Le général Borgnis-Desbordes et le général Archinard
Vidée de Patrie, j'ai pensé que je ne pouvais traiter aucun sujet qui convînt mieux à Toccasion présente, ni qui fût en tout temps plus « actuel » ; — et ce sera l'objet de celte conférence. Lieu commun! dira quelque dilettante. Et je réponds qu'il y a des lieux communs dont les dilettantes peuvent bien s'égayer, mais qui n'en font pas moins l'étoffe ou la substance de la vie morale; qu'on ne doit donc jamais avoir peur de développer, quand on ne parle pas pour faire des phrases ; et que ni les particuliers ni les peuples ne sauraient impunément dédaigner.
Est-ce que, d'ailleurs, j'entends par là qu'il y aurait dans notre France contemporaine un affaiblissement ou une diminution de l'idée de patrie? Non, Messieurs, je n'en ai garde; et je pourrais presque dire: au contraire ! et je crois que je pourrais le prouver. Car, enfin, à quoi songeait cette foule qui se pressait hier, attentive et recueillie, dans les rues de votre ville, sur le passage de vos morts? ou à quoi cette autre foule, dont les acclamations enthousiastes, il n'y a pas encore un mois, saluaient, dans Paris en fête, l'arrivée de l'empereur de Russie? Que signifie encore, — dans un autre ordre d'idées, qui semble d'abord assez différent, mais qui est bien le même au fond, — que signifie ce retour de faveur de la légende napoléonienne? ou que veulent ceux qui défendent
LIDÉE DE PATRIE d25
contre les attaques dont elle est quelquefois l'objet la légende révolutionnaire? Est-ce qu'il est question de réhabiliter les crimes de la Terreur, ou de renouveler les hécatombes de l'Empire ? Est-ce qu'on menace la paix du monde? Non, sans doute, mais vous le savez bien, ce ne sont là qu'autant de manifestations, d'expressions spontanées, d'expressions passionnées du sentiment patriotique. Divisés en tant d'autres points, pour tant d'autres causes, nous nous rapprochons, nous nous groupons, nous nous reformons autour de l'idée de patrie. Elle refait incessamment l'unité que la politique défait tous les jours. Tout ce que l'on nous demande au nom de la patrie, nous le donnons sans compter; on nous trouve toujours prêts à en donner davantage ; et tandis qu'on travaille de tant d'autres côtés à jeter parmi nous des ferments de discorde, un sourd travail, mais un travail fécond, s'accomplit dans les foules, qui tend à distinguer, à séparer, à élever l'idée de patrie au-dessus des formes politiques auxquelles on a quelquefois essayé de la subordonner et de l'inféoder.
Cependant, d'autre part, il faut bien aussi nous l'avouer, d'autres idées cheminent, s'insinuent ou s'infiltrent, qui menacent plus ou moins directement l'idée de patrie, et auxquelles, par conséquent, on ne saurait s'opposer trop énergiquement ni trop
i26 DISCOURS DE COMBAT
tôt. Telle est, par exemple, Fidce socialiste^ — ou plutôt non"! Messieurs, pas l'idée socialiste, mais telle est du moins Tidée qu'on appelle internationalisteK Vous ne l'ignorez pas! il y a parmi nous, dans cette France mal remise de ses blessures d'il y a vingt-six ans, il y a de dangereux faiseurs de paradoxes dont la prétendue largeur d'esprit trouve l'idée de patrie trop étroite pour la sublimité de leurs conceptions. Il y en a d'autres qui souffrent et qui s'imaginent avoir découvert un remède à leurs maux dans je ne sais quelle conjuration de tous les prolétaires, comme ils disent, — et nous, nous dirons de tous les travailleurs, —
1. Il est peut-être intéressant de reproduire ici le texte même d'une « résolution » dont le vote a servi comme de prélude, en 1896, aux travaux un peu tumultueux du Congrès de Londres.
<i Les membres du meeting international des travailleurs :
« Considérant que la paix du monde est la base essentielle de la fraternité internationale et du progrès humain ; que les guerres ne sont pas désirées par les peuples, mais causées par l'avidité et l'égoïsme des gouvernants et des classes privilégiées, dans l'unique but de s'assurer un contrôle sur tous les marchés du monde pour leur seul intérêt, et contre l'intérêt des travailleurs;
« Déclarent :
« Qu'il n'existe aucun dissentiment entre les travailleurs des différentes nations, leur ennemi à tous étant la classe capitaliste et propriétaire, etc. »
On voit assez clairement, dans cette « résolution !<>, que le nom de socialisme., tel qu'on l'emploie à tort, ne sert qu'à masquer l'excès même de V individualisme ; et si l'on en voulait d'ailleurs une preuves assez originale, on la trouverait dans ce fait que la présente conférence étant dirigée tout entière contre les « individualistes », ainsi qu'on va le voir, ce sont cependant nos I socialistes > qui l'ont j^rticulièrement peu goûtée.
l'idée de patrie i21
contre, l'idée de patrie ! Et il y en a de naïfs, qui s'appellent eux-mêmes, qui se croient les « amis de la paix », et qui, sans doute, ne s'aperçoivent pas que l'universelle fraternité qu'ils rêvent, si jamais elle pouvait s'établir parmi les hommes, ne s'y établirait qu'au détriment et sur les ruines de l'idée de patrie ! Ni la nature ni l'histoire, à mon avis du moins, n'ont en effet voulu que les hommes fussent tous frères; et je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
Mais les plus dangereux de tous, et de beaucoup, ce sont les individualistes^ j'entends tous ceux qui ne reconnaissent d'autre loi de leur activité que « de travailler au développement de toutes leurs puissances, à l'épanouissement de toutes leurs virtualités », — ce sont leurs propres expressions que je cite; — ou en d'autres termes, plus précis, plus francs surtout, ce sont ceux qui ne reconnaissent d'obligation et de devoir pour eux que dans le culte et dans l'idolâtrie d'eux-mêmes. Ubi hene^ ihipalria ! vous connaissez cette criminelle parole : Là où Von jouit ^ là est la patrie! G'estla devise des individualistes. Ils ne se croient mis au monde que pour eux ; et, de tous les autres hommes, vous diriez qu'ils estiment avoir le droit de n'user que comme d'Kstruments de leurs plaisirs ou de leur fortune. Convenons, hélas ! Messieurs, ou'au fond de chacun de nous il y a quelque chose de cette
funeste tendance. Mais s'il n'y en a pas, et vous le sentez bien, qui menace davantage l'idée même de la société générale des hommes, vous voyez aisément qu'à plus forte raison n'en est-il pas de plus dangereuse pour l'idée de patrie ! Partout donc 011 nous la rencontrons, ne nous lassons pas de l'attaquer! rétablissons contre elle la vérité de la nature humaine ! et, pour répondre ensemble à tous ces paradoxes, cherchons quels sont les fondements de l'idée de patrie.
