‹ Discours de Danton. Edition critiqueChapitre 167 sur 459 · SUR LES TROUBLES D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

SUR LES TROUBLES D'ORLÉANS

D'après le Moniteur.

(Convention, samedi matin 22 septembre 1792.)

[Des commissaires d'Orléans se présentent à la barre; ils annoncent qu'à la suite des troubles (I) qui se sont produits dans cette ville, les sections assemblées ont suspendu la municipalité. — La municipalité refuse d'abandonner le pouvoir et s'apprête à résister par la force. — Les plus grands malheurs menacent Orléans.]

Danton. — Vous venez d'entendre les réclamations de toute une commune contre ses oppresseurs. (2) Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des renvois à des comités,

peuple, posez ces deux grandes bases Courr. fr. de la félicité publique, et après les avoir posées, levez votre séance ; vous aurez aujourd'hui assez fait pour le peuple ! {Vifs applaudissements .) »

(i) Ces troubles étaient dus surtout à la disette : le peuple accusait la municipalité royaliste d'avoir accaparé les blés. Un incident très futile avait mis le feu aux poudres : un portefaix portait des farines au port, le peuple se plaignit de cet embarquement qui faisait monter le prix du pain, tua le portefaix, pilla six marchands de farine, brûla les maisons, un caisson sauta, faisant plusieurs victimes. La loi martiale fut proclamée.

(2) J. des Débats : « ...les justes réclamations d'une commune contre des magistrats prévaricateurs.

Add. Dans une pareille circonstance quelle marche devez-vous tenir? Celle qui convient aux représentants du peuple. »

il faut par une décision prompte épargner le sang du peuple (1); il faut faire justice au peuple (2), pour qu'il ne se la fasse pas lui-même (3).

(4). Vous ne devez pas hésiter à frapper du glaive des lois des magistrats qui, dans une crise telle que celle dont il s'agit, ne savent pas faire à la tranquillité publique, le sacrifice de leurs intérêts particuliers. Dans de pareilles circonstances, l'homme bien intentionné cède à la volonté fortement prononcée de tout un peuple, et on ne le voit pas, pour le plaisir de conserver une place, chercher à opposer les citoyens aux citoyens, et jeter dans une cité les germes de la guerre civile. (5)

Je demande qu'à l'instant, trois membres de la Con-

(i) /. des Débats : « Il ne faut point de renvoi point de lenteurs. » Merc. un. : « Il ne faut point perdre le temps en renvois aux comités. «

Aud. nat.-.ii Point de renvoi ! Ce n'est point lorsque toute une commune vous dénonce des magistrats oppresseurs, ce n'est point lorsque le sang du peuple est prêt à couler, lorsque le salut de toute une cité est en péril que vous devez employer la lenteur d'un renvoi aux comités.»

{2) Add. /. des Débats : « ...à l'instant... »

(3) Add. Merc. un. :«...; il faut arrêter le mal dans sa source. Que la loi seule règne, mais que la loi soit active, que la loi soit terrible, pour que le peuple sûr d'une vengeance légale soit tranquille, soit humain. »

(4) Add. Aud. nat. : « Entre le peuple affamé qui se soulève et des magistrats qui le menacent au lieu de l'éclairer, s'il est égaré, je ne balance point à présumer coupables les magistrats, il faut que leur conduite soit scrupuleusement examinée...» — Var. /. des Débats: « Quand des magistrats dépositaires de la confiance du peuple se permettent une conduite pareille à celle qui vous est dénoncée, je ne crains pas de dire qu'ils sont coupables et pervers. » Courr. des 83 dép. : « Quand des magistrats oppresseurs ont l'insolence de résister à leurs commettants, certes ces hommes-là sont coupables, et vous devez vous empresser de donner un grand exemple qui effraie à jamais les traîtres en faisant tomber leurs têtes sous le glaive de la loi. »

(5) Le même jour, 22 septembre, Danton écrivait aux officiers municipaux de Charlevîlle, une lettre dont nous ne connaissons que l'analyse et l'extrait suivants empruntés au Catalogue d'une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution française, depuis le i^ juillet 1789 jusqu'au i8 brumaire an VIII , Paris, Charavay,

