‹ Discours de combatChapitre 4 sur 12 · Voyez ma brochure la Science et la Reliown, p. 13 et U · texte numérisé non relu

Voyez ma brochure la Science et la Reliown, p. 13 et U

OU ne sont-ils pas des savants? Moi, je le veux bien, si Ton le veut [

.On m'a fait observer encore que les « savants » n'étaient pas la « Science »^ ; et, en effet, ils n'en

1. C'est ici ce que l'on pourrait appeler un bon exemple de « Faux Idéalisme» ou d' «Idéalisme à rebours », si l'argument, ou plutôt le sophisme consiste à transformer la Science, avec un grand S, en je ne sais quelle espèce d'entité métaphysique. Mais parce que la « méthode des résidus », autrefois célébrée par Stuart Mill, dans son Traité de Logique inductive, a quelque part des applications, ce n'est pas une raison de l'appliquer partout ; et la distinction que l'on prétend établir entre la « Science » et les « savants » me paraît aussi vaine, ou, pour ne pas la qualifier, elle est de même nature que celle que l'on essaierait d'établir, par exemple entre « les artistes » et « l'Art », ou encore entre « la Religion » et « ses ministres ». Je veux dire qu'évidemment si l'erreur ou le vice d'un prêtre n'est pas imputable à la religion, ni l'erreur ou la sottise d'un savant à la science, ni l'erreur ou l'immoralité d'un artiste à l'art lui-même, il n'en subsiste pas moins une indivisible solidarité de l'art et des artistes, comme de la religion et de ses ministres, comme de la science et des savants.

Dira-t-on là-dessus que la science est plus impersonnelle ? Je le veux bien ; mais elle ne le devient qu'à la longue, et quand le temps a passé ses découvertes et ses théories comme au crible. Rappelons-nous plutôt, et sans remonter bien haut, quelles contradictions les Darwin, les Claude Bernard, les Pasteur ont essuyées de la part des savants de leur génération. C'est au nom de la « Science » que Flourens a combattu VOrigine des Espèces; c'est au nom de la « Science » que Vulpian ou Longet ont contesté les découvertes de Claude Bernard ; c'est au nom de la « Science » que le D' Peter, — et avec lui pendant un temps toute l'Ecole de Médecine de Paris, — ont combattu la théorie microbienne. Distinguaient-ils alors? Faisaient-ils deux parts de leurs objections ? Etait-ce en tant que Peter ou que Flourens qu'ils repoussaient la théorie microbienne ou la do^-trine de la variabilité des espèces ? Reconnaissaient-ils seulement la réalité des faits qu'apportaient Darwin ou Pasteur? Non ! c'était les faits eux-mêmes qu'ils contestaient, c'était les méthodes, c'était les conclusions. Et, dans une matière infiniment complexe, qu'a-t-U fallu pour triompher de leur opposition ? Il a fallu que des gêné-

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sont que les interprètes; mais dans la réalité de l'histoire et de la vie quotidienne, ce n'en sont pas moins eux qui parlent en son nom, eux seuls! et voyez-les, de quel air de mépris ils nous reçoivent, quand nous leur demandons, timidement et respectueusement, si l'état de leur science autorise toutes les conclusions qu'ils en tirent? Oui, allez donc dire à ce naturaliste qu'il n'a pas le droit de conclure de l'animal à l'homme, et de nous donner le gorille ou le chimpanzé pour ancêtre! Dites à ce physiologiste que, si la pensée a le cerveau pour organe, il n'en résulte pas du tout que la pensée soit un attribut, une efflorescence, ou une sécrétion de la matière ! Dites encore à ce chimiste que, pour n'avoir trouvé dans ses matras que de l'inorganique, il ne s'ensuit pas de là que la vie ne soit qu'un consensus des fDrces physico-chi-

rations nouvelles, formées par d'autres méthodes et nourries d'une autre « Science », eussent comme étouffé leur voix ! ou, si l'on le veut encore, il a fallu que d'autres « savants », s'étant formés une autre idée de la « Science », en aient usé pour discréditer une « Science » qui n'en était plus une, quoique d'ailleurs elle eût passé cinquante ou soixante ans pour l'expression « intangible » de la vérité. Elle avait cessé de plaire, comme il arrive aux produits de la Belle Jardinière! Et je ne sais pas, et personne au monde ne peut dire ce qu'il en sera dans un siècle ou deux de notre « Science >■> à nous, quelque impersonnelle qu'elle nous paraisse. Et les faits seront sans doute les faits, en gros, et à moins qu'ils ne soient eux-mêmes détruits par d'autres faits, mais on n'en donnera pas les mêmes interprétations ; et ce ne sont pas au fond les faits qui sont la « Science », mais les rapports qu'ils soutiennent entre eux, les hypothèses qui les relient, et par conséquent les interprétations qu'on en donne.