Je dis les fondements ; car, si je ne me trompe, l'idée de patrie a d'abord un fondement naturel^ et, pour ainsi parler une base physiologique ou physique; — elle a une base traditionnelle, un fondement historique 'y — et elle a enfin, ne craignons pas de le dire, une base ou un fondement mystique^ sans lequel elle pourrait bien être une société d'assurances ou de secours mutuels, qui sont d'ailleurs d'utiles et louables institutions, mais non pas la grande chose, la chose sainte et sacrée qu'elle est.
l'idée de patrie 129
On a vainement essayé d'obscurcir ou d'embrouiller la question : « Les formes de la société humaine, a-t-on dit, sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Egypte, de la plus ancienne Babylone ; — la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; — la cité à la façon d'Athènes et de Sparte; — les réunions de pays divers à la façon de l'empire achéménide, de l'empire romain, de l'empire carlovingien : — les communautés sans patrie, unies par le lien religieux, comme sont celles des Israélites, des Parsis ; — les nations modernes comme la France, l'Angleterre, et la plupart des autonomies de notre temps ; — les Confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; — des parentés comme celle que la race, ou plutôt la langue, établit entre les Germains, les Slaves; voilà des modes de groupements qui ont tous existé, qui existent encore, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus graves inconvénients. » Ces paroles sont d'Ernest Renan, l'homme de notre temps qui peut-être a caché le plus de passions intellectuelles violentes sous le masque souriant de la science, et qui ne s'est servi
de toutes les ressources de l'érudition que pour troubler dans les esprits des simples le,s idées les plus élémentaires ^ Mais, quel que soit le grand inconvénient de confondre « l'empire Achéménide » avec (( la communauté religieuse des Parsis », ily en a. Messieurs, un bien plus grave, qui est de dire ou d'avoir l'air de dire qu'on aurait besoin d'être un « philologue » ou un « exégète » pour comprendre l'idée de patrie. Et pourquoi pas un indianiste ou un hébraïsant? Non, en vérité, nous n'avons pas besoin de tant de science ni d'érudition ! Ecartons de nous ces sophismes! Les institutions politiques ont varié, les lois, les mœurs aussi. Mais interrogeons l'histoire ; on n'entendait pas l'idée de patrie autrement à Athènes ou à Rome que de nos jours à Paris ou à Londres. Nos pères n'ont pas éprouvé
1. Eraest Renan : Qu'est-ce qu'une nation? Conférence faite en
Sorbonne, le 11 mars 1882.
Il dit plus loin, dans la même conférence : « Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront » ; et ce n'est qu'une autre manière de présenter ou d'insinuer le même et dangereux sophisme. Supposez qu'en effet les nations ne soient pas « éternelles » : elles ne peuvent subsister pourtant comme nations qu'à la condition de se croire éternelles. Si vous voulez que la France meure, persuadez-lui seulement qu'elle est en train de mourir, et c'est alors que vous comprendrez toute la force de ce mot si vrai : « qu'on ne meurt que de ne vouloir plus vivre » I J'ajoute là-dessus que la grande question n'est pas ùt savoir si les « nations » d'aujourd'hui so"*t « éternelles », — France ou Allemagne, Angleterre ou Russie*, — mais si l'on peut concevoir une humanité qui ne soit pas divisée en << nations » 1 et si l'histoire, que l'on feint d'invoquer, ne nous enseigne pas tout justement l'impossibilité d'une telle conception.
l'idée de patrie 13i
de pire tristesse au lendemain de Waterloo que les Romains au lendemain de Cannes ! Si le sentiment delà patrie s'endormait, les accents de Démosthène ou de Gicéron suffiraient encore à le réveiller ! Et tout ce qu'enfin on peut dire, Messieurs, c'est qu'à des degrés différents de civilisation répond peutêtre un degré d'organisation différent de l'idée de patrie ; mais les fondements ou la base en demeurent toujours les mêmes ^
Plaçons-nous, en effet, au point de vue de la nature, et supposons que l'homme, au lieu d'être, comme je le pense pour ma part, une exception, et de constituer un « règne » ou un empire dans la nature, n'y soit qu'une espèce animale comme les autres, et le terme actuel, mais non pas défini» lif, de l'évolution ou de la création. J'ose dire que, même en ce cas, l'idée de patrie ne laisse pas d'avoir une base inébranlable; et, par une rencontre qui sans doute n'est pas l'œuvre du hasard, cette base est la même où se fonde physiquement l'idée de famille. Tandis que donc toutes les autres espèces, à peine sont-elles nées, nous les voyons en état de se suffire à elles-mêmes, vous savez ce que coûte de temps l'éducation physique d'un être
!. C'est la même erreur que l'on commet lorsque ron s'autorise des « variations» accidentelles, ou du « progrès» de la morale, pour en conclure son infinie <i variabilité ». Mais ce ne sont point les (i principes » qui varient; c'est seulement une lente «adaptation » qui s'en fait à des conditions ditTéreates.
humain. C'est dix ans, douze ans, quinze ans qu'il nous faut pour mettre uh enfant en état de subvenir à ses premiers besoins ; et comment y réussirait-il sans la protection ouïe secours de la famille? Qu'est-ce à dire, sinon qu'indépendamment de toute idée morale ou sociale, de toute idée religieuse, dans l'hypothèse du plus grossier matérialisme, la constitution de la famille a une base physique dans la faiblesse de l'être humain naissant, dans son incapacité absolue de pourvoir à sa sécurité personnelle, dans les conditions mêmes de son propre développement? Il en est ainsi de l'idée de patrie. La patrie, réduite à ce qu'elle a de plus matériel, considérée dans ce que les institutions qui la maintiennent ont de plus extérieur, est nécessaire au développement ou, si vous l'aimez mieux, à la mise en valeur de l'individu par luimême. Nous ne sommes quelque chose qu'en elle et que par elle ; et, là oii manque l'idée de patrie, ce qui fait le plus défaut, ce sont les conditions nécessaires au développement ou au perfectionnement de l'individu.
Pour nous en rendre mieux compte, représentons-nous la situation des peuplades nègres de l'Afrique centrale, par exemple, ou des Indiens de l'Amazone ; et demandons-nous, pour me servir du mot des individualistes, comment, dans cette enfance — ou, qui sait? dans cette corruption, — -
des sociétés humaines, l'individu pourrait y travailler à l'épanouissement de « toutes ses virtualités ». Une préoccupation tyrannique le domine, qui est celle de pourvoir à sa subsistance quotidienne, et d'assurer la sécurité matérielle de sa vie. Tout ce qu'il peut avoir d'intelligence n'est constamment tendu que vers ce seul objet. Mais il trouve cet état si pénible, il le trouve si contradictoire au vague instinct qu'il a d'une plus haute destinée de l'homme que, plutôt que de s'y résigner, et pour s'assurer un minimum de sécurité, il aime mieux se soumettre à un chef dont il subira patiemment tous les caprices et toutes les fantaisies. C'est ici. Messieurs, le commencement de l'idée de patrie, commencement bien humble, commencement très petit d'une grande chose, commencement pourtant ! Vœ soli ! Malheur à celui qui est seul! Notre valeur individuelle n'est rien, c'est le coefficient social qui est tout. Ce nègre du Soudan ou du Gap a compris que l'exercice de son droit sur lui-même dépendait de l'abdication qu'il fait d'une part de ce droit. Quelque précaire que soit son existence sous la domination d'un tyran de sa race, il a compris qu'aucune misère n'était comparable à l'isolement au milieu de la nature hostile. Il a échangé le droit illusoire de n'avoir « ni Dieu ni maître » contre la protection efficace, contre l'aide réelle d'un plus fort ou d'un plus
habile. Et voilà pourquoi le grand crime de nos individualistes est d'abuser des bienfaits de la civilisation qui les entoure, pour s'isoler au milieu d'elle, et, dans l'intérêt de leur égoïsme, retourner ainsi ses bienfaits contre elle-même !
Qu'est-ce, en effet, Messieurs, que la civilisation? je veux dire quel en est, au point de vue purement économique ou physiologique, le trait essentiel et caractéristique ? C'est la division du travail. Et encore une fois, je ne parle pas ici de morale, mais uniquement d'histoire naturelle. De même qu'au point de vue de l'histoire naturelle, ce qui mesure la perfection relative des êtres, ce qui les place à un degré plus ou moins élevé de l'échelle animale, ce qui met le singe au-dessus de l'ornithorynque ou du kanguroo, c'est la division des fonctions et la différenciation des organes, ainsi, dans nos sociétés humaines, on a pu faire de la division du travail « la condition essentielle de la solidarité sociale*)). Quelques sociologues en ont môme voulu faire la « base de l'ordre moral )). Et je crois qu'ils allaient un peu loin ! Si l'ouvrier qui taille un vêtement était aussi celui qui le coud, ou si tous les raffmeurs étaient aussi des sucriers, je ne
1. Voyez, sur ce sujet de la division du travail, deux livres, I'ud d'un zoologiste et l'autre d'un sociologue : l'introduction de Milne Edwards à son grand traité de physiologie ; et le livre, encore tout récent, de M. Emile Durkheim, sur la Division du travail social.
l'idée de patrie 13Î5
vois pas du moins que la morale en fût gravement compromise, ni la solidarité sociale diminuée. Mais ce que l'on voit assez aisément, c'est que la division du travail n'est possible que sous la condition d'une certaine idée de patrie. Pour que chacun de nous puisse vaquer librement aux occupations dans lesquelles il s'est spécialisé, il faut que quelqu'un vaque aux autres ! Si nous voulons des industriels, il nous faut des soldats qui les protègent, et si nous voulons des soldats, il nous faut des industriels qui les fassent vivre! Puisque personne de nous ne peut tout faire, il faut trouver le moyen que tout se fasse. Et que faut-il pour que tout se fasse? Il faut, Messieurs, que tout le monde puisse en toute occasion compter sur tout le monde.
C'est pourquoi, tout en admettant que l'idée de patrie n'ait pas toujours existé, qu'elle n'existe pas partout de nos jours, — en Chine, par exemple, — rien ne serait plus faux, et j'entends par là moins conforme à la science, que de la considérer comme un principe d'organisation «transitoire». Tout « évolue », je le sais bien ; tout change autour de nous. Mais quelque lointain qu'on se l'imagine, et quand on le reculerait jusqu'aux temps de l'empire achéménide, se représenter un état de choses oii la patrie ne serait pas la condition nécessaire du progrès des sociétés et du développement de l'individu, c'est méconnaître la nature humaine.
Aussi bien, dans l'histoire si courte, et cependant si longue, de notre pauvre espèce, il y a des acquisitions certaines ; il y a des conquêtes qui se sont comme incorporées à la définition même de rhomme; et il n'est pas probable que jamais l'humanité de l'avenir renonce, par exemple, à se vêtir ou à cuire ses aliments. Je me sers exprès d'exemples un peu grossiers. Mais c'est qu'on abuse aujourd'hui. Messieurs, de la doctrine de l'évolution ; on abuse du droit de croire que tout doit un jour changer; et j'ai peut-être aujourd'hui quelque autorité pour le dire. Il y a des choses qui ne changeront pas, qui ne peuvent pas changer ; et l'idée de patrie en est une. Elle pourra s'obscurcir, en des temps douloureux! et les beaux esprits pourront en railler l'étroitesse. Elle ne se vengera d'eux qu'en leur assurant la sécurité matérielle et la protection morale qui leur permettent seules de faire de l'esprit à ses dépens. Et, s'il lui arrive de s'éclipser presque totalement, — comme on l'a vu dans le désastre de l'empire romain, — n'ayons pas peur. Messieurs, les hommes y seront tôt ou tard et toujours ramenés par une espèce de nécessité plus forte que tous les paradoxes. Ubi bene^ ibi patria^ disent les individualistes, et l'histoire leur répond: Ubi patria^ ibi bene; là où est la patrie, là seulement la vie vaut vraiment la peine d'être vécue, puisque là seulement nous pouvons déve-
^'iDÉE DE PATRIE i3T
lopper toutes nos aptitudes. Gomme il n'y a pour l'enfant de possibilité de grandir que sous la protection de la famille, il n'y en a pour Ftiomme de se développer que sous la condition de la patrie ; — et c'est ce que j'appelle le fondement ou la base physique de l'idée de patrie.
