‹ Discours de combatChapitre 3 sur 12 · Emile Faguet : Dix-huilièrne Siècle · texte numérisé non relu

Emile Faguet : Dix-huilièrne Siècle

2. C'est ce qui était arrivé, avant Comte, à l'auteur de la Critique delà Raison pure; et, comme s'il n'était pas aussi l'auteur

LA RENAISSANCE DE L'iDÉALISME %

n'y avait pas pris garde, puisque aussi bien il était mort : et tel était l'enseignement qui ressortait de la critique de Taine et de la poésie de Leconte de Lisle, du théâtre d'Alexandre Dumas et du roman de Flaubert, de l'esthétique de Gustave Courbet et de la philosophie de Littré. « Il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait », avait dit Royer-

de la Critique de la Raison -pratique, on en avait fait, à peu près uniquement, le grand théoricien de la relativité de la connaissance. On affectait d'ignorer une moitié de son œuvre, — la seconde, et à ses yeux la plus importante, — pour n'en retenir que la première. On répétait, avec ce mauvais plaisant d'Henri Heine, qu'après avoir jonché la terre des débris de « l'ontologisme » et « privé Dieu de démonstration », c'était dans l'intérêt de son vieux domestique, par un effet de compassion ou de prudence bourgeoise, qu'Emmanuel Kant avait relevé, d'une main cauteleuse, dans la Critique de la Raison pratique, tout ce qu'il avait jeté bas dans la Critique de la Raison pure. Et des prémisses de son raisonnement on avait réussi à en faire les conclusions, ou encore, de son point de départ le terme de sa dialectique. C'est ainsi que, jusque de nos jours, beaucoup de Gom listes, et non des moindres, semblent ignorer jusqu'à l'existence du Cours de Politique positive, ou encore, ne retenant, du Cours de philosophie lui-même, que ce qui concerne la philosophie des sciences, ou la «loi des trois États », — l'y réduisent. Cependant, et bien loin d'en être, pour Auguste Comte, la partie capitale, sa philosophie n'était qu'une introduction au dessein ultérieur de son œuvre et un acheminement vers la sociologie, pour ne pas dire à la religion. « La vie d'Auguste Comte, a dit un de ses plus fidèles disciples, peut se partager en trois phases distinctes : dans la première, qui a surtout un caractère social, il conçoit et proclame la nécessité de la restauration spirituelle ; dans fa seconde, principalement philosophique, il construit les bases systématiques de cette nouvelle autorité ; dans la troisième, essentiellement religieuse, il institue le culte et le régime correspondant au dogme préalablement élaboré. » {Notice sur la vie et l'œuvre d'Auguste Comte, par le D' Robinet.) De ces trois phases, beaucoup de Comtistes n'ont connu que la seconde, et c'était d'ailleurs leur droit, mais il ne faudrait pourtant pas oublier entièrement les deux autres.

Gollard ; et on lui répondait maintenant : « Le fait est tout, puisqu'il est la seule réalité que nous puissions atteindre ; il n'y a de « science » que du fait ; et tout ce que nous nommons des noms de métaphysique ou de religion, — illusion du sentiment ou mirage de l'imagination, — n'est qu'un un vain effort pour nous émanciper, sans titre et sans droit, de la salutaire tyrannie des faits i. »

C'est, Messieurs, cette doctrine que nous avons vue, dans ces dernières années, perdre insensiblement de son ancien crédit; et tout ce qu'elle perdait, je dis, — et je voudrais essayer de vous

1. Est-ce que je me trompe, ou peut-être est-ce que j'exagère en donnant à la formule ce degré de précision? Je ne le crois pas ; et, pour preuve, je n'ai qu'à transcrire ici quelques passages d'un singulier et remarquable Éloge de Magtndie, par Claude Bernard.

« M. Magendie avait pour l'esprit de système une répulsion vraiment extraordinaire. Toutes les fois qu'on lui parlait de doctrine ou de théorie médicale, il en éprouvait instinctivement une espèce de sentiment d'horreur... M. Magendie a conservé toute sa vie cette antipathie pour le raisonnement en médecine et en physiologie... 11 n'a jamais voulu entendre parler que du résultat expérimental, brut et isolé, sans qu'aucune idée systématique intervînt ni comme point de départ, ni comme conséquence... Chacun, me disait-il, se compare dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Michel-Ange, à Newton, à Galilée, à Descartes... Louis XIV se comparait au soleil. Quant à moi, je suis beaucoup plus humble, je me compare à un chiffonnier : avec mon crochet à la main et ma hotte sur le dos, je parcours le domaine de la science^ et je ramasse ce que je trouve. »

A peinp est-il besoin de lire, comme l'on dit, entre les lignes l Mais il est malheureusement vrai que l'esprit de Magendie a régné longtciiips dans la science ; et de plus autorisés, ou de plus compétents que nous, pourraient dire de combien cet esprit a retardé les progrès de la science elle-même.

LA RENAISSANCE DE l'iDÉALISME 7

montrer aujourd'hui, — que c'est Y Idéalisme qui l'a gagné.

Vous entendez bien que je ne prends pas ici ce mot Idéalisme dans le sens précis, technique et limitatif que lui donnent les philosophes. S'il y a des définitions qui ne sauraient être trop strictes, il y en a d'autres dont il est bon, nécessaire même, de laisser un peu flotter les termes. Ce que j'appelle du nom d'Idéalisme, c'est donc, Messieurs, la doctrine, ou plutôt, — car elles sont plusieurs, — ce sont toutes les doctrines qui, sans méconnaître l'incontestable autorité des faits, — événements de l'histoire, ou phénomènes de la nature, — estiment qu'ils ne s'éclairent ni les uns ni les autres de leur seule et propre lumière ; qu'ils ne portent pas en eux leur signification tout entière ; et qu'ils relèvent de quelque chose d'ultérieur, de supérieur et d'antérieur à eux-mêmes. V Idéalisme j c'est encore la conviction que, si la science ou la connaissance de fait, la connaissance expérimentale, la connaissance rationnelle, est une des « fonctions de l'esprit », elle n'est ni la seule, ni peut-être la plus importante. Il y a plus de choses dans le monde que nos sens, — instruments merveilleux, je ne dis pas le contraire, mais instruments très bornés aussi, — n'en sauraient percevoir ou atteindre ! Et V Idéalisme c'est, enfin. Messieurs, la j^v^'rsuasion, l'intime persuasion, la croyance

indestructible que, derrière la toile, au-delà de la scène où se jouent le drame de l'histoire et le spectacle de la nature, une cause invisible, un mystérieux auteur se cache, — Deus absconditus ^ — qui en a réglé d'avance la succession et les péripéties.

Si vous m'accordez cette définition, et, je pense, au surplus, que les philosophes eux-mêmes me l'accorderaient^, je ne veux pas dire qu'il me sera

1. Nous sommes toujours maîtres de nos définitions, et, une fois posées, on n'a le droit de nous demander que d'y conformer notre langage. Mais comme, d'autre part, on ne saurait entièrement vider les mots du sens que l'usage y a incorporé, nous risquerions de n'être pas compris si notre définition de V Idéalisme était incompatible avec celle qu'en donnent les philosophes ou les métaphysiciens. Rappelons donc qu'en philosophie, — depuis Parménide jusqu'à Hegel et, si l'on le veut, jusqu'à M. de Hartmann, — Vldéalisme consiste à ne reconnaître pour vrai, et même pour existant réellement, que ce qui existe d'une manière permanente et durable.

On en a donné, — dans un excellent livre sur Vldéalisme en Angleterre au xviir siècle^ — dont Berkeley est naturellement le héros, une définition moins concise, et que nous avons plaisir à reproduire. « Cette philosophie, y lisons-nous, prend le nom ^.'Idéaliste qui aperçoit au-dessus du monde actuel, — j'aimerais mieux dire au-delà, — tout un autre univers que nos pensées composent, dont un esprit omniprésent, le nôtre peutêtre, fournit le théâtre. Elle ose plus. Au lieu que tout à l'heure, l'âme éprise du mieux se contentait d'inventer par-delà les êtres ambiants des types embellis, sur la consistance desquels elle ne se faisait nulle illusion, l'esprit maintenant prend en lui-même assurance et foi. Le réel prétendu devient pour lui signe et symbole ; et ce sont désormais ses pensées, avec leurs lois inflexibles, leur inépuisable variété de formes et de contours, qu'il estime seules de véritables existences». {L'Idéalisme en Angleterre au xviii* siècle, par M. Georges Lyon, p. 1 et 2.)

