritimes après elle. L'empereur d'Allemagne, qui revient de Jérusalem, irait demain à Ganossa plutôt que de renoncer à ses augmentations d'effectifs. Et c'est le moment que nous choisirions, nous. Messieurs, pour parler de paix perpétuelle! ou plutôt, c'est déjà fait, et c'est le moment que nous avons choisi pour attaquer, encore une fois je ne dis pas seulement l'armée, mais, vous venez de le voir, l'institution militaire elle-même !
Je le sais, il y a la conférence de la Haye, qui va prochainement se réunir, et je ne puis sans doute que rendre hommage à la très noble initiative du jeune empereur de Russie. Mais que sortira-t-il de cette conférence ? et quoi qu'il en doive sortir, me sera-t-il permis de faire une simple observation? C'est, Messieurs, que la Russie, dont tous les intérêts, ou du moins les intérêts les plus considérables, sont aujourd'hui situés, pour ainsi dire, à l'orient de sa masse, n'a rien à perdre, elle, au désarmement, et tout à y gagner! Allemagne, France, Angleterre, si nous désarmions demain, la Russie, libre désormais de toute inquiétude à l'occident de son empire, continuerait en Asie ses conquêtes... pacifiques, je le veux bien, mais enfin ses conquêtes, jusqu'au jour où il lui suffirait de se retourner, en quelque manière, pour nous accabler, et, sans presque le vouloir, nous
écraser tous du poids de sa puissance prodigieusement accrue. Si cela n'est pas, Messieurs, pour nous empêcher d'applaudir à la généreuse initiative du tsar, et de souhaiter que les résolutions du Congrès de la Haye y répondent, il faut avouer cependant que la situation n'est pas la même pour nous, peuples ou nations de l'Europe occidentale; — et nous avons le droit d'y réfléchir. Nous en avons aussi le devoir.
Encore, je ne vous dis rien du reste du monde, je veux dire de ce qui se passe en Asie et en Afrique, du côté du Niger et du Nil, ou du côté de la Chine et du Japon. Tandis que toutes les nations ne s'occupent, les unes que d'élargir, et les autres que de fonder leur empire colonial, pouvons-nous être les seuls à nous renfermer en nousmêmes? laisser changer à notre détriment les proportions des choses ? notre influence diminuer de tout ce que gagne celle des autres? et mettronsnous nos espérances d'avenir dans notre impuissance ou dans nptre inertie? Mais qui ne voit. Messieurs, que ce serait abdiquer notre rôle historique; nous résigner à n'être plus, môme en Europe, qu'une quantité négligeable; nous interdire toute chance ultérieure de développement? Et si nous ne le voulons pas, si je ne pense pas qu*aucun Français y puisse consentir, et si, d'ailleurs, étant des hommes, il ne dépend ni de
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nous, ni de personne peut-être, d'éliminer la force du jeu des affaires humaines, voilà d'abord pourquoi nous voulons, et pourquoi il nous faut une armée 1.
Nous voulons, en second lieu, une armée, et il nous en faut une , parce que nous voulons continuer d'être une nation, une nation et non pas une société d'assurances, une juxtaposition, un syndicat, un agrégat d'intérêts. Nous voulons une armée, parce que nous sommes et que nous voulons continuer d'être un organisme vivant, dont toutes les parties se tiennent ou se répondent, un véritable organisme, dont toutes les parties ressentent la mutilation ou le dépérissement d'une seule d'entre elles. Vous rappellerai-je à ce propos le raisonnement des théoriciens de l'idée monarchique? « Dans une monarchie, nous disentils, l'empereur ou le roi sont les garants de la fixité du principe national, l'instrument de la continuité des desseins, le symbole de l'identité de la patrie. Les générations se succèdent ; les idées et les mœurs changent; les traditions elles-mêmes évoluent et se modifient; mais, tsar de Russie ou reine d'Angleterre, la dynastie est toujours là.
1. 11 n'est pas vrai que la << force prime le droit»; mais, à voir les choses telles qu'elles sont, et pour parler comme un Pascal, que, sans doute, on n'accusera pas pour avoir fait peu de cas de la morale, il est bon que la force soit du côté du droit; et il faut s'efforcer de l'y mettre.
L'océan populaire s'agite ; les flots s'enflent et se soulèvent; mais leur fureur expire aux pieds du trône; la tempête s'apaise; et tôt ou tard, dans ce souverain dont la famille a partagé toutes ses vicissitudes, la nation se reconnaît et se retrouve elle-même. »
Eh bien ! Messieurs, si ce raisonnement ne manque peut-être ni de quelque apparence de vérité ni d'une certaine force, nous voulons une armée, parce que, dans une démocratie, nous croyons qu'une armée nationale est seule capable de former, de maintenir et de resserrer ce lien d'unité.
Dans une démocratie, c'est l'armée nationale qui relie, pour ainsi dire, à leur centre les extrémités du territoire commun, et qui, de ce centre à ces extrémités, communique et propage la pulsation de la vie. Car quelle autre institution voyez-vous, dans notre pays, qui pût jouer ce rôle ? Ce n'est pas la magistrature, qui n'est qu'une aristocratie, une élite, un état-major sans soldats. Ce ne sont pas les Universités, dont la tendance, que j'approuve, est d'être ou de devenir de plus en plus « régionales ». Mais c'est bien l'armée, l'armée seule, l'armée nationale ; l'armée recrutée de tous les points du territoire, dans toutes les classes de la société; l'armée reproduisant dans sa hiérarchie l'image de cette société; l'armée enfin ana-
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logue OU conforme, dans son organisation comme dans son esprit, à la démocratie dont elle émane; et j'ajoute. Messieurs, l'armée rappelant, poui ainsi dire, de génération en génération, la démocratie à son principe essentiel.
C'est, en effet, une troisième raison pour laquelle nous voulons, et pour laquelle il nous faut une armée. Nous voulons une armée parce que nous sommes une démocratie, et parce que, bien loin qu'à nos yeux, — comme à ceux d'un président du Conseil, qui avait nom M. Dupuy, je crois, — la démocratie et l'armée soient incompatibles, tout au contraire, nous croyons, nous. Messieurs, qu'entre une démocratie et une armée nationale il y a des rapports, des convenances, des affinités profondes. Oui, si le régime démocratique se fonde sur l'égalité des charges et des droits; si l'objet de la démocratie, si le progrès de son principe consistent à s'efforcer d'atténuer ce qu'il y a toujours d'inique, et de non moins choquant pour la raison que d'attristant pour le cœur, dans l'inégalité des conditions sociales ; si sa politique est de rappeler perpétuellement ceux de ses membres qui seraient tentés de l'oublier au souvenir de leur origine commune, quel meilleur instrument pourrions-nous imaginer, pour maintenir une démocratie dans ses voies, qu'une armée nationale ? Z>e/?oswî7 />o/e/i/e5 de sede et exaltavit humi-
les! Une armée nationale abaisse ceux qui sont en haut ; elle élève ceux qui sont en bas ; que voulez-vous déplus démocratique? Et, si j'y vois bien quelques inconvénients, combien n'y vois-je pas, et n'y voyez-vous pas, comme moi, sans doute encore plus d'avantages !
Un enfant de vingt ans, un paysan ou un ouvrier, fils de la ferme ou de l'atelier, arrive du fond de sa province, Bretagne ou Languedoc, Provence ou Normandie, maladroit de ses mains, embarrassé de sa personne, la tête pleine des préjugés de son petit endroit ; on lui fait passer un pantalon rouge et endosser une capote bleue ; on lui apprend d'abord à respecter son uniforme et à faire l'exercice : « Tourne à droite ! Tourne à gauche ! » il devient caporal ou sergent ; et insensiblement, presque sans qu'on y tâche, dans son esprit, qui s'éveille et qui s'ouvre, voici qu'à l'image de la patrie locale se substitue l'image d'une patrie plus grande, non seulement l'image, mais le sentiment de la grandeur et de la noblesse de cette France, dont ses camarades et ses officiers sont comme autant de représentants, tous divers et cependant semblables. — Un jeune bourgeois quitte au même âge la maison de famille, l'étude ou le salon paternel, et, fils de notaire ou de banquiei , nous le versons au régiment. Dans ce milieu si différent du seul qu'il ait connu jusqu'alors, oti l'on ne respi-
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rait que l'aisance et, d'ordinaire, oii la chose dont on parlait le moins était le coût de la vie, il apprend ce que c'est qu'un cultivateur, un maçon, un palefrenier, et, sous ces noms qui n'avaient pour lui qu'une signification abstraite, il aperçoit des hommes comme lui. Il apprend quelles sont pour les humbles les difficultés de la vie quotidienne, et son expérience se diversifie d'abord, puis s'enrichit de celle de toutes les conditions avec lesquelles il se trouve en contact. — Et un petit « intellectuel », à son tour, abandonne ses chères études, et le premier service qu'on lui rende à la caserne c'est de dégonfler sa vanité. On lui enseigne là que, si l'intelligence est une force, il y en a d'autres, et qui l'égalent, ou qui valent mieux qu'elle. Il découvre lui-même, avec un peu de perspicacité, ce qui se cache parfois de dignité morale sous la rudesse des manières et la grossièreté du discours. 11 éprouve combien de qualités peuvent se concilier avec l'ignorance de l'orthographe. Et s'il a en soi quelque générosité native, il comprend enfin, pour la première fois de sa vie, le compte qu'il doit à ses inférieurs de la chance qu'il a eue de naître au-dessus d'eux.
En vérité. Messieurs, dans une démocratie, trouvez-vous que ce soient là des résultats méprisables? Telle n'est pas, du moins, mon opinion. Pour moi, j'aime l'armée d'être ainsi la grande « niveleuse » !
Oui, je l'aime pour la régularité fonctionnelle avec laquelle elle ramène les générations au sentiment de l'égalité. Français du Nord et Français du Midi, paysans, ouvriers, bourgeois, aristocrates, intellectuels, elle les mêle tous ensemble, et tous ensemble elle les soumet à l'action de la même discipline. Ils ne courent le risque d'y perdre aucune de leurs qualités naturelles ; ils peuvent y en acquérir de nouvelles. Si l'ignorance oîj nous sommes du sentiment et des idées les uns des autres est le grand obstacle au progrès de l'idée démocratique, l'éducation militaire, la vie seule du régiment atténue les effets ou les dangers de cette ignorance. Et vous voyez bien. Messieurs, que, par cela même, par cela seul qu'il serait insensé de vouloir résister au courant de la démocratie, non seulement l'armée et la démocratie n'ont rien d'incompatible, mais au contraire elles vont ensemble ; l'armée se reconnaît dans la démocratie dont elle émane, la démocratie se reconnaît dans l'armée qui la représente ; et parce que nous sommes une démocratie et que nous voulons continuer d'en être une, c'est pour cela que nous voulons une armée.
Nous voulons encore et il nous faut une armée ; parce qu'en France, et surtout dans le siècle oiî nous sommes, après tant d'agitations et de révolutions, nous éprouvons le besoin de quelque discipline. Oui, j'entends bien, vous me dites qu'il n'y
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paraît guère et que ni la chose ni le mot ne sont à la mode ! Mais nous nous en apercevons ! nous en souffrons! ce qui est déjà un bon signe; et puis, savons-nous bien ce que le mot veut dire ? On ne voit trop souvent, sous ce mot de « discipline », qu'un ensemble de règlements étroits ou surannés ; qu'une contrainte imposée du dehors à la libre manifestation de l'individualité ; qu'une soumission injustifiée à un pacte que nous n'avons pas consenti ! Mais, Messieurs, la vraie discipline est autre chose et quelque chose de plus. Ne nous arrêtons pas à la lettre et tâchons d'en saisir Tesprit. La discipline, au fond, c'est l'éducation de la sensibilité ; c'est la formation du caractère et de la volonté; c'est l'apprentissage de la solidarité; c'est le concours ensemble de tous les moyens qui, en temps de paix comme en temps de guerre, ont pour objet d'assurer et d'augmenter le « rendement moral » de l'individu.
11 n'est pas ici question de savoir si la discipline a toujours cet effet ; il suffit qu'elle devrait l'avoir ; et, quand elle ne l'a pas, les moyens peuvent être défectueux, puisqu'ils sont humains, mais tel est bien son idéal; et on le retrouverait dans l'esprit de toutes les institutions militaires.
Je dis, en outre, qu'elle seule est capable de le réaliser. Et, en effet, tandis que toutes les autres formes de Faction nous enseignent la concurrence
pour la vie et ainsi travaillent plus ou moins à l'entière émancipation de l'individu, celle-ci seule nous apprend l'union pour la victoire. C'est qu'un homme peut beaucoup dans une tribune ou dans une chaire; il ne peut rien, lui tout seul, sur un champ de bataille ; et, vous le savez, le génie même n'y dépend de rien tant que de la valeur morale des concours qu'il a su s'assurer. Ne nous moquons donc pas des prescriptions ni des minuties de la discipline, mais tâchons plutôt d'en comprendre le sens ! On ne plie pas aisément l'homme, on ne l'accoutume pas en un jour aux sacrifices qu'exige de lui l'esprit de solidarité, et, dans toute éducation, osons le dire, il y a du dressage. Ni le caractère ni la volonté ne se forment, ne se trempent qu'avec le temps, et de petits moyens, dont les beaux esprits peuvent bien se moquer, y servent souvent d'une manière plus efficace que d'éloquentes exhortations. On n'habitue pas sans effort, selon le mot de Turenne, la « carcasse humaine », à ne pas trembler devant la mort. Mais, si la discipline est capable d'y réussir, qui en niera, je ne dis plus l'utilité, mais la grandeur? et c'est encore pourquoi nous voulons une armée.
Et, nous voulons enfin, et il nous faut une armée; pour que, dans une société comme la nôtre, il y ait quelque chose au moins qui contrebalance le pouvoir de l'argent. C'est ici, Messieurs,
que je fais- appel aux socialistes, avec la sympathie d'un homme qui est d'ailleurs assez éloigné de partager toutes leurs idées, mais qui du moins a ceci de commun avec eux de ne vivre que de son travail. Suis-je « une classe dirigeante »? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que j'ai sinon la haine, — je ne veux pas user de paroles violentes, — mais la défiance instinctive et invincible de la ploutocratie. Et je dis, à ceux de nos socialistes qui s'exaltent, pour ainsi parler, dans la défiance de l'institution militaire, je leur fais observer que le terme nécessaire, inévitable, et dernier de cette politique a économique», financière, industrielle, commerciale vers laquelle on les pousse, c'est justement la ploutocratie. Vous accusez l'armée, comme on dit dans vos Congrès, d'être l'instrument du capitalisme; et non seulement elle ne l'est point, mais c'est elle qui en limite, au contraire, les excès; et, dans un temps comme le nôtre, c'est elle, contre la tyrannie matérialiste de l'argent, qui demeure notre principale et presque notre unique sauvegarde.