Mais ce n'est rien encore ; et vous ne doutez pas que l'idée de patrie ne soit quelque chose d'autre, et de plus généreux ou de plus noble qu'une solidarité d'intérêts. Elle est cela! mais il faut qu'elle soit autre chose! Une compagnie d'assurances ou une société de secours mutuels ne saurait exiger de nous ni le sacrifice de notre vie, ni celui de notre fortune. Il y aurait contradiction, puisqu'enfin, si l'on s'assure et que l'on s'entr'aide, c'est justement contre la mort et contre la misère î Cependant ces sacrifices, la patrie les réclame de nous. Gomment et pourquoi les lui consentons-nous? C'est ce qu'il s'agit maintenant d'examiner.
On a invoqué quelquefois, on invoque encore à ce propos la « communauté de race » ; mais d'abord il faudrait savoir ce que c'est que la race, à quels signes on la reconnaît; et puis, il faudrait surtout, en second lieu, se souvenir que l'honneur de notre
humanité moderne est justement de s'être émancipée de la servitude ou de la fatalité du sang. C'est, Messieurs, ce que je disais Tannée dernière précisément, à la môme époque, — pardonnez-moi de me citer moi-même, — et c'était à l'occasion du centenaire du grand historien Augustin Thierry. « Qui ne sent, disais-je, le danger qu'il y aurait à diviser ainsi l'humanité en races supérieures et en races inférieures? à chercher les raisons de la supériorité des unes ou de l'infériorité des autres, dans la fatalité de leurs aptitudes originelles? à entretenir ainsi parmi les hommes des haines inexpiables, des haines de sang, des haines animales ? Et qui ne voit sans doute que, si la théorie triomphait, d'intrépides logiciens en déduiraient bientôt la justification du régime des castes? qu'elle engendrerait en morale la basse religion du succès ? qu'elle autoriserait en politique non seulement l'oppression, mais la suppression du plus faible? » C'est toujours ce que je pense : l'animal ne peut pas se soustraire à cette fatalité de la race ou de l'espèce ; on ne peut pas faire un tigre d'un agneau, ni d'un renard une poule. Mais nous, Messieurs, nous ne sommes hommes que dans la mesure ou nous nous libérons de cette servitude animale ; et bien loin que ce soit la « communauté de race » qui crée les patries dans l'histoire, au contraire on pourrait dire que c'est l'histoire, et conséquemment l'idée de patrie,
qui ont créé les races. La race française n'est pas l'ouvrière, mais bien la création, ou, si je l'ose dire, la créature de l'histoire de France ^
La « communauté de langue » établit déjà je ne sais quel lien plus étroit, et surtout plus intime, entre les citoyens d'une même patrie. Et tous les conquérants l'ont bien su, qui n'ont rien eu plus à cœur, en tout temps, et partout où la force a fondé leur empire, que d'interdire aux populations qu'ils s'étaient « annexées » l'usage de la langue maternelle. Mais, inversement, les populations ne l'ont pas moins bien su, elles aussi, qui n'ont pas cru qu'aussi longtemps qu'elles demeuraient fidèles à cette même langue rien fût encore désespéré. C'est qu'en effet. Messieurs, parler la même langue, c'est lécessairement penser, c'est associer ou combiner ses idées delà même manière, c'est sentir ensemble, c'est éprouver les mêmes impressions des mêmes choses; et là sans doute est la raison du culte que tous les grands peuples ont professé pour leur littérature.
1. On sait d'ailleurs que la théorie des races, — qui devait faire dans notre siècle une si regrettable fortune, — n'a été jadis introduite par quelques historiens passionnés que pour diviser la France contre elle-même. Voyez, à cet égard, la brochure célèbre de Sieyès : Qu'est-ce que le Tiers-Elat? au chapitre ii. Rien n'a contribué davantage aux violences de la Révolution que la mal?d»">,sse qu'on avait commise, au xvi° siècle, de vouloir partager les Français en deux races, dont l'une, «la Conquérante», avait tous les droits, et l'autre, « la Conquise », tous les devoirs, toutes les charges et toutes les obligations.
On se demande quelquefois ce qui contribue le
plus à la durée des œuvres littéraires, si c'est la
beauté de la forme ou si c'est la vérité du fond,
si c'est la nature ou si c'est l'art, si c'est enfin
la quantité d'humanité qu'elles contiennent ou si
c'est l'originalité du caractère individuel qu'elles
expriment? et, à vrai dire, c'est quelque chose
un peu de tout cela. Mais ce qui vraiment les
immortalise et ce qui les consacre, c'est ce
qu'elles ont de conforme aux qualités les plus
intérieures de l'âme nationale. Un chef-d'œuvre,
un vrai chef-d'œuvre, et en tout genre, — une
tragédie de Racine, un sermon de Bossuet, une
comédie de Molière, un conte de Voltaire, —
c'est la source limpide, c'est le miroir inaltérable
oii plusieurs générations de Français se sont, l'une
après l'autre, reconnues et complues en soi. Oui,
faites-y bien attention, le petit rire sarcastique de
Voltaire, c*est nous, quand nous avons nos raisons
de dissimuler, sous l'enjouement de la forme,
l'amertume de nos ressentiments ou l'âpreté de
nos revendications. Le rire plus franc, plus large
et plus sain de Molière, c'est encore nous, quand
nous nous abandonnons entre égaux à cet esprit
de moquerie facile, qui nous est si naturel que le
monde entier l'a nommé esprit gauloise L'élo-
1. Je ne veux pas dire, d'ailleurs, que cet esprit soit toujours de très bon goût, et Molière lui-même, trop souvent, a plaisanté sur de certains sujets avec plus de force que de grâce.
l'idée de patrie 141
quence de Bossuet, c'est nous, quand, par hasard, le sentiment du sérieux et de la gravité de la vie triomphe en nous de notre habituelle insouciance. Et la passion dont la flamme brûle encore dans les tragédies de Racine, c'est nous, toujours nous, quand nous devenons les victimes de plus de sincérité que nous n'en avions cru mettre dans une aventure d'amour^ . N'oublions donc jamais ce que nous devons à nos grands poètes, à nos grands écrivains ! Que leur gloire aux yeux des étrangers soit d'avoir atteint ou approché la perfection de leur art; elle est pour nous — comme la gloire de Shakespeare, de Milton ou de Byron, par exemple, pour les Anglais; comme celle de Dante, de Pétrarque ou de Leopardi pour les Italiens, -^ elle est, avant tout, d'avoir donné de l'âme française une expression fidèle, une expression durable, une expression immortelle. Nous les aimons d'avoir trouvé, de tout ce que nous pensions confusément comme eux, avant eux, en même temps qu'eux, une forme plus claire, et une forme éternelle. Ils sont les témoins de la continuité de la patrie dans le temps. Ils brillent dans l'obscurité du passé comme des phares à feu fixe qui orienteraient notre activité dans la direction de toute
1. Il m'est arrivé plus d'une fois d'essayer de montrer que là même, dans la vigueur avec laquelle Racine a peint les passions, était Tune des raisons, la grande raison peut-être, de son insuccès relatif auprès de ses contemporains.
i42 DISCOURS DE COMBAT
Dotre histoire ; et, Messieurs, vous voyez pourquoi, si nous les laissions jamais s'éteindre dans l'indifférence, ce ne seraient pas seulement les plus nobles de nos plaisirs qui nous seraient enlevés, ce serait aussi l'idée de la patrie qui s'en trouverait subitement diminuée.
Car une patrie, c'est encore une histoire. Qui donc a lancé dans le monde cette parole si fausse, et qu'on va si souvent répétant sans y prendre garde : Heureux les peuples qui nont pas d histoire? Ingrats que nous sommes ! et blasphémateurs ! Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! Eh oui! sans doute, si nous ne sommes destinés qu'à faire nombre dans la foule obscure ; si notre idéal n'est que de végéter, comme la plante, aux lieux où nous sommes nés ; si nous mettons le bonheur dans l'inertie ; si nous nous faisons de notre égoïsme une prison confortable, un sérail ou un harem ! Mais, au contraire, avoir une histoire, si c'est avoir vraiment vécu; si c'est avoir éprouvé tour à tour l'une et l'autre fortune et ressenti peut-être autant de douleurs que de joies ; si c'est avoir connu l'ivresse de la victoire et le deuil de la défaite ; si c'est pouvoir revivre en imagination, ou, disuns mieux, si c'est sentir comme couler dans ses veines la mémoire iluide de tout un glorieux passé, oh! alors, Messieurs, bien loin de les envier, plaignons les peuples qui n'ont pas d'his-
l'idée de patrie 143
toire ! et ne nous étonnons pas que l'idée de patrie^ manquant chez eux de son fondement le plus solide, y manque aussi de largeur, de force et de générosité. Il n'y a point de patrie sans une longue histoire qui en soit ensemble le support, la justification, le principe de vie et de rajeunissement perpétuel.
Aussi, Messieurs, ceux-là ne savent-ils ce qu'ils font, ou, s'ils le savent, sont-ils bien imprudents, bien maladroits ou bien coupables, qui ne veulent dater que d'hier dans notre histoire le sentiment de la patrie. Car, d'abord, ils se trompent, audacieusement ou misérablement, si, de toutes les nations de l'Europe moderne, avec l'Espagne, nous sommes au contraire la première qui ait pris conscience de son unité nationale. La patrie française date au moins de la « Chanson de Roland », et nous pouvons dire que depuis lors le sentiment, d'âge en âge, s'en est fortifié dans les cœurs. Mais ce qui est plus grave que de se tromper sur un point d'histoire, c'est de dilapider l'héritage du passé, d'en jeter comme au vent la poussière, et de hasarder ainsi l'avenir de la patrie commune pour la satisfaction d'un intérêt de secte ou de parti. Eh! quoi, nous renoncerions, sous un faux
i. Les Turcs, par exemple, ou les Chinois ont-ils vraiment une « histoire »? Les annales souvent sanglantes qui leur en tiennent lieu prouvent d'ailleurs que Ton peut n'avoir point d'histoire et n'en être pas plus heureux pour oela. ^
prétexta, de libéralisme, à notre part de gloire dans l'épopée du vainqueur d'Arcole et de Rivoli, d'Austerlitz et d'Iéna, de Montmirail et de Ghampaubert? Nous pourrions oublier ce que l'énergie farouche de la Convention nationale a inspiré d'héroïsme aux armées de la Révolution? Ou, quand nous parlons de nos anciens rois, nous affecterions d'ignorer qu'au plus décrié d'entre eux, — c'est Louis XV que je veux dire, — nous devons d'avoir vu la Corse et la Lorraine s'ajouter au domaine de la patrie française? Ce serait plus que de l'ingratitude, Messieurs, ce serait de la sottise! Comme un grand arbre qu'on détacherait des racines par lesquelles il plonge profondément dans la terre nourricière, ce serait dessécher, si je puis ainsi parler, le sentiment de la patrie. Et surtout, dans un accès de maladif orgueil, ce serait oublier ce qu'il y a en nous qui n'est pas nous, mais le legs de nos pères, le patrimoine qu'ils nous ont transmis pour qu'à notre tour nous le transmettions aux générations futures.
Encore une fois, ne nous plaignons donc pas, nous Français, d'avoir une histoire, et, au contraire, souvenons-nous qu'avec notre littérature c'est notre histoire qui nous a faits ce que nous sommes. Grecs de Marseille ou d'Arles, Gaulois de l'ancienne Gaule, Romains de Nîmes ou de Narbonne, Flamands de Dunkerque et Basqueg
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de Bayonne, Celtes de Bretagne ou des monts d'Auvergne, l'histoire, en faisant de nous les ouvriers de la même œuvre, a fait de nous la race française. Grâce à notre histoire, grâce aux épreuves subies en commun et aux épreuves volontairement subies, grâce aux exemples et aux leçons de quelques grands hommes, s'il y a dans le monde, pour user d'un mot à la mode, une patrie qui soit vraiment un organisme *, je veux dire quelque chose de merveilleusement divers, d'harmonieusement complexe, et cependant de vraiment vivant, qui ne soit pas une abstraction, mais une réalité, mais un être, mais une personne, c'est la patrie française. Ai-je besoin de vous le rappeler? Quelque partie qu'on en mutile, quelque lambeau qu'on en arrache, le temps a beau passer, la blessure saigne toujours. Et savez-vous,
1. On a un peu abusé de ce mot d'organisme, emprunté aux sciences naturelles, ou pour mieux dire aux sciences biologiques. On l'a étendu à trop d'emplois. On a voulu le faire servir à colorer d'un faux air scientifique des raisonnements qui n'avaient certes rien d' « expérimental ». Mais n'y faut-il voir pourtant qu'une métaphore ? et ne fait-on que des « phrases » quand on parle de la vie des nations ou des sociétés? Non, sans doute, et si l'on veut exprimer par là qu'entre les différents organes d'une société donnée il existe une solidarité non moins étroite qu'entre les membres mêmes d'un corps vivant; si l'on veut dire qu'il y a des « connexions » entre eux; et si l'on croit enfin que, parmi ces organes, il y en a de plus intérieurs que d'autres, qui les gouvernent, et dont l'atrophie, le dépérissement, la disparition ou l'ablation ne peuvent manquer d'être suivis d'une catastrophe, on a raison ; et en ce sens, les sociétés, les nations, les patries sont des organismes.
Messieurs quelle en est la raison dernière? C'est que notre histoire n'est pas seulement, comme beaucoup d'autres, une « chronique », un enchaînement défaits, une succession de dates, une alternative de prospérités et de revers, mais elle est encore, elle est surtout une tradition. Je veux dire par là que, du milieu même de ces vicissitudes, une intention générale se dégage, identique à ellemême depuis plus de dix siècles ; et c'est ce qui achève de vivifier l'idée de patrie ^
Oui, je le sais bien, quand on repasse l'histoire du long combat que nous avons soutenu pour la justice et pour l'égalité, quelques sceptiques nous disent, en souriant d'un air de supériorité, qu'ils ont vu, qu'ils connaissent des Anglais et des Italiens, des Persans et des Chinois, des Hottentots et des Zoulous, mais, pour cette abstraction que nous appelons « l'homme » ils ne l'ont rencontrée nulle part^! Et, chose bizarre, celui qui l'a dit le premier, c'est Joseph de Maistre, c'est le défenseur le plus ardent et le plus fougueux d'une religion
1 . Voyez, sur ce point, Augustin Thierry, dans son Essai sur le Tiers Etat; et Michelet, un peu partout, mais surtout dans la Préface qu'il a écrite, eu 1869, pour son Histoire de France.
2. On retournerait par ce biais justement à ce que la théorie des races a de plus fataliste, pour ne pas dire de plus scandaleux ; et, s'il ost bien certain que toutes les lois positives ne conviennent pas à tous les peuples indistinctement, il ne l'est pas moins que les « principes » dont elles dérivent sont ea tout teœp' el partout les mêmes.
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dont la solide grandeur est justement de n'avoir pas fait d« distinction entre les âmes des races les plus aristocratiques et celle d'un homme jaune ou d'un noir ! Mais, en réalité, sous des diversités qu'on exagère, la ressemblance est au fond : et moi, partout où j'ai passé, j'ose dire que je l'ai reconnu, cet homme, qui poursuit en tout temps, sous toutes les latitudes, avec le même empressement, quelle que soit la couleur de sa peau, les mêmes biens par les mêmes moyens. C'est ainsi que nos pères ne se sont pas trompés, quand ils ont cru que tous les hommes étaient naturellement affamés de justice, qu'aucun esclave n'aimait sa servitude, aucune victime son tyran, aucun malheureux sa misère ; et que de bonnes lois étaient encore les meilleurs des maîtres. Et j'admets bien qu'ils se soient mépris plus d'une fois sur le choix des moyens; je consejis qu'ils en aient employé d'imprudents ou de répréhensibles ; je veux même qu'ils aient méconnu le rôle de l'inégalité parmi les hommes, sa fonction sociale et politique ; mais ce n'est pas aujourd'hui la question. Tout ce que je dis, en effet, c'est que, depuis huit ou neuf cents ans, les mêmes mobiles généraux, les mêmes passions, si vous le voulez, nous ont guidés ; que nous les avons dans le sang ; qu'elles nous exposeront demain aux mêmes dangers que jadis, à moins qu'elles ne nous procurent la même gloire; et c'est en cela, c'est
pour cela que nous sommes les Français et la France ^
Il est probable maintenant, Messieurs,' qu'un Anglais qui parlerait à Londres sur le même sujet, ou un Espagnol à Madrid, dirait à peu près les mêmes choses ou n'y changerait qu'à peine quelques mots. Les combats que nous avons soutenus pour la justice et pour régalité, ils diraient, celui-ci, qu'ils les ont soutenus, de l'autre côté des Pyrénées, pour défendre la civilisation de l'Europe chrétienne contre la menace de l'Orient musulman ; et celui-là, l'Anglais, qu'ils les ont livrés pour le Self help et la liberté. Mais oiî nous nous retrouverions tous aisément d'accord, c'est au fond ; et, je n'en doute pas, ils conviendraient l'un et l'autre avec moi que ce qui achève, comme je disais, de vivifier l'idée de patrie, c'est le groupement de quelques millions d'hommes autour de deux ou trois idées maîtresses, conçues et obéies
1. Il est intéressant d'en arracher l'aveu au même Joseph de Maistre : « Chaque nation, comme chaque individu, écrivait-il en 1795, dans ses Considérations sur la France, a reçu une mission qu'elle doit remplir. La France exerce sur l'Europe une véritable magistrature... » Et encore, trente ans plus tard, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg : a La moindre opinion que vous lancez sur l'Europe est un bélier poussé par trente millions d'hommes. Toujours affamés de succès et d'influence, on dirait que vous ne vivez qu.^ pour contenter ce besoin; et, comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée des moyens de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos curmes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. »
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comme la règle intérieure de leurs résolutions. Entre tous les biens que poursuivent les hommes et qui sont les mêmes pour tous, quels sont ceux qui doivent passer avant les autres, dont on doit faire le plus d'estime, à la réalisation desquels on consentira donc le plus de sacrifices? Il n'y a pas de grand peuple qui n'ait décidé la question ; qui ne Tait agitée du moins comme instinctivement; et l'ayant agitée, qui ne soit grand à proportion de l'énergie qu'il a déployée pour la résoudre.