On n'apprendra pas sans un vif intérêt que cette définition de l'idéalisme a jadis été dédiée à M. Marcelin Berthelot, « pour

facile, mais il me sera possible, Messieurs, de vous la montrer en action, depuis une dizaine d'années, ou davantage, non seulement dans la science, — et ce sera mon premier point, — mais dans l'art etla littérature, ce sera le second; et, — si vous le voulez bien, ce sera le troisième, — jusque dans la politique elle-même. Oui, quelque sombre, je veux dire obscure et confuse, que soit l'heure présente, nous avons encore, nous avons toujours des raisons d'espérer ; nous en avons peut-être plus et de plus fortes, de plus solides, que nous n'en avions il y a quelque dix ans. Je vois ou je crois voir, si je regarde autour de moi, des symptômes non douteux d'une réaction^ ou, si vous l'aimez mieux, d'une renaissance prochaine (c'est la même chose, mais les deux mots n'évoquent pas le même cortège d'idées) ; et avec le secours de votre indulgence et de votre attention, ce sont ces symptômes que je vais essayer de caractériser.

Observons donc d'abord ensemble. Messieurs, que, si quelques savants, en ce temps-là, s'étaient formé de leur science, ou de la science en géné-

avoir apporté à Yldéalisme^ dont l'inscriplion aux nouveaux programmes de l'enseignement classique faisait l'objet de vives critiques, l'autorité victorieuse de sa parole >.

rai, une idée trop étroite et vraiment misérable, en la réduisant à une constatation pure et simple, et comme qui dirait à une statistique des faits ; si l'on avait cru faire merveille en en bannissant l'imagination comme une « maîtresse d'erreur^), nous trouverions bien encore quelques sectaires qui continuent de s'en former toujours la même idée, mais pas un vrai savant. « Il faut bien se garder de proscrire l'usage des idées et des hypothèses... On doit, au contraire, donner libre carrière à son imagination; c'est Vidée qui est le principe de tout raisonnement et de toute invention ; c'est à elle que revient toute espèce d'initiative. On ne saurait l'étouffer ni la chasser sous prétexte qu'elle peut nuire... » Ces paroles ne sont pas d'un philosophe de profession, mais d'un physiologiste ! Elles sont de Claude Bernard, c'est-à-dire de l'homme qui, dans le siècle oii nous sommes, avec Darwin et avec Pasteur, a renouvelé les sciences de la vie. Et tous les trois ensemble, s'ils les ont renouvelées. Messieurs, ne le savez-vous pas? c'est peut-être bien moins par la patience de leurs observations, qui fut cependant infinie, ou même par la précision presque mathématique de leurs expériences, que par la hardiesse de leurs vues, l'abondance de leurs idées, et l'ampleur gro.ndiose de leurs hypothèses ^ S'ils sont Darwin, Pasteur et

i. On a longtemps traduit le mot célèbre de Newton : H^po'

LA RENAISSANCE DE l'iDÉALISME H

Claude Bernard, c'est justement parce que les faits ne leur ont pas suffi, — comme à tant de garçons de laboratoire qui n'en croient pas moins avoir la science en tutelle ou en garde; — c'est parce qu'on les a vus retuser de s'y soumettre quand ces faits ont semblé quelquefois contredire l'idée dont ils se croyaient sûrs; c'est en deux mots, parce qu'ils ont plutôt douté de l'infaillibilité de leurs sens, ou du résultat de leurs expériences, que de la vérité de leur sentiment.

Mais, en même temps qu'ils faisaient ainsi rentrer l'hypothèse dans ses droits et qu'ils rétablissaient ce que l'on pourrait appeler la souveraineté de l'idée sur le fait, d'autres, d'un autre côté, limitaient le domaine de la science et la dépossédaient de ce caractère de religion laïque, si je puis ainsi dire, que toute une génération lui avait presque reconnue Et ici, Messieurs, puisque

thèses non fingo, comme si Newton avait voulu dire qu'il « ne se permettait aucune hypothèse ». Mais nous pouvons le traduire aussi d'une autre manière ; et, si nous estimions que Newton a voulu dire que ses «hypothèses n'avaient rien d'imaginaire, étaient l'expression même de la réalité », la traduction ne vaudrait-elle pas mieux; et ne serait-elle pas plus voisine de la vraie pensée de Newton? Il ne pouvait ^asprouver l'attraction, et, faute de preuves, elle demeurait donc une hypothèse; mais cette hypothèse expliquait mathématiquement le système du monde ; et les conséquences démontrables qui en résultaient ia rendaient ellemême équivalente à une certitude.