« Il a reçu une expédition du procès-verbal qu'ils ont dressé à l'occasion de la mort de l'inspecteur de la manufacture d'armes de Charleville, et il leur promet que les inquiétudes qu'inspire ce malheur se calmeront elles-mêmes s'ils prennent soin d'éloigner tout ce qui ranime les défiances du peuple. « Le temps n'est plus, Messieurs, de gouverner

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vention soient chargés d'aller à Orléans (1) pour vérifier les faits (2); et s'il est constaté (3) que les municipaux d'Orléans, ont fait ce qu'a voulu faire à Paris, dans la journée du 20 juin, un département contre-révolutionnaire, il faut que leur tête (4) tombe sous le glaive des lois. (5) Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. (6)

» par d'autres armes que celles de la raison. Les Français en ont » éprouvé l'irrésistible impulsion..., et si quelquefois, ils sont encore » susceptibles d'erreurs passagèies, je ne sais pas si le reproche n'en » doit pas tomber presque toujours sur des administrateurs faibles » ou inexpérimentés... Des magistrats, au lieu de tout sacri- » fier à l'intérêt commun, forment des plaintes continuelles contre l'in- » subordination de leurs concitoyens, et provoquent eux-mêmes des » défiances et des divisions... Ecartons, Messieurs, toute idée étrangère » au salut public... La défense de la patrie, la cause de l'humanité tout » entière ne doit laisser de place dans nos âmes qu'aux sentiments » élevés, au dévouement généreux, à toutes les vertus. C'est par là que » nous triompherons des despotes et de leurs esclaves, et que nous réta- » blirons à jamais parmi nous le véritable règne de la loi, qui trop long- » temps aussi ne fut qu'un instrument dans la main du despotisme. »

L'événement de Charleville était un contre-coup des massacres de Paris sur lesquels on trouve des allusions très claires dans cette lettre... »

Les points de suspension qui figurent dans l'extrait ci-dessus, existent dans le texte donné par le Catalogue.

Il s'agit de la mort de Juchereau inspecteur de la manufacture d'armes de Charleville, décapité par la foule le 4 septembre à propos d'un envoi d'armes qui devait être fait à Huningue. Cet épisode a fait l'objet d'une étude de M. E. Petitfils, dans la Revue historique ardennaise (t. VII, 1900, pp. 236-241), dirigée par M. Laurent, archiviste du département des Ardennes.

(i) /. des Débats : « Je demande donc que la Convention nationale envoie à Orléans des commissaires pris dans son sein. » Add. Merc. un. : «,... avec des pouvoirs illimités,... /. des Débats (Applaudissements.) »

(2) /. des Débats : « Ces commissaires prendront connaissance des faits, et si... »

{3) AàA.J.des Débats: n ..., comme je le présume, moi, [que] ces magistrats ont osé braver la volonté souveraine du peuple, ...»

(4) /. des Débats : « ... que la tête des coupables... »

{5) Aud. wa^:« Je demande donc que laConventionemploie la mesure réclamée par la circonstance, d'envoyer sur-le-champ à Orléans trois commissaires pris dans son sein, qui recevront la mission et les pouvoirs de remettre l'ordre, de tranquilliser le peuple, de faire constater les délits des municipaux accusés, de les destituer s'ils le jugent nécessaire. »

(6) /. des Débats : « Il faut que le châtiment des traîtres soit terrible, et alors le calme renaîtra bientôt. Add. Prenez cette mesure. Messieurs, mais prenez-là dans l'instant... »

Prouvez que vous voulez le règne des lois mais prouvez aussi que vous voulez le salut du peuple et surtout épargnez le sang des Français. {On applaudit.)

[Les trois commissaires choisis sont Manuel, Lepage et Tliuriot, qui partent sur-le-champ.]

(Convention, samedi matin 22 septembre 1792.)