miques ! Ils prendront vos raisons en pitié ! Ils vous demanderont oià, dans quel amphithéâtre, vous avez disséqué? dans quel laboratoire vous avez étudié? Etlafoule en croira leurs grands airs. Ils nous en imposeront à nous-mêmes ! Et si c'est par hasard quelqu'un de leurs confrères ou de leurs émules qui s'inscrit en faux contre leurs assertions, — vous le savez, j'en pourrais produire cent exemples! — ils ne craindront pas d'insinuer qu'une certaine timidité... qu'une certaine étroitesse ou paresse d'esprit... qu'un certain respect des anciens préjugés... que sais-je encore? ont seuls empêché les Claude Bernard de conclure comme des Bûchner, les Darwin comme des Dodel, et les Pasteur comme des Pouchet. Mais ceux qui sont plus francs reconnaîtront que « la Science » est responsable des promesses que « les savants » ont faites publiquement en son nom^ ; et ces promesses, toutes les fois qu'elle ne les aura pas tenues, nous aurons le droit de dire qu'elle y a fait faillite.

Que vous dirai-je, après cela, de ceux qui m'ont répondu que les sciences mathématiques, physicochimiques, physiologiques, naturelles, philologiques, n'étaient pas la science, ni même toutes les sciences, et qu'à côté, ou au-dessus d'elles, la philosophie, l'esthétique, la morale, la métaphy-

1. Voyez l'article de M. Berlhelot sur la Science et la Morale^ dans la Revue de Paris du i" février 1895.

sique devaient avoir part à l'honneur de ce nom*? J'y consentirai volontiers pour ma part, quand les savants y auront consenti. Mais remarquez déjà, Messieurs, qu'à elle toute seule cette prétendue réponse est un aveu. Elle est surtout une' preuve,

1. C'est la réponse que M. Alfred Fouillée m'a opposée dans un article de\a,Revuephilosop/iique dai" janyier i^9Q,snrVHégémo?iie de la science et de la philosophie ^ qui serait peut-être mieux intitulé : Su7' l'Hégéinonie de la science ou de la philosophie^ car si c'est la première qui est souveraine, comment la seconde le serait-elle? et si c'est la seconde, il semble bien que ce ne soit pas la première.

Quant à la grande objection de M. Fouillée, qui est qu'en « plaçant en face l'une de l'autre la religion et la science, nous aurions oublié la philosophie », il nous permettra de lui répondre que c'est là justement tout le problème. 11 nous est difficile en effet, de concevoir, pour notre part, ce que c'est que la « philosophie », en dehors, et comme séparée de la science ou de la religion. Convaincue de la vérité d'une religion donnée, christianisme ou bouddhisme, la philosophie n'a d'objet, en les laïcisant, pour ainsi dire, que de montrer ce que la révélation contient d'enseignements conformes à ceux de la raison ; et par exemple n'est-ce pas ce que saint Thomas a fait dans sa Somme ? Ou bien son ambition n'est que de répondre, par une interprétation des données de la science de son temps, comme l'a fait Hegel, dans sa Phénoménologie, par exemple, aux questions que les religions décidaient par un acte de foi. « L'hypothèse mosaïque de la création, dit M. Fouillée, nous donne une réponse à la question de savoir d'où nous venons... Mais l'hypothèse brahmanique de l'émanation et, en général, tous les récits des religions... nous donnent aussi une réponse à la même question. Elles ne peuvent être toutes valables. Comment donc choisirons-nous sans le secours de la philosophie? » Je réponds sans hésitation ; « avec le secours de Fhistoire », ou finalement « par un acte de foi » ; mais jamais avec l'aide et par le moyen de la « philosophie ». La science, tellA que la conçoivent les savants, quelques savants du moins, peut opposer des raisons au dogme de la transsubstantiation; la philosophie n'y peut opposer que des raisonnements; et de: raisonnements ne sont en pareille matière que des mots, et rien de plus : Sunt verba vocesque et praeterea lihil.

i% DISCOURS DE COMBAT

OU un témoignage de la renaissance de l'idéalisme. Car, dans quelque logomachie que l'on prenne ensuite plaisir à s'embrouiller, s'il y a vraiment une science de la morale et une science de la métaphysique, il y a donc dans la nature quelque chose qui la dépasse, que la portée de nos sens ne saurait jamais atteindre; il y a des questions capitales, il y a des questions vitales, il y a des questions urgentes; et tout justement ce sont celles que les sciences de fait, que la physique et la chimie, que l'histoire naturelle, que l'exégèse et la philologie ne résoudront jamais.

