PARIS, LE 19 AOUT I792 I
la garde des lois entre des mains qui, ayant déjà pesé les faveurs de l'ancien régime, ont trouvé légères les faveurs du peuple. Accoutumés d'ailleurs à une magistrature qui était pour ainsi dire personnelle, et qui suivait dans la société celui qui en était revêtu, ils devaient se faire difficilement à une magistrature qui tenait, non plus à la personne, mais à des fonctions d'un moment, qui, dès qu'on en a déposé les marques en descendant du tribunal, vous laisse simple citoyen, vous rend à l'égalité et vous perd dans la foule.
La cour a su tourner ces dispositions du cœur humain au profit du despotisme. D'abord, un ministre de la justice. Champion de Cicé, avait cru que, pour faire la contre-révolution, il fallait paralyser les tribunaux afin que le peuple dit à ce paralytique de se lever et de marcher. Mais comme la Nation ne se pressait pas beaucoup de demander à ses représentants qu'ils redonnassent le mouvement au pouvoir judiciaire, ce plan a été bientôt abandonné par les successeurs du ministre qui ont cru aller plus vite à son but, si, en rendant eux-mêmes la vie aux tribunaux, ils leur imprimaient des mouvements dans le sens de la contre-révolution.
Ainsi, il demeure prouvé aujourd'hui que le plus puissant levier de la contre-révolution, celui sur lequel la cour espérait le plus, était dans les prêtres non-assermentés, par lesquels elle agissait sur les consciences, — et le ministre de la justice vous adressait des circulaires pour vous recommander la défense de ces prêtres contre ce qu'il appelait les vexations et la tyrannie des factieux, et pour justifier indirectement la protection que leur accordait contre la violence des factions un veto séditieux (1).
Ainsi, il demeure prouvé que le plus puissant levier de la Révolution, le plus ferme rempart de la liberté, étaient les sociétés populaires et les écrivains courageux dont la correspondance et le fanal avertissaient, en un moment, la Nation entière des marches et des contre-marches nocturnes de
(i) Il s'agit du veto opposé par le Roi au décret du 27 mai sur la déportation des ecclésiastiques insermentés. (Cf. ces décrets dans Duvergier, Lois et décrets..., t. IV, p. 209.)
ses ennemis; — et le ministre delà justice ne vous adressait des circulaires que contre les sociétés populaires, et pour vous inviter à réprimer ces éternels agitateurs du peuple, qui ne cherchaient qu'à perpétuer Vanarchie, ces écrivains vendus, ces scélérats qui, criant sans cesse à la trahison, brisent le ressort du gouvernement et décrient les administrateurs et les chefs les plus patriotes.
C'est ainsi qu'en sollicitant à la fois des tribunaux, et l'intolérance des opinions politiques qui ne parlent qu'à la raison, aux âmes fortes et aux passions nobles, et la tolérance du fanatisme religieux qui n'agit que sur l'imagination et la faiblesse, qui, comme l'eau, ne gagne que les parties basses et ne tombe que dans les âmes serviles et superstitieuses, des ministres, ou conspirateurs, ou insensés, se servaient de vous pour incliner la pente de la superstition et de la servitude.
Vous n'attendez pas de moi de semblables circulaires, où Je vous enjoigne de déployer le courage et la fermeté contre les meilleurs citoyens, où je tâche de vous aguerrir contre les mouvements populaires et de trop justes murmures, et de verser dans l'oreille du peuple, par le canal de ses juges, ces fausses opinions que Louis XVI aime la liberté et la Constitution.
Quel sera l'organe de la vérité, chez une nation, si ce n'est le miaistre de la justice dont les fonctions ont principalement pour objet l'éclaircissement de la vérité? Devenu cet organe, je la transmettrai aux départements, pure, toute entière, et sans ces ménagements pusillanimes que repousse mon caractère, et qui ne conviennent point à la dignité du ministère qui m'est confié par une nation de 25 millions d^hommes, la plus libre et la plus puissante de l'univers.
Dites aux citoyens que ce général que mes prédécesseurs appelaient le chef le plus patriote, l'Assemblée nationale vient non seulement de le décréter d'accusation mais d'ordonner à tout citoyen et soldat de s'assurer de sa personne par tous les moyens possibles (1).
(i) Décret de l'Assemblée législative portant qu'il y a lieu à accusation contre Mottier-Lafayette, ci-devant général de l'armée du Nord,