[On discute la question de l'élection des juges. — Tallien demande que le choix se fasse parmi tous les citoyens et non parmi les hommes de loi exclusivement. — Lanjuinais réclame le renvoi à un Comité. — Chasset appuie cette proposition, et un membre, parlant au nom de Thomas Payne, s'oppose à toute réforme partielle « observant qu'il ne devait être rien changé au mode actuel de nomination, et que la question devait être renvoyée à un Comité.»] — «M. Danton s'est offert de combattre l'opinion de M. Lanjuinais et de démontrer que le principe incontestable, proposé par M. Tallien, ne devait point être renvoyé, mais qu'il devait être déclaré à l'instant. > (1)

Danton. — IVla proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Thomas Payne. Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre judiciaire (2), mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté des choix. *

Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aris-

(i) /. des Débats.

(2) AAi.Merc. un. :«...; on doit ajourner la réorganisation générale des administrations civiles au moment où l'on s'occupera de l'ensemble du gouvernement. »

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tocratie révoltante (1); si le peuple est forcé de choisir parmi ces hommes, il ne saura où reposer sa confiance.

Je pense que si l'on pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui, jusqu'ici, se sont arrogés un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du genre humain. (2)

Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura choisi à son gré, au lieu qu'il aura sans cesse le droit d'insurger contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de choisir.

Elevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger les hommes, étaient comme les prêtres; (3) les uns et les autres ont éternellement trompé le peuple.

La justice doit se rendre par les simpleslois de laraison. (4)

(i) Add.Merc.MW. :«...; pensez donc que tous les hommes de loi sont presque tous des gens intéressés, et les auteurs en grande partie des maux qui ont désolé la société...))

(2) Merc. un. : « ...et je le dis clairement, si on voulait faire une exception, je demanderais que les hommes de loi fussent exclus des élections pour près les tribunaux. »

(3) Aud. nat. : « M. Danton a placé les hommes de loi, sur la même ligne que les prêtres. Ces deux espèces d'individus, les uns par leurs grimoires qu'ils appellent justice, les autres par leurs pratiques mystiques et fanatiques qu'ils appellent religion, ont été trop longtemps de grandes plaies du genre humain pour croire désormais à leurs recettes. »

(4) Le 7 septembre Danton avait adressé au Président de l'Assemblée la lettre suivante, à propos du choix des commissaires du pouvoir exécutif des tribunaux ;

Monsieur le Président,

Des réclamations sans nombre me sont adressées chaque jour sur les difificultés qu'éprouvent les administrations dans le choix des commissaires du pouvoir exécutif. Une des plus grandes, sans contredit, est l'âge fixé pour être admis au titre d'éligibilité.

Une réflexion, Monsieur le Président, fondée sur l'expérience et sur l'étude du cœur humain, semble prouver qu'à vingt-cinq ans, on convient mieux aux emplois publics, quand on réunit d'ailleurs l'étude et les connaissances nécessaires pour les bien remplir, que dans un âge plus avancé. Si l'homme alors en but aux nombreuses passions qui l'as-

Et moi aussi, je connais les formes et si l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de combattre en détail, pied a pied, ceux qui se montreront les sectateurs de ce régime. (1)

[Chassft s'oppose à la mesure proposée qui, dit-il, ne serait à l'égard du peuple qu'une « flagornerie funeste ».]

Danton. — Vous ne flagorniez pas le peuple lor.i de la révision ! (2) (Ils' élève de violents murmures. — On demande que Danton soit rappelé à V ordre.)

[Chasset demande la question préalable sur la proposition Tallien.l

siègent, peut quelquefois se laisser entraîner à leur violence, n'est-ce pas cette même violence aussi, qui entretient le feu de son génie, qui grandit ses idées, et qui donne à son caractère cette force et cette énergie nécessaires, surtout dans des temps de révolution?

L'amour de la liberté ne peut entrer que dans des âmes ardentes; il faut du courage pour la défendre, et c'est à la jeunesse principalement que sont réservés les succès dans cette lutte possible.

Je propose donc à l'Assemblée, Monsieur le Président, de fixer à vingt-cinq ans l'âge compétent pour être admis aux fonctions de commissaire du pouvoir exécutif. Les tribunaux y gagneront de bons citoyens nourris dans les principes de la liberté et de l'égalité, et plus propres à les bien soutenir que des hommes vieillis dans les préjugés de la servitude.

Un second avantage qu'on retirerait de cette disposition, c'est que, . les choix étant plus prompts et plus faciles, la marche de la justice ne sera plus longtemps entravée.

Je suis avec respect, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur. Le Ministre de la Justice,

Danton (signé).

Paris, le 7 septembre 1792 l'an IV^ de la Uberté et de l'égalité le I^'.

(i) Merc. un. : « Je .me réserve à combattre pied à pied, tous les sectateurs de l'ancien ordre judiciaire, s'il en est qui veulent le soutenir.

Add. Je conclus maintenant par demander que le peuple puisse choisir les hommes qui lui conviendraient le plus; vous êtes les amis du peuple, le peuple ne veut point de ses ennemis ; laissez-lui donc la faculté de ctioisir partout où il trouvera ses amis. Il suf&t d'un jugement sain. (Applaudissements.) » — Vax. /. de Perlet. : « Le peuple ne cherche, ne peut chercher que ses amis pour juger ses affaires, et ce n'est pas aux membres de la Convention que j'apprendrai qu'il n'y a peut-être nulle part autant d'aristocratie que dans le cœur des gens de loi. »

(2) Merc, un. : « Il faut renvoyer cet homme à la révision ! »

Danton (1). — Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le peuple pourra choisir indistinctement parmi tous les citoyens les hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. — Je répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux observations de M. Chasset. (2)

Il lui est échappé un aveu bien précieux : il vous a dit que, comme membre duTribunal de Cassation (3), il avait vu arriver à ce tribunal uïie multitude de procès, extrêmement entortillés, et tous viciés par des violations de formes. (4) — Comment se fait-il qu'il convient que les praticiens sont détestables même en forme, et que cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. (5) — Il vous a dit ensuite : plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de ces lois.

(6). Je dois vous dire moi, que ces hommes infiniment

(i) Courr. des 83 dép.:n Danton reprend la parole et développe son opinion avec beaucoup de méthode. »

(2) /. des Débats : « Je vais examiner froidement la question. Il s'agit de savoir s'il y a des inconvénients pour le peuple à choisir indistinctement des juges, parmi tous les citoyens. Add. Je rappellerai dans toutes leurs forces les arguties qui ont été présentées. Courr. des 83 dép. Je veux combattre mon collègue par ses propres arguments. «

(3) Charles-Antoine Chasset (dont le nom est orthographié Chassey par le Moniteur), de Villefranche, choisi comme député du Tiers aux États généraux par la sénéchaussée de Beaujolais, fut élu juge de Rhône-et-Loire au Tribunal de cassation, et le 4 septembre 1792 député du département de Rhône-et-Loire à la Convention nationale.

(4) /. des Débats : « M. Chasset a commencé par un aveu précieux : comme membre du Tribunal de Cassation, il a pu s'apercevoir que ce tribunal a souvent eu à se plaindre de la violation des formes par des gens de loi eux-mêmes. » Courr. des 83 dép. : « Il soutient qu'il arrivait tous les jours au Tribunal de Cassation des procédures dans lesquelles toutes formes étaient méconnues. »

(5) /• ^^^ Débats : « M. Chasset convient de ce fait et il veut livrer les tribunaux à l'influence de ces ignorants ! Add. Je n'ai pas besoin d'autre réfutation que celle-là ! » — Var. Merc. un. : « M. Chasset convient qu'au point central où viennent aboutir toutes les procédures, toutes les formes sont violées par les praticiens, et cependant il veut que ces mêmes praticiens aient exclusivement le droit d'être nommés juges ! »

(6) Add /. des Débats : « Ne vous y trompez pas. Messieurs, les tribu-

versés dans l'étude des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la composition actuelle des tribunaux, sont des subalternes; qu'il y a parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même d'huissiers. Eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane, et cette science, loin d'être utile, est infiniment funeste. (1)

