Voyez sur ce point F. Nietzsche, dans le Cas Wagner
2. Le Monde comme volonté...^ etc., t. 111, p. 258, traduction, Burdeau : Sur la Métaphysique de la Musique. « La Musique nous fait pénétrer jusqu'au fond dernier et caché du sentiment exprimé par les mots ou de laction représentée par l'opéra ; elle en dévoile la nature propre et véritable ; elle nous découvre râmc même des événements et des faits... »; et plui" loin : « La Musi [ue... par son union avec les faits, les personnages, les paroles, devient l'expression de la signification intime de toute l'action et de la nécessité secrète <?t dernière qui s'y rattache. »
considérable dans la vieille distinction vulgaire, que la poésie est métrique, a une musique en elle, est un chant... Une pensée musicale IQue de choses tiennent dans cela ! Une pensée musicale est une pensée parlée par un esprit qui a pénétré dans le cœur le plus intime de la chose, qui en a découvert le plus intime mystère, la mélodie qui gît cachée en elle, l'intérieure harmonie de cohérence qui est son âme, par qui elle existe et a droit d'être, ici, en ce monde. Toutes le? plus intimes choses, pouvons-nous dire, sont mélodieuses, s'expriment naturellement en chant. La signification de « chant » va loin. Qui est-ce qui, en mots logiques, peut exprimer l'effet que la musique fait sur nous?Une sorte d'inarticulée et insondable parole, qui nous amène au bord de l'infini et nous y laisse quelques moments plonger le regard...
C'est en 1840, Messieurs, que Garlyle écrivait cette page ; et si Richard Wagner ne l'a peut-être jamais lue, je n'en connais pas une, même de lui, Wagner, qui nous renseigne mieux sur le caractère profondément idéaliste de sa réforme musicale. Incorporer l'une à l'autre la musique et la poésie; faire servir la première à exprimer ce qu'il y a de plus intime et de plus général à la fois dans les sentiments dont la seconde est toujours une limitation ; s'efforcer ainsi d'obtenir que ni l'une ni l'autre ne se développe pour elle-même et ne se satisfasse de sa propre virtuosité, tel a été le principal objet de Wagner, — si du moins nous en croyons
les plus autorisés de ses commentateurs ; — et non pas du tout d'opérer une révolution dans la musique en tant que musique, mais de mettre les moyens de la musique au service d'une conception nouvelle de l'art, plus haute et plus humaine. Il me faudrait être ici, pour me faire clairement entendre, le musicien que je ne suis pas ; et je ne puis vous donner que des indications trop sommaires et bien insuffisantes. Mais c'est assez pour notre objet si vous voyez que, dans le monde entier, on peut dire du triomphe définitif du wagnérisme qu'il est une victoire de l'idéalisme. Sous Tenveloppe extérieure, et par-delà les manifestations du geste ou de la parole même, Wagner a cru que la musique, pénétrant plus profondément dans l'essence des choses, en pourrait vraiment saisir l'âme; et il ne m'appartient pas, je le répète encore une fois, de juger ni d'examiner s'il y a réussi ; mais ce que je sais très bien, c'est qu'il n'y a rien de moins sensuel que cette conception de la musique, ni rien de moins naturaliste que cette conception de « l'art de l'avenir » ; — et c'est tout ce que je voulais mettre en lumière ^
Si vous l'aviez vu, vous apercevriez en môme temps le rapport du wagnérisme avec ce que l'on
1. Voyez le livre de M. Houston Stewart Chamberlain : fitcAard Wagner, Munich, 1896, Bruckmann:et traduction française, Parii, 1899, Perrin.
a chez nous appelé le symbolisme. Nos symbolistes, eux aussi, sont des idéalistes, et, de tous les reproches qu'ils ont adressés aux Parnassiens, leurs prédécesseurs, je ne crois pas qu'il y en ait sur lequel ils aient plus insisté que celui de s'être formé de leur art à tous une idée trop naturaliste ou matérialiste. Les vers eux-mêmes de Leconte de Lisle leur ont paru, non pas précisément trop parfaits, si vous le voulez, mais pourtant trop achevés de forme, trop pleins, trop denses, trop arrêtés en leur contour, et, dans l'un et l'autre sens du mot, des vers trop définitifs : j'entends par là des vers d'une beauté trop impersonnelle ; et des vers dont la précision gêne et comme emprisonne la liberté du rêve et de l'imagination. Il y a du vrai dans cette critique, et, — comme Taine, comme Flaubert, comme en un autre art votre compatriote Courbet, — il n'est pas douteux que Leconte de Lisle ait subi profondément, entre 1850 et 1860, l'influence du naturalisme ou du positivisme ambiante Mais quand ils exagèrent la vérité du reproche, si les symbolistes en ont bien le droit, eux qui veulent faire autre chose que Leconte de Lisle, et qui doivent donc combattre ses leçons, nous ne l'avons pas, nous qui
1. C'est ce que j'ai tâché de montrer dans les dernières leçons de mon Evolution de la Poésie lyrique^ t. II, et particulièrement dans la douzième : la Renaissance du Naturalisme^ 113, 149.