Si nous écoutons, en effet, les voix qui nous viennent de toutes parts, voix de la finance, voix du commerce et de l'industrie, voix de la science même quelquefois, que nous disent-elles? « Enrichis-toi, voilà le vrai but de ton activité et le grand objet de ta vie ! N'aie d'égard qu'à la fortune,
sans trop te soucier des moyens par lesquels on l'acquiert, et demeure persuadé que les millions sentent touj ours bon . » Mais une voix répond : « N'en croyez rien, ô jeunes gens ! Usez de l'argent comme n'en usant pas. Ne sacrifiez à la fortune aucune de vos naturelles fiertés, ni une parcelle de votre indépendance ! Gardez toujours vos mains pures. Faites-vous une religion de l'honneur et un culte du désintéressement. Ne méprisez pas les riches, ils n'ont pas tous fait exprès de l'être; et ne condamnez pas la richesse, elle peut avoir son utilité ! Mais ne vous inclinez pas ! ne pliez jamais le genou devant elle ! et soyez, s'il le faut, orgueilleux de votre pauvreté. » C'est, Messieurs, ce que la voix de l'armée nous dit éloquemment ; et Dieu veuille que notre démocratie ne cesse pas de l'entendre, s'il y va, comme je le crois, non seulement de sa dignité, mais de son existence même I
Comparez maintenant, Messieurs, cette idée que nous nous formons de l'armée, — de ce qu'elle est et de ce qu'elle doit être, — à celle que s'en font ses adversaires et les nôtres. M. de Molinari, dont je vous parlais tout à l'heure, n'a-t-il pas
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proposé quelque part d'affermer la défense nationale ou de la mettre en régie, comme la fabrication des allumettes ou la construction d un métropolitain ? Et que voulait dire M. Charles Ricliet quand il s'efforçait d'établir que le « métier d'officier est un métier comme un autre » ? Vous l'avez vu, Messieurs ! Vous l'avez entendu ! Tandis que nous travaillons de tout notre pouvoir à resserrer les liens qui unissent, dans notre France démocratique et républicaine, la nation et l'armée, ils travaillent, eux, à les relâcher ou à les rompre; et du haut de leur « intellectualisme » ou de leur « économique » ils ne voient dans une armée, comme s'ils étaient, eux, d'une autre espèce que nous, qu'un troupeau de salariés, en attendant d'y voir quelque jour sans doute un ramassis de « mercenaires ». Leur idéal est celui de Carthage ou de Venise. Et, comment donc ! n'ont-ils pas été destinés à de trop nobles travaux pour qu'on ose les astreindre à la vulgarité des besognes militaires ? n'ont-ils pas de trop belles inventions ou de trop belles découvertes à faire? Nous aurons toujours assez de soldats ! Et ils ne se contentent pas de le penser; ils le disent. Et, en le disant, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont les pires des aristocrates, s'ils ne fondent cette supériorité qu'ils s'arrogent et ces privilèges qu'ils revendiquent ni sur le droit de la naissance, lequel, par hypothèse, est
représentatif des services autrefois rendus ; ni sur le droit de la fortune, qui est toujours représentatif d'une « possibilité » de services à rendre ; ni sur quoi que ce soit enfin de réel et de réellement existant, mais uniquement sur l'importance qu'ils s'attribuent à eux-mêmes, et sur leurs prétentions à jouir paisiblement des loisirs que nous leur ferions !
Faut-il ajouter, puisqu'ils ne le voient pas, qu'une armée de mercenaires ou de salariés ne serait capable tout au plus que d'une seule des fonctions que nous lui assignions tout à l'heure? Une armée de mercenaires serait capable, à la rigueur, — et cela s'est vu dans l'histoire, — de défendre FEtat politique ou de fait. Elle pourrait protéger nos frontières et défendre notre territoire. Elle ne saurait être ni une école d'égalité, ni une maîtresse de discipline ou d'honneur, ni l'héritière et la continuatrice d'une tradition nationale. Assurément, Messieurs, ni l'âme de la nation, ni celle de la patrie, ne vibreraient en elle! Mais qu'importe à nos partisans du « pouvoir civil »? et que signifient pour eux la grandeur ou la prospérité de la patrie? Ce ne sont là que des mots! Ubi bene^ ibi patria! Là où l'on est bien, là est pour eux la patrie ; et ils ne se trouvent nulle part mieux que là oij il n'y a pas de soldats.
Que, dans ces conditions, ils n'aiment pas beau-
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coup la guerre, nous n'y verrons rien que d'assez naturel, et nous comprenons aisément qu'on les trouve tous au premier rang des prédicateurs de la paix perpétuelle. Si l'on pouvait abolir la guerre, ils croient ou ils feignent de croire qu'une ère nouvelle s'ouvrirait dans l'histoire de l'humanité. Et, pour notre part, c'est ce que nous ne croyons pas! Non, en vérité, je ne crois pas que la paix soit le premier des biens. Je ne crois pas davantage qu'elle soit la grande ouvrière du progrès du droit, ou la plus sûre garantie de la prospérité des nations, Mais ce que je ne crois pas du tout, et ce que vous ne croyez pas plus que moi, c'est que l'on travaille efficacement à l'abolition de la guerre, ou à la diminution des maux qu'elle traîne à sa suite, en travaillant à la suppression des armées et à la ruine de l'institution militaire.
Est-ce à dire que nous soyons des apologistes delà guerre? Non, Messieurs, et nous ne sommes pas insensibles, nos contradicteurs le savent bien, aux maux qui les émeuvent si fort de pitié. Nous pourrions l'être ! et nous ne serions pour cela ni des « barbares », ni des réactionnaires, à moins que Kant n'en soit un ; — ce Kant, à qui je n'ose plus toucher, depuis qu'on m'a fait savoir que son œuvre était une « chasse réservée ». S'il a donc écrit quelque part que la paix, une trop longue paix, n'était pas sans engendrer quelque bassesse
d'âme, je l'ignore, je veux l'ignorer, ou tout au plus y faire allusion en passant. Je ne veux pas non plus invoquer Josepu de Maistre. A la vérité, si dans cette Revue à laquelle collabore M. Frédéric Passy, un colonel italien, à qui l'on posait les mêmes questions, y a répondu par une fort belle lettre, je puis bien vous en lire quelques lignes: « Si je ne puis me ranger au vœu des partisans de la paix perpétuelle, disait-il, c'est que, hélas! en aucun temps on n'a vu les plus viles passions de notre nature fermenter et se développer davantage qu'en temps de paix. Tandis qu'en effet les êtres humains se multiplient, et, de jour en jour, ne trouvent au banquet de la vie qu'une place plus étroite, c'est alors qu'on voit les idées un peu élevées s'abaisser et cesser d'avoir seulement un nom parmi les mobiles delà conduite humaine... Et au reste, ajoutait-il, j'estime que, pour un être destiné comme nous à la mort, il ne saurait rien y avoir de plus décevant et de plus funeste que tout ce qui procède en lui d'un amour excessif, ou d'une conception exagérée de l'importance de la vie. » Je puis encore vous rappeler qu'hier même un des plénipotentiaires de l'Allemagne, à la Conférence de la Haye, faisait paraître une brochure où il essayait de montrer que la menace de la guerre est la condition de certaines vertus... Et si c'était le lieu de développer ce thème, vous ver-
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riez bien, Messieurs, qu'il n'a rien ni d'absurde, ni de paradoxal, et encore moins d'inhumain.
Je n'examine pas non plus si la guerre ne serait pas une loi de nature, — j'entends une loi de notre nature à nous, — et une de ces lois qu'on ne peut espérer de dominer un jour qu'en commençant par s'y soumettre. Mais je me borne à cette observation très simple que, si les causes de la guerre ont changé de nature, elles ne sont aujourd'hui ni moins nombreuses, ni moins menaçantes qu'autrefois, et la civilisation qu'on appelle « industrielle et scientifique» en a môme engendré de nouvelles. Il semble bien. Messieurs, que la guerre des Etats- Unis avec l'Espagne ait été l'œuvre du trust américain des raffineursde sucre. Si jamais la guerre éclate entre l'Allemagne et l'Angleterre, ce sera certainement, quel qu'en soit le prétexte apparent, pour des raisons commerciales ou économiques. Et nos difficultés récentes avec l'Angleterre, d'où sont-elles nées? et de quoi s'agissait-il, entre nous et elle, que de la possession ou du libre accès de quelques débouchés commerciaux ou industriels? On faisait autrefois des guerres de politique et de religion, dont l'objet était de rectifier, d'étendre, d'arrondir des frontières, ou de ramener à l'unité la pensée de tout un grand pays. On en a fait de « magnificence », pour maintenir ou pour fortifiei une suprématie, une supériorité acquise. On en
fera désormais d'économiques ; et, n'étant pas assurément moins terribles, Tétant même ou devant l'être davantage, — à cause qu'elles se feront avec des moyens plus scientifiques et qu'elles mettront en conflit des intérêts plus vitaux, — nous ne pouvons ni en écarter imprudemment la pensée, ce qui nous exposerait aux surprises les plus douloureuses, ni les préparer avec moins d'attention et de résolution i.
1. Je crois devoir ici reproduire ce passage d'un discours prononcé le 6 juin 1896, à l'occasion de l'Assemblée générale de la Société de secours aux Blessés militaires des armées de Terre et de Mer.
Je venais de louer nos « philosophes du xviii" siècle » de nous avoir appris « à ménager autant qu'à respecter dans chacun de nos semblables une valeur qui ne se remplace ni ne se compense quand une fois on l'a détruite », et j'ajoutais :
« Vous rappelez-vous à ce propos, Messieurs, une page, la première page de l'éloquente brochure que Maxime du Camp a consacré naguère à l'histoire des origines et des premiers progrès de votre Société : « Si l'on parvient à s'élever au-dessus des préjugés dont les foules sont idolâtres par instinct et par tradition, y disait-il, on conviendra que la piiicrre est ce qu'il y a de plus abominable au monde ; c'est si bien le renversement de la morale que tout ce qui est interdit par les lois devient honorable aussitôt que les hostilités sont ouvertes entre deux nations. Avec une énergie malsaine, puissamment entretenue, qui fausse les ressorts de la probité si péniblement acquise, on excite les hommes à faire le contraire de ce qu'on leur a enseigné dès l'enfance. Le rapt, le vol, la violence, le meurtre, la ruse, qui pour toute civilisation sont des crimes, deviennent des vertus, les plus belles que l'on puisse louer. » « Il est honteux de vider « une bourse; il y a de l'impudence à manquer à sa foi pour un « million : mai» il y a une inexprimable grandeur à voler une « couronne. La honte diminue quand le forfait grandit. » C'est Schiller qui parle ainsi dans sa tragédie de Fiesque^ et il semble s'être souvenu que Klopstock a dit ; « La guerre est la ûétrigsure du genre humain. >
Humanisons donc la guerre ! N'épargnons rien (le ce qu'il faut pour la rendre plus difficile ! Ne
« Oserai-je vous dire, Messieurs, et à vous surtout, Mesdames, que je ne saurais partager cet avis? Non pas qu'avec certains théoriciens, — parmi lesquels je me contenterai de nommer Joseph de Maistre et M. de Moltke, — non pas du tout que je croie la guerre divine : divine en son principe, divine en ses moyens, divine en ses résultats. « Loin de nous les héros sans humanité! » s'est quelque part écrié Bossuet; et loin de nous, dirai-je après lui, ces théories sanguinaires! Mais, si la guerre est atroce, si la guerre est hideuse, s'il n'y a pas au monde pour les yeux humains de spectacle plus épouvantable que celui d'un champ de bataille, ne faut-il pas cependant convenir, ne faut-il pas savoir que la guerre est inhérente à notre nature et à notre condition d'hommes, comme la souffrance et la maladie? En vérité, Messieurs, nous l'avons, pour ainsi parler, dans le sang, comme nous y avons le germe des maladies qui nous affligent. Elle est la trace en nous de notre plus lointaine origine, à moins qu'elle ne soit la rançon de quelque crime inexpiable. Et puisqu'enfin il n'y a rien d'humain, ni en bien ni en mal, qui soit complet en son genre, refuserons-nous de voir. Messieurs, que, si la guerre a ses horreurs, elle a aussi ses raisons d'être et ses bienfaits?
« 11 y a des guerres justes, comme celle que l'on entreprend pour défendre l'indépendance et le sol de la patrie menacée, des guerres comme celles que les Gaulois ont soutenues jadis contre César, ou Jeanne d'Arc contre l'Anglais, ou la Révolution, il n'y a pas cent ans encore, contre l'Europe coalisée. Il y a des guerres nécessaires, qui sont celles où nous nous engageons pour ne pas subir une honteuse diminution de nous-mêmes, pour ne pas voir sombrer dans un même désastre nos traditions d'honneur, tout un passé de gloire, et le degré même de civilisation où nous ont péniblement portés douze ou quinze cents ans de continuels efforts. Et il y a enfin des guerres bienfaisantes, telles que celles qui jadis, en des temps que Ion oublie trop, sur toutes les frontières de l'Europe, ont opposé victorieusement à la barbarie de l'Orient les forces de notre Occident. On n'exagérera jamais ce que la civilisation doit aux Grecs de Salamine, ou aux Romains d'Actium, ou à ceux de aos ancêtres qui dorment leur sommeil dans les plaine» de Poitiers. Et parce qu'il y a de telles guerres, parce qu'il y en a de bienfaisantes, parce qu'il y en a de nécessaires, parce qu'il y en a de justes, c'est pour cela
l'engageons jamais qu'à la dernière extrémité ! Mais, Messieurs, ne nous flattons pas naïvement de l'anéantir; soyons toujours prêts à la faire, si c'est, après tout, le meilleur moyen qu'on ait encore imaginé pour l'éviter; envisageons-en bravement la pensée. Et, en attendant, soyons reconnaissants à ceux qui, pour nous mettre en état de la soutenir, si l'on nous provoque, ou de la déclarer, si l'honneur et la sécurité nationale l'exigent, se sont étudiés à plier leur indépendance aux nécessités de la discipline, ont abdiqué tout espoir de fortune et ont vaincu fmalement en eux ce sentiment si naturel, qui est la peur de la mort.
J'ai terminé, Messieurs. On nous dira demain, je n'en doute pas, que les idées que je viens d'essayer de vous exprimer ce soir sur la fonction historique et sociale de l'armée sont les idées de tous les Français. Je vous ai d'avance montré le contraire ! Non ! et c'est justement ce qu'il y a de grave et d'inquiétant à l'heure présente, non, malheureusement non, ces idées ne sont pas celles de tous les Français ! Nous avons des «compatriotes », — ou plutôt des « concitoyens », — qui ne voient dans la guerre qu'un reste de barbarie. Nous en avons qui ne voient dans l'armée qu'un mal nécessaire, dont ils travaillent de leur mieux à res-
Messieurs, que, jusque dans la paix, la crainte ou ia menace en font quelque chose encore de salutaire. »
LA NATION ET l'aRMÉE 247
trcindre les effets, en attendant qu'il lear soit donné d'en anéantir le principe. Nous avons parmi nous d'irréductibles ennemis de l'institution militaire. Et je ne leur en veux point d'avoir des idées contraires aux miennes ; mais je revendique le droit d'en avoir de contraires aux leurs; je ne leur demande que de ne pas nier cette contrariété, d'avouer sans détours leurs vrais sentiments; et comme je suis persuadé que, s'ils les connaissaient bien, ils en auraient horreur, je ne leur souhaite que de se convertir aux nôtres.
On nous dira sans doute aussi, je m'y attends, que ces idées ne sont pas neuves. Et je le veux bien, et même je m'en vante. Il s'agit ici de morale, — je prends ce mot comme enveloppant les relations les plus générales des hommes; — et je suis de ceux qui se défient beaucoup des « nouveautés » en morale. Les « nouveautés » en morale sont presque toujours des erreurs et, en morale, je n'ai pas plus de scrupule, et je vous conseille de n'en avoir jamais davantage, à répéter, comme je les sens, des choses vingt fois dites, que je n'éprouve de dégoût à manger tous les jours du pain. Les « lieux communs » sont le pain quotidien de la vie de l'esprit.
Mais, Messieurs, et précisément parce qu'elles ne sont pas neuves, ce que je voudrais surtout que vous eussiez vu, c'est que ces idées ne sont pas ce
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que j'appellerai des «idées de parti». Elles ne dépendent ni du moment, ni du lieu, ni des circonstances, ni de la forme du gouvernement. Ce que je vous ai dit ce soir du rôle et de la fonction sociale de l'armée, je le crois vrai sous la République; je le croirais vrai sous toute autre forme de gouvernement; et je le dirais, je pourrais le dire à Londres ou à Berlin, comme je Tai dit à Paris. Il suffirait d'y changer quelques mots. Vous en voyez sans doute la raison ! C'est qu'il n'y a pas deux manières de confondre ou d'unir les intérêts de la Nation et de l'Armée. Il n'y en a qu'une; et, puisque rien d'humain n'est parfait, il n'y en a pas deux non plus de perfectionner ou d'améliorer une armée nationale, je n'en connais qu'une, qui est de commencer par l'aimer, si l'expérience nous prouve que, — dans la vie publique aussi bien que dans la vie privée, dans la société générale de l'État comme dans la société particulière de la famille, dans l'ordre de la pensée comme dans l'ordre enfin de l'action, — on ne perfectionne, et je vais plus loin, on ne dirige utilement, on ne gouverne avec efficacité, et, en donnant à ce mot son sens à la fois le plus noble et le plus étendu, on ne domine vraiment que ce qu'on aime.
Mesdames, Messieurs,
Ce n'est pas moi qui ai choisi le grand et beau sujet dont je vais essayer de vous entretenir, et j'en suis bien aise, car, si je l'avais choisi, je n'oserais pas moi-même vous l'annoncer en ces termes, et puis, je me serais peut-être laissé guider par des préoccupations personnelles, ce qui est la pire erreur que puisse commettre un orateur ou un conférencier. Nous ne pouvons avoir, en effet, nous qui nous adressons au public, nous n'avons de raisons de parler que celles que vous avez vousmêmes de nous entendre , et tout discours qui n'est pas l'écho sonore ou la retentissante contradiction de ce qu'attend un auditoire n'est pas un discours, n'est qu'une dissertation, qu'on ferait tiussi bien ou même mieux d'écrire que de prononcer. On ne s'adresse aux hommes assemblés que pour leur dire : « Vous vous trompez » ou (( Vous avez raison », et on le leur dit avec plus ou moins d'éloquence ; la question n'est pas là ;
1. Conférence prononcée à Avignon, le 3 août 1899, pour la Société du Chant Sacré
mais, de le leur dire, voilà ce qui est proprement oratoire, et non pas de faire devant eux des phrases ou des grâces, des exercices de force ou de virtuosité, ni surtout d'oublier qu'ils ne sont pas là, devant nous, pour nous, mais pour eux, et pour être par nous ou affermis ou inquiétés dans leurs convictions.
Invité par le comité des fêtes d'Avignon, et par votre archevêque, à vous parler du Génie latin^ j'ai donc. Messieurs, cherché d'abord les raisons que vous pouviez avoir d'aimer à en entendre parler, et, croyant les avoir trouvées, je commencerai ce discours par vous les développer : premièrement pour achever de nous mettre à l'unisson ; et puis parce que ces raisons sont elles-mêmes un commencement de définition du Génie latin. Le Génie latin ne peut pas absolument, ni même très profondément différer de l'idée qu'on s'en forme depuis tantôt deux mille ans, dans le pays qui en détient l'héritage et les raisons que nous avons, en terre latine, de le célébrer, ne peuvent pas être tout à fait étrangères à sa vraie constitution.
Par exemple, n*est-il pas vrai, Messieurs, que, depuis quelques années déjà, vous vous lassez de
VOUS entendre opposer la « supériorité des Anglo- Saxons » ? Et, assurément, Messieurs, vous ne doutez pas des bonnes intentions de ceux qui la vantent. Vous ne voulez pas non plus disputer à cette belle espèce d'hommes, — que j'admire, pour ma part, jusqu'à l'envier quelquefois, — vous ne voulez pas lui disputer les qualités qui sont effectivement les siennes. Mais, pour avoir ces qualités, vous ne croyez pas, ni moi non plus, qu'elle les ait toutes ; et vous croyez que nous avons les nôtres. Vous estimez sans doute aussi que les progrès que les Anglo-Saxons ont réalisés dans ce siècle ne sont pas uniquement leur œuvre, mais un peu celle des circonstances, de l'occasion, de la fortune; — et même de leur gouvernements C'est une grande
1. Cela ne veut pas dire au moins que, sur la foi de Montesquieu, nous ayons eu raison jadis de leur emprunter leur forme de gouvernement; et, au contraire, quand on voit ce qui se passe depuis de longues années déjà, non seulement en France, mais en Italie, ou en Espagne, et même ailleurs, on est tenté de se demander si le parlementarisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ne serait pas quelque chose d'aussi parfaitement, profondément, et exclusivement « national » que la cuisine anglaise, par exemple, ou que ces sports dont nous aurons deux mots à dire tout à l'heure. Nous répondra-t-on que c'est nous. Français ou Latins, qui n'avons pas su nous approprier le régime parlementaire I Mais la question est précisément de savoir si nous aurions pu nous l'approprier, et, — sans faire intervenir ici la question de race ou d'aplilude originelle, — si le parlementarisme n'aurait pas pour conditions d'existence, ou de fonctionnement régulier, la stabilité de l'institution monarchique, ou la continuité d'une aristocratie de naissance, ou généralement tout ce qu'en France, comme en Italie d'ailleurs et comme en Espagne, depuis cent ans, nous avons travaillé consciencieusement à détruire. On
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facilité, pour tenir ses voisins à distance, que d'être soi-même entouré d'eau de toutes parts, ce qui est l'ouvrage de la nature ; et si les Anglais du dernier siècle étaient pour ainsi dire à Fextrémité du monde civilisé, toto divisas orbe Britaanos^ ce ne sont pas leurs qualités qui les en ont rendus le centre, c'est une faveur de la fortune, c'est une complaisance imprévue de la vapeur et de l'électricité. Mais ce que vous pensez surtout, parce qu'il n'y a rien de plus évident, c'est que les Anglais d'autrefois ne sont devenus les Anglais d'aujourd'hui qu'en s'appliquant, par tous les moyens, non à dénaturer, mais au contraire à développer et à fortifier leurs qualités les plus nationales. En vérité, ils sont
dit aujourd'hui de beaucoup de choses bonnes et désirables en soi qu'elles sont malheureusement « incompatibles avec la démocratie », et bien entendu ce n'est pas la démocratie qu'on propose de leur sacrifier : on le voudrait qu'on ne le pourrait pas, et plutôt on s'y briserait! Mais, en fait d'incompatibilités, je n'en connais guère de plus irréductible que celle du « parlementarisme » avec la « démocratie », et avant de les concilier on aura plus tôt, disait Virgile, desséché la Manche :
... fréta destituent nudos in litlore pisces !
Aussi voit-on que ni la Suisse, qui est une très petite démocratie, ni les Etats-Unis d'Amérique, qui en sont une énorme, n'ont adopté le régime parlementaire. Et il nous faudra sans doute, comme les Etats-Unis et comme la Suisse, y renoncer quelque jour, ou le modifier si profondément qu'il ne sera plus le régime parlementaire... Mais je craindrais, si j'insistais, d'être accusé de « conspirer » contre les institutions de mon pays et de travailler au «renversement de la République ». Et c'est pourquoi je me borne à conclure que l'emprunt que nous avons fait à nos voisins de leur forme de gouvernement n'a pas assez bien réussi, depuis cent ans, pour nous encourager à leur en faire d'autre».
aujourd'hui plus Anglais qu'autrefois, et ils le sont plus consciemment, avec une volonté plus forte, et une plus claire intelligence des moyens de le demeurer. De telle sorte, Messieurs, que si nous voulons les « imiter » d'une manièie qui nous soit profitable , ce n'est pas leurs institutions qu'il nous faut transplanter de leur sol sur le nôtre, ni leurs mœurs, ni leurs habitudes, ni leurs sports^ dont on a si bien dit qu'ils n'étaient peut-être, après tout, qu'une « forme aristocratique de la paresse^ »; mais, au contraire, il nous faut, comme eux, demeurer ce que nous sommes; chercher notre avenir dans la direction de notre propre histoire ; et tirer de notre fonds latin, amélioré, sinon toujours la matière, mais la forme et le principe de nos progrès.
Peut-être aussi, Messieurs, vous êtes-vous émus des attaques imprudentes qu'on dirigeait de tous les points de l'horizon contre notre système d'éducation nationale ou classique ; et peut-être y avezvous vu, comme moi, je ne sais quelle menace de désorganisation de l'esprit français. Entendez-moi
1. C'est à M. André Bellessort, dans un article de la Revue des Deux Mondes, que j'emprunte cette observation, dont le raccourci m'a paru plein de sens. Avez-vous vu des Anglais « faire » une partie de polo, —car cela ne peut s'appeler « jouer», — et vous êtes-vous demandé de quelle occupation, après quelques heures de cet exercice, un honnête homme pouvait être capable ? Toute une catégorie d'Anglais ne travaille vraiment qu'à jouer, mais il est vrai qu'en revanche elle s'y fatigue épouvanlablement.
bien, je vous prie! Je ne dis pas, je ne veux pas dire ici que notre système national d'éducation soit la perfection de son genre; j'en connais assez les défauts ; et, quoique je le croie moins « suranné » qu'on ne le dit quelquefois, je trouve naturel, je trouve bon, je trouve même indispensable que l'on essaie de le « moderniser ». Faisons donc des hommes !ou plutôt. Messieurs, — car cette expression, dont on abuse, ne veut pas dire grand'chose, — faisons des citoyens utiles, des gens de métier; formons des « professionnels », comme on dit aujourd'hui, des agriculteurs et des ingénieurs, des industriels et des commerçants, des médecins et des soldats ; rendons encore à des occupations injustement ou sottement dédaignées la dignité qui leur est due; rabattons enfin de l'estime excessive qu'on a donnée jadis et trop longtemps aux professions appelées « libérales ». Mais, au milieu de tout cela, n'oublions pas pourtant que nous sommes des Latins ! Non, Messieurs, n'oublions pas que, si la langue latine, pour un Allemand ou pour un Anglais, n'est qu'une connaisâ«:nce de surcroît, un ornement de son intelligence, dne manière de jouir d'un passé qui n'est pas le sien, celui de sa race, le latin est pour nous la langue mère de la tiôtre, la langue de nos origines, le support de ni/ 0 traditions, et, pour ainsi parler, le fondement de notre connaissance de
nous-mêmes ^ La littérature latine, pour un Anglais ou pour un Allemand, n'est' qu'une province étrangère, de celles qu'on traverse en touriste ou en voyageur, sans que rien vous oblige ni vous invite à la visiter; elle est pour nous la terre nourricière, le sol auquel nous rattachent toutes nos racines, dont nous ne pouvons nous séparer sans effort ou sans déchirure ; et notre littérature
1. On ne saurait trop insister sur ce point. Si jamais le latin disparaissait du programme de notre enseignement secondaire, et que l'étude en fût reléguée dans nos Universités, c'est de toutes communications avec ses origines ou son passé que nous aurions coupé pour ainsi dire presque toute notre jeunesse. Nous n'aurions plus ensuite qu'à substituer dans les classes de nos lycées l'enseignement de l'anglais à celui du latin, ou celui de l'allemand, ce qui serait sans doute un merveilleux moyen de nous nréparer à combattre dans le monde les progrès de l'esprit germanique ou anglo-saxon! Et qui sait, avec le temps, si ce jour ne luirait pas où ceux de nos jeunes gens qui voudraient connaître le passé de leur propre langue seraient obligés de l'aller étudier à Oxford ou à Berlin? Rome alors ne serait plus dans Rome, ni Paris à Paris, mais sur les bords heureux de la Tamise ou de la Sprée ! Ceux qui se nourrissent de ces rêves ne savent-ils donc pas que notre « parlure », comme on disait jadis, est un des rares moyens d'action qui nous restent dans le monde ; que si nous avons à cœur de le conserver, nous ne le pouvons qu'en demeurant fidèles à nos traditions « classiques »; et que ces traditions sont elles-mêmes inséparables de la connaissance générale du latin? Notre enseignement secondaire ne forme, dit-on, que des hommes de lettres ou des journalistes, et il y a certainement quelque vérité dans ce reproche. Mais que la responsabilité en remonte au latin, c'est ce qu'il serait plus difficile de prouver, et si nous renoncions décidément au latin, tout le résultat que j'en augure est que nos journalistes et nos hommes de lettres écriraient peutêtre un français moins français. Cela est-il bien nécessaire? et le développement de l'intelligence pratique ou du « sens colonial > gerait-il par hasard en raison de l'ignorance de l'orthographe et de la grammaire de notre langue ?
elle-même n'en est, dans son abondance et sa diversité, qu'un prolongement, une continuation, un accroissement. Et l'art latin, Messieurs, n'est enfin, pour l'Anglais ou pour l'Allemand, qu'un art presque exotique, sans analogie profonde ou convenance intime avec la mentalité germanique ou anglo-saxonne, mais il est pour nous l'expression même de ce qu'il y a de plus secret et de plus mystérieux dans le génie de la race.
Il est vrai qu'on nous arrête sur ce mot, et on nous demande, vous le savez, si nous sommes bien sûrs d'être des Latins. C'est le sang, dit-on, qui fait la r*Lce ; et combien de gouttes, ou, si je puis ainsi dire, combien de globules de sang latin croyons-nous donc avoir dans nos veines? La ville de Marseille va célébrer dans quelque temps son vingt-cinquième centenaire; quand, aux environs de l'an 600 avant Jésus-Christ, les Phocéens, qui étaient des Grecs, abordèrent aux rivages de Provence, ils y formèrent alliance avec les Ségobriges, qui n'étaient point des Latins; et depuis, comme l'a dit quelque part Michelet, « la Provence a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les chants, dansé les danses de Beaucaire, d'Avignon ; tous se sont arrêtés aux passages du Pvhône... », et ils n'ont plus voulu rebrousser chemin, ni se rembarquer, dit-il; « ils ont fait en Provence des villes grecques, mauresques, ita^
liennes ». Pareillement, quelques années avant l'ère chrétienne, quand les légionnaires de César ont parcouru la terre gauloise, des Alpes jusqu'à l'Atlantique, et de la Méditerranée jusqu'aux bouches du Rhin, ils l'ont trouvée peuplée de quelques millions de Celtes ; et, selon toutes les lois de l'histoire, quelques milliers de Latins se sont plutôt fondus dans ces millions de Celtes qu'ils ne les ont absorbés. Et les Germains sont venus à leur tour, et les Huns après les Germains, et les Arabes après les Huns, et après les Arabes les Normands... Oii sont donc, Messieurs, parmi tant de mélanges, où sont les preuves et les titres de notre « latinité »? Quels sont nos droits à l'héritage que nous revendiquons? Suffit-il, comme en nos pays, de porter le prénom de César ou de Marins? et, pourrait dire un philologue, suffit-il, pouravoir droit à la succession de Virgile ou de Cicéron, de parler une langue estropiée de la leur, un latin militaire, populaire et servile, que leur oreille n'aurait pas reconnu?
Rien n'est plus facile, Messieurs, que de répondre à ces objections, et sans doute, h mesure que je vous les indiquais, vous l'avez déjà fait. Vous savez que ce n'est ni le sang, ni la langue, ni la conquête qui font les peuples : les nations se font d'clles-momos. Rome a conquis la Gaule en la civilisant, en l'associant, moins de cent ans
après Auguste, à l'empire du génie latin*. Si nous sommes devenus des Latins, c'est que nous l'avons voulu ; et la preuve, Messieurs, c'est que nous ne sommes pas plus tard devenus des Germains, ni des Arabes, deux conquérants dont il s'en est peut-être établi sur notre sol autant ou plus que de Romains. Nous ne sommes pas non plus devenus des Anglais ! Fidèles à notre premier choix, nous avons latinisé^ pour le nationaliser^ tout ce que nous avons pu réaliser depuis lors de progrès ou d'acquisitions de toute nature, intellectuelle ou morale, politique ou sociale Toute notre histoire pourrait s'interpréter par la persistance de notre effort à maintenir, à revendiquer, à défendre notre latinité contre les envahisseurs du dehors ou les ennemis du dedans. La Révolution française ellemême s'explique et se légitime en partie par là,
1. On sait assez que la rapidité de la « romanisation » de la Gaule est l'un des faits les mieux établis et les plus singuliers de l'histoire. Voyez, à cet égard, les textes cités par Fustel de Goulanges dans son Histoire des institutions politiques (t. I), et le commentaire si précis et si convaincant qu'il en donne. C'est le discours de l'empereur Claude : Cenlum annorum immobilem fidem, obsequiumque multis trepidis rébus nostris plus quarn expertum. Ce sont quatre mots de Tacite : Continua et fida pax. C'est une phrase d'Ammien Marcellin : Gallias Csesar societati nostrse fœderibus junxit asternis. Fustel de Coulanges ajoute lui-même : 4L Durant cinq siècles, le patriotisme des Gaulois fut Vamour de Rome»\e\, un peu plus loin : <.< 11 est incontestable que le lien entre Rome et la Gaule ne fut pas brisé par la volonté des Gaulois : il le fut par les Germains. Encore verra-t-on, dans la suite de ces études, que la population gauloise garda tout ce qu'elle put de ce qui était romain, et quelle s'obstina à rester aussi Romaine qu'il était possible de Vêlre. »
Rappelez-vous seulement la brochure de Sieyès sur le Tiers Etat, renvoyant aux forêts de la Souabe et de la Franconie une aristocratie qui avait eu l'imprudence de vouloir fonder son titre à la domination sur la conquête germaine ^ Et c'esi pourquoi, Messieurs, si la connaissance d'eux-mêmes n'importe pas moins aux peuples qu'aux individus, nul n'a plus d'intérêt que nous à se rendre compte des caractères qui sont ceux du génie latin.