Voilà, Messieurs, bien des raisons de croire que, dans notre monde moderne, l'idée de patrie n'est pas près de périr, si môme on ne pourrait dire que, pour toutes ces raisons, chaque année qui s'ajoute à celles d'un grand peuple a vécues fortifie ridée de patrie de tout ce qu'une année de plus ajoute à l'ancienneté de la tradition, au prestige de l'histoire, à la richesse du patrimoine commun de la langue et de la littérature nationales. Le labeur même de nos devanciers nous devient ainsi une raison de continuer leur œuvre, pour ne pas dire qu'il nous en fait une obligation quasi physique. Mais ce n'est pas encore assez, et pour que cette contrainte, — je dirais presque cette
« astreinte », — devienne à son tour féconde, il faut qu'elle se change, qu'elle s'épure, qu'elle se spiritualise en un libre consentement; et c'est ici qu'au terme de notre analyse nous atteignons enfin \(i fondement mystique de l'idée de patrie.
Connaissez-vous une belle page de Bossuet, dans sa Politique tirée de VÉcriture Sainte^ un de ces livres qu'on ne lit guère de nos jours, et on a tort, puisqu'on ne laisse pas d'en parler ; et, naturellement, le connaissant mal, on en parle mal. « La société humaine, nous dit-il, demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; on la regarde comme une mère et une nourrice commune; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent charitas patrii soli^ l'amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. Les hommes, en effet, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris, étant vivants, les recevra en son sein, quand ils seront morts. C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistocle, Athénien, était banni de sa patrie comme traître; il en machinait la ruine avec le roi de Perse à qui il s'était livré, et toutefois, en mourant, il oublia Magnésie, que le roi lui avait donnée, quoiqu'il y eût été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans l'Attique pour les y inhumer secrètement. Dans les approches
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de la mort, où la raison revient et oii la vengeance cesse, l'amour de sa patrie se réveille; il croit satisfaire à sa patrie; il croit être rappelé de son exil, et, comme ils parlaient alors, que la terre serait plus bénigne et plus légère à ses os. » Je vous laisse d'ailleurs à juger, sur cette citation, si, pour aimer la patrie française et pour l'aimer passionnément, nous avons attendu que la Révolution nous l'eût en quelque sorte révélée M Mais ce que je tiens surtout à vous faire observer, c'est comment, dans ce passage, la religion des morts et la religion de la patrie s'unissent l'une à l'autre pour se fortifier l'une l'autre, ont l'air de s'expliquer Tune par l'autre, ne s'expliquent pourtant ni l'une ni l'autre, et finalement, Tune et l'autre, aboutissent à un acte de foi.
Certes, Bossuet a raison, et vous croiriez qu'en effet il raisonne. Oui, les hommes « se sentent liés par quelque chose de fort quand ils songent que la même terre qui les a portés et nourris, étant vivants, les recevra dans son sein quand ils seront morts ». Mais pourquoi se sentent-ils liés « par quelque chose de fort » ? de plus fort que leur intérêt? de plus fort que leurs passions? C'est ce
1. Relevons encore, puisque nous citons Bossuet, une expression bien significative dont il s'est servi dans V Oraison funèbre de Nicolas Cornet. « Il est certain, dit-il en parlant de son docteur, que la France n'a cas eu d'âme plus française que la sienne. »
que Bossuet ne nous a point dit, ni personne ; et c'est peut-être ce qu'on ne saurait dire. Quand on a effectivement énuméré, comme nous venons d'essayer de le faire, toutes les raisons que nous avons de croire que la patrie ne périra point; quand on l'a vue fondée dans la nature même et dans l'idée que nous nous formons de l'histoire, on s'aperçoit tout d'un coup, Messieurs, qu'après qu'on a tout dit le principe de sa force est dans ce qu'on trouve en elle d'irréductible à autre chose ; et, — pourquoi ne le dirions-nous pas ? — d'obscur et de « mystérieux » .
On songe alors involontairement qu'il en est ainsi de toutes les grandes choses. Lorsque l'on a prouvé, comme nos exégètes et nos philologues, ou cru prouver qu'il n'y aurait rien dans le christianisme qui ne fût un héritage en lui de la sagesse antique, il reste encore que, ni le stoïcisme romain, ni la philosophie grecque n'ayant fait la même fortune que le christianisme, il faut bien qu'il y ait quelque autre chose en lui que la sagesse antique. Et la « sainteté » s'analyse-t-elle? et la « charité « se décompose-t-elle? et le « génie » se réduit-il en ses éléments^? Pareillement, Mes-
1. Ou du moins tous les moyens que la « science » en ait jusqu'ici trouvés ne consistent qu'à voir dans le « génie » d'abord, et dans la « sainteté », ce qu'on appelle des « névroses ». Autant vaut dire que, ne sachant plus comment expliquer la « supériorité » d'un homme, on ne se contente plus comme autrefois de
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sieurs, quand on a prouvé que l'idée de patrie tirait sa justification logique de la nature et de l'histoire, il faut pourtant qu'elle tire d'ailleurs son principe de fécondité. Ce qui revient à dire que ce lien si fort qui lie les uns aux autres tous les enfants du même se!, ce n'est pas l'intérêt ni les circonstances qui l'ont formé, ce n'est pas l'habitude ou la coutume, c'est l'instinct ; et qu'est-ce que l'instinct, sinon le témoignage ou la preuve de quelque chose d'autre que nous, qui vit et qui agit en nous?
Est Deus in nobis^ agitante calescimus illo.
