‹ Discours de L'Hon. J.A. Chapleau prononcé à l'assemblée de Saint-Laurent, comté de Jacques-Cartier, le 6 septembre 1883 [microforme]Chapitre 3 sur 8 · L . L L . D L . . * L + . . 2 . 0 e. . + . . ? -. . . CL Qui · texte numérisé non relu

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{« oserait nier que cette lettre ne fait que traduire le sentiment de la presque ‘ totalité des conservateurs indépendants, à l’époque où elle fut écrite.’ . .

Avant d'examiner les conséquences d’un tel appel, examinons les faits : Les catholiques de la province de Québec éprouvent-ils le besoin d’un journal quotidien ? L’épiscopat y a répondu par une lettre adressée au clergé du diocèse de Saint-Hyacinthe, dénonçant l’idée de fonder un journal religieux. Cet important document nous apprenait que l’Ordinaire était même loin de désirer l'existence du futur journal.

M. Prendergast est particulièrement malheureux dans l'exemple qu'il cite de l'affaire des orangistes. Un homme positif qui voudrait apprécier brièvement cette affirmation serait obligé de s’écrier : ‘‘ En voilà un mensonge corsé ! ”” Qui ne sait que les deux grands organes conservateurs, la Minerve et le Monde, ont été infaillibles sur la question orangiste ? Ils se sont querellés avec leur compagnon d'armes habituel, la Gazefte de Montréal ; ils ont approuvé et encouragé le maire Beaudry, et ils se sont réellement mis en tête du mouvement qui a empêché la démonstration. La Minerve n’a pas examiné si elle frappait des amis ou des ennemis politiques : elle a frappé.

D'un autre côté, n'est-il pas regrettable de voir un homme politique, un sénateur comme M. Trudel faire ainsi fioidement, délibérément, sans l’excuse de l’emportement d’une lutte, appel aux passions religieuses, aux divisions de race ?

Maintenant quelles sont les conséquences d’une. propagande bâsée sur la lettre de M. Prendergast ? Quelle figure ferait M. McKay s’il avait versé cent mille dollars pour faire de l’ Zfendard un journal religieux ? Qu'est-il advenu de ce besoin éprouvé par les catholiques d’avoir un organe? On n'entend jamais l’ÆZfendard adresser un mot de reproche à la Pafrie, au Witness, où à l’ Aurore, Mais en revanche, on lit deux fois dans le même numéro qu'il existe une clique dans la province de Québec, que M. Mousseau doit disparaître et qu'il faut chasser MM. Sénécal et Dansereau du parti con servateur. La religion de l’Æ/endard ne sort pas de là. Il est vrai que MM. Mousseau et Dansereau sont des catholiques non-seulement pratiquants, mais fervents ; il est vrai que M. Mousseau a écrit, il n’y a pas six mois, une magnifique profession de foi adressée aux évêques ; il est vrai que M. Sénécal, qui se reconnait volontiers fils soumis de l’Eglise, participe de grand cœur et à large mesure à toutes les bonnes œuvres auxqueiles on l'invite.

Il est vrai que tous ces messieurs sont irréprochables au point de vue .des doctrines et des intentions. Qu'importe ! L’Ærendard trouvera moyen de dire sans doute qu'il fait l’œuvre de l'Eglise en combattant des catholiques de cette trempe, au bénéfice des incrédules et des fanatiques qu'il laisse tranquilles.

Il est temps que l’opinion publique s’agite et fasse tomber ces masques. Il n’y a pas de pire exploitation que l'exploitation religieuse. Personne n’a le droit de faire servir à ses fins personnelles ce grand, ce puissant sentiment qui nous domine tous dans ce beau pays du Canada.