1. Je crois devoir citer ici le passage entier de la brochure de Sieyès : « Que si les aristocrates entreprennent, écrivait-il donc, de retenir le pauvre dans l'oppression, il osera demander à quel titre. Si l'on répond : à titre de conquête; il faut en convenir, ce sera vouloir remonter un peu haut. Mais le tiers ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Il se reportera à l'année qui a précédé la conquête, et, puisqu'il est assez fort aujourd'hui pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la sotte ^rétention d^être issues de la race des conquérants et d'avoir bucy^ cédé à leurs droits ! »
Ce langage est sans doute assez clair, mais voici qui est encore plus caractéristique :
« La nation alors épurée, continuait-il, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. Et, en vérité, si l'on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tire des Gaulois et des Bomains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches et autres sauvages sortis des bois et des Etats de l'ancienne Germanie? Oui, dira-t-on; mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la noblesse de naissance a passé du côté des conquérants I Eh bien! il faut la faire repasser de l'autre côté; le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour. i> (Qu'est-ce gîte le Tiers Elat, ch. ii.)
On le confond quelquefois avec le génie « classique » ou « antique », et particulièrement avec le génie grec. Il faut, Messieurs, à mon avis, les distinguer soigneusement l'un de l'autre. « Les Grecs, a dit un philosophe illustre, n'ont connu que le Grec et le barbare ; les Romains seuls ont connu l'homme»; et on ne saurait mieux dire, ni, d'un seul mot, mieux mettre en lumière ce que le génie latin a de plus et de moins à la fois que le génie grec. 11 faut ici que je vous l'avoue : je ne fais pas profession d'hellénisme, et je n'ose donc insister ni sur les qualités, ni sur les défauts du génie grec. Si je savais mieux le grec, je goûterais peut-être les comédies d'Aristophane, sa Lysistrata^ ses Grenouilles^ dont j'ai honte, en vérité, de faire si peu de cas; et, sans doute, si je pouvais lire Platon dans son texte, les grâces de son discours, qu'on dit être infinies, seraient les plus fortes, et m'aveugleraient sur les puérilités qu'il me semble apercevoir dans ses Dialogues. Je ne crois pas cependant me tromper entièrement quand je reproche au génie grec, sans rien dire de sa pente à la virtuosité, le goût qu'il a de tout temps, et en tout genre, manifesté pour la singularité, l'exception,
et rhérésie. Certes, j'en admire la délicatesse et la subtilité, mais
... Timeo Danaos et dona fer entes!
Ces hommes si subtils ont inventé la sophistique, et leur art même, qui fait leur gloire, n'est exempt ni d'affectation, ni de perversité. Mais surtout. Messieurs, d'une manière générale, — si l'on met à part quelques très grands hommes, un Sophocle, un Thucydide, — je crains que leur littérature ne soit essentiellement, jusque dans ses chefs-d'œuvre, une littérature individualiste, oii l'écrivain se soucie moins de son public, de son sujet, de la vérité que de lui-même; et n'est-ce pas pour cette raison que la Renaissance a eu beau faire, nous n'avons jamais donné notre pleine confiance au génie grec; nous l'avons admiré de loin, sans essayer de nous l'assimiler ; nous n'avons jamais consenti dans nos écoles à le substituer au génie latin i ?
1. Moins d'une semaine après les fêtes latines d'Avignon, on en célébrait de « grecques » à Orange; et, naturellement, quelques orateurs s'empressaient de saisir l'occasion d'opposer, —dans une antithèse que l'on voit que je leur avais préparée, — les « qualités » du génie grec aux « défauts » du génie latin. Et, sans doute, je veux le croire, M. Deluns-Montaud et M. Paul Mariéton ont du grec, de la langue et de la littérature grecques, de l'art grec, de l'hellénisme en général, une connaissance que j'avoue humblement qui ine manque. La comédie d'Aristophane et la philosophie de Platon n'ont pas de mystères ou d'obscurités pour eux. Ils ont vécu dans le commerce de Thucydide et de Démosthène. Et
C'est qu'en effet, et tout au rebours, Messieurs, la grande préoccupation du génie latin a toujours été de tendre à V universalité^ je dirais volontiers à la catholicité^ si ce dernier mot n'étaiv grec, et si je ne craignais d'introduire une espèce d'équivoque entre nous. Serait-ce bien une équivoque ? et, fidèles au génie latin, si nous le sommes égale-
quand la politique, ou le félibrige, leur font par hasard des loisirs, c'est à relire Pindare ou Théocrite qu'ils les- consacrent. Mais tout ce qu'ils ont dit, après cela, du génie grec, est-ce qu'ils croient que je ne pourrais pas ou que je n'aurais pas pu, ed anc/i'io, le dire comme eux?
Car il n'y a pas de lieu commun qui soit plus facile à développer, et les moyens en sont bien connus.
Graecia capta ferum victorem cepit...
On me pardonnera de ne pas dire le reste 1
Ils peuvent encore ajouter que le génie latin, c'est au fond le génie grec, ou du moins un mélange, une combinaison dont Rome a bien fourni le fond, mais l'influence grecque tout ce qui en fait l'agrément ou le charme. Virgile même est plein d'Homère, et, pour leur faire plaisir, j'ajouterai : des Alexandrins. Je leur accorderai aussi que Marseille est une colonie phocéenne. Mais, quand ils auront tout dit, la question reviendra toujours de savoir si, parmi tant de rares qualités, le génie grec n'a pas eu quelques défauts mêlés; si ces défauts, après avoir fait le malheur d'Athènes et d'Alexandrie, n'ont pas fait celui de Bj-^zance, et enfin s'ils sont bien ceux que j'ai tâché d'indiquer. Le pire de ces défauts est de n'avoir pris au sérieux, ni la littérature, ni l'art, ni la vie même ; et c'est pourquoi, comme autrefois les Romains, nous pouvons bien demander aux Grecs de nous donner encore des leçons de rhétorique, mais nous n'en saurions tirer d'eux, ni de bon sens, ni de conduite, ni de morale. Ils sont bons encore, et ils le seront toujours pour nous amuser, dans le sens élevé du mot, et dans l'autre aussi; mais non pas pour nous instruire. Et, comme a dit l'un d'eux, il faut « les couronner de fleurs » et non pas précisément les expulser de la République, mais ne pas souff'rir qu'ils en deviennent les maîtres. (Voyez ci-dessus la conférence sui VArt et la Morale.)
ment demeurés à l'esprit du catholicisme, n'est-ce là qu'un hasard de l'histoire^? Vous ne le croyez pas, Messieurs, et on montrerait aisément le contraire ! Mais, quoi qu'il en soit de ce point, — que nous ne traitons pas aujourd'hui, — la tendance à V universalité fait sans doute un des caractères éminents du génie latin. Prenez les Romains dans leur politique ou considérez leur esprit dans ce monument impérissable qui est leur droit civil ; étudiez les manifestations de leur génie dans les chefs-d'œuvre de leur architecture ou dans ceux de leur éloquence et de leur poésie, vous retrouverez, vous reconnaîtrez partout cette tendance à l'universalité. Quand ils édictent un texte de loi, les jurisconsultes romains ont toujours eu la prétention non seulement d'aller droit au fait, mais encore de statuer pour l'éternité, de même que l'ambition de Virgile ou de Tite-Live a été d'étendre jusqu'aux confins du monde alors connu l'empire de la langue romaine. Ils en ont cherché les moyens ; ils les ont trouvés ; ils les ont mis en œuvre, et déjà. Messieurs, ce n'est pas assez de
4. Non sans doute! ce n'est pas un hasard, et ce n'en est pas un nonplu?, si, comme je l'ai dit et comme je ne saurais trop le redire : « La France, c'est le catholi<^isme, et le catholicisme, c'est la France »! Mais il y faut voir un effet des mêmes causes et le résultat du long effort que la France a fait dans l'histoire pour incorporer au catholicisme tout ce que, sans cesser pour cela d'être une religion, il admet de raison dans son dogme, de bon sens dans sa morale et de politique dans son gouvernement.
dire que la tendance à l'universalité fait un des caractères éminents du génie latin, mais il faut dire qu'elle en est le caractère essentiel, si tous les autres, en vérité, s'y ramènent, s'y rapportent et s'y subordonnent.
En parcourant, dans nos musées, à Paris ou à Rome, une galerie de bustes d'empereurs et d'impératrices, de personnages consulaires ou d'orateurs, il n'est personne de vous, Messieurs, qui n'ait admiré l'accent réaliste de tous ces portraits et qui n'ait gardé dans sa mémoire l'ineffaçable souvenir du masque de quelque Vitellius ou de quelque Sénèque.
Eœcudent alii spirantia mollius œral.,,
vous vous rappelez le vers de Virgile et, en effet, oui, mollius^ c'est bien le mot, l'art grec a fait preuve d'infiniment plus de souplesse et d'agrément, mais non pas d'un sens plus aigu de la réalité. C'est qu'en tout art. Messieurs, et en tout genre, au rebours de ce que l'on croit, la première condition de l'universalité n'est autre que la scrupuleuse observation de la réalité. La fantaisie est individuelle; la réalité est universelle. C'est ce que le génie latin a merveilleusement compris. Qui veut être universel ne saurait se tenir trop près de la réalité, c'est-à-dire de la manière commune de
sentir et de penser. L'imagination des Latins n'avait point d'ailes, et ils n'ont pas essayé de s'en faire d'artificielles. Leur ambition n'allait point au-delà du possible, et ils se sont donc efforcés de la circonscrire, pour le mieux connaître et le mieux dominer. C'est ce qu'on appelle quelquefois l'étroitesse, la lourdeur, le prosaïsme du génie latin: j'aime mieux me servir d'un barbarisme expressif, et l'appeler sa positivité. Précisément parce qu'il tendait à V universalité, c'est pour cela que le génie latin ne s'est jamais élevé beaucoup au-dessus de terre ou des réalités de la vie commune, voilà comme on s'exprime quand on veut lui en faire grief; maïs, quand on veut, au contraire, lui en faire un mérite, on dit la même chose d'une autre manière, en disant qu'il a sacrifié le plaisir ou l'ivresse des spéculations inutiles aux exigences de l'action.
Subordonner le plaisir de penser aux exigences de l'action, c'est prendre la vie au sérieux, et cela encore est un des caractères du génie latin. Les Romains n'ont pas cru que la vie leur eût été donnée pour en jouir, ou pour s'en amuser, à l'orientale ou à la grecque, mais pour l'utiliser au service de la patrie et de la société. C'est, Messieurs, comme si nous disions que, de tous les vices de l'esprit, aucun n'a moins été le leur que le dilellanUsme; et ne l'a-t-on pas bien vu, quand,
du milieu même de la décadence romaine, les stoïciens se sont élevées comme une protestation vivante contre la corruption des principes et des mœurs? S'il n'est peut-être pas une secte qui ait plus honoré le paganisme, si je n'en connais du moins pas une où l'on voie mieux ce que peut et ce que ne peut pas la sagesse humaine réduite à ses seules forces, elle est grecque d'origine, je le sais, ou du moins je l'ai entendu dire, mais c'est le génie latin qui lui a donné sa forme, tt, d'une spéculation théorique sur la morale, c'est bien lui qui en a fait une doctrine active ^ . Et quel est le principe de cette doctrine? C'est d'agir en toute occasion de telle manière que notre conduite puisse être érigée en maxime universelle de la volonté ; c'est de nous efforcer, contre nous-mêmes, de devenir aux autres un exemple de ce que nous faisons ; c'est de ne jamais oublier qu'il n'y a pas un de nos actes qui ne soit un exemple, une leçon, ou une autorité pour quelqu'un, — pères pour nos enfants, maîtres pour nos élèves, chefs pour ceux qui nous suivent, écrivains pour ceux qui nous lisent ; — et qu'y avait-il encore de plus conforme à la tendance du génie latin vers l'univer-
1. Le stoïcisme est bien d'origine grecque, ou peut-être phénicienne, ainsi que le donnaient récemment à entendre MM. Alfred et Maurice Groiset dans le dernier volume de leur belle Histoire de la Littérature grecque, mais d'une doctrine morale encore spéculative, c'est à Rome seulement qu'il est devenu, sous les empereurs, une doctrine vraiment pratique.
salité que cette subordination de l'individu à une discipline qui le dépasse ?
Il y avait quelque chose ! et ce quelque chose, qui est encore l'œuvre du génie latin, c'est la formation du sentiment d'humanité ou de solidarité. Humanitas ^ . . . caritas humant generis^... humaniores litterse: toutes ces expressions sont latines i. Elles ne l'ont pas toujours été! et ,au contraire, il semble bien qu'à l'origine il y ait eu dans le génie latin je ne sais quel fond de rudesse ou de dureté. Notre Corneille l'a bien vu, dans son Horace^ et bien rendu! Mais il n'en est pas moins vrai qu'à mesure que Rome avançait dans la conquête du monde cette âpreté première s'adoucissait, et ce n'était pas seulement l'horizon politique du Romain qui s'élargissait, c'était aussi son horizon moral. Notez, Messieurs, cette différence : il n'y en a pas qui, de nos jours môme, au moment où je parle, distingue plus profondément le génie latin du génie anglo-saxon. En quelque lieu du
1. Toutes ces expressions sont de Gicéron ou dans Gicéron, et par conséquent antérieures au christianisme.
Je reproduis ici le passage où se lit des trois la plus caractéristique : « In omni honesto, de quo loquimur, nihil est tam illustre, nec quod latius pateat quam conjunctio inter homines hominum et quasi quœdam societas et communicatio utilitatum, et ipsa caritas generis humani. {De Finibus, V, 23.)
Ernest Havet semble croire {le Christianisme et ses Origines, II, 113) que ce serait ici la première apparition du mot de cAan^édans rhistoire;et, en tout cas, rien ne serait plus intéressant que d'examiner la question d'un peu près. Je la recommande au* curieux de l'évolution des idées morales.
270 DISCOURS DE <:OMBAT
monde qu'il ait établi son empire, l'Anglo-Saxon a dédaigné de se mêler en égal aux races qu'il avait conquises, et aussi longtemps qu'il en sera le maître leur défaite les marquera, pour ainsi dire, à ses yeux, d'une tare indélébile d'infériorité. C'est une race d'aristocrates, et qui trouve dans ses victoires la récompense et la preuve à la fois de son aristocratie. Tel n'est pas aujourd'hui, tel n'a pas été le génie latin dans l'histoire ! Sous la diversité des costumes et des coutumes, du langage et des préjugés, en Espagne comme en Gaule, et en Asie comme en Afrique, le Romain a reconnu des hommes semblables à lui, et je serais tenté de dire des frères. A tout le moins ne s'est-il pas cru d'une autre espèce ou d'une autre essence ; et dirai-je que c'est sa tendance à l'universalité qui s'est ainsi fortifiée des leçons de l'expérience, ou, inversement, sont-ce les leçons de l'expérience qui lui ont enseigné la solidarité? C'est un détail qui n'importe guère, si les résultats sont certains. 11 y a toujours eu, Messieurs, de l'humanité , parmi les hommes, heureusement ! et, — jusque dans les sociétés les plus rudimentaires, — il est rare que la pire tyrannie fasse tout le mal qui ne dépendrait que d'elle. On voit aussi des Arabes qui aiment leurs enfants; il y a des Turcs qui respectent les femmes; et qui sait? peut-être quelques nègres
sont-ils pour leurs esclaves des maîtres indulgents et doux! Mais de ce qui n'a longtemps été, de ce qui n'est encore, en bien des lieux du monde, qu'un effet de l'instinct ou de la douceur des mœurs, le génie latin en a fait un droit pour lés uns et, pour les autres, un devoir, au service duquel il a mis toutes les forces de sa propagande. En conquérant le monde, il ne l'a pas seulement civilisé, il a fait, il a voulu faire davantage ; il a conçu l'idée de la société générale des hommes, et autant qu'il le pouvait, avec les moyens dont il disposait, il l'a réalisée dans l'univers. Tandis qu'à Rome même, au centre de l'empire, la corruption grandissait tous les jours, le meilleur du génie latin se répandait en quelque sorte dans les provinces, et le droit romain préparait ses sujets à devenir nos nations modernes ^ J'ai quelquefois pensé,
1. On l'a fait plusieurs fois observer, — et, semble-t-il, avec raison, — que, sous quelques-uns des pires empereurs, les Romains de Rome semblent avoir souffert de la tyrannie la plus épouvantable qui se soit exercée sur des hommes, mais la tranquillité régnait dans les provinces, et môme la liberté. C'était, je crois, la thèse de Victor Duruy dans son de Tiberio Imperatore, qui fit, sous l'Empire, tant de bruit en Sorbonne; et Renan l'a reprise, quelques années plus tard, dans ses Apôtres : « Dans ceux des pays conquis où « les besoins politiques » n'existaient pas depuis des siècles, et où l'on n'était privé que du droit de se déchirer par Jes guerres continuelles, l'Empire fut une ère de prospérité et de bien-être comme on n'en avait jamais connu; il est môme permis d'ajouter sans paradoxe : de liberté. » (Cf. les Apôtres 313, 314.) Sur quoi Renan n'a oublié qu'un point, qui était de nous dire en quel lieu de l'univers il existait alors des besoins politiques.
Messieurs, que, chez nous, en particulier, bien loin d'êti<è le principe de régénération que Ton a prétendu, les invasions germaniques, — vous savez bien : ces invasions dont on a dit qu'elles auraient rajeuni notre sang de Gallo-Romains épuisés, — j'ai pensé qu'au contraire elles étaient venues malencontreusement interrompre et retarder le progrès naturel du génie latin; et je pense qu'on pourrait le prouver*.
Je pense aussi, pour toutes ces raisons, qu'aujourd'hui même encore, — et pour nous encore, Français, en particulier, — les œuvres du génie latin demeurent une source inépuisable d'énergie Nous pouvons nous y retremper sans crainte. Et, si nous savons seulement choisir nos guides, nous n'en rapporterons, aujourd'hui comme jadis, que d'utiles et de profitables leçons. Car le sérieux de la vie, la discipline sous la loi, la subordination de l'individu à la société, l'énergie militaire et civile, le courage du champ de bataille et celui de la tri-
1. « Que ceux qui parlent du rajeunissement du monde par l'infusion du sang germanique veuillent bien s'arrêter devant les peuples que nous étudions : ils y verront ce que l'élément barbare, abandonné à lui-même, était capable de faire pour le salut de la civilisation. » (Godefroid Kurth, les Origines de la civilisation moderne, t. I, chap. vu; 3« édition, 1898, Paris.)
Sur cette question, comme sur toutes celles dont son titre comporte Texamen, je serais heureux que le lecteur se reportât au livre de M. G. Kurth, que j'ose à peine louer, parce qu'il est assez connu, tant en Allemagne qu'en Belgique ; mais on ne Ta pai assez lu chez nous.
bune ou de la place publique, le dévouement à la patrie, l'humanité, l'égalité, voilà ce qu'enseignent ces maîtres du génie latin, et c'est encore un trait qui les caractérise Ils n'ont point écril pour écrire, mais pour enseigner, et, si le désir d'immortaliser leur nom s'est mêlé parfois à leur enseignement, ce désir même les a détournés de l'affectation ou de la singularité pour leur inspirei des sentiments éternels, je veux dire, Messieurs, des sentiments susceptibles d'être en tout temps compris de tous les hommes, acceptés, et suivis par eux. Quand un Grec désespérait de laisser une trace de son nom, il brûlait le temple de Delphes, ou il se jetait dans le cratère de l'Etna ; mais un Romain essayait de donner un exemple utile, et Caton faisait de sa mort une protestation contre la religion du succès'.
1. Tout ce passage n'est que le bref commentaire d'un mol de Cicéron, dont j'avais fait, en le publiant dans le journal le Temps, l'épigraphe de tout ce discours : Omne offtcium quod ad conjuyictionem hominum et ad societatem tuendam valet, est anteponendwn illi officio quod cognitione et scientia continetur. Nous l'avons trop oulalié, depuis une centaine d'années, et, pour ma part, en plusieurs occasions, dont il y a trace dans le présent volume, c'est ce que je me suis permis de reprocher à quelquesuns de nos « Intellectuels ». Nous sommes nés d'abord pour la société, et ensuite pour nous, — mais ensuite seulement, — et pour ainsi dire de surcroît. Cicéron le savait, que, sans doute, on n'accusera pas d'avoir médiocrement aimé les lettres, ni la gloire qu'elles peuvent procurer; et puisque beaucoup d'entre nous l'ont désappris ou l'ignorent, c'est une preuve en passant que les auteurs latins peuvent encore avoir quelque chose à nous apprendre. Le fait est qu'ils sont pleins de leçons de bon sens et de patriotisme.
Victriœ causa Bits placuit^ sed vicia Caioni.
Je n'ajoute plus qu'un dernier caractère, et il dépend encore de cette tendance à l'universalité ; il en est un effet ou une conséquence. Le latin populaire, l'ancien latin, était une langue synthétique entre toutes, c'est-à-dire une langue elliptique et obscure, infiniment moins claire, moins abondante, moins coulante que le grec. Mais, pour en faire la langue universelle, ses grands écrivains et ses grammairiens ont essayé de suppléer à ce qui lui manquait du côté de la clarté, non pas tant en l'enrichissant qu'en la précisant, ou mieux encore en la burinant, et en lui donnant cette précision de contours, ce relief, ce caractère d'éternité qui font la beauté d'une médaille ou d'une inscription lapidaire. Il y a des langues qui chantent ; il y en a qui dessinent ou qui peignent ; le latin grave, et ce qu'il grave est ineffaçable. C'est pourquoi. Messieurs, comme l'a dit Joseph de Maistre : « Les médailles, les monnaies, les trophées, les tombeaux, les annales primitives, les lois, les canons, tous les monuments parlent latin*. » Et,
4. On connaît le bel éloge que Joseph de Maistre, dans son livre du Pape, a fait de la langue latine (liv. I, ch. xx) : « Rien n'égale la dignité de la langue latine. Elle fut parlée par le peupleroi, qui lui imprima ce caractère». de grandeur unique dans l'histoire du langage humain, et que /es langues môme les plus parfaites n'ont jamais pu saisir. » Voyez la suite; et, à ce que de Maistre dit là de la langue latine, comparez ce qu'il dit ailleurs de la langue française. Cl. ci dessus, p. 148.
tE GÉNIE LATIN 275
de nos jours, sur ies monnaies anglaises, vous pouvez encore lire : VLtoria, Dei gratia Britanniarum regina^ Fidei defensatrix^ Indiarum imperatrix^. C'est ainsi, Messieurs, que l'universalité qu'il ne pouvait pas attendre de ses qualités naturelles ou primitives, le latin, laborieusement, s'est appris à la tirer de la généralité des choses qu'il disait, et de la force unique, de la concision sans rivale,. de la majesté souveraine avec laquelle il les disait. Ce qui n'est pas clair n'est pas français, a-t-on pu dire de notre langue ; on pourrait dire, Messieurs, que ce qui n'est pas universel ou éternel n'est pas latin. Chez les maîtres du génie latin, le caractère d'éternité de la forme s'ajoute, pour le faire valoir, au caractère d'universalité du fond, et, à Dieu ne plaise que je médise ici de notre langue ! mais ce qu'on peut bien affirmer, c'est qu'elle n'est devenue la langue de Pascal et de Bossuet, de Corneille et de Molière, de La Fontaine et de Racine, qu'en s'appropriant ces caractères du latin; et c'est qu'elle ne saurait demeurer ellemême qu'en continuant de s'y rapporter comme à la loi intérieure de son développement.
Gardons-nous donc bien d'affaiblir ou de diminuer chez nous la part des études latines. Le
1. Faut-il faire observer à ce propos, et encore ^vec Joseph de Maistre, que, tandis que les monnaies anglaises continuent de parler latin, nous avons, nous Français et Latins, « fait dispa« raître des nôtres» jusqu'au souvenir de nos origines?
maintien n*eii est incompatible avec aucune des « exigences de l'esprit moderne », et elles sont le lien qui nous rattache presque aux plus anciennes de nos traditions. Ne croyons pas que Lucrèce et Virgile, Gicéron et César, Tite-Live et Tacite, Pline et Sénèque n'aient rien à nous apprendre. L'homme ne vit pas uniquement de mathématiques ou de chimie ! Et d'ailleurs, il y a d'illustres mathématiciens^, il y en a, si je ne me trompe, jusque dans le siècle oii nous sommes, qu'on ne saurait aborder si l'on ignore le latin. Mais quand ces maîtres latins ne nous apprendraient rien d'immédiatement utilisable, de convertible en bonnes espèces ayant cours, en honoraires et en appointements, faudrait-il, en vérité, leur en faire un reproche ; et surtout les proscrire? Ah ! Messieurs, c'est alors que nous serions vraiment des barbares, des ingrats et des imprudents ; — des barbares, si les barbares sont des peuples qui n'ont point de passé ou qui se font une gloire brutale de l'avoir oublié ; — des ingrats, si nous
1. Tel entre autres l'illustre Gauss; et, à ce sujet, puisque l'on voit de temps en temps, à intervalles périodiques, surgir de naïfs utopistes, qui s'ingénient à créer de toutes pièces une langue universelle, sous le nom de Volapuk ou d'Espéranto, pourquoi les savants ne remettraient-ils pas l'usage du latin en honneur? Ils seront bien obligés de s'y décider quelque jour, à moins que de commencer par perdre leur temps à étudier les cinq ou six langues dont un géomètre, un chimiste, un physiologiste ont dès aujourd'hui besoin pour se tenir au courant de leur science par ticulière.
devons à l'éducation latine la meilleure part de ce que nous sommes ; — et des imprudents, si nous n'avons guère aujourd'hui de meilleur moyen d'action que notre langue, et si le commencement de Lien écrire ou de bien parler en français est et sera toujours de bien savoir le latin. On ne le sait point sans l'avoir appris.
Gela, d'ailleurs, ne veut pas dire que le génie latin n'ait ses défauts, avec ses qualités, ou, si vous l'aimez mieux, que ses qualités n'aient leur revers. Il nous faut aussi les connaître, si nous voulons lui rendre justice, et, par exemple, c'est à bon droit, nous l'avons déjà dit, qu'on lui reproche d'avoir manqué de souplesse et d'agilité. La langue latine elle-même n'a jamais pu se défaire d'une certaine raideur, et aussi bien peuton dire qu'elle ne l'a jamais voulu. Je vous en indiquais à l'instant les raisons. On ne grave qu'en appuyant, je dirais presque en enfonçant, et une langue ne saurait être à la fois lapidaire... et légère. Le style des inscriptions. n'est pas celui de la conversation. Et, sans doute, on pourrait dire qu'il y a les comiques. Plante et Térence ; il y a les élégiaques, Tibulle et Properce ; et les
premiers ne manquent pas d'esprit, ni les seconda de sensibilité, d'émotion, de passion. Mais, d'une manière générale, il est vrai que le génie latin d quelque chose de plus austère que de séduisant, de plus sérieux que de spirituel, de plus autoritaire que de caressant. Que vous dirai-je encore ? Les Latins ont rarement écrit pour s'amuser ; on les lit donc rarement pour se divertir. On en est quitte, Messieurs, pour choisir son moment de les lire; et puis, si leur sérieux a besoin d'être quelquefois tempéré d'un sourire, il y a, dans notre fonds gaulois, plus de gaieté qu'il n'en faut pour compenser la sévérité du génie latin.
Mais on lui reproche encore d'avoir manqué de poésie, et peut-être. Messieurs, vous rappellerezvous quelle forme excessive et désobligeante ce reproche a prise dans V Histoire romaine d'un Allemand illustre. Si nous en voulions croire Théodore Mommsen, il n'aurait donc été donné qu'aux Grecs et aux Germains de « s'abreuver aux sources jaillissantes des vers et à la coupe d'or des Muses » ; et, Germains ou Grecs, nous ne dirons pas le contraire, ils s'y sont abreuvés largement. J'aime à croire ici. Messieurs, qu'au regard de Mommsen Shakespeare lui-même, dont quelques-uns font un Celte, est un « Germain ». Mais, sans parler de nos poètes français, de Lamartine ou de Victor Hugo, de Corneille ou de Racine, que fait-il donc de
Pétrarque ou de Dante ^, et que fait-il de Virgile ou de Lucrèce ? Quelques scènes de la nature, et on pourrait presque dire de la naissance du monde, n'ont jamais sans doute été représentées, dans aucune langue, par aucun poète, avec plus de largeur que par Lucrèce; et de quel poème, écrit cependant pour nous consoler de la vie, se dégaget-il plus de tristesse, de philosophique et d'amère tristesse, que du DeNatura rerum? Mais où trouvet-on plus de mélancolie que dans les vers de Virgile, dans quelques vers au moins de V « Enchanteur Virgile », comme on l'appelait au moyen âge, plus de douceur dans la mélancolie, plus de pitié dans la résignation; et, pour user du mot d'un autre poète, qui jamais fut plus nourri du
1. A moins, peut-être, que Dante et Pétrarque ne soient pas des Latins, mais des Yisigoths, ou encore des Hérules ou des Lombards. Et notez qu'ils n'ont pas su le grec! Pétrarque a voulu l'étudier, mais il ne l'a pas su. Dante y est demeuré tout à fait étranger. Ne conviendra-t-on pas cependant que, s'il existe, dans l'histoire entière des littératures modernes, y compris la nôtre, à nous Français, un poète que l'on puisse comparer à Shakespeare, et au besoin lui préférer, ce n'est assurément ni Gœthe, ni Schiller, mais c'est l'auteur de la Divine comédie ? A la vérité, tandis que l'un, Shakespeare, excelle à faire comme évanouir les contours de la réalité pour nous emporter avec lui dans le monde du rêve, c'est au monde du rêve que Dante, inversement, excelle à donner la consistance et la précision de contours de la réalité. Mais de dire qu'il n'a pas été donné à Dante de <i. s'abreuver aux sources jaillissantes des vers et à la coupe d'or des Muses », c'est ce que tout le respect que" nous avons pour M. Monimscn ne saurait nous empêcher de trouver... excessif, et ne l'ayant voulu qu'indiquer dans le corps du présent discours, il nous pardonnera, si jamais ces lignes lui tombaient sous les yeux, de l'avoir dit plus librement dans cette note.
lait de l'humaine tendresse? M. Mommsen le sait; les Allemands le savent. Qu'a-t-il donc voulu dire? Que signifie cette rature passée d'un trait de plume sur toute la poésie latine ? N'y faut-il voir qu'une boutade? et l'impatience d'un Germain qu'importunerait encore, après dix-huit cents ans, \j souvenir de la grandeur romaine ? Non, Messieurs, le grand historien a bien su ce qu'il voulait dire; ce sont deux conceptions de la poésie, pour ne pas dire de la vie, qu'il a, dans cette phrase, opposées l'une à l'autre; et il a tort, à mon humble avis, de n'en reconnaître qu'une pour légitime, mais il faut l'entendre, et ce qu'il reproche au génie latin, c'est d'avoir manqué de cette imprécision, de ce sentiment du vague et de l'obscur, de ce sens du mystère et de V au-delà qui sont, aujourd'hui surtout, et pour beaucoup de gens, l'essence môme ou la condition de toute poésie*.
1. Il est d'ailleurs bien évident que ce défaut, si c'en est un, est la rançon de cette qualité. Même en littérature, et, à mon avis, bien plus que le génie grec, le génie latin, étant positif et précis, est « plastique », et on pourrait dire qu'en fait d'idées, mais sur^ tout de sentiments, ce qu'il ne peut pas représenter, il le néglige. L'art ne commence, pour le génie latin, qu'avec le dessin de la forme. Donner une forme à ce qui n'en avait pas, fixer ce qui était flottant, l'emprisonner, pour ainsi dire, et l'immobiliser, ou, mieux encore, l'éterniser dans les lignes d'un contour défini, telle est la leçon que le génie latin a donnée au monde et à laquelle, selon son goût, chacun en peut bien préférer une autre, mais non pas méconnaître qu'elle seule assure la durée des œuvres et soustrait ainsi les sentiments ou les pensées des hommes à l'empire du temps. Il se pourrait, en y songeant, que de toutes les fonctions de l'art ce fût ici la première. Le génie latin
Eh bien ! Messieurs, si ce sont bien là, — Mommsen a raison en ce point, — deux manières de concevoir la poésie, qui s'opposent et qui se contrarient, nous avons le droit de garder la nôtre, parce que nous l'avons, comme on dit, dans le sang ; et de ces brumes du Nord, qui d'ailleurs ont aussi leur charme, nous avons môme le devoir de ne faire entrer dans nos vers que ce qui ne détruira pas la précision de leurs contours. C'est une propriété du génie latin que d'éclaircir et de préciser tout ce dont il s'empare, et môme c'est sa manière de s'approprier ou de s'assimiler ce qu'il emprunte. C'est dans notre Montaigne, c'est dans la légende italienne, c'est dans nos troubadours provençaux que Shakespeare lui-même a puisé quelques-unes de ses inspirations les plus heureuses. Et qui ne sait ce que le grand Goethe en personne a tiré de la fréquentation des anciens, et des Latins bien plus que des Grecs'' Imitons-les donc justement en cela. N'essayons pas de nous faire une âme, ou, si vous le voulez, une mentalité germanique ou anglo-saxonne, parce que, premièrement, nous y réussirions encore
n'a pas été insensible aux « beautés » de l'obscur ou de l'insaisissable : il a cru seulement que, pour les exprimer, on ne saurait user de termes trop clairs. Et il se peut bien, après cela, qu'il ait dit un peu moins de choses que le génie du nord, anglo-saxon ou germanique 1 mais toutes celles qu'il a dites, et que le génie du nord n'a souvent exprimées que d'une manière provisoire, le génie latin les a rendues, lui, d'une manière définitive et impérissable.
moins qu'ils n'ont, eux, réussi à se rendre Latins; et puis, parce que je ne vois pas l'avantage que nous y trouverions. Mais prenons d'eux ce que nous pouvons nous en assimiler, et coulons, aussi souvent du moins que sa consistance et sa solidité nous le permettront, un métal étranger dans le moule du génie latin.
Aussi bien. Messieurs, il est temps de le dire, ce qui manquait au génie latin dans ses origines, ce qui lui manque, et nous venons nous-mêmes d'en convenir, quand on ne l'étudié que dans les monuments de son antiquité païenne, l'a-t-il reçu de son alliance avec le christianisme. Car, j'ai eu l'air de l'oublier, mais saint Ambroise et saint Augustin sont aussi des écrivains latins; et nos grandes basiliques romanes sont des monuments qui soutiennent la comparaison des plus vantés de l'époque purement romaine. Le droit canonique est venu comme attendrir et achever d'humaniser, en y introduisant des relations nouvelles, ce que l'esprit stoïcien avait laissé subsister dans le droit romain de dureté hautaine; et, à la propagande armée des premiers conquérants du monde, la Papauté, latine comme eux, a substitué la propagande pacifique de la persuasion. On a vu alors le vieil arbre, que les barbares croyaient avoir renversé, lentement reverdir, porter de nouveaux fruits, et ses antiques racines s'enfoncer en
terre plus loin et plus profondément. C'est comme si nous disions qu'aux plus sombres jours de l'histoire, non seulemenv le génie latin n'a pas désespéré de lui, mais il ne s'est point absorbé dans la contemplation stérile de son propre passé; il s'est efforcé de s'adapter à des circonstances nouvelles ; et, si nous pouvions douter qu'il y eût réussi, le grand mouvement de la Renaissance est là, Messieurs, pour nous attester le contraire ^ LaRenais-
1. C'est ce qui explique la part que les grands Papes du XIV et du XV' siècle ont prise et voulu prendre au mouvement de la Renaissance. Ils ont bien su ce qu'ils faisaient, et ils l'ont voulu faire. On leur a souvent reproché leur politique à cet égard, et on a feint de s'étonner qu'ils n'eussent pas prévu ou senti les dangers que faisait courir à la religion cette résurrection du naturalisme païen. Mais, d'abord, la résurrection du naturalisme païen ne fait qu'un des caractères de l'esprit de la Renaissance, un seul, et sani doute il en est l'un des plus apparents, mais non peutêtre l'un des plus profonds. Telle est, du moins, l'opinion de l'un des plus savants historiens de l'Allemagne contemporaine, le professeur Louis Pastor, dans son Histoire des Papes, et, à la vérité, nous ne la partageons qu'à moitié, mais nous ne saurions nier le nombre et l'importance des faits qu'il apporte à l'appui de sa thèse. En second lieu, si le développement de l'individualisme est un autre caractère de l'esprit de la Renaissance, les Papes ont pu croire que leur souveraineté reconnue, tant en matière de dogme que de discipline, leur garantissait éternellement les moyens non seulement d'en réprimer, mais encore d'en utiliser les excès. J'aime à citer sur ce sujet ces quelques lignes de Macaulay : « Placez Ignace de Loyola à Oxford, il deviendra certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, il sera certainement le premier général d'une nouvelle société dévouée aux intérêts et à l'honneur de l'Eglise. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme inqc'.et se transforme en folie mêlée de nise. Elle devient la prophétesse, la mère des fidèles, elle a des discussions avec le diable, elle envoie à ses adorateurs des pardons scellés de son sceau, et elle accouche du Scilo. Placez Johanna Southcote à Rome, elle fonde un ordr«
sance, c'est beaucoup de choses, et de choses mêlées, qu'il serait un peu long de débrouiller et de
de Carmélites aux pieds nus, qui toutes sont prêtes à souffrir le martyre pour l'Eglise ; on consacre à sa mémoire un service solennel, et sa statue, placée au-dessus d'un bénitier, frappe les regards de tous les étrangers qui entrent à Saint-Pierre. » C'est ainsi que le catholicisme a su se faire non seulement un allié, mais un serviteur de ce qu'il y a de puissance dans l'individualisme, et au fait, qui ne le sait ? que le mouvement de la Renaissance, par une au moins de ses directions, s'est terminé finalement au triomphe du catholicisme. Mais ce que les Papes ont surtout vu dans l'esprit de la Renaissance, et pour le plus grand bien du monde, ce qu'ils y ont encouragé, c'est l'humanisme, et qu'est-ce que l'humanisme, sinon, à vrai dire, l'épanouissement du génie latin ?
Du grec s'y est mêlé, je le sais, — trop de grec, trop de byzantinisme et d'alexandrinisme, — pour le corrompre ou le pervertir: et, d'un autre côté, ce n'est point par la pratique des vertus chrétiennes ou par la pureté des principes qu'ont brillé dans l'histoire les Filelfe ouïes Pogge? Mais ils ne sont pas tous les humanistes, à eux deux, eif, quand on leur trouverait parmi leurs contemporains de nombreux émules de cynisme ou de grossièreté, il resterait toujours qu'ils ont voulu dire quelque chose en se choisissant, au lieu d'un autre, ce nom même d'humanistes ; on a voulu dire quelque chose en le leur donnant ; et eux qui se le sont choisi, comme ceux qui le leur ont donné, n'ont pas sans doute été sans faire quelque attention à l'étymologie, à la signification, à la portée du mot. Quand on analyse le contenu du mot de Religion^ on trouve qu'il exprime à la fois la relation ou, pour mieux dire, le lien qui nous rattache à de certaines pratiques ou observances, à de certains rites; celui qui nous relie à nos semblables; et celui qui nous tient enfin dans la dépendance de Dieu. Pareillement, dans le mot d'Humanisme, j'y trouve à la fois l'idée de cette culture qui fait de chacun de nous un homme vraiment complet ; l'idée de cette douceur de moeurs qui nous rend sensibles aux maux de tous les hommes ; et celle de la communauté d'origine, ou, si l'on le veut, de cette identité de nature qui ne fait de toute la race des hommes qu'une seule famille. C'est précisément tout cela qu'y a mis ou voulu mettre l'esprit de la Renaissance, et ne conviendra-t-on pas qu'il ne saurait rien y avoir de plus analogue à l'esprit du catholicisme ? Si ce n'est pas ainsi que l'ont entendu quelques humanistes, regrettons-le donc pour eux; mais il y a
définir, mais c'est certainement une reprise de possession de la pensée du monde par le génie
dans les mots un pouvoir que ne peuvent jamais anéantir les mterprétations trop étroites qu'on en donne quelquefois, et c'est le cas du mot d'humanisme. Quand, au siècle des Antonins, le grammairien Aulu-Gelle définissait le mot d'humanitas par le sens étroit de « culture littéraire », il oubliait les exemples que nous avons cités de Cicéron ; il oubliait le vers de Térence :
Homo sum et humani nihil a me alienum puto ;
et lui-même d'ailleurs, en dépit qu'il en eût, n'était-il pas obligé de constater que le « vulgaire » entendait ce mot au sens large de fraternité?
Nous pouvons donc hardiment le dire. Quels que soient les autres caractères de l'esprit de la Renaissance, il y en a un de plus « catholique» pour ainsi parler, et de plus « latin » à la fois que les autres, qui est précisément, sous ce nom di' humanisme, sa tendance à l'universalité. Par là s'explique ce que J. Burckhardt, dans son Histoire de la civilisation en Italie au temps de la Renaissance, a si bien appelé la « latinisation de la culture » : on se retrempe aux sources du génie latin. C'est également l'explication de cette curiosité cfont l'homme s'éprend pour l'homme, et qui contraste si fort avec l'insouciance du moyen âge. L'homme veut se connaître lui-même, et, pour se mieux connaître, il s'étudie dans ses variétés, à travers l'univers et l'histoire ; et, sous la diversité des costumes ou des mœurs, des habitudes ou des climats, de la couleur ou de l'usage, il essaie de démêler ce qu'il y a partout en lui de semblable ou d'identique : c'est le retour à l'observation psychologique et morale. Et par là encore s'explique la formation de cet esprit « classique », dont notre littérature nationale, à la fin du xvr siècle, mais surtout du xvn« siècle, ne sera pas un témoin plus éloquent que la grande peinture italienne, qui l'a précédée: celle de Florence et celle de Rome, et pourquoi pas celle de Venise, celle de Titien et du Yéronèse? L'humanisme a tout envahi, s'est tout subordonné, ou pour mieux dire se retrouve et se reconnaît partout. A mesure que le byzantinisme ou l'alexandrinisme perdent du terrain, il en gagne Une fois de plus le génie latin, faisant en quelque manière le partage des dépouilles de Ihellénisme, n'en retient, pour se l'approprier, que ce qu'il en croit pouvoir « se convertir en sang et en nourriture ». Et serait-il paradoxal de dire que tout ce que le génie latin reconquiert ainsi d'autorité, d'influence, d'empire, le catholicisme
latin, détendu, assoupli, modifié en quelque mesure, et cependant identique au fond à lui-même, si jamais il n'a plus éloquemment témoigné de son caractère d\miv€?'saiité.
Sa domination est-elle près de cesser? Gela, Messieurs, dépend de nous, en grande partie, et malheureusement, c'est ce que beaucoup d'entre nous affectent de ne pas comprendre. Ou plutôt il existe une espèce de conjuration des héritiers du génie latin contre eux-mêmes; et depuis quelques années, en France et en Italie, — en Italie plus qu'en France, il est vrai, mais en France aussi, — nous n'avons que l'Allemagne ou l'Angleterre sous les yeux ou à la bouche ^ Encore une fois. Messieurs,
à son tour s'en empare pour Fépurer de ce qui s'y mêle encore d'erreur païenne? Mais, en tout cas, ce n'est pas un mince honneur à la papauté d'en avoir tenté l'entreprise, et on ne trouvera pas quelle y ait si mal réussi, puisqu' enfin tout ce qu'on nomme des noms de Liberté, d'Egalité et de Fraternité, n'est après tout qu'une « laïcisation », comme on dit aujourd'hui, des enseignements de l'esprit catholique et latin.
\. Les Italiens surtout y travaillent avec un acharnement étrange, et pour s'y autoriser,— car ils sont bien trop subtils pour ne pas sentir que leur engouement des choses d'Angleterre est une dangereuse infidélité qu'ils font à toutes leurs traditions, — n'ont-ils pas inventé, voilà trois ou quatre ans, que, de tous les peuples du monde, les Anglo-Saxons étaient le seul avec lequel ils n'eussent pas eu « d'affaires» depuis Jules César! C'est ce qu'on appelle une bonne raison. Et, à la vérité, dans ces Discours ou dans ces ^otes, au lieu de philosopher, si je« politiquais », il ne me serait pas difficile de montrer, sous '•.ette raison assez inattendue, quelles sont les ambitions très positives qui se cachent. Nous n'avons pas tous pris le même lot dans l'héritage latin, et les italiens se sont plus particulièrement approprié la politique pratique de l'ancienne Rome. C'est Octave qu'ils admirent surtout et
je VOUS l'ai dit au début de ce discours, et je l'ai souvent dit et redit cette année, ce n'est pas que je veuille disputer aux Anglo-Saxons ou aux Ger-
qu'ils imiteraient au besoin dans Auguste. Mais, quoi qu'il en soit de ce point particulier, ce qu'on ne saurait trouver trop fâcheux, dans l'intérêt même du génie latin, et dans le leur, c'est la désinvolture avec laquelle ils le sacrifient au génie anglo-saxon.
J'ai cité plus haut les livres de M. G. Ferrero : VEiiropa Giovane et II Militarismo, dont on vient, entre parenthèses, de nous donner une traduction singulièrement mutilée (Stock, 1899, Paris); et j'ai dit quel en était l'esprit. Je l'ai retrouvé, cet esprit, au moment même où je préparais le présent discours, dans un article de M. G. Sergi, professeur à l'Université de Rome : Corne sono dscadule le nazione latine. M. Sergi allait même plus loin que M. Ferrero; et, dans sa conclusion, il se demandait si, pour des peuples comme les Italiens et nous, la connaissance de l'histoire ne serait pas une institutrice d'erreur, — dannosa ai popoli slorici corne il nostro, — en les entretenant dans l'admiration ou dans la superstition d'un passé qu'ils ne sauraient ressusciter Et, comme c'est une idée que je vois se répandre de jour en jour, — elle faisait également le fond d'une conférence de M"'' Emilia Pardo Bazan sur VEspagne, publiée cet hiver par la Revue Bleue, — il faudra quelque jour que nous l'examinions.
Contentons-nous de dire, en attendant, que rien n'est d'abord moins prouvé que la « décadence des nations latines », et, en particulier, la décadence de l'Italie, pour ne rien dire de celle de la France. Ni M. Sergi ni M. Ferrero, j'entends comme Italiens, ne voudraient retourner de cent ans en arriére d'eux, ni peutêtre même de trois cents, et vivre à Naples, par exemple, sous la domination de l'Espagne, ou à Milan, sous celle des Sforza. L'Italie militaire et économique, l'Italie pensante, joue dans le monde, à la fin du xix* siècle, un rôle, elle y occupe une place qu'elle n'avait pas tenu depuis longtemps. Et quand il serait vrai que le développement de la puissance anglo-saxonne est un des phénomènes caractéristiques de l'heure présente, il n'en résulterait ni que ce développement doive toujours aller en augmentant; ni qu'il ne tienne pas à des causes particulières qu'aucune politique, aucun elTort, aucun hasard n'aurait pu conjurer, — et c'est ce que je crois, je l'ai dit; — ni enfin que l'explication s'en trouve, à quelque degré que ce soit, dans l'affaiblissement, l'usure, pour ainsi parler, et la stérilité du génie latin. C'est ce que les Italiens d'aujourd'hui semblent, en vérité, trop aisément oublier, et ils ne
mains leurs grandes qualités, ni même, à ces qualités, préférer systématiquement ou aveuglément les nôtres. Ce serait une manière trop étroite, et surtout, Messieurs, ce serait une manière trop dangereuse d'entendre et de prêcher le patriotisme. Le patriotisme ne saurait consister à nous croire » le premier peuple du monde », et encore bien moins, si par hasard nous l'étions, à ne pas voir ce que d'autres peuples font d'efforts et ont de ressources en eux pour le devenir à leur tour. Mais, d'un autre côté, ne nous méprisons ou ne nous déprisons pas trop, de peur de finir par nous croire, et n'essavons pas de nous transformer en ce que nous n'avons ni de moyens sûrs, ni de bonnes raisons d'être. Ne disons pas surtout :
Je suis concitoyen de tout homme qui pense,
parce que ni la paix romaine, ni la religion môme n'ont encore pu réaliser ce miracle; parce que la réalisation n'en est peut-être pas désirable; et puis parce qu'il y aurait, en vérité, quelque ridicule, et un danger de mort, à vouloir actuellement nous
réflécliisscnt pas qu'en pareille matière le grand malheur esf que Ton crée soi-uiôme ce que Ton craint.
Ne veuillons pas nous perdre et nous sommes sauvés!
Si Ton trouvait là-dessus Corneille trop « latin », et suspect à ce titre : Goethe a dit la même chose quand il a dit « qu'on ne mourait que de ne plus vouloir vivre ».
rendre « concitoyens » de ceux dont ni les intérêts prochains, ni les ambitions naturelles, ni l'idéal historique enfin ne sont les nôtres. Il faut tâcher de voir les choses comme elles sont. Les races ne sont point des races, au sens physiologique ou scientifique du mot, et ce qu'elles sont, elles ne le sont point à cause de la qualité de leur sang, ou de la conformation de leur crâne, ou de la couleur de leur peau. Mais, quelle qu'en soit la première origine, il y a des formations historiques définies, il y a des groupements qui se sont faits dans des conditions particulières et déterminées, dont le temps, les circonstances, l'intérêt, le choix des parties, les succès remportés ou les malheurs subis en commun, l'hérédité de joies ou de tristesses, ont cimenté l'union ^ C'est ce que l'on appelle les génies nationaux. Le nôtre, à nous Français, est d'être et de demeurer Latins, Latins de cœur, Latins de mœurs. Latins de goût, Latins d'esprit, Latins de langue et Latins de pensée. Nous ne
1. Je me suis expliqué plus haut, dans le discours de Vidée de Patrie, sur l'intérêt majeur qu'il y avait à distinguer la <' Race physiologique» d'avec la «Race historique»; et au fait, ces deux conceptions sont si éloignées de n'en faire qu'une que, scientifiquemenv, il faut les regarder comme étant la contradiction l'une de Tautre. C'est ce que je pourrai peut-être ici faire entendre d'un mot en disant qu'elles sont exactement entre elles comme les doctrines adverses de \Q.Fixité et de la Variabilité des Espèces. Mais la question est obscure, comme étant extrêmement complexe, et je puis bien en indiquer l'existence dans une note mais non pas l'y disenter et encore moins l'y résouflre.
pouvons pas ne pas l'être; et de même qu'il y a dans le corps humain des dispositions générales, des diatheses^ comme on les appelle, avec lesquelles il faut bien vivre, parce qu'on ne s'en débarrasserait qu'avec la vie, et que le remède qui emporterait le mal emporterait encore bien plus sûrement le malade, ainsi, Messieurs, je ne sais trop si nous pourrions cesser d'être Latins, mais ce dont je ne puis guère douter, c'est que nous cesserions en même temps d'être Français.
Vous n'y voyez, je pense, aucune utilité I Oserai-je ajouter que le monde n'y en voit pas davantage ? Qualités et défauts mêlés et compensés, le monde sait que le génie latin est un élément essentiel de l'équilibre intellectuel et moral de l'humanité. Si les Latins l'oubliaient un jour, ce seraient les Anglais ou les Allemands qui le leur rappelleraient. Quand on attaque imprudemment, chez nous, je ne dis plus les études latines, mais les études conservatrices du génie latin et protectrices de nos traditions, ce n'est pas seulement d'Oxford ou d'Iéna, c'est du fond du Texas, Messieurs, qu'on en voit surgir un défenseur ^ Et, sans
i. Voyez à ce sujet, dans la Revue de l'Enseignement supérieur, un article de M. Espinas, — sur les examens qui terminent ou, comme on dit, qui couronnent en Angleterre les études d'enseignement secondaire, — et duquel il résulte que, parmi les matières «facultatives », 50 0/0 des candidats, garçons et filles, choisissent le latin. Je connais moi-même au moins un couvent de jeunes filles dont les programmes anglais comportent l'enseignement du
doute, nous avons le droit d'en concevoir quelque espérance et quelque fierté, si, dès qu'on y regarde avec un peu d'attention, il apparaît que ce qu'on attend de ce commerce avec le génie latin, ce n'est pas de savoir du latin, ni même le français, mais c'est de former les esprits et les caractères à la discipline des idées générales et universelles, et, par le moyen de cette discipline, à une conception plus large, plus généreuse et plus noble de l'humanité.
latin, et ^'ajoute que les couvents du même ordre ne donnent point cet enseignement en France.
Quant à l'Amérique, il suffit de jeter les yeux sur le programme de l'Université Johns Ilopkins, par exemple, ou sur celui de l'Université Columbia, de New-York, pour mesurer la place que le latin y occupe.
Et, à un autre point de vue, combien n'ai-je pas eu de fois l'occasion de le dire, non sans quelques regrets ! mais les meilleurs travaux qu'il y ait sur la Renaissance ilalienne,\es plus passionnés, si je puis ainsi dire, ceux où l'on sent qu'avec son intelligence l'auteur a vraiment mis tout son cœur, sont anglais ou allemands.
Ces petits faits sont significatifs.
Messieurs,
Le sujet dont je voudrais vous entretenir ce soir étant aussi délicat que complexe, vous me permettrez, avant tout, de le bien délimiter et de le préciser. Ce n'est en effet ni de l'obligation ni de l'utilité, mais uniquement du besoin de croire que je vais vous parler. L'utilité de croire est évidente, étant ce que nous sommes ; et, pour n'en prendre qu'un exemple, demandez-vous ce qu'il adviendrait de l'humanité si, conformément au précepte cartésien, chacun de nous ne voulait « admettre pour vrai que ce qu'il connaîtrait évidemment être tel » ? L'obligation de croire est impérieuse ; et aucun de nous, — j'aurai, chemin
1. Conférence prononcée à Besançon le 19 novembre 1898, à l'occasion du VHP Congrès de la Jeunesse catholique, tenu sous la présidence de M^' Petit, archevêque de Besançon.
Le discours de clôture a été prononcé le lendemain, 20 novembre, par M. le comte Albert de Mun, dont il serait inutile, et même impertinent, de louer l'éloquence. Mais, si je n'avais pas eu des raison» .personnelles de voir dans V individualisme, — disons dans ' excès de l'individualisme, — la source des pires maux dont nous souffrions, M. de Mun m'en aurait fourni d'excellentes; et en attendant que je revienne sur ce point, je tenais à le dire et à en remercier le grand orateur.
faisant, roccasion de vous le montrer, — ne s'y soustrait qu'à son pire détriment. Cependant, tout impérieuse ou tout impérative qu'elle soit, nous pouvons nous y dérober, comme nous le faisons malheureusement à tant d'autres obligations ; et nous avons aussi toujours le droit ou le pouvoir, pour mieux dire, de négliger de faire ce qui nous serait le plus utile. Mais ce que je voudrais vous montrer, et, dans le temps oii nous vivons, ce qu'il me paraît intéressant de bien établir, c'est que l'obligation elle-même ou l'utilité de croire se fondent sur l'existence d'un besoin essentiel de notre nature; — que ce besoin de croire, impliqué dans la définition même de l'homme, l'est également dans toute sa conduite et jusque dans les opérations de son intelligence; —et c'est enfin que la reconnaissance ou l'aveu de ce besoin de croire est l'une des affirmations les plus positives, des vérités les plus certaines, et des espérances les plus fécondes que le siècle qui va finir puisse léguer au siècle qui va commencer. Fides est sperandariim substantia rerum : la croyance est le fondement de l'espérance; et on ne l'enlèvera pas à l'homme, parce qu'on ne lui enlèvera pas le besoin qu'il en a*.
1. Je pensais avoir, dans ce préambule, assez nettement défini îe dessein de tout ce discours, mais je m'étais trompé, ce qui ne m'étonne guère ; et, puisque je me suis vu reprocher qu'il rou-
On l'a essayé, vous le savez; et, comme on l'a vainement essayé, cela seul pourrait être une preuve
lait sur une équivoque, je ne veux pas tarder davantage à m'efforcer de la dissiper.
Ce que j'ai donc essayé d'établir, c'est qu'en tout état de cause, — et indépendamment de son contenu particulier, — le besoin de croire était non seulement inhérent, mais essentiel à notre nature. Nous croyons comme nous respirons I C'est une loi de notre organisation intellectuelle ou morale, et une loi dont le caractère de nécessité est aussi certain que celui de pas une des lois qui gouvernent ou plutôt qui définissent notre organisation physique. C'est le premier point de mon discours. Et dira-t-on peut-être que tout le monde en convient? Mais au contraire, et depuis cent cinquante ou deux cents ans, pour tous les hommes élevés à l'école du xviii' siècle, le progrès a consisté, dans l'ordre intellectuel, à faire passer toute espèce de connaissance ou de conviction, du domaine ou de la juridiction de la croyance sous la juridiction de la raison. Il était donc intéressant d'établir ou d'essayer d'établir, en toute hypothèse, contre cette tendance, l'indestructibilité du besoin de croire.
Il ne l'était pas moins d'établir ou d'essayer d'établir ce que j'appellerai la pérennité de son objet et son identité. C'est ce que j'ai tâché de faire dans la seconde partie du discours, en m'efforçantde montrer que la croyance, — une croyance toujours quelconque quant à son contenu, mais analogue dans sa forme à la définition de l'Apôtre : fides est argumentum rerum non apparentium, — était le fondement nécessaire de l'action pratique, de la science, et enfin de la morale. Et dira-t-on encore que tout le monde en convient? Je réponds qu'il n'en est rien et que, ce que le positivisme a tenté de plus original, mais de plus irréalisable, a été justement de construire la science, la morale et la vie sur des données purement rationnelles. Il était intéressant de montrer ou d'essayer de montrer que, si son entreprise a échoué, c'est précisément pour avoir méconnu la nécessité du besoin de croire.
Et il Tétait enfin de moi^^rer que, si le contenu de toute
qu'on n'y réussira pas, ou du moins une forte présomption. On a essayé d'écrire « l'histoire naturelle de la croyance * », et vous entendez bien ce que cela veut dire : on a essayé d'analyser, de décomposer, de résoudre la croyance en éléments plus simples qu'elle-même, en particules ou en atomes, pour ainsi parler, dont la combinaison n'aurait rien que de purement accidentel, et dont la dissociation serait ainsi l'anéantissement de l'objet même de la croyance ou de la foi. On a essayé, — et toute
croyance est nécessairement l'affirmation de l'absolu, la libre pensée elle-même commence à s'en rendre compte. C'est ce que j'ai voulu faire dans la troisième partie, et, pour y réussir, j'ai pensé qu'il importait d'en arracher l'aveu aux positivistes.
Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait ombre en tout cela d'équivoque. 11 peut y avoir de l'obscurité, parce qu'en un pareil sujet il est assez difficile d'être clair, et, déjà, je serais trop heureux de ne l'avoir été qu'à demi; mais il n'y a pas d'équivoque. 11 n'y en aurait que si j'avais quelque part confondu « croyance» et «confiance »; ce que nous croyons, parce qu'on nous l'a dit et qu'il ne dépendrait que de nous de le vérifier, et ce que nous croyons parce que la connaissance nous en échappe ou nous en dépasse: le « besoin de croire» et « l'utilité de croire ». Mais précisément, après avoir posé la distinction dès les premiers mots du discours, la seconde partie n'en est employée qu'à mettre en lumière le principe de cette distinction. Ou, en d'autres termes encore, et par une méthode analogue à celle dont j'ai usé dans le discours sur Vidée de Patrie, après avoir fondé le besoin de croire en nature, j'ai voulu le fonder en raison, et enfin le fonder en histoire, mais il s'agit toujours du même «besoin de croire», et le lecteur de bonne foi s'en apercevra bien.
4. C'est le titre d'un livre d'un M. U. van Ende, dont je n'ai jamais vu que le premier volume (Paris, 4887, F. Alcan), qui portait en sous-titre : Première Partie : V Animal. La thèse essentielle en était celle-ci que : « Les courants psychiques qui, par leurs combinaisons et réactions mutuelles, sont devenus la source de toutes les croyances humaines, s'accusent déjà dans l'animalité par des indices irrécusables. >
une école d'anthropologie s'est vouée à cette tâche, — d'établir qu'il avait existé, qu'il existerait encore des populations ou des races destituées de toute croyance, des Papous ou des Bassoutos, dont le fétichisme rudimentaire ne s'élèverait pas, comme on l'a dit en propres termes, beaucoup au-dessus de la respectueuse terreur que le chien ressent, non pas même pour son maître, mais pour le fouet ou la canne de son maître. Et il est certain qu'ainsi défini, de cette manière prétendument scientifique, le besoin de croire ne serait pas intérieur à l'homme et inhérent à sa constitution, mais extérieur, acquis, et comme superposé. L'homme n'ayant pas toujours cru, il poserait donc pas destiné h croire toujours; et on ne pourrait pas dire, on ne dirait pas cependant que le besoin de croire est « factice », puisque enfin, dans l'hypothèse, il serait l'œuvre du temps et des circonstances; mais on pourrait soutenir qu'il n'est pas « naturel », c'est-à-dire indestructible ou indéracinable, et de là cette conclusion : qu'après la croyance l'incroyance aurait un jour son tour. C'est dans le même esprit qu'on a poussé le paradoxe, et j'ose dire la logomachie, jusqu'à parler de « religions athées », ce qui est presque aussi contradictoire que de parler de « religion naturelle ». En fait, une religion naturelle n'est pas une religion, mais une philosophie; et il n'y a pas
de religions athées i. Il y a seulement des athées que les géographes ou les statisticiens, sans y regarder de plus près, inscrivent au compte du bouddhisme ou du confucianisme; et, en fait, les besoins religieux n'ont jamais trouvé de satisfaction que dans les religions positives.
Je ne m'attarderai donc pas à discuter les assertions des anthropologistes, et je ne rechercherai pas, dans les récits des voyageurs, ce qu'on y trouve de renseignements sur l'état religieux des races indigènes de l'Afrique centrale ou de rOcéanie. Gela nous entraînerait trop loin, et peut-être, après tout, ne nous apprendrait pas grand'chose, s'il nous serait toujours facile de contester la valeur du témoignage, et, souvent, je ne veux pas dire la véracité, ni l'intelligence, mais les aptitudes, et, par conséquent, l'autorité de l'observateur. Et puis, en aucun ordre de choses, il n'y a de preuve plus faible que celle du consentement universel, parce qu'il n'y en a pas dont il soit plus facile d'ébranler le fondement même.