Qu'est-ce à dire. Messieurs, sinon que, dans la manière de penser qui est aujourd'hui la plus répandue, le mouvement, le progrès naturel de l'idéalisme a rétabli le sens de l'inconnaissable et celui du mystère? « 11 n'y a plus de mystères », s'écriait jadis un illustre chimiste ; et, pour pousser ce cri de triomphe, quel moment choisissait-il? C'était l'heure oii, de toutes parts, l'insuffisance du positivisme et du naturalisme éclatait aux yeux mêmes dés plus prévenus. C'était le moment oii il apparaissait, que toutes ces questions d'origine, de nature et de fin, qui échappent aux prétentions de la science, sont après tout les principales Questions qui nous intéressent tous ; et qu'en vafû depuis cent ans avait-on scientifiquement essayé de les résoudre, de les transformer

pour les résoudre, de les reculer pour les transformer, elles continuaient de se dresser devant nous, plus obscures, plus énigmatiques, — plus angoissantes, pourrait-on dire, — de tout ce que l'on avait, pour les éclaircir, dépensé d'inutile patience et d'efforts tant de fois renouvelés et trompés. Oui, quel est le sens de la vie? Pourquoi sommes-nous nés? Et pourquoi mourrons-nous? Gomment devons-nous vivre? comme si nous étions destinés au néant, ou comme si nous étions promis à l'immortalité ? Que sont nos semblables pour nous? quelle conduite devons-nous tenir à leur égard? Jamais peut-être toutes ces questions mystérieuses ne se sont posées avec plus de force que depuis qu'on a proclamé qu'il « n'y avait plus de mystères »; et jamais, plus qu'en cette fin de siècle, il n'a fallu reconnaître la vérité de ce mot si juste et si bien frappé de Benjamin Constant : « qu'à mesure que la religion se retirait de ce que les hommes connaissent, elle se replaçait à la circonférence de ce qu'ils savent ».

Autre erreur encore du positivisme ! autre bataille et autre défaite! Il avait méconnu quelques-uns des besoins essentiels de l'homme, et que nous pouvons parfaitement vivre sans connaître les montagnes de la lune ou les propriétés de l'éther, mais non pas sans que l'imagination et le cœur exigent et réclament des satisfactions que la science

et la raison sont impuissantes à leur donner. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », disait Pascal ; mais le cœur a surtout des besoins que la science, bien loin de les combler, ne soupçonne seulement pas, et que, ne les soupçonnant pas, elle nie tout simplement, quand encore elle ne se donne pas le ridicule de s'en moquer. Le fondateur luimême du positivisme n'a-t-il pas dû s'en apercevoir quand, dans la dernière partie de sa carrière, il a couronné son œuvre, vous le savez, par une religion de sa façon, — et quelle religion ! — dont il s'est institué le grand-prêtre ? On aura donc beau faire ! Toutes ces questions que la science est incapable de résoudre, non seulement nous n'en pouvons pas écarter l'obsession, mais nous le pourrions que nous ne le voudrions pas ; et nous en voyons autour de nous la preuve. Spiritisme, occultisme, magisme, néo-bouddhisme, néo-christianisme, que signifient en effet. Messieurs, toutes ces doctrines, dont la forme a sans doute quelque chose de bizarre, d'inquiétant, je dirai de morbide, et qui pourrait devenir aisément dangereux? Vous ne pensez pas, je l'espère, que j'aie l'intention ici de vous les prêcher, ni que je méconnaisse combien il se mêle, au bruit que l'on en fait, de désir d'étonner et d'attirer à soi l'attention des bonnes âmes^ Mais, au lieu de la forme, considér^z-en le 1. « 11 faut autant qu'on peut obliger tout le monde », a dit le