D'ailleurs, on m'a mal interprété; je n'ai jamais proposé d'exclure les hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. (2) Le peuple élira sans doute tous les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux connaissances; mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant (3) qui a appuyé en partie les observations de M. Chasset, a reconnu lui-même, la nécessité de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer un citoyen un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton, pour rectifier l'esprit de dubitation qu'ont souvent

naux de départements sont composés de manière à ne laisser au peuple aucun regret de les voir renouveler par des citoyens, sinon instruits en chicane, au moins savants en vertus et en patriotisme. »

(i) Merc. un. : « Mais, Messieurs, jetez un coup d'œil sur les tribunaux de la France, et vous ne les verrez composés que de misérables praticiens, dont toutes les connaissances se bornent, surtout dans les départements, à un misérable jargon de chicane. » — Le Patriote français déclare que tous ces arguments de Danton ne sont que des lieux communs « satyriques et déclamatoires ».

(2) /. des Débats : « A quels hommes voulez-vous accorder ce privilège exclusif? A des procureurs, à des huissiers, dont le talent consiste en jargon détestable. Leur science est un esprit de chicane. Add. C'est une erreur de croire que ce peuple qui, en masse, est toujours juste (quoi qu'il plaise à ses détracteurs de répandre), que le peuple, dis-je, ne choisira pas mieux que cela. Pénétrez-vous de cette grande vérité, que quand le justiciable aura choisi un individu pour le juger, il n'aura plus rien à désirer. » — Var. Merc. un. : « Elevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Que rien ne restreigne le choix du peuple. C'est une grande erreur de ne pas reconnaître la sagesse du peuple en masse; il saura que c'est pour lui qu'il fait les élections, et s'il y a parmi les hommes de loi des patriotes il les honorera de sa confiance. »

(3) Jean-Baptiste-Charles Mathieu-Mirampal, député de l'Oise à la Convention.

l86 SUR LE CHOIX DES JUGES '

les hommes barbouillés de la science de la justice. (1) En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à celle-ci (2) : le peuple a le droit de vous dire : tel homme est ennemi du nouvel ordre de choses, il a signé une pétition contre les sociétés populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions flagorneuses, il a sacrifié nos intérêts à la cour; je ne puis lui accorder ma confiance.

(3) Beaucoup de juges en effet, qui n'étaient pas très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la Révolution et la République naissante. (4) Ils correspondaient avec le pouvoir exécutif; ils lui envoyaient une foule de pièces qui prouvaient leur incivisme; et, par une fatalité bien singulière, (5) ces pièces envoyées à M. Joly, (6) ministre de la tyrannie, sont tombées entre les mains du ministre du peuple. (7) C'est alors que je me suis convaincu plus que

(i) /. des Débats : « M. Mathieu, qui s'est le plus rapproché de M. Chasset, a senti combien il était nécessaire qu'il y eût dans les tribunaux civils un prud'homme qui rectifiât l'esprit de dubitation qu'a naturellement un homme barbouillé des sciences de la justice. » Merc. un. : « Mais pouvez-vous lui interdire [au peuple] le droit de nommer un homme sage, un prud'homme qui dans un tribunal rectifierait l'esprit de ces hommes barbouillés de science chicanière. »

(2) Add. /. des Débais :(i ... : le peuple a indubitablement le droit d'élire... »

(3) Add. /. des Débats : « Eh, Messieurs, je dois vous le dire, Merc. un. personne mieux que moi n'a pu s'assurer combien la majorité de ces hommes étaient tachés d'incivisme. On ne disconviendra pas que ce sont pour la plupart des ci-devant procureurs, qui composent les tribunaux. »

(4) /. des Débats : «... prévoyant peu l'heureuse révolution qui vient de s'opérer. « Merc. un. : «... Eh bien, ces hommes qui ne prévoyaient pas la grande révolution qui vient de s'opérer, ni la République qui vient de naître... »

(5) /• ^^5 Débats : « ...par une fatalité qui ne pouvait être prévue,...»

(6) Étienne-Louis- Victor de Joly avait été ministre de la justice jusqna'au 10 août.

(7) Merc. un. : « ... ces hommes envoyaient à M. Joly, ministre de la tyrannie, des adresses idolâtres à Louis XVI, et toutes ces pièces sont tombées entre mes mains au ministère de la justice que j'occupais... » Courr. des 83 dép. : « ...des adresses qui me sont échues en partage, à moi, ministre de la justice et de la République. »

jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des tribunaux. (1)

En un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa confiance. (2) (On applaudit.)

[Le renouvellement des juges et leur élection parmi tous les citoyens sont décrétés.]

D'après le Journal des Débats.

(Convention, dimanche 23 septembre 1792.)

[On réclame la destitution du général Montesquiou (4). — La Rivière (5) convient qu'on peut avoir raison de suspecter Montesquiou, mais demande que l'on examine sa conduite avant de le juger. — Billaud-Varenne l'interrompt et lui reproche d'avoir défendu La Fayette (6).]

La Rivière. — Cela est faux, je suis un des 204 qui ont voté

(i) /. des Débats : « Alors je me suis convaincu qu'il importait au maintien de la justice, au salut public, que de pareils hommes fussent privés de la confiance du peuple dont ils n'étaient pas dignes. » Add. Merc. un. : « ...et j'ai reconnu l'incivisme de tous ces hommes qui s'agitaient dans l'ombre pour porter des coups plus sûrs. Je persiste dans mon opinion. »

(2) Add. /. des Débais : « Je demande et je vous engage à décréter, si vous voulez consommer notre régénération, que les juges élus par le peuple pourront être indistinctement choisis parmi tous les citoyens. »

(3) Cf. F. -A. Aulard, Actes du Comité de salut public..., t. I, p. 69.

(4) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou, commandant l'armée du Midi.

(5) Pierre-François-Jaochim Henry La Rivière, député du département du Calvados à l'Assemblée législative.

(6) On avait fait une liste de votants pour et contre La Fayette. La véritable liste portait H. Larivière comme ayant voté contre; dans une autre liste intitulée : Tableau comparatif des sept appels nominaux, il avait été porté comme ayant voté pour.

l88 SUR LA DESTITUTION DE MONTESQUIOU

contre ce Catilina; je demande que M. Billaud, soit rappelé à l'ordre.

Danton. — Rappelé à l'ordre ! — Et pourquoi ? — Dans le sénat romain, Brutus disait hautement des vérités[...] (Murmures)[...] que, dans nos cœurs pusillanimes, nous appellerions des personnalités.

Et pour moi, je déclare que je ne manquerai jamais d'accuser tout haut quiconque se sera, par une conduite douteuse[...] (Murmures) [...] attiré mes soupçons.

Je demande l'ordre du jour (1).

[L'Assemblée devient tumultueuse. La motion de destituer Montesquieu est reproduite. — Danton annonce que le Conseil a déjà pourvu à son remplacement. » ]

Danton. — Il est bon que la Convention sache que le Conseil partage son opinion sur Montesquiou. Sa destitution est écrite dans les registres du Conseil, et elle lui serait déjà envoyée, si l'on avait pu envoyer à sa place le citoyen Anselme connu par ses talents et son civisme (2). (Applaudissements.)

Mais il est temps de prononcer la destitution de Montesquiou. Il faut nous montrer terribles; c'est du caractère qu'il faut pour soutenir la liberté. (Applaudissements.) (3)

[La Convention prononce à l'unanimité la destitution du général Montesquiou.

Des députés extraordinaires du Conseil général du Loiret félicitent les autorités constituées des mesures qu'elles ont prises. (Cf. discours précédent.) Danton, de sa place, répond :J

Danton. — Je demande l'impression de ce long plaidoyer

(i) Brissot, dans le Patriote français, dit : « Danton a essayé de justifier Billaud par l'exemple des Caton et des Brutus. Il oubliait que Caton ne calomniait pas... »

(2) Joseph-Bernard-Modeste d'Anselme né le 22 juillet 1740, lieutenant-général depuis le 22 mai 1792, avait fait les campagnes de Corse (1760-1761) et d'Amérique (1780-1781).

(3) Le texte du Moniteur pour tout ce passage est identique.

pour le Drapeau rouge (1). On examinera ensuite cette question.

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