1. Je ne sais si les expressions dont je me sers ici ne sont pas trop absolues ou trop fortes, non certes en ce qui regarde la « religion naturelle », mais en ce qui touche les « religions athées ». Il est très vrai que la « religion naturelle » n'a été de tout temps que le masque pieux d'une philosophie qui voudrait s'assurer le bénéfice moral des « religions positives » en repoussant les vérités de foi qui les fondent; mais il semble difficile, et tout en admettant que le Nirvana bouddhique soit le Néant, de ne pas donner au bouddhisme le nom de Religion,
Je ne m'attarderai pas davantage à un autre ordre de preuves ou de présomptions, qui peuvent bien avoir quelque valeur, sous de certaines condilions rigoureusement définies, mais dont je crains que l'on n'ait étrangement abusé depuis quelques années ; et je ne demanderai pas la démonstration de la réalité du besoin de croire à ceux qu'on a nommés, d'un nom que je trouve très heureux, « les décadents du christianisme ». Vous les connaissez, ces poètes et ces romanciers, ces auteurs dramatiques aussi, qui ne semblent avoir cherché dans la religion qu'un « frisson nouveau », c'est-à-dire, en bon français, des sensations nouvelles et des jouissances inéprouvées. J'ai entendu parler, en ma jeunesse, du catholicisme de Baudelaire, et peu s'en faut que, de nos jours, on n'ait transformé en une espèce de saint le bizarre personnage qui s'appelait lui-même «. le pauvre Lelian » ! Le catholicisme du premier ne consistait que dans l'odieux mélange qu'il faisait des termes de la mysticité avec les peintures du vice ou de la débauche ; mais les repentirs du second ne lui servaient qu'à trouver dans la rechute une volupté plus âpre et plus perverse ^ Et en vérité, si le besoin de croire ne s'établissait que par de semblables exemples, c'est d'un tout
4. Voyez en sens contraire le livre du P. Pacheu, intitulé : De Dante à Verlaine, Paris, 1897, Pion.
autre nom qu'il nous faudrait le qualifier. Car la raison n'est pas la raison do la croyance, et même, nous le verrons, c'est plutôt la croyance qui serait la raison de la raison; mais il ne saurait cependant y avoir de croyance digne de ce nom que dans un être raisonnable; et la foi ne peut pas être une forme de la sensualité. C'est peut-être ce que l'on oublie trop quand on parle des « décadents du christianisme » ; et puisque je rencontrais cette équivoque en mon chemin, je ne pouvais pas négliger de la dissiper.
Mais 011 je trouve la preuve du besoin de croire, c'est dans un autre phénomène, d'une bien autre importance, et dont on peut dire sans exagération que, dans le siècle oii nous sommes, il est devenu le caractère essentiel de l'incrédulité, et ce phénomène, le voici. Quiconque, en notre temps, a secoué l'autorité de la croyance légitime, ce n'est pas un incroyant que nous l'avons vu devenir, — et bien moins encore un libre penseur, je veux dire un penseur libre et indépendant, — mais c'est un anticroyant, pour ne pas dire un fanatique; et pas une doctrine en nos jours n'a momentanément triomphé de la religion qu'en se donnant à ellemême rappar^nce d'une religion. Les exemples en seraient innombrables; car de quoi, et de qui, ce siècle finissant ne s'est-il pas fait une idole? II s'en est fait une de la Science, et il s'en est fait
une du Progrès; on l'a vu se faire une religion de l'Art, et on Ta vu s'en faire une de la Démocratie. Rappelez-vous les vers sonores, magnifiques et quelque peu inintelligibles d'Hugo :
Oui, c'est un prêtre que Socrate, Oui, c'est un prêtre que Caton; Quand Juvénal fuit Rome ingrate, Nul sceptre ne vaut son bâton.
Ce sont des prêtres, les Tyrtées, Les Solons aux lois respectées, Les Platons et les Raphaëls !
Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres.
Plus resplendissants que les mitres Dans l'auréole des Noëls !
Maintenant, depuis quelques années, nous avons inventé la « religion de la souffrance humaine », et celle de la « solidarité ». Oui, nos hommes d'Etat, tout récemment, après bien de la peine, ont découvert que nous ne formions tous ensemble qu'une seule famille; et, depuis qu'ils l'ont découvert, c'est depuis ce temps-là que nous échangeons entre' nous plus d'injures et de coups que nous n'avions jamais fait... Rara concordia fratrum^l
1. Voyez plus haut les deux conférences sur la Renaissance de Vldéalisme et sur VArt et la Morale.
Et à ce propos, si Ton écrivait un livre, sous ce titre : A la recherche d'une Religion., est-ce qu'il ne serait pas, si du moins il tenait les promesses de son titre, une véritable histoire des
Et ne me dites pas qu'on ne parle ainsi que par métaphore, ou bien je répondrai qu'alors, comme le besoin crée son organe, ainsi ces métaphores ont créé leur objet. Mais il n'y a pas ici de métaphore ; et en réalité, pour agir sur les esprits, et surtout sur les volontés, on a compris qu'il fallait imiter l'allure de la religion ; on a compris que, pour pouvoir quelque chose contre elle, il fallait d'abord essayer de lui ravir ses propres moyens d'action; et justement c'est là ce qu'il y a d'intéressant. L'application est fausse, et l'imitation n'est qu'une caricature ou une parodie ! Soit 1 Mais quelques bonnes âmes n'ont pas laissé pourtant de s'y prendre, et, la satisfaction qu'on leur avait enlevée, leur besoin de croire l'a consciencieusement, naïvement cherchée dans ces religions nouvelles. Vous n'en trouverez nulle part de témoignage plus éclatant ni plus significatif que dans ce que je suis bien obligé d'appeler, faute d'un mot qui convienne mieux, la religion de la Révolution.
Je ne suis pas du tout l'ennemi de la Révoluidées au XIX» siècle et la plus philosophique? De Chateaubriand jusqu'à Taine et Renan, en passant par Auguste Comte, le problème religieux n'a laissé d'indifférents que quelques francsmaçons. Et encore, si la franc-maçonnerie est vraiment une contre-religion, son histoire en notre temps ne ferait-elle pas uae partie de ce livre ?
Voyez, sur la Franc -Maçonnerie^ la brochure de M. G. Goyail, Paris 1899 Perrin.
tion, et au contraire, si Ton n'avait pas la prétention tyrannique de m'en imposer l'admiration... globale, je me rangerais volontiers du nombre de ses défenseurs. La Révolution nous a fait beaucoup de bien et beaucoup de mal ; ou plutôt, elle nous a fait, à nous, beaucoup de mal et beaucoup de bien aux autres, — beaucoup de bien au monde, et beaucoup de mal à la France. Si nous étions, nous. Français, trop près du centre de son action, ses bienfaits n'ont pas laissé de se faire sentir à la circonférence; et nous en avons profité les derniers. Mais ce n'est pas aujourd'hui mon sujet d'en dire davantage, et tout ce qui m'importe ce soir, c'est d'attirer votre attention sur ce point que Tocqueville a si bien mis en lumière quand il a dit de la Révolution : « qu'elle était devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui néanmoins, comme l'islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. » Sans Dieu, dit-il, et sans culte, et sans autre vie? Oui, mais non pas sans rites ni cérémonies, et surtout non pas sans idoles. Car enfin est-ce qu'encore aujourd'hui, la confiance qu'ils refusent aux enseignements de l'Eglise ou aux promesses de l'Evangile, quantité de très bons Français ne la mettent pas, sans hésitation ni réserves, dans la Déclaratioîi des
droits de rhoimne^ et dans les principes de 1789? Est-ce que, de Tassant et de la prise de la Bastille, les historiens classiques de la Révolution, — Thiers et Miguct, Louis Blanc, Michelet, Quinet, — n'ont pas fait le symbole même de la naissance de la liberté ?
C'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,
Qui jadis lorsqu'elle apparut, Avec son air hardi, ses allures de fdle...
vous connaissez le reste, et je me dispense de le citer. Est-ce que nous n'avons pas élevé des monuments, ou plutôt consacré des autels, celui-ci à Mirabeau, celui-là aux Girondins, un troisième à Danton, un quatrième aux Terroristes, d'autres encore à Napoléon ? Est-ce qu'aux moindres paroles qui sont tombées de leurs lèvres, — et à tant de discours qui sueraient la médiocrité, si ce n'étaient les occasions tragiques o\x les Robespierre et les Saint-Just les ont prononcés, — nous n'avons pas attaché des significations profondes, allégoriques et mystiques, non seulement nous, mais les étrangers? Est-ce que ce n'est pas de la piété que ;. professent pour eux leurs sectateurs? Est-ce que nous ne rendons pas un culte à leurs reliques ? Est-ce que nous ne croyons pas qu'ils ont été plus grands que nature? Est-ce que nous ne
parlons pas couramment des « géants de la Convention » ? Est-ce qu? nous ne célébrons pas en eux, je répète le mot de Tocqueville, les apôtres d'une loi nouvelle? et enfin, pour achever la ressemblance, quand un grand écrivain, qui pensait librement, a écrit ses Origines de la France contemporaine^ vous êtes-vous jamais demandé pourquoi, et de quoi, on lui en avait tant voulu ? C'est d'avoir essayé de faire descendre ces idoles de leur piédestal; c'est d'avoir prétendu réduire ces « géants» à des proportions quelquefois ridiculement humaines ; c'est dV^'oir, eu deux mots, travaillé à rabattre sur le plan de toutes les autres histoires une histoire que beaucoup de ses contemporains persistaient à se représenter comme extraordinaire, surnaturelle — et miraculeuse ^
Taine avait-il d'ailleurs complètement raison? et n'y a-t-il rien que d'humain dans la Révolution, je veux dire : une autre action que celle de l'homme ne s'y fait-elle pas sentir? C'est une autre question, qu'encore une fois je n'examine point. Je me con-
1. Remarquons qu'avant lui c'était déjà le même dessein, — je veux dire un dessein analogue, — que Renan s'était proposé dans ses Origines du Christianisme. Lui aussi, c'était une histoire « plus qu'humaine », qu'il avait essayé de rabattre sur le plan des autres histoires. Et plus malheureux que Taine, en ce qu'il n'y a point réussi, il a d'autre part été plus heureux, en ce qu'on lui a su gré d'avoir tenté seulement son entreprise, mais inversement on en a voulu, on en veut encore à Taine d'avoir mené la sienne à bonne fin.
tenterai de dire en passant que, si je Texaniinais, je suppose que je la résoudrais comme J . de Maistre. Mais, assurément, le droit que j'ai, c'est de voir dans cette « religion de la Révolution » une manifestation ou une forme du besoin de croire. On avait voulu arracher ses croyances à tout un grand peuple, et on se flattait d'y avoir réussi; mais, à vrai dire, on n'avait abouti qu'à les déplacer. Le besoin de croire, détourné de son objet naturel, s'était reformé autour de l'idée révolutionnaire; et le sens même du mystère s'était réintégré dans une doctrine dont le premier article était la négation du mystère. N'y a-t-il pas là quelque chose d'assez singulier et assez instructif *?
Car, observez, je vous prie, que tout ce que je viens de dire de la « religion de la Révolution », j'aurais pu, je pourrais aussi bien le dire de la (c religion du Progrès », ou de la « religion de l'Humanité ». L'une après l'autre, ou en même temps, toutes ces négations initiales se sont terminées à des affirmations, et ces affirmations à un anti-Credo. Fides est argumentum rerum non apparentium ! Sous la roue qui le broie, l'homme contemporain continue de croire au progrès. Et ne
1. On trouvera de tout ce passage une éloquente et, — s'il s'agissait de tout autre sujet, — je serais tenté de dire une amuiante « illustration », dans les deux gros volumes que le D"" Robinet a publiés sous le patronage du Conseil municipal de Paris ; le Mouvement religieux à Paris pendant la Révolution.
VOUS avisez pas de lui en montrer la contre-partie, l'illusion, peut-être, et, en tout cas, la précarité I Il y (t croit », vous dis-je, absolument, aveuglément; et il y croit d'autant plus qu'il croit à moins d'autres choses. En vérité, comme s'il entrait nécessairement une quantité déterminée de croyance dans la composition même de l'esprit humain, et qu'il fallût, d'une manière ou d'une autre, qu'elle se retrouvât toujours ! On ne se débarrasse pas du besoin de croire. Il est ancré dans le cœur de l'homme. La négation ne le détruit pas ; elle ne réussit qu'à le dénaturer. On en peut bien quelque temps interrompre le cours, on ne saurait en dessécher la source. Si vous ne croyez pas à la parole de Dieu, vous croirez à celle de l'homme; si vous ne croyez pas au surnaturel, vous croirez au merveilleux; et si vous ne croyez pas à l'esprit, vous croirez à la matière, — que d'ailleurs vous ne connaissez pas davantage; — et aux esprits par-dessus le marché.
Gomment donc cela se fait-il? à quoi répond ce besoin de croire? et comment tant d'attaques, si violentes et si passionnées, n'en ont-elles pas eu raison? A diverses reprises, dans l'histoire du monde, on s'est vainement efforcé de le décourager, et, si je l'osaio dire plus familièrement, de le dégoûter de lui-même. Anéantir, ou à tout le moins discréditer non pas même la foi, mais toulo
espèce de croyance ; en démontrer Fincompatibilité avec la science et conséquemment avec le progrès; faire honte, à ceux qui croyaient, de la pauvreté de leur esprit ou de l'abjection de leur esclavage, tel a été, depuis deux cents ans, l'objet de toute une philosophie. Et deux cents ans, je le sais bien, c'est peu de chose dans l'histoire de rhumanité; mais nous ne pouvons pas raisonner sur l'avenir, en dehors de toute expérience ; et, puisque, dans les limites de l'expérience, on n'a pas encore triomphé du besoin de croire, nous avons sans doute le droit d'en chercher l'explication dans l'essence même de la nature humaine. J'ose dire, pour ma part, que, si l'on n'a pas jusqu'ici triomphé du besoin de croire, et si nous pensons qu'on n'en triomphera pas, c'est qu'il est le fondement ou, si vous l'aimez mieux, la condition de toute morale, de toute science et de toute action.
De toute action, d'abord; et, en effet, comment agirons-nous, si nous ne croyons pas ? Qui donc a dit que le doute était un mol oreiller pour les têtes bien faites? et, à la vérité, je doute que le doute soit ce mol oreiller, même pour des têtes bien faites. Pascal et Bossuet, dans un camp, ont eu la tête assez bien faite, et Diderot ou Voltaire dans l'autre.
que vous ne prenez pas, j'imagine, pour des sceptiques, ni même pour des douteurs. Vous ne prendrez pas non plus pour tels, en nos jours, un Renan, par exemple, ou un Taine. Ils n'ont pas eu les mêmes croyances, mais ils ont tous eu de fortes croyances; ils en ont tous eu d'obstinées et d'irréductibles. En tout cas, le doute énerve les caractères, et tôt ou tard, mais immanquablement, si l'on s'y abandonne, il finit par dissoudre les volontés. Quelque effort que l'on fasse contre lui, si le besoin de croire reparait donc toujours, c'est que nous nj saurions agir ni, par suite, vivre sans lui. Il n'est pas seulement la condition de toute action, il en est vraiment le principe et le ressort. A l'origine de toutes les grandes actions, c'est la foi, c'est une croyance que vous y trouverez. Je dis bien : une croyance ou la foi, c'est-à-dire quelque chose que l'on ne sait pas, mais dont on n'est pas pour cela moins sûr, dont on se sent même presque plus assuré, puisque enfin nous connaissons bien quelques martyrs de la science, — et je n'ai garde ici d'en vouloir diminuer le mérite ou la gloire ; — mais combien n'y en a-t-il pas eu davantage de leur croyance ou de leur foi?
Il est surtout une forme de l'action, dont on ne voit pas comment elle serait efficace ou seulement possible, si la croyance n'en était la substance ou le corps ; je veux parler de l'action commune, celle
qui exige de nous la subordination et, au besoin, le sacrifice de nous-mêmes à quelque chose qui nous dépasse. Prenez-en pour exemple tout ce qui s'enveloppe de tel dans le sentiment ou dans l'idée de patrie. « Je doute, a dit un grand écrivain, qu'il soit possible d'avoir une seule vraie vertu, un seul véritable talent, sans amour de la patrie^ » Il a raison! et de très grands peuples, comme les Romains, n'ont pas dérivé d'une autre source tous leurs talents et toutes leurs vertus^. Mais n'a-t-il pas aussi raison quand il ajoute : « Si d'ailleurs on nous demandait quelles sont les fortes attaches par qui nous sommes enchamés au lieu natal, nous aurions de la peine à répondre ? » Oui, nous aurions de la peine à répondre, et ce n'est pas la science qui nous en procurerait le moyen ! Mais nous n'en sommes pas moins assurés pour cela que d'aimer la patrie, c'est un de nos premiers devoirs 2. Disons-le même tout naïvement : parce qu'il est irraisonné, ou, si vous l'aimez mieux,