principe ou le fond; cherchez-en surtout la cause occasionnelle; et vous ne la trouverez pas ailleurs que dans une intime protestation de Tâme contemporaine contre la brutale domination du fait. Car, de même que, dans l'histoire de la philosophie, on a presque toujours vu l'excès de l'idéalisme tendre vers le mysticisme et finalement s'y confondre, pareillement, Messieurs, dans l'histoire des idées contemporaines, vous n'auriez entendu parler ni de magisme, ni d'occultisme, ni de néo-bouddhisme, si la réaction, depuis quelques années, n'était universelle contre le positivisme et le naturalisme. On n'en veut plus I Et parce que l'on n'en veut plus, on

fahuliste, mais il faut toutefois éviter d'être dupe, et je le répète donc en note : on me ferait de la peine si l'on me soupçonnait de quelque complaisance pour le major Olcott, — c'est bien ainsi, je pense, qu'on l'appelle, — ou pour M°° Blavastky. Je me défie également de ceux que l'on a nommés « les décadents du christianisme » ; et je ne ferais pas plus de cas des élucubrations de M. Huysmans que des nostalgies de feu Baudelaire, si d'ailleurs le premier n'écrivait beaucoup mieux, d'un style bien plus original et bien plus « suggestif », que le second. Mais après cela, puisqu'il existe aujourd'hui beaucoup plus de « néochrétiens » ou de « néo-bouddhistes » qu'il n'y en avait aux environs de 1850, ne le constaterons-nous pas? ou ne verronsnous en eux que la rage de se singulariser? de nous scandaliser au besoin ? de se faire de notre étonnement un « moyen de réclame s> ? et plutôt ne reconnaîtrons-nous pas qu'étant trop nombreux pour qu'il n'y en ait pas parmi eux de sincères leur état d'âme est à sa manière une preuve de l'insuffisance du positivisme? C'est ce que ne savent pas voir les journalistes du Siècle, en général, formés jadis à l'école de l'illustre Ilavin, et ceux d'entre eux en particulier qui nous enseignent que, « dans les civilisations basées sur la science, la production et l'échange, le grand ressort moral est la concurrence économique » 1

cherche tour à tour, et Ton tente l'un après l'autre tous les moyens de s'y soustraire ! Et ce qui prouve bien qu'il ne s'agit pas là d'une mode d'un jour, c'est que, comme vous l'ail ez voir, si des hauteurs de la philosophie générale nous descendons maintenant à l'application, si nous considérons quelquesunes des formes les plus concrètes de la pensée, si nous interrogeons la littérature ou l'art, nous allons retrouver partout et reconnaître les mêmes tendances.

Voici, par exemple, un art, c'est la musique, dont je ne puis, hélas ! vous parler qu'en profane, mais que je ne crois pas tout à fait innocent, pour le dire en passant, de cette espèce d'agitation fébrile, d'excitation sentimentale, et d'affolement intellectuel dont nous sommes aujourd'hui, tous, plus ou moins atteints. En vérité, la musique, une certaine musique, me paraît une grande corruptrice ! et je vous demande pardon si, pour me faire comprendre, je suis obligé de choisir mes exemples un peu bas, mais je ne suis jamais sorti d'un caféconcert ou d'un théâtre d'opérette sans ressentir quelque honte, ou quelque humiliation, du genre de plaisir que j'y avais parfois éprouvé. C'est qu'en

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effet la musique a un côté purement sensuel, dont les anciens ont bien connu le pouvoir, — et quelques-uns de nos compositeurs ne Font pas ignoré M Pour nous en convaincre, ne suffirait-il pas, au surplus, d'observer que, de tous nos arts, c'est le seul auquel certains animaux soient manifestement sensibles! el, dans ces conditions, nous étonneronsnous qu'il remue quelquefois en nous ce qu'il y a de moins noble ou de tout à fait inférieur ? Mais précisément, Messieurs, depuis quelques années, l'un des effets du wagnérisme n'a-t-il pas été de dégager de ce fond de sensualité ce que la musique a de plus intellectuel, de plus idéal, et je dirais volontiers de plus métaphysique. Schopenhauer a écrit de belles choses sur cette autre musique^! Mais, pour ne pas mêler trop d'Allemands dans notre affaire, je ne sais si je ne préfère encore à tout ce qu'il en a dit une page du grand idéaliste anglais, Thomas Garlyle, dans son livre sur le Culte des héros :

Pour ma part, y dit-il, je trouve une signification

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