1. Je suis bien aise ici de reproduire un passage d'un remarquable articîj sur la Morale bourgeoise, de M. Charles Bonnier, dans le Devenir social du mois de décembre 1895. L'auteur vient de retracer à grands traits, un peu sommaires peut-être pour

yt DISCOURS DE COMBAT

roccasion s'en présente, je ne puis m'empôcher de faire allusion à une controverse que j'ai soulevée naguère et dont les résultats, quoi qu'on en ait pu dire, me paraissent pour la plupart acquis. Avec plus d'habileté que de franchise, on a donc feint de ne pas me comprendre ; et on m'a demandé, quand j'accusais la science d'avoir fait banqueroute, si je voulais dire qu'on allât plus vite et plus commodément de Paris à Besançon par le coche que par le chemin de fer. Non ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! ni non plus que l'on s'empoisonnât jadis à meilleur marché que de nos jours, — j'aurais dit plutôt le contraire, je crois même l'avoir

le XIX' siècle, l'évolution de la « morale bourgeoise », et il ajoute :

« 11 y eut alors dans l'évolution un phénomène curieux, vers les années 1850, phénomène très bien étudié par M. J.-J. Weiss, — dans un article que nous rappellerons nous-même tout à l'heure, — V Adoration de la science^ fruit de la doctrine positiviste. A son tour, elle servit de religion à la bourgeoisie. On ne croyait plus qu'aux faits, c'était la religion des résultats. La science devait prouver à la bourgeoisie non seulement qu'elle avait eu raison d'entamer la lutte contre la classe privilégiée des nobles et des prêtres, mais encore que cet empire, qu'elle avait conquis elle le garderait éternellement. Et l'on vit alors le parti libéral, transformé en parti républicain, proclamer sa dévotion à la science. L'hosannah qu'entonne Renan dans son Avenir de la science répondait à ce sentiment général ; on était enfin arrivé au port, on avait sa religion ; et on pouvait se reposer, après cette lutte de plus de deux siècles. »

On ne saurait mieux dire, et c'est ce que reconnaîtront tous les esprits impartiaux. La science a eu, elle aura eu, trente ou quarante ans durant, la prétention de remplacer les 4 religions»; d'en être donc une elle-même ; et à ce titre de se substituer dans les privilèges des reli;iions.

dit ; — et je n'ai pas parlé le premier de la « Banqueroute de la science»; et je n'en ai parlé que pour protester contre l'exagération ou l'injustice de l'expression^ Mais, comme autant que je le puis, — et sans méconnaître qu'il n'y a rien de plus difficile ni de plus ambitieux au monde, — j'aime à user de termes précis, j'ai dit, et je répète avec une entière assurance que les sciences avaient fait des faillites partielles ; et, dans la langue de tout le monde, comme dans la langue du droit, faire faillite. Messieurs, c'est ne donner à ses créanciers que 75, ou 50, ou 25 0/0 de sa dette ; c'est ne tenir et ne réaliser que les trois quarts, ou la moitié, ou le quart de ses engagements.

Que m'a-t-on répondu là-dessus ? Que les engagements que je lui reprochais de n'avoir pas tenus, tel que celui de nous apprendre un jour oîi nous allons, ce que nous sommes, d'oii nous venons, la science ne les avait pas pris! Mais, pour prouver qu'elle les avait pris, je n'ai eu qu'à ouvrir le Discours sur la méthode^ de Descartes ; VEsquisse d'une histoire des progrès de l'esprit humain^ de Gondorcet; V Avenir de la science^ de Renan, et combien d'autres livres encore, qu'il serait trop facile d'y joindre! et Renan, Gondorcet, Descartes, ■ — pour ne rien dire de M. Berthelot, — sont-ils

Page 1