‹ Discours de combatChapitre 6 sur 12 · Je reproduis ici ce discours · texte numérisé non relu

Je reproduis ici ce discours

« Je voudrais, avant tout, non pas vous louer ni vous féliciter, mais vous remercier d'avoir « aéré » la peinture. On respire dans votre œuvre, à Tombre de vos bois sacrés ; l'air circule à flots dans vos plaines ; des souffles mystérieux, caressants et légers y soulèvent, y élèvent, y soutiennent l'imagination de vos admirateurs à la hauteur de votre rêve de grâce et de beauté. Comment rendrai-je, avec des mots, cette impressions! particulière et si neuve que vous nous avez seul donnée? Peintre de la Provence ou de la Normandie, évocateur également inspiré du plus lointain passé de notre race ou des plus secrètes harmonies de la terre natale, tout ce que l'art du paysage a, dans notre temps, réalisé de conquêtes durables, vous vous en êtes emparé, comme de votre bien, pour en faire l'âme fluide et difl'use de la peinture monumentale. Sans autre artifice que celui de la simplicité, vous nous avez donné la sensation de ces rapports subtils qui font de l'être humain la créature de son milieu, l'expression du sol, des airs et des eaux ; vous avez fixé l'impalpable; et plus heureux que les philosophes eux-mêmes, qui continuent toujours de disserter sur la nature de Vespace^ vous, vous l'avez su peindre.

« La forme et Ja couleur en ont aussitôt revêtu dans v jtre œuvre ttue signification et une portée nouvelles. Vous ne leur avei

l'air, d'y avoir fait entrer ou rentrer une aisance et une liberté perdues. Me permettrez-vous de

point attribué de valeur « symbolique r> ; vous n'avez point essaj^é de leur faire parler une langue dont elles ne sont point l'alphabet; vous n'avez point vu d'énigme dans le bleu, ni cherché de mystère dans le rouge. Mais, si la couleur et la forme, en raison même du pouvoir de séduction qu'elles exercent sui nos sens, ont quelque chose de trop matériel parfois, vous les avez « spirilualisées ». En subordonnant la signification de la forme aux exigences de la pensée, vous l'avez simplifiée. Vous avez atténué ce que l'éclat de la couleur a souvent de trop aveuglant, ou de trop brutal même, pour des yeux un peu délicats. Vos compositions se sont ainsi peuplées et animées de figures idéales qui toutes exprimaient un fragment de votre pensée. N'est-ce pas dire que les sens ne vous ont jamais servi que d'intermédiaires ? Vous les avez comme épurés ; ou, en d'autres termes encore, c'est à l'esprit que vous avez voulu surtout vous adresser; et qu'y a-t-il d'étonnant si c'est aussi l'esprit qui vous a répondu ?

« Car il me faut bien ajouter un dernier mot : en aérant et en spirilualisant la peinture, vous l'avez « poétisée ». Elle était devenue quelque peu prosaïque, vers le milieu du siècle où nous sommes, et, je ne sais sous quelle influence, on eût dit qu'elle avait renié ses plus nobles ambitions. L'imitation de la nature, qui en est l'indispensable commencement, semblait en être devenue non seulement la fin, mais le tout. Vous n'avez pas protesté contre l'étroitesse de cette leçon : telle n'est pas votre manière, et votre modestie a égalé votre génie. Mais vous avez demandé à la nature le secret des harmonies enchanteresses qu'elle compose avec des éléments quelquefois si grossiers ; vous vous en êtes rendu pleinement maître ; et quand vous l'avez été, vous l'avez réduite au rôle d'interprète de l'idéal que vous trouviez en vous. Ludus pro palria, le Bois sacré c/ier aux Muses, Inter artes et naturam, VHémicycle de la Soj^bonne, toutes ces belles allégoiies n'ont connu qu'en vous leur modèle. Elles sont bien a vous, ].arce qu'elles sont bien de vous. La nature ne vous a fourni qu'une matière ou qu'un prétexte-, c'est vous qui avez fait le reste, et le reste, n'est-ce pas tout ce que nous nommon<î du nom de poésie ? je veux dire : le pouvoir d'évoquer des visions qui réjouissent et qui purifient les yeux des lioumies; par le moyen de ces visioup, le pouvoir de nous suggérer des rêves qui s'achèvent en pensées; et le pouvoir eu-

redire aujourd'hui quelque chose de prus, et pourtant de semblable? La composition ou l'idée, voilà, qu on le sache ou non, ce que l'on admire et ce que Ton aime dans ces belles pages : — Inter artes et naturam ; — Ludus pro patria; — le Bois sacré cher aux Muses; — et si, d'ailleurs, nous tenons compte du temps écoulé, de la différence des milieux et des tempéraments, de ce que la tech-

fin, sur les ailes de ces pensées, de nous enlever aux soucis de la vie présente et aux préoccupations de la réalité.

« Etc'est pourquoi, cher et illustre maître, de tous les points de l'horizon, nous sommes accourus ce soir en foule autour de vous. Par tous vos chefs-d'œuvre, si vous appartenez à l'histoire de votre art, vous n'appartenez pas moins, — et je viens d'essayer d'en dire quelques-unes des raisons, — à l'histoire des idées de ce siècle. Beaucoup de choses que l'on avait crues mortes, qu'en tout cas on avait bruyamment enterrées, pour se donner peut-être l'illusion de leur mort, vous leur êtes silencieusement, mais obstinément demeuré fidèle, et maintenant qu'on les voit revivre, c'est maintenant aussi que commence de nous apparaître, dans sa plénitude et dans son étendue, la vraie signification de votre œuvre. Vous n'avez donc pas pensé que l'objet de l'art fût de faire éclater la virtuosité de l'artiste ni surtout de flatter la mode et d'achever de la corrompre en lui obéissant. Vous n'avez pas cru davantage que son rôle fût de se faire le miroir de la nature et dexciter notre admiration, selon le mot célèbre, par l'imitation de choses dont nous n'admirons point les originaux. Mais, portant plus haut vos regards, vous lui avez donné la sincérité pour objet et pour loi. Sachant bien que le peintre, «:*omme le poète, a vraiment charge d'cîmes, vous avez fait exprimer à vos compositions ce que nous appelons des idées. Par la douceur et par la beauté de votre imagination, vous avez versé Tapaisement dans les cœurs. Vous avez rendu l'art à la dignité de sa fonction ou de sa mission sociale..- Ce sont là de grandes choses; et je ne crains pas que personne tne démente, si je dis qu'elles vous assurent, dès à présent, dans l'avenir, avec le titre, le rang, et la gloire de l'un des maîtres de la peinture, ceux aussi d'un bienfaiteur de votre temps et de l'humanité. »

LA RENAISSANCE DE l'iDÉALISME 39

nique a fait de progrès depuis lors, c'est, Messieurs, ce que nous n'avions pas vu depuis l'illustre Nicolas Poussin. On l'appelait, vous le savez, le plus « philosophe » des peintres, et, en effet, il méritait ce nom. Dirai-je qu'il y a aussi de la « philosophie » dans la peinture de M. Puvis de Chavannes? Mais, en tout cas, je puis lui appliquer ce mot d'un autre maître et dire à son propos que, si la « pensée, quand elle prétend s'introduire dans les petites toiles, les rapetisse », et en fait des anecdotes plus ou moins habilement coloriées, il n'y a pas de grande peinture sans quelque chose qui dépasse l'imitation de la nature et de l'histoire et qui se les subordonne. Un biographe de M. Puvis de Chavannes écrivait dernièrement, à propos de sa Sainte Geneviève :

Les costumes de tous ces personnages sont-ils bien ceux de paysans des environs de Paris, au temps où vivait sainte Geneviève? Saint Germain et saint Loup portent-ils des chasubles, des mitres et des crosses d'une exactitude contrôlée par rarchéologie ? Pourquoi en avoir souci?... Avant de peindre son Polyptyque du Panthéon^ Puvis de Chavannes n'a lu ni les Bollandistes ni H Gallia chynstiana^ ni Augustin Thierry, m Michelet, ni Monteil ; il n'a pas songé à visiter les musées de Cluny, de Saint-Germain, de Troyes. La nature vivante lui a suffi comme source d'inspiration et comme document. Il est allé un jour dans la plaine de Nanterre pour s'en mettre dans les yeux l'atmos-

phère et le paysage... puis il est venu s'enfermer dans son atslier de Neuilly,ne demandant qu'à la représentation sévère de l'humanité, d'après le modèle, le secret de la vie dont "^on œu^rA est remplie ' .

A la (( rcpréseniation de l'humanité », je le veux bien, Messieurs; et « d'après le modèle », je n'en doute pas davantage ; mais bien plus encore, j'ose le dire, à la méditation intérieure, et à l'harmonisation des détails avec l'idée que le peintre s'était formée de l'ensemble et de la signification poétique de son sujet. Et voyez la conséquence ! Ce que nous avons dit tout à l'heure qu'un autre avait fait pour la musique, d'en dégager, comme du milieu de ces combinaisons de sons qui n'étaient qu'une caresse ou un amusement pour l'oreille, ce que la musique a de plus intellectuel, M. Puvis de Ghavannes l'a fait dans la peinture contemporaine, et, du milieu de ces jeux de couleurs qui sont plus que la joie, qui sont la volupté des yeux, il en a dégagé l'élément idéal de la peinture. Avezvous en effet remarqué, Messieurs, que presque toutes ses grandes œuvres sont des allégories^? et

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