Dans un pays où il y a tant d'esprits honnêtes, de catholiques sincères, de disciples du vrai et du droit, il est facile de se faire des partisans au nom de la religion. Mais malheur à qui se fera de la religion un escabeau pour monter à des régions qui lui sont étrangères |

Greffé sur une tige religieuse, l'£Zsendard a reçu d’une partie du clergé un encouragement dont on voit qu'il s'est montré très peu digne. La pensée de ses protecteurs et parrains était que ce journal donnerait le ton à la

presse canadienne par la dignité du langage, la hauteur des vues, l’impartialité de ses jugements ! Quel doit être le triste désappointement de ceux qui, de bonne foi, ont cru aux protestations qui leur étaient faites! Je sais que partout on déplore la direction que ce journal a prise. Mais le mal est fait et ceux qui le condamnent aujourd’hui savent bien que la responsabilité qu’ils ont assumée est d’une gravité énorme. La faute d’une partie du clergé, car il y a eu une faute de commise, ce n’est pas de s’être intéressé à la chose politique, c'est son droit ; ce n’est pas d'avoir donné son opinion sur les questions publiques qui peuvent toucher à la morale, à la religion. c’est son devoir. Votre faute, messieurs, c’est d’avoir laissé les politiciens rentrer -chez vous, dans cette forteresse de la société où la foi, la charité, la vertu devraient seules être admises. La faute, c’est d’avoir permis à quelques hommes les uns plus convaincus qu'ambitieux, les autres plus ambitieux que sincères, de vous prendre pour leurs associés, pour leurs cautions, de vous faire leurs défenseurs tandis qu’ils ne devraient être que les vôtres, de sé réfugier dans votre arche sainte, pour cacher leur faiblesse, pour éviter les désastres qui les menaçaient. Enfin la faute, c'est de vous être offerts vous-mêmes pour recevoir les coups que leur témérité leur avait attirés. Prenez garde, ceux qui vous font commettre cette faute y ont leur intérêt personnel, et à cet intérêt ils ne craindraient pas de sacrifier la religion :t l'Eglise. Ils sont insinuants, ils sont habiles, ils vous flattent, ils vous disent que vous seuls connaissez les vrais besoins du peuple. Oui, et c’est parce que vous lès connaissez si bien que vous devez éviter de vous laisser entraîner à faire la besoghe de ceux qui, eux, ne se soucient guère des besoins du peuple. Vous, vous représentez le dévouement, l’abnégation, le sacrifice, la charité enfin ; ceux qui veulent se servir de vous sont loin de représenter ces vertus aux yeux du peuple. N'allez donc pas couvrir impunément leur cause de votre som, de votre mission et de votre caractère.

Voilà ce que je pense, voilà ce que je voulais dire. Je sais qu’on a essayé de me perdre dans l'esprit du clergé ; je sais qu’on a réussi à m'y créer des ennemis. Avec de la calomnie on peut toujours avoir quelque suc- -cès. je sais que de presbytère en presbytère, d’évêché en évêché on a, par -exemple, colporté la méchante plaisanterie de dire que dans mes voyages en France, je m'étais affilié à la f‘anc-maçonnerie. On a dit qu’on avait vu mon nom dans les régistres du Grand Orient ; on a même cité le nom de celui qui avait donné ces renseignements, on a choisi un nom qui devait porter la conviction partout, celui M. Claudio Jannet, un des plus illustres écrivains de France ; on tenait la chose de lui. Oui, messieurs du clergé qui me lirez, #ous savez qu'on a dit ces choses ; mais vous ne savez peut-être pas que ce sont ces politiciens soi-disant religieux qui avaient inventé cette calomnie que des prêtres, que des évêques ont répétée. Je n'ai jamais voulu répondre publiquement à ces mensonges perfides que l'on chuchotait avec un air de pitié sympathique pour moi. Je n’ai pas répondu pour la raison que je n’ai pas besoin de me donner un certificat pour prouver que je suis canadienfrançais et catholique. Du reste la calomnie lâche qui se cache ne doit pas avoir l'honneur d’une réponse publique. J'ai fait mieux: à mon passage en France, j’ai écrit à M. Claudio Jannet que j'avais connu au Canada et qué je savais trop noble pour avoir inventé une pareille infamie. Voici ma lettre ‘æt en voici la réponse :

Paris, 10 octobre i882.

MoxsiEUR CLAUDIO JANNET,

Paris.

Mon cher Monsieur,

Les rejations malheureusement trop coùrtes que nous avons eues ensem ” ble au Canada, ont cependant été d’un caractère tel qu’elles me justifieront auprès de vous, j'en suis sûