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LES ENNEMIS

Messieurs,

C'est toujours, ou presque toujours, au dedans d'elles-mêmes, que les nations, comme les individus, ont leurs pires ennemis ; — et voilà pourquoi, si j'ai d'abord hésite à vous parler ce soir des Ennemis de rame française^ parce que je craignais que le sujet ne semblât prêter à des déclamations trop faciles, je m'y suis cependant décidé, quand j'y ai cru voir l'occasion de faire avec vous, dans les circonstances que nous traversons, une espèce d'examen de conscience.

Non pas du tout, croyez-le bien ! que j'ignore, ou que j'oublie, ce que nous avons, dans le monde entier, de rivaux attentifs, inquiets, et parfois malveillants ou jaloux. Nous en avons toujours eu, nous en aurons toujours, je veux dire aussi longtemps que nous serons la France, et parce que nous sommes la France. Il ne faut pas nous flatter que

1. Conférence prononcée à Lille pour VUnion de la paix sociale^ le 15 mars 1899.

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« l'âme germanique », ou « l'âme anglo-saxonne », qui sont, elles aussi, des âmes fières et hardies, nous abandonnent jamais de leur plein gré la direction de l'esprit européen ou l'hégémonie du monde occidental ! Elles nous les disputeront âprement dans l'avenir, comme elles l'ont fait dans le passé ; et ce sera sans doute leur droit, contre lequel nous n'aurons toujours, nous, qu'un droit ou qu'un devoir, qui sera de défendre, du mieux que nous le pourrons, notre patrimoine de puissance et de gloire. Mais comment le défendronsnous, avec quelles chances de succès, ou plutôt avec quelles armes, si nous commençons par nous diviser contre nous-mêmes ? — si nous travaillons de nos propres mains à dénaturer, à dissocier et, par conséquent, à détruire cette combinaison, ou plutôt cette communion héréditaire de sentiments et d'idées qui est « l'âme française »? — et, quand la patrie ne réclame de nous qu'un peu de soumission, si nous ne lui répondons qu'en revendiquant, sous le nom spécieux des « Droits de l'homme », la liberté, l'indépendance entière et la souveraineté de l'individu?

Ce sont là quelques-unes des questions que vous vous êtes posées avec angoisse. Oui, tandis que, depuis cent ans, nous voyons, partout autour de nous, les nationalités opérer un mouvement

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de concentration sur elles-mêmes, se rassembler et se recueillir, comme à la veille d'on ne sait quel conflit et quelle mêlée de races, — Anglo- Saxons contre Latins, Slaves contre Germains, noirs et jaunes bientôt contre blancs, — vous l'avez bien senti, Messieurs, et je vous en félicite, que nos pires ennemis étaient les plus intérieurs. C'est eux que vous avez cru qu'il était urgent de combattre : — Internationalistes^ qui s'en vont répétant, commentant, exagérant encore le vers imprudent, le vers presque sacrilège du poète :

Nations ! mot pompeux pour dire barbarie ;

— Politiciens, intellectuels , libres penseurs qui, dans l'assaut désespéré qu'ils donnent à toutes nos traditions, confondent la liberté de l'esprit avec l'indépendance du cœur; — hidividualistes enfin, qui se font gloire d'être nés pour eux-mêmes et de n'avoir d'autre tâche, en ce monde, que de travailler, comme ils disent, au « développement de toutes leurs puissances » ! Et moi. Messieurs, qui partage vos craintes, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait, en m'appelant, ce soir, à vous aider dans ce combat contre les Ennemis dt V âme française.

Il y a des degrés en tout ; et, je vous étonnerai peut-être ; mais, de tant d'ennemis que je viens d'énumérer rapidement, les Internationalistes sont ceux que je redoute le moins. Ils ne m'inspireraient même aucun effroi ni aucune inquiétude, s'ils ressemblaient tous à cet énergumène qui reprochait à notre Université « de faire, disait-il, concurrence à rÉgiise, pour propager le culte idiot de Jeanne d'Arc » ! C'est ainsi qu'on s'exprime, quand on veut attirer l'attention, ou « exaspérer le bourgeois» ; et c'est aussi pourquoi je ne vous nommerai pas l'auteur de ces paroles beaucoup plus ridicules, en vérité, qu'odieuses. Mais il y a d'autres internationalistes. Il y en a de parfaitement sincères ; il y en a même dont les raisons ne manquent pas d'un air de vraisemblance. Réussiront-elles jamais à prévaloir contre ce qu'il y a d'instinctif dans l'amour de la patrie? Messieurs, je ne le pense pas; et, à ce propos, je dirais volontiers de l'amour de la patrie ce qu'on peut dire du besoin de croire ; ils nous sont tous les deux natu rels ; nous les apportons avec nous en naissant ; et ce n'est pas pour les fortifier que nous avons besoin de longs raisonnements ou de brillanla

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sophismes, mais c'est au contraire pour les affaiblir ou les ruiner l'un et l'autre en nous. N'ayons donc pas de peur des internationalistes ! Mais ne négligeons pas cependant d'examiner leurs paradoxes, et, premièrement, ceux des internationalistes humanitaires ou sentimentaux.

J'appelle de ce nom les vieux hommes de 1848, les héritiers de la philosophie sociale de M™® Sand et delà phraséologie de Lamartine,

— Je suis concitoyen de tout homme qui pense ; La liberté, c'est mon pays ! —

les amis de la paix, ceux qui voudraient voir l'Anglais et le Français, le Slave et le Germain, l'Espagnol et l'Américain, le nègre et le Chinois vivre ou s'aimer entre eux comme « des frères » ; et je rends d'abord un sincère hommage à la générosité de leurs intentions. Mais je crois qu'ils se trompent ! et si je ne pense pas, avec une contraire école, que « la guerre soit divine », je ne pense pas non plus. Messieurs, que la paix soit le premier des biens. Non, je ne le pense pas ! Et de grands philosophes, qui n'étaient cependant ni sanguinaires ni belliqueux, ne l'ont pas pensé davantage; et l'un d'eux, — c'est Kant, Emmanuel Kant, le plus pacifique des hommes, — n'a même pas craint d'écrire, il y a quelque cent ans, que, au « degré de civilisation où le genre humain était arrivé, la

guerre était un moyen indispensable de l'élever plus haut^ ». Les amis de la paix ne veulent voir

1. On ne saurait songer à tout! — et je n'aurais jamais cru que cette modeste citation d'une phrase authentique de Kant soulevât un si vif émoi dans la troupe studieuse de nos « professeurs de philosophie ». Est-ce que par hasard ils ne la connaissaient pas, ni même l'opuscule d'où je l'ai tirée ? Mais, plutôt, c'est qu'elle dérangeait un peu l'idée qu'ils s'étaient formée de Kant ; et puis, et surtout, c'est que Kant n'appartient qu'à eux : ils en ont fait leur chose, et ils ne souffrent pas qu'on y touche sans leur permission. En tout cas, on peut le citer, je pense, et voici le passage tout entier :

« Il faut avouer que les plus grands maux qui affligent les peuples civilisés nous viennent de la guerre et non pas tant d'une guerre passée ou présente que des préparatifs permanents aux guerres prochaines, que Ton augmente sans cesse, loin d'y rien diminuer. C'est à cela que les forces de l'Etat sont employées, c'est pour cela que l'on consume les fruits de la civilisation qui pourraient servir à laperfectionner encore ; c'est une source d'occasions où la liberté est violée ; c'est par là que les soins paternels de l'Étatse changent, pour quelques-uns de ses membres, enune exigence inexorable et cruelle, et qui cependant est justifiée par la crainte des dangers extérieurs. Mais, ce que deviendraient cette étroite union des classes dans la République, et la multitude des hommes, et ce degré de liberté qui nous est encore laissé, si la guerre, toujours attendue, n'arrachait pas à la volonté des chefs le respect du genre humain, on peut s'en instruire par l'exemple de la Chine, dont la situation est telle qu'on y peut bien craindre une incursion imprévue, mais non un ennemi puissant : il n'y reste plus aucune trace de liberté ; d'où l'on conclura qu'au degré de civilisation où le genre humain est arrivé la guerre est un moyen indispensable de l'élever plus haut et que la paix perpétuelle ne nous serait salutaire qu'après que nous en aurions (qui sait quand ?) atteint le point de perfection, duquel seul cette paix pourrait être la conséquence. A cet égard, nous sommes donc cause nous-mêmea des maux dont nous nous plaignons si amèrement, et le livre saint (la Genèse) a pleine vaison lorsqu'il nous montre des peuples, ♦*snt la civilisation commençait à peine, devenus incapables de la porter plus loin, et tombés dans une corruption incurable pour s'être réunis trop tôt en un seul corps social, ce qui les affranchissait de toute crainte de la guerre. >

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dans la guerre, — et sans rien dire de tant d'autres maux dont elle est la cause, — qu'un moyen d'asservissement des masses : Kant, lui, y a vu, au contraire, la condition même de leur indépendance ou de leur liberté croissante. A qui. Messieurs, je vous le demande, à qui, de Kant ou de ses contradicteurs, les guerres de la Révolution française et du premier Empire ont-elles donné

Il n'y a rien de plus clair, on le voit ; et, pour ma part, — n'acceptant pas la théorie de la guerre telle que Joseph de Maistre l'a éloquemment exposée dans ses Soirées de Saint- Pélersbourg, — je doute si personne a mieux montré que Kant, en ce passage, tout ce que nous devons pourtant à la guerre de « bienfaits » qui n'en compensent point les «maux », je le sais, et j'en conviens, mais qui nous autorisent néanmoins à dire « que la paix n'est peut-être pas le premier des biens ?>. C'est là-dessus pourtant que mes « philosophes » se sont mis en campagne, sans faire attention qu'en me cherchant ainsi querelle, dans l'intérêt de la vérité, comme je le crois, ils mettaient donc eux-mêmes quelque chose au-dessus du bien de la paix ; et les colonnes du Temps (numéros des 28 et 31 mars 1899) se sont emplies aussitôt de leur prose, — et de la mienne.

J'y renvoie le lecteur, en me bornant à dire que l'opuscule de Kant, d'où j'ai tiré cette phrase, est daté de 1786, et tombe ainsi chronologiquement entre la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique ; que, dix ans plus tard, en 1795, si Kant a écrit son Projet de Paix perpétuelle^ cela prouve tout bonnement qu'il n'a pas toujours pensé sur le même sujet de la même manière ; et qu'à sa seconde opinion sur « la guerre » si je préfère la première, c'est-à-dire si je la trouve plus juste, plus voisine de la vérité, plus conforme à l'histoire et à la nature, '"en ai absolument le droit.

L'opuscule est intitulé : Conjectures sur les commencements de Vhistoire du genre humain; et la traduction, dont j'ignore l'auteur, en a été revue par M. Charles Renouvier, l'homme de France qui peut-être a le mieux connu Kant. On la trouvera dans son Introduction à la Philosophie analytique de Vhistoire^ nouvelle édition, Paris, 1896, Ernest Leroux.

raison? Il faudrait encore examiner si la guerre, ou plutôt la menace de la guerre, non pas urgente, mais toujours possible, n'est pas la condition de certaines vertus ; et c'est ce que tendrait à prouver, par les contraires, l'exemple de la Chine, cette démocratie pacifique et cette hiérarchie de mandarins, où l'horreur de la guerre et le mépris du « militarisme » ne semblent avoir finalement abouti qu'à l'immobilité dans la corruption. Et généreux, sans doute, je le répète, ou même louable en son principe, V internationalisme humanitaire a-t-il songé que son effet le plus sûr serait de faire descendre les groupements nationaux au rang d'un syndicat, ou, si je puis ainsi dire, d'un simple « conglomérat » d'intérêts matériels ? Mais nous ne vivons pas. Messieurs, nous ne pouvons pas vivre uniquement d'affaires, d'industrie ou de commerce, de littérature même ou d'art; — et l'histoire est là pour prouver ce qu'il en a coûté aux peuples qui l'ont cru.

C'est ce qu'il ne Jaut pas se lasser de dire ou d'essayer de faire entendre à d'autres Internationalistes^ qui sont les Internationalistes socialistes ou collectivistes. Pour ceux-ci, vous le savez, il ne s'agit plus de procurer, aux hommes en général, les bienfaits de la paix, mais plutôt d'assurer à quelques-uns d'entre eux, — qui sont les prolétaires, ou plutôt les ouvriers de la grande

industrie, — quelques conditions d'existence qui passent présentement pour rendre la vie heureuse, ou tolérable : la journée de huit heures ; le repos du dimanche ; le salaire minimum; et une retraite pour leurs vieux jours. Gela, d'ailleurs, est-il économiquement possible? Messieurs, je vous en laisse juges, et vous vous y connaissez certainement mieux que moi. Ces revendications me paraissent légitimes : je vous laisse à juger ce qu'elles ont d'utopique ou de réalisable. Permettez-moi seulement d'observer que, si la patrie n'a pas son fondement ou sa raison d'être dans son utilité, son intérêt est pourtant de procurer toujours à tous ses citoyens de nouvelles raisons de l'aimer; et ceci, je crains que, depuis cent ans, la bourgeoisie française ne l'ait quelquefois oublié. Mais résultet-il de là que « la patrie soit et doive être rationnellement indifférente au prolétaire » ? Non ! et vous ne le persuaderez pas à ces prolétaires euxmêmes. Quelque principe de groupement, professionnel ou autre, que l'on essaye de substituer à l'idée de patrie, un secret et sûr instinct les avertira toujours qu'on ne change pas de condition en changeant de contrainte ; et, jusqu'ici, c'est tout ce que l'on leur offre. Ils se rendront compte que la patrie, qui, de toutes les associations, est la plus naturelle, en est également la plus douce et la plus libérale, et aussi la plus large. N'est-elle pas,

en etFet, la seule, avec la religion, où la pensée des morts continue de se mêler aux résolutions des vivants? la seule encore qui prolonge notre activité personnelle au-delà des bornes de notre existence? Et c'est pourquoi, Messieurs, V Internationalisme socialiste ou collectiviste se trompe, — et se trompe à son détriment, — quand il fait de la diminution ou de l'affaiblissement de l'idée de patrie ce que j'appellerai la préface de ses revendications ultérieures. Il en anéantit l'instrument nécessaire. Et lui-même, agissant contre son propre intérêt, il se dépouille ou il se désarme du plus sûr moyen qu'il ait de les faire triompher*.

1. Ce n'est certes pas une médiocre satisfaction, quand on s'adresse à ropinion socialiste ou collectiviste, que d'avoir avec soi M. Jean Jaurès en personne et de pouvoir lui passer la parole :

« Le socialisme et le prolétariat, — écrivait-il donc dans la Revue de Paris du 1" décembre 1898, — tiennent à la patrie française par toutes les racines. Dés la révolution bourgeoise, le peuple acculé défendait héroïquement contre l'étranger la France nouvelle ; il y pressentait son patrimoine futur. De plus l'unité nationale est la condition même de l'unité de production et de propriété qui est l'essence même du socialisme. Enfin toute l'humanité n'est pas mûre pour la révolution socialiste, et les nations en qui la révolution sociale est préparée par l'intensité de la vie industrielle et par le développement de la démocratie accompliront leur œuvre sans attendre la pesante et chaotique masse humaine. Les nations^ systèmes clos, tourbillons fermés, dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et ne plus laisser subsister que de vagues lueurs dispersées de nébuleuse. Ce serait supprimer aussi les centres d'action distincte et rapide pour ne plus laisser çubsister que l'incohérente lenteur de l'effort universel. Ou plutôt.

Vous parlerai-je, maintenant, d'une troisième sorte âilnteimationalistes^ qu'en vérité je ne sais de quel nom plus précis je pourrais désigner ? Ce sont ceux qui ne voient dans Tidée de patrie rien que de transitoire, d'instable, et, selon les temps ou les lieux, rien que de divers ou de perpétuellement changeant. Vous entendez d'ici leur argumentation : (( Qu'est-ce que la patrie, disent-ils, pour un homme noir ou pour un homme rouge, pour un nègre du Soudan, pour un Indien de l'Amazone? Souterrain de culture, sa réserve de chasse! Et pour un Chinois ou pour un Annamite? Leur attache instinctive et comme animale à la terre natale. Parcourons l'histoire : l'Egyptien et le Juif, le Babylonien, le Persan ont-ils conçu la patrie comme le Grec ou le Romain? Et nous-mêmes, aujourd'hui, Français de France, Anglais ou Allemands, Espagnols ou Italiens, la concevons-nous à la manière du Romain ou du Grec? Le même mot n'a donc pas toujours eu le même sens dans l'histoire. Des races entières l'ont ignoré. Chez celles qui l'ont connu, on l'a vu d'âge en âge qui changeait non seulement de signification, mais, à

ce serait supprimer toute liberté, car rhumanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l'unité à un vaste despotisme asiatique. La patrie est donc nécessaire au socialisme. »

Ce qu'il disait si bien aux lecteurs de la Revue de Paris, on se demande, en vérité, pourquoi M. Jean Jaurès ne Le dit pas plus souvent aux lecteurs de la Petite République.

vrai dire, de contenu; et qu'en faut-il enfin conclure, sinon qu'il n'exprime point un besoin primordial, permanent et nécessaire dePhumanité ^? » Mais quel raisonnement, Messieurs ! Et si peutêtre l'idée de patrie a changé quelquefois en sa forme, qui ne sait, et quel enfant de l'école primaire ne répondrait qu'elle est toujours demeurée la même en son fond? Non, Messieurs, — l'histoire est là pour nous l'apprendre, — non, la Grèce entière, au lendemain de Marathon, n'a pas tressailli d'une moindre allégresse que la France révolutionnaire au lendemain de Jemmapes ! et non, Messieurs, au lendemain de Sedan ou de Waterloo, la France impériale ne s'est pas sentie moins cruellement atteinte, ni d'une autre manière, que la Rome républicaine au lendemain de Trasimène ou de Cannes ! Qu'est-ce à

1. Telle est bien au fond la thèse de Renan, dans la conférence que nous avons déjà visée ci-dessus. Mais comme il revendiquait (c'était en 1882) le droit de l'Aisace-Lorraine à disposer librement d'elle-même, on n'a pas vu, ou on a feint de ne pas voir ce qu'il y avait d'arbitraire, de peu conforme à l'histoire, et de dangereux, à ruiner ainsi ce qu'il y a d'éternellement subsistant dans l'idée de patrie, pour en faire consister le tout dans un consensus passager d'opinions changeantes. Ce serait en efl'et la justification, non seulement de tous les « fédéralismes », mais, si j'ose ainsi dire, ce serait celle de tous les « séparatismes ». La Vendée de 1793 aurait eu le droit de refuser de donner son sang pour une cause qui n'était pas la sienne; et, s'il plaisait à la Flandre ou a la Picardie de se détacher demain du reste de la France, il leur suffirait d'invoquer la majorité des suffrages de la province 1 Qui ne voit que c'est ici la négation même de l'idée de patrie? et comment a-t-on pu s'y méprendre?

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dire? sinon qu'en dépit de toutes les modifications de surface, et de tous les sophismes qu'on emploie pour en exagérer l'importance, il y a toujours eu quelque chose d'identique à soi-même, et par conséquent de fixe, dans le concept de patrie. C'est même ce que nos beaux esprits en ont appelé quelquefois l'étroitesse. Elle emprisonne leur liberté de penser ! Leur intellectualisme étouffe dans ses limites ! Et n'osant pas toutefois l'attaquer trop ouvertement, c'est alors qu'ils en ont cherché des moyens plus obliques, et, les ayant trouvés, c'est ici qu'ils sont devenus et qu'ils sont vraiment dangereux..

Quand ils ont donc vu que ni les finesses de leur érudition, ni la félicité qu'ils promettaient à ceux qui les écouteraient, ni l'illusion de la paix perpétuelle ne réussissaient à triompher de l'idée de patrie, ils ont alors changé de tactique. Patiemment, — et sans déclarer un dessein dont aussi bien quelques-uns d'entre eux n'avaient peut-être pas une conscience très claire, — ils ont essayé de défaire le travail des siècles. L'une après l'autre, ils ont entrepris de détruire toutes les traditions qui sont comme les racines de l'idée de patrie. Ils se sont efforcés, en deux mots, de dénaturer l'âme française. Et vous me direz, Messieurs, qu'ils n'y ont pas jusqu'à présent réussi davantage. Mais, prenez-y garde ! quand ils n'y devraient jamais

réussir, — et je l'espère bien pour ma part, — ce n'est jamais pourtant sans affaiblir étrangement un grand peuple que Ton essaie de briser les liens qui le rattachent à son propre passé. « Vous êtes appelé à recommencer l'histoire», s'écriait un jour Barrère à la tribune de la Convention nationale. Mais on ne « recommence» pas l'histoire, pas plus qu'on ne « recommence » la vie; c'est tout au plus si on les renouvelle ; et on ne les renouvelle qu'en les continuant. C'est à quoi la tradition nous sert, et c'est pourquoi les pires ennemis de l'âme française sont les ennemis de la tradition.

Dans une occasion récente, quand nous avons formé la Ligue de la Patrie française^ et annoncé notre ferme propos de maintenir, autant que nous le pourrions, les traditions qui sont, à notre avis, celles de ce pays de France, on nous a demandé, non sans quelque intention d'ironie, ce que c'étaient que ces traditions? où nous les prenions? comment nous les définissions? et, par hasard, si nous nous flattions de ramener la France du XX® siècle aux institutions de saint Louis, de Charlemagne ou de Glodion? Non! ce n'est pas ainsi aue nous l'entendons. La tradition, poumons.

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ce n'est pas ce qui est mort, c'est, au contraire, ce qui vit ; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui vivra plus que nous^. Et cette tradition, pour la caractériser, ce n'est pas, Messieurs, à saint Louis que nous remontons, ni à Gharlemagne, ni à Glodion,

1. C'est ce que M. Ernest Lavisse disait éloquemment, il y a quelques années, dans un discours sur V Enseignement historique en Sorbonne et VÉducation nationale.

« C'est à l'école de dire aux Français ce que c'est que la France ; qu'elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour. Elle mesurera son enseignement au temps et aux forces des écoliers. Pourtant elle repoussera les conseils de ceux qui diront : « Négligez 'i les vieilleries. Que nous importent Mérovingiens, Carolingiens, « Capétiens mêmes? Nous datons d'un siècle à peine. Commencez à notre date. » Belle méthode, pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute haine assouvie sur l'heure!... Ne pas enseigner le passé, mais il y a dans le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre I... Il faut verser dans Pâme du paysan la poésie de l'histoire. Contons-lui les Gaulois et les druides, Roland et Godefroi de Bouillon, Jeanne d'Arc et le Grand Ferré, et tous ces héros de l'ancienne France, avant de lui parler des héros de la France nouvelle... Faisons pénétrer dans son esprit cette idée juste que les choses d'autrefois ont eu leur raison d'être ; qu'il y a des légitimités successives au cours de la vie d'un grand peuple ; et qu'on peut aimer toute la France sans manquer à ses obligations envers la République. »

Le même orateur disait encore, en une autre occasion:

c< Ou il faut nier absolument l'existence d'une force morale, la puissance des idées et des sentiments sur les âmes et par conséquent sur l'activité des hommes, ou bien il faut admettre que l'on ajoute à l'énergie nationale, quand on donne à un peuple la conscience de sa valeur, l'orgueil de son histoire. » {Qiiestiom d'Enseignement national^ Paris, 1885, A. Colin.)

c'est plus haut encore dans l'histoire; c'est bien plus haut ! C'est jusqu'aux Gaulois, c'est jusqu'à César; c'est au-delà même de César; c'est jusqu'à celui qui a dit : Duas res pleraque Gallia industriosissime prosequitur^ rem militarem et argiite loqui. (( Presque tous les Gaulois s'appliquent avec autant de succès que de persévérance à deux choses, qui sont l'art de la guerre et celui de la parole. » Nous avons une « tradition militaire » ; nous avons une « tradition littéraire » et « intellectuelle » ; et nous avons aussi, depuis que le christianisme a paru dans le monde, une « tradition religieuse ». « Natio est omnium Galiorum, disait déjà César, admodum dedita religionibus ^. » Une « tradition militaire » ! oui, nous avons une « tradition militaire » ; et, en la soutenant de tout notre pouvoir, nous avons la prétention de n'être ni plus « réactionnaires », ni moins « républicains », que ceux qui la renient ou qui la méconnaissent. Nous voulons seulement continuer d'être une nation. Or, Messieurs, que les amis de la paix à outrance le regrettent, s'ils le veulent! et qu'ils s'épanchent en déplorations pathétiques ou niaises ! Leurs élégies ne feront pas, ni leurs idylles, qu'en tout temps et par tout pays il ne se soit formé de

i. Je me rappelle avoir traité ce sujet de « la tradition en f^énéral » et développé la même idée, dans un Discours adressé aux élèves du collège Stanislas.

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nation qu'autour et par le moyen d'une armée nationale. Gela est vrai, vous le savez, de l'Italie contemporaine ; cela est vrai de l'Allemagne impériale; cela est vrai même des Républiques ; et, — si nous avions l'esprit plus libre en ce moment, si nous l'avions surtout, et d'une manière générale, plus attentif à ce qui se passe dans le monde, — c'est la leçon, une des leçons que nous aurions tirées des récents événements d'Amérique *. Mais com-

1. C'est ce que semble enseigner l'histoire, et, puisque tout le monde en convient, on m'a donc fait observer que, pour énoncer une vérité aussi banale, c^e n'était pas la peine de me transporter de Paris à Lille et d'assembler dans un hippodrome quelques milliers d'auditeurs.

Mais il en est de cette vérité prétendument banale comme de tant d'autres. L'expression seule en est banale; et, tout en convenant qu'il n'y a pas eu jusqu'ici de « nation sans armée », de fort honnêtes gens travaillent de tout leur pouvoir à faire qu'il y en ait désormais, La campagne qu'on mène, en France et en Italie notamment, contre le militarisme^ n'a pas d'autre but actuel ni d'autre signification théorique, et, à cet égard, Je ne sais lequel des deux est le plus instructif, du livre de M, de Molinari sur la Grandeur et la Décadence de laGiierre (Paris, 1898, Guillaumin), ou du livre de M. G. Ferrero : Il Militarismo (Milano, 1898, Fratelli Trêves). En tout cas, il s'agit bien, dans le livre du vieil économiste, comme dans celui du jeune sociologue, de séparer la nation de l'armée; de réduire la seconde à n'être dans la première qu'un organe ou plutôt un rouage inférieur et subordonné, une administration civile de la défense nationale, dans le genre de l'Administration des Eaux, par exemple, ou des Postes et Télégraphes ; il s'agit d'enlever à l'armée cette opinion ou cette idée d'elle-même, ceUe conscience de son rôle, qui est la source de toute discipline comme de toute abnégation ou de tout dévouement ; et finalement, en laissant subsister l'apparea ^5 ou le décor de l'institution militaire, il s'agit d'en anéantir l'esprit. L'armée, dans ce système, on le voit sans doute, est quelque chose encore de moins que les administrations civiles auxquelles nous la compaxions tout à l'heure. On ne la considère, à vrai dire, que

bien cela, Messieurs, n'est-il pas encore plus vrai de notre France ! C'est une dynastie militaire qui nous a fait notre ancienne France ; et, à la fin du dernier siècle, ai-je besoin de vous le rappeler? la Révolution n'a précisément achevé l'unité française, elle ne s'est elle-même sauvée de la ruine, et la France avec elle, qu'en devenant militaire. J'en atteste ici. Messieurs, sur cette terre de Flandre, les souvenirs héroïques de l'armée de Sambre-et-Meuse ! C'est pour cette raison, Messieurs, que nous tenons à notre « tradition militaire », parce que nous savons qu'elle est en quelque sorte adéquate à la formation de la patrie française ; c'est pour cela que je n'ai pas craint d'appeler notre armée « le lien de notre unité nationale » ; et c'est pour cela, gens d'étude ou de cabinet, qui ne sommes pourtant point des « buveurs de sang », ni des césariens, ni des courtisans

comme un « mal nécessaire » dont il faut s'efforcer de restreindre les effets, en attendant qu'on en puisse anéantir le principe. Et on peut bien convenir après cela « qu'il ne saurait y avoir de nation sans armée »; mais, en le disant, on n'en croit rien; « c'est une concession que l'on fait aux préjugés ^> de ses contemporains ; et, dans le fond de son cœur, on appelle de tous ses vœux la destruction de ces « préjugés ».

Ce n'est donc point du tout une vérité si banale que de répéter « qu'il n'y a pas de nation sans armée ». Bien loin d'en être convaincus, beaucoup d'honnêtes gens, trop d'honnêtes gens aujourd'hui, sont persuadés du contraire. (Voyez la suivante conférence, p:213). C'est à eux que je m'adressais en développant cette formule, et, dans le temps où nous sommes, c'est eux que je voudrais mettre en garde contre les sophismes décevants ou dangereux des « ennemis de l'armée ».

de la force, c'est pour cela que, dès qu'on attaque l'armée, uous sentons tout notre être en nous se soulever d'un mouvement de révolte.

Est-ce à dire, Messieurs, — comme on nous en accuse avec autant de mauvaise foi que d'emphase, — est-ce à dire que nous prétendions faire de l'armée nationale une caste ? une force de fait dans l'Etat de droit? un pouvoir dont les actes échapperaient à la juste autorité des lois? Encore une fois, ceux qui le disent n'en croient rien euxmêmes, et ils essayent vainement de se le persuader ! Mais ce qui est vrai, et ce qu'ils peuvent donc nous reprocher, s'ils en ont le triste courage, c'est que nous ne pensons pas avec eux que le militaire soit un « fonctionnaire » comme un autre, ni que la maigre solde qu'on lui donne nous acquitte envers lui. C'était peut-être ainsi qu'on pensait à Garthage ou à Byzance ; mais cela n'est en vérité ni dans la « tradition française », ni dans la « tradition militaire ». Et qu'on ne travestisse pas ici notre pensée ! Il n'est pas question de savoir ce que deviennent parfois les militaires dans les longs loisirs d'une garnison pacifique ! Mais nous disons qu'on ne se fait pas militaire sans quelque esprit d'audace ou de générosité. Nous disons qu'il en coûte à tout homme, et particulièrement à tout Français, de se soumettre aux exigences de la discipline militaire, et qu'il

n'y réussit qu'à force d'abnégation ou de dévouement. Nous disons qu'on ne se résigne pas, sans quelque esprit de sacrifice, à se désintéresser, quarante ans durant, de tout espoir de fortune ou d'indépendance pour ne trouver, au bout de ces quarante ans, qu'une mort souvent horrible ou une retraite inglorieuse. Et, sachant tout cela, nous ne nous soucions pas. Messieurs, de quelques exceptions, mais nous croyons qu'il est bon, nous croyons qu'il est juste, nous croyons qu'il est conforme à nos « traditions » de rendre en gratitude et en égards à nos officiers ce que ni l'argent, ni les honneurs, ni les croix ne sauraient jamais payer. Non, vraiment, nous n'admettons pas que le métier militaire soit un métier comme un autre ; et, le jour oii nous l'admettrions, nous disons qu'il y aurait quelque chose de changé dans l'âme française ^ ! Nous avons toujours su distinguer jusqu'à présent une armée d'une garde nationale; et qui ne sait. Messieurs, qui ne sent qu'il importe, non seulement à notre dignité, mais à notre intérêt même, que nous ne perdions pas le sentiment de cette distinction?

Si vis pacem, para ôellum, disait un vieil adage, et on peut dire aujourd'hui quelque those de plus. Une armée forte et respectée n'est pas seu-

1. On ne s'explique pas pourquoi la plupart de ceux qui travaillent à ce chaudement s'en défendent.

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lement la garantie de la sécurité des nations; il se pourrait, Messieurs, qu'elle fût encore ^a principale condition de la prospérité matérielle des États. Quel est donc l'utopiste ou l'économiste naïf qui s'est avisé, le premier, de traiter les armées de « classe improductive »?et le mot, vous le savez, n'a fait ou semblé faire nulle part plus de fortune qu'en Angleterre. Cependant, aujourd'hui, Messieurs, cette même Angleterre, — la puissance pacifique, dit-on, industrielle, commerciale entre toutes, — n'en est pas moins de toutes, celle aussi dont le budget militaire est le plus élevé, plus élevé que le nôtre, plus élevé que celui de l'Allemagne. Sa flotte lui coûte près de 700 millions de francs, et c'est à ce prix qu'elle est l'Angleterre. Songeons encore à l'Allemagne, et demandons-nous à quelle cause est dû le prodigieux essor de son commerce et de son industrie depuis une trentaine d'années? Mais rappelons-nous plutôt notre propre histoire, le temps de Louis XIV, par exemple, l'époque de Nimègue, ou les années récentes encore du second Empire? — Quelle est d'ailleurs la nature de cette relation entre la prospérité matérielle et la force militaire, Messieurs, je ne saurais le riire ; je constate seulement qu'elle existe; et, sani. doute, parce que nous le sentons tous confusément, c'est une encore des raisons que nous avons de demeu-

rer fidèles à notre « tradition militaire ». Nos intérêts sont ici d'accord avec le soin de notre gloire. La préparation de la guerre entretient « les arts de la paix*». Et l'une des opinions, je ne veux pas dire les plus fausses, mais les moins prouvées qu'il y ait, c'est que, si nous diminuions notre Etat militaire, notre prospérité s'accroîtrait tout aussitôt d'autant. Je persiste, pour ma part, à penser justement le contraire.

Mais ce n'est pas seulement à notre « tradition militaire », c'est à notre tradition « littéraire » ou « intellectuelle » que s'attaquent, depuis tantôt cent ans, les ennemis de l'âme française, et à cet égard, Messieurs, je doute qu'on trouvât dans l'histoire un seul peuple qui ait fait le même et prodigieux effort que nous, pour abolir en lui jusqu'à la mémoire de son propre passé. Les peuples qui n'ont pas d'histoire essayent de s'en faire une ^ ! et nous, quand nous n'affectons pas

1. C'est ce qui se passe aux Etats-Unis, où, depuis une vingtaine d'années, on a vu se former je ne sais combien d'associations « patriotiques » d'hommes ou de femmes, dont l'objet est, en premier lieu, de « rassembler les documents de toute nature qui peuvent rappeler le souvenir des fondateurs de l'Indépendance américaine » ; et, en second lieu, de « répandre parmi la jeunesse, particulary among the young, la connaissance de tout ce qui touche à l'histoire nationale, afin de développer, en Lyême temps que le respect des héros de l'histoire d'Amérique, Vesprit de patriotisme ». Ce programme est celui des Dames coloniales d'Amérique, « la première des sociétés de femmes qui se soit fondée dans cette intention patriotique ». D'autres associations, qui portent le nom de Filles ou de Dames de la Révolution^

d'ignorer la nôtre, nous ne l'étudions que pour y chercher des raisons de nous en détacher. Jamais Russe, assurément, ne parla de Pierre le Grand, jamais Allemand de Frédéric, jamais Anglais d'Elisabeth ou môme d'Henri VIII, comme nous faisons de Louis XIV ou de Napoléon. A qui, Messieurs, croyons-nous que cela profite? Nous flattons-nous peut-être de détruire en nous notre hérédité ? Quel bien nous imaginons-nous qu'il nous en revienne? Et si, par malheur, nous

n'admettent parmi elles que les femmes dont les « ancêtres » ont jadis rendu comme patriotes, as a recognized patriote quelque service éminent à la cause de Findépendance. Et J'en trouve enfin de tout à fait « aristocratiques », où l'on n'entre qu'à la condition de dater d'avant l'indépendance, et ainsi de remonter jusqu'aux origines même de la colonisation.

Les sociétés d'hommes sont encore plus nombreuses : — Order of funders andpatriots of America, 1896 ; Society of May Flower's descendants, 1894; Sons of the Révolution, 1890, — et la date de leur « incorporation » n'est pas moins intéressante à connaître que l'objet de leur institution.

N'est-ce pas comme si l'on disait que, du fond même de la démocratie, la force des choses dégage insensiblement des tendances aristocratiques? Une noblesse essaye là-bas de se constituer : j'entends une noblesse historique, fondée sur la mémoire et la reconnaissance des services rendus. L'idée gagne et se répand qu'un descendant de Washington ou de Franklin, s'il en existe, a quelques raisons d'être un « meilleur Américain » qu'un Irlandais ou un Allemand débarqués d'hier à New-York. On rend hommage à la tradition ; on en reconnaît la nécessité. Non seulement on ne l'affaiblit pas, mais on essaye de la fortifier pour en faire comme un point fixe et inébranlable dans l'océan mouvant de la démocratie. Et nous, tandis que les Américains euxmêmes seraient hommes à s'inventer une « légende » ^ilutôt que de se résigner à n'avoir pas d'histoire, c'est le moment que nous choisissons pour achever d'abolir tout ce qu'il y a d'historique dans nos institutions, dans nos habitudes mômes, et, si nous la pouvions, dans nos mœurs.

y réussissions, nous serions-nous donc proposé de devenir un peuple de contrefacteurs ? G'esi ce qu'il y a lieu de se demander quand on voit la fureur d'imitation dont nous sommes possédés ; l'admiration que nous professons pour « la supériorité des Anglo-Saxons » ; et les tentatives, qu'à la vérité nous ne faisons pas, mais qu'on nous conseille de faire, pour nous approprier leurs mœurs.

A Dieu ne plaise, Messieurs, que je méconnaisse ici les grandes qualités des Anglo-Saxons! Les Anglo-Saxons, dans l'histoire, sont, comme l'on dit, une rare espèce d'hommes, et je voudrais de tout mon cœur que notre fortune en ce siècle eût ressemblé à la leur. Oui, certainement, je voudrais que nous eussions fait l'économie de nos huit ou dix révolutions! et que nos institutions fussent aussi respectées de nous-mêmes ; nos finances aussi bien administrées ; nos colonies aussi prospères que les leurs ! Mais de quoi je ne suis pas sûr, c'est qu'ils ne doivent pas aux circonstances quelques-unes de leurs qualités ^ ; et

]. C'est ce que j'ai voulu dire en disant quelque part que «l'Angleterre était une île »; et cette « constatation » a singulièrement égayé quelques publicistes. C'est qu'ils n'aiment point qu'on « résume » les choses I Mais, s'ils avaient pris la peine d'observer la vivacité d'opposition que soulève dans \d presse anglaise, aussi souvent qu'on en parle, tout projet ae tunnel sous-marin ou de pont sur la Manche, ils auraient trouvé ma « constatation » moins ridicule. Tunnel ou pou ^, ce ne serait pas

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les plus éminentes ou les plus rares d'entre elles, à la ténacité de ce que Ton peut bien appeler leur nationalisme. Les Anglo-Saxons, plus heureux que nous en ce moment, et plus favorisés de la fortune, nous sont-ils supérieurs? Je n'en sais rien ; je ne le crois pas ; quelque chose en moi se refuse à le croire. Mais cette « supériorité », s'il me fallait la reconnaître, je dirais hardiment et je montrerais aisément qu'ils la doivent surtout à ce qu'ils sont, toujours et en tout, demeurés des Anglo-Saxons 1. Ce qu'ils sont, et quoi qu'ils

une affaire; et l'Angleterre n'en serait pas plus exposée à un danger d'invasion; mais ce serait la destruction symbolique de son isolement, et sachant ce qu'elle doit à cet isolement, elle en veut conserver jusqu'au signe.

Je n'ai pas non plus la prétention de rien apprendre à ces savanti hommes en leur faisant remarquer que, depuis une cinquantai ae d'années, l'Angleterre, qui était jadis aux extrémités du mon de, — et toto divisas orbe Britannos, — en est devenue pour aii\ïi dire le « centre » ; mais je ne crois pourtant pas qu'il soit ini\Ue de le dire, ou de le redire, car on l'a dit avant moi, pour in li quer une autre des causes de « la supériorité des Anglo- Saxons ».

Et si QO Ts avions fait enfin, depuis un siècle, ou un peu davantage, 1 économie des huit ou dix révolutions qui ont ensanglanté notre histoire, de 1789 à 1871, n'est-il pas permis de se demander si nous n'en serions pas nous-mêmes au point de puissance et de prospérité que nous leurs envions ? Question naïve encore, et surtout question insoluble ! mais moins naïve qu'elle n'en a l'air, si, d'attribuer, comme on le fait, « la supériorité des Anglo-Saxons » à des aptitudes de race, physiologiques et congénitales, contre lesquelles nous ne pourrions rien, c'est introduire la fatalité dans notre histoire; et, au contraire, si c'est nouî rendre à l'espérance en même temps qu'à la liberté, de ne voir dans leur fortune présente que l'œuvre des circonstances, dont nous sommes toujours un peu les maîtres.

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