Prenons-y donc bien garde ! Voilà tantôt cent ans, ou même davantage, que l'on se pique de ne rien admettre qui ne soit, comme on l'a dit « conforme à la raison » ; et je le veux bien aussi, — dans le domaine de la raison. Mais précisément, il y a des parties entières de notre activité qui échappent à la raison, et c'est pourquoi nous aurions grand tort de nous confier entièrement à elle. Car, à qui la raison, la raison raisonnante, la raison qui calcule, a-t-elle jamais conseillé de sacrifier, par exemple, les joies de la vie présente à l'espérance d'une vie future? à qui, de se dévouer aux intérêts des générations qu'il ne connaîtra pas? à qui, de donner sa
la nier, mais, au moyen de la physiologie, on la transforme en une « infériorité ». Que c'est beau, la science 1
fortune ou sa vie pour la liberté, pour la justice, pour la vérité? A personne, vous le savez bien ! Ce qui est « raisonnable » et surtout « rationnel », c'est de songer d'abord à soi ! Ce qui est « rationnel », dès qu'on le peut sans danger, c'est de s'excepter soi-même du malheur ou du deuil publics ! et n'a-t-on pas vu des gens très sages en tirer profit ? Ce qui est « rationnel », c'est de jouir de la vie présente, car qui sait si le monde durera jusqu'à demain? et. Messieurs, si toutes ces choses « rationnelles » sont ce qu'il y a de plus contradictoire à l'idée de patrie, vous voyez bien qu'il nous faut lui donner un fondement « irrationnel » ou mystique.
C'est pourquoi j'admire l'imprudence ou la légèreté de ceux, — et de nos jours ils sont légion, — qui, d'une part, célèbrent à pleine voix les progrès du rationalisme, et, de l'autre, n'ont en toute occasion que le patriotisme à la bouche.
Certes, je les loue d'être patriotes M Mais je les admire, s'ils se flattent qu'une certaine critique, après qu'elle aura tourné les variations de la morale ou la diversité des religions en moquerie, s'arrêtera, pour la respecter, devant la religion de la patrie. Aussi bien ne le croient-ils pas; et Ernest Renan, avec cette tortuosité qui le caractérise,
1. Je les loue d'être patriotes, mais je les plains de si mal raisonner.
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i'a-t-il dit assez clairement ^ « Je me dis souvent, a-t-il osé écrire, qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire, qui serait à ce point jaloux, égoïste et querelleur qu'il ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. » Vous l'entendez, Messieurs, il serait « le plus insupportable des hommes » I Et que sert, après cela, d'affecter l'amour de la patrie? Renan qui, pendant trente ans, avait enseigné que l'observation de la loi morale ne va pas sans une singulière étroitesse d'esprit, et que le plus grand saint n'est, après tout, qu'un assez pauvre homme; Renan, dont toute la religiosité tant vantée n'a consisté qu'à faire des oraisons jaculatoires au néant; Renan a bien vu qu'il entraînait l'idée de patrie dans la ruine commune de la religion et de la morale, et, s'il ne l'a pas osé dire plus nettement, d'autres viendront après lui, n'en doutez pas, qui le diront sans tant de précautions ni de détours; — ou plutôt, vous le savez, ils sont déjà venus.
C'est contre eux, puisque l'occasion m'en était offerte, que j'ai cru devoir prononcer ce discours. Non qu'il n'y ait moyen, je le répète encore, de fonder l'idée de patrie en nature et en raison, et
2. C'est dans la même Conférence que j'ai déjà citée plus haut : Qu'est-ce qu'une nation?
j'ai même essayé, pour ma part, de vous le montrer. Mais vous aurai-je aussi montré, vous aurai-je surtout fait sentir que, si l'idée de patrie n'était fondée qu' « en raison », on pourrait toujours concevoir un progrès nouveau de la raison dans le triomphe duquel cette idée périrait à son tour. Si l'idée de patrie n'était fondée qu' « en nature », on pourrait prévoir, souhaiter peut-être une transformation ou une modification de notre nature qui nous libérerait de ce que certains philosophes trouvent de limitatif dans l'idée de patrie ^ Pour eux :
Ils sont concitoyens de tout homme qui pense;
avec, d'ailleurs, une tendance étrange à trouver qu'on pense partout mieux, et plus généreusement, que dans leur propre patrie. Voltaire, au dernier siècle, et Gœthe, l'Olympien, au commencement du nôtre, ont été de ces philosophes. Mais, quelle que soit l'autorité de leur nom, je raisonne d'une autre manière, puisqu'on veut raisonner, et je dis hardiment que, si l'idée de patrie se trouvait être un jour contradictoire aux raisonnements de la « raison, » ou aux suggestions de la « nature », alors, Messieurs, considérant ce que nous lui
1. Telle est aussi bien l'espérance que, dans la même conférence, Renan a encore exprimée. On notera qu'il est d'ailleurs parfiaitement logique en ce point au moins de son raisonnement.
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devons dans le présent comnae dans le passé, '<? besoin que nous en avons, la vie supérieure qu'elle nous fait vivre, tant de dévouements qu'elle a inspirés, tant de sacrifices qu'elle a rendus faciles, alors, tant pis pour la nature! et c'est la raison qui aurait tort. Ce n'est pas le seul exemple qu'on en pourrait citer; et il serait seulement une fois de plus prouvé que le « cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ^ ». La dernière démarche de la raison, sa suprême victoire, est de se soumettre à quelque chose qui la dépasse ; et quand on a longtemps réfléchi sur la nature humaine, on s'aperçoit que ce qui fait peut-être sa véritable dignité, c'est ce qu'il y a d'inexplicable en elle !
1. « Ni la contradiction, a dit Pascal en un autre endroit, n'est marque infaillible d'erreur, ni lincontradiction marque de vérité. » On ne saurait trop méditer cette parole, moins souvent citée que tant d'autres, non moins vraie cependant, ni moins profonde. La logique humaine est courte; et nous ne songeons pas que, si nous voulions tout concilier, c'est précisément alors que nous nous précipiterions éperdument dans l'erreur, puisque nous mettrions dans les choses une suite, une cohésion, et une unité qui ne sont probablement elles-mêmes que des besoins de notre esprit et des marques de sa faiblesse.