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parlons en historiens ; et il nous faut ici rappeler ce qu'ils oublient, à savoir, que l'esthétique parnassienne a eu sa raison d'être à son heurt et, par conséquent, sa légitimité dans l'évolution de l'art contemporain.
C'est ce que je voudrais vous montrer dans l'exemple d'an seul homme, qui, parce qu'il était auteur dramatique, — et à ce titre obligé, comme ils le sont tous un peu, de suivre la mode, quand il leur faudrait pour cela l'inventer quelquefois euxmêmes, — a tout naturellement passé, sans presque s'en apercevoir, en moins de trente ans, du naturalisme de son Demi-Monde au symbolisme et à l'idéalisme de sa Femme de Claude et de son Étrançère : ^B-i nommé Alexandre Dumas. On a dit, de son premier drame : la Dame aux camélias, qu'il était dans l'histoire du théâtre contemporain une date peut-être aussi considérable quHernani, Voudrez-vous le croire à Besançon ? Et cependant on ne s'est point trompé. Non pas qu'à première apparence la Dame aux camélias diffère bien profondément d'une comédie de Scribe ou d'un mélodrame du vieux Dumas, le père; et, d'autre part, il y apurement peu de sujets plus romantiques au monde que celui de la courtisane réhabilitée par l'amour. Mais où parait la nouveauté, c'est dans la condition du personnage principal, qui n'est ni Marion Delorme, ni Lélia, ni Glorinde, mais Mar-
guérite Gautier, la courtisane professionnelle, qui s'était appelée Alphonsine Plessis, qui n'était pas morte encore depuis dix ans, dont on pouvait aller au cimetière Montmartre visiter le tombeau. Ce qui était nouveau, c'était le choix des épisodes, et celui des accessoires, si je puis ainsi dire; c'en était la fidélité d'imitation, l'accent de réalité, la ressemblance avec la vie contemporaine; c'en étaient les caractères; et c'en était enfin le style, — où abondaient sans doute les mots d'auteur, presque de vaudevilliste, — mais dont l'allure n'en rappelait pas moins la conversation ordinaire des « milieux » très réels oii fréquentait alors l'auteur. On y retrouvait l'accent du boulevard, qui de tous les accents de France n'est assurément pas le plus pur ni le plus harmonieux, — mais qui n'a rien que de très réaliste. Point de thèse avec cela! non plus que dans Diane de Lys^ que dans le Demi- Monde^ que dans la Question d'argent^ que dans Un Père prodigue. Et, pour tous ces motifs, jusqu'aux environs de 1860, dans les données générales du théâtre de Scribe et de celui de son propre père, s'il y a eu un théâtre que l'on puisse appeler réaliste ou naturaliste, c'est celui d'Alexandre Dumas fils !
1. Le « correspondant parisien » de la Gazette de Lausanne. écrivait à ce sujet, sous la date du 17 février : « Cette façon de concevoir l'œuvre dramatique de Dumas est au movis surprenante. Jamais nous n'avions eu l'idée qu'elle pût, suivant lea
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Le temps cependant continuait de marcher; les
idées se modifiaient; et ni le naturalisme ni le posi-
années, avoir appartenu à deux écoles aussi oppos^:,s I ;i> Mais ce qui est bien plus surprenant encore, c'est la surprise du correspondant de la Gazette de Lausanne ; et je ne sais si je dois être heureux ou confus de l'avoir provoquée, mais il faut qu'il ne connaisse ni le théâtre de Dumas, ni, — ce qui est ici bien plus important, — l'idée que les contemporains se sont formée du Demi-Monde et du Fils naturel, ou de la Femme de Claude et de VEtrangère, à leur première apparition. S'étonnera-t-il aussi de me voir insister sur ce point ?
Que « le relèvement de Marguerite Gautier par l'amour ne puisse être appelé du naturalisme », je le veux donc bien, et même je croyais l'avoir dit, totidem verbis, dans le texte même de la conférence, en disant « qu'il y a peu de sujets plus romantiques au monde ». N'ai-je pas dit également que je retrouvais encore dans la Dame aux camélias les procédés ordinaires de la comédie de Scribe et du mélodrame du premier Dumas? Mais pour établir après cela que, dans la Dame aux camélias ellemême, — et à plus forte raison dans le Demi-Monde ou dans le Fils natwel, — ce que les contemporains ont vu, c'est bien l'avènement de la comédie réaliste, je n'ai qu'à relever quelques passages d'un article de J.-J. Weiss, dans la Revue contemporaine du 15 août 1858 ; « M. Alexandre Dumas fils, y disait-il, à qui nous devons la haute comédie réaliste, a réussi, c'est le grand mot... » Il examinait alors les romans de Dumas, qu'il trouvait conformes à la liberté de l'esthétique romantique; il s'en étonnait ; il se demandait: «Gomment a-t-il pu arriver qu'un romancier qui s'abandonne ainsi à toutes les bizarreries de l'imagination... devînt au théâtre le héros d'une école dont la prétention spéciale est de bien observer, de reproduire sans choix et sans gré tout ce que fournit l'observation, de rejeter tout ce qui émane d'une autre source, et d'interdire à l'artiste de s'élever au-dessus de la copie mécanique... » Et là-dessus, pour qu'on n'en ignorât, il intitulait tout un long chapitre : Des Comédies de M. Dumas fils et du Réalisme au théâtre.
Que répondra le correspondant parisien de la Gazette de Lausanne? Qu'il ne partage pas l'opinion de J.-J. Weiss? A la bonne heure I et c'est son droit. Mais ce qui ne l'est pas, c'est de nier qu'entre 1850 et 1858 les comédies d'Alexandre Dumas aient marqué « l'avènement du réalisme au théâtre » ; et c'est tout ce que j'ai voulu dire ; et il me semble bien que c'est tout ce que j'ai dit.
tivisme ne cessaient de régner; mais on commençait à se sentir impatient du poids de leur domi-
Pour achever toutefois de dissiper les doutes, je reproduirai la définition que, dans le même article, et à l'occasion du théâtre de Dumas, Weiss donnait du réalisme : « Se passer de goût, disaitil, n'avoir point d'esprit ou l'avoir vulgaire; ne garder de ce qui constitue l'art que la partie élémentaire, l'observation, et n'observer que ce qui s'observe d'instinct et sans qu'on le veuille, les surfaces ; mettre les signes à la place des sentiments ; reproduire des gestes pour se dispenser d'être un interprète de l'âme; manquer la poésie là où elle naît elle-même de la réalité, voilà jusqu'à présent le plus clair des théories nouvelles en littérature. » On ne saurait, je pense, parler plus nettement, et, pour les contemporains, le caractère des premières comédies de Dumas a bien été celui que, dans un autre article sur la Littérature bi'utale^ le même Weiss rapprochait du caractère des romans de Flaubert et des vers de Charles Baudelaire.
Si je faisais une étude sur le Théâtre cV Alexandre Dumas, c'est ici que je montrerais, dans son Ami des femmes, ce que j'appellerais volontiers le combat de sa seconde manière naissante contre la première, dont on dirait qu'il commence à reconnaître luimême ou à soupçonner la vulgarité. Mais ce n'en est pas le lieu, dans une note explicative ; et puisque le correspondant parisien de la Gazette de Lausanne me demande ce que je vois d'idéalisme dans la Femme de Claude ou dans l'Etrangère, je me hâte de le lui dire, ou, — ce qui vaudra mieux, — de le lui faire dire par Dumas lui-même :
« Il y a longtemps que je me suis préoccupé de l'absorption du masculin par le féminin, de l'homme par la femme, de la force et du droit par la passion. La bête aux sept ctines dorées dont l'haleine grise et empoisonne élargit chaque jour le cercle de ses mouvements... Pour peu que son inlluence dure encore et se propage, nous ne serons plus, nous et nos institutions, que des momies... C'est là que nous en sommes... Or, de ce déclassement fondamental dérivent un nombre infini de déclassements douloureux et désastreux. L'objet de nos efforts s'impose donc avec évideJice ; il s'agit de rétablir l'ordre, de remettre en sa place ce qui n'y est pas. » Et, à la vérité, ces lignes ne sont pas de lui, mais il les a faites siennes, en les reprodui'=î.ant dans la préfaça de l'Etrangère et en les faisant suivre de c^s mots : « L'auteur de l'article, — M. de Fourcaud, — avait si bien vu et ii bien dit ce que j'avais voulu dire qu'en écrivant la vraie pré-
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nation. Sans modifier ses procédés, Dumas luimême avait donné, parmi ses autres drames, son Fils naturels — qui n'était, après tout, que l'expression d'une rancune personnelle contre la société, — et il avait conçu l'idée d'un théâtre nouveau, dont les Idées de M"^" Auhray sont la pièce la plus caractéristique. Mais, Lien plus caractéristiques, bien plus significatives encore sont les Préfaces qu'il écrivait alors, en 1867 et en 1868, celle du
face de VElrangère, je ne pouvais pas ne pas citer une partie de la sienne, d'abord parce que j'y trouvais une excellente formule de ma pensée personnelle, et ensuite... »
Que répondra encore le correspondant parisien de la Gazelle de Lausanne ? Tout ce qu'il voudra ! Mais comme en lui laissant toute liberté de discuter les « moyens » de l'Etrangère, personne sans doute ne lui accordera qu'il ait mieux connu que Dumas luimême les <> intentions » de Dumas écrivant son mélodrame, ou sa comédie, je n'en demande pas davantage. Dumas a voulu que son Etrangère eût une portée ou une signification qui passât l'intérêt de curiosité qu'elle pouvait d'abord provoquer ; il a voulu qu'après avoir diverti son œuvre fit penser ; et il a voulu enfin subordonner les moyens propres de son art à une idée dont ils ne fussent que l'expression. C'est justement ce que j'appelle de VIdéalisme, conformément à la définition que j'en ai posée dans la présente conférence.
Oserai-je maintenant conseiller au correspondant parisien de la Gazette de Lausanne, une autre fois, de triompher plus modestement de* paradoxes qu'il prête lui-même aux gens ? de s'informer plus exactement des choses dont il veut parler ? et quelque opinion qu'il ait, sur quelque sujet que ce soit, de trouver moins « surprenant » qu'on ne la partage pas? J'admire, en vérité, l'assurance de nos journalistes, et le ton de décisiou ou d'autorité qu'ils prennent pour trancher des questions dont ils ne connaissaient seulement pas l'existence avant que le hasard de Vactualilé les ieur eût révélées! Mais j'admire encore davantage la Gazelle de Lausanne, — et aussi le Journal de Genève, — pour le choix d^ leiwa « correspondants parisien» ».
Fils naturel, entre autres, dont je détache le passage suivant :
Le théâtre n'est pas un but, ce n'est qu'un moyen. L'homme moral est déterminé, l'homme social reste à faire. Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de l'art pour l'art, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine. La reproduction pure et simple des faits et des hommes n'est qu'un travail de greffier et de photographe.
Voilà, n'est-ce pas? qui est, comme je le disais, assez significatif déjà; mais un autrepassage de la môme Préface me semble l'être plus encore, et le voici : '
La vieille société s'écroule de toutes parts ; toutes les lois originelles, toutes les institutions fondamentales sont remises en question... L'homme ne se retrouve plus dans ce qu'il était jadis ; il se cherche avec curiosité, avec désespoir, avec ironie, avec terreur. Il traverse une de ces nuits de l'âme... immenses, éternelles au premier aspect... Poltron, il chante à tue-tête, croyant donner le change à celui qui l'écoute et le regarde passer dans l'ombre ; mais il pressent, malgré tout, une destinée autre, et distingue pv'vr moments au-dessus de l'horizon une lueur vague, qui lui rend, à de certaines Iieures la terre transparente.
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Qu'il y ait là, Messieurs, beaucoup de romautisme, je ne le nierai point ; et la phraséologie prétentieuse du père, quand il essayait de se hausser jusqu'au style, reparaît ici dans la prose du fils! En ce temps-là, d'ailleurs, le succès récent encore des Misérables; celui de George Sand, — dans cette dernière manière dont le Marquis de Villemer est le chef-d'œuvre; — le succès des Comédies de Musset, qui n'ont jamais été plus souvent ni mieux jouées, tout cela rendait au romantisme comme un reflet de sa brillante jeunesse. Mais n'était-ce pas aussi le signe que l'on commençait à se lasser du réalisme?
Ai-je besoin maintenant de vous rappeler que Dumas n'en est pas resté là? et ne connaissez-vous pas tous la Femme de Claude ou U Étrangère ? En vérité, non seulement, — parce que l'auteur n'y fait servir les moyens habituels de son art qu'à discuter des idées qui n'ont rien de particulièrement dramatique, — ce sont des comédies ou des drames idéalistes, mais on pourrait dire que ce sont déjà des drames symboliques ou symbolistes; et, aussi bien, ne l'a-t-on pas assez dit et redit quand on les opposait, pour d'excellentes raisons, aux drames d'Ibsen : le Canard sauvage^ ou Maison dA poupée? Je neveux point instituer ici de parallèle ni môme de comparaison sommaire entre le Norvégien et le Français. Mais si nous
concevons un théâtre qui ne soit pas à soi-même son but; qui se propose un tout autre objet « que la reproduction pure et simple des faits et des hommes » ; et qui, bien loin enfin d'imiter la nature ou la société, se propose de leur montrer, sous le brillant de leurs apparences, la réalité de ce qu'elles sont ou l'image de ce qu'elles devraient être, n'est-ce pas le théâtre d'Alexandre Dumas ^ ? C'est ainsi, comme je vous le disais, que, dans la rapide carrière d'un seul homme, qui n'a été qu'auteur dramatique et à peine une ou deux fois romancier, nous pouvons suivre comme en raccourci toute une évolution du goût et des idées littéraires. Corsi e ricorsi, tours et retours, action et réaction ! comme disait Vico. La première moitié du siècle avait évolué du romantisme au naturalisme; la seconde a évolué, elle évolue présentement du naturalisme à l'idéalisme ; et, l'évolution étant plus lente, il y a lieu de croire que les résultats en seront plus durables.
Mais le roman à son tour. Messieurs, ne pensezvous pas que, si nous l'interrogions, il nous rendrait aussi, lui, le même témoignage? Si nos jeunes poètes "adressent à nos Parnassiens les reproches
1. J'ai tâché de montrer, — dans mes Époques du théâtre français, — que, par une rencontre assez imprévue des deux parts, les défauts que les uns reprochent et les qualités dont les autres font honneur à la comédie de Scribe se ramenaient essentiellement à Terreur ou au mérite d'avoir fait au théâtre « de l'art pour l'art >.
que je vous ai rappelés, ce sont les mêmes, vous le savez, que nos jeunes romanciers adressent aux maîtres du naturalisme; et, comme les poètes, je sais bien qu'en dépit d'eux ces jeunes gens subissent encore l'influence de l'esthétique qu'ils ont en horreur, mais j'espère qu'ils réussiront tôt ou tard à s'en dégager. Si je n'insiste pas plus longuement, c'est que j'ai dit autrefois tout ce que j'avais à dire du naturalisme en général, et de M. Zola en particulier^. Et puis. Messieurs, comme je ne voudrais pas abuser de votre bienveillance, j'ai hâte d'achever ma démonstration en vous faisant voir, dans la fortune actuelle de l'art qui
1. Ajoutez que je ne nie pas qu'à son heure le « naturalisme» ait eu sa raison d'être. Weiss écrivait encore à ce propos, dans l'article que nous avons déjà deux fois cité : « Si le réalisme ne se proposait que de rétablir le juste rapport des idées et du langage avec les objets, nous serions réalistes. Si le goût du positif ne renaissait dans les esprits que pour en bannir les illusions dangereuses, pour y ranimer avec le sentiment des réalités sévères de la vie le sentiment et le respect des devoirs qu'elle impose, nous applaudirions s;ais réserve... Ce respect des devoirs vulgaires et ce ferme bon sens ne seraient en etl'et qu'une forme de l'idéal, la plus austère et la plus relevée. >> Mais, hélas I qui ne le sait, ce n'est pas précisément là ce qu'ont opéré chez nous le «réalisme » ou le «naturalisme»; et VEducaLion senLimenlale peut bien d'ailleurs avoir eu toute sorte de mérites, mais non pas celui d'insinuer « le respect des devoirs vulgai-^es » et le « sentiment des réalités sévères de la vie ». Nous en dirons autant de Pot Douille et de la Fille Elisa. Quant à « rétablir le juste rapport des idées et du langage avec les objets », le naturalisme contemporain se l'est peut-être proposé, mais je ne trouve pas qu'il y ait réussi, chez nous du moins ; et, au contraire, dix ou douze ans durant, ce que pour ma part je lui ai le plus vivement reproché, c'est d'avoir lui-même compromis, par les exagérations de sa rhétorique, ce qu'il y avait de vérité dans son principe.
d'abord semble parler le plus directement aux sens, -- c'est la peinture, — une autre preuve encore des progrès de l'idéalisme.
Quel est le maître, en effet, que la jeunesse acclame aujourd'hui? c'est le peintre de Sainte Geneviève ot de r Hémicycle de la Sorbonne^ c'est le peintre de l'Hiver et de rÉté;ce n'est plus l'ombre de Courbet votre compatriote, ni celle de Manet son émule : c'est M. Puvis de Chavannes. L'année dernière, presque à pareille époque, — et dans un banquet où nous étions presque aussi nombreux qu'au banquet de Saint-Mandé, — je le félicitais d'avoir « aéré » la peinture contemporaine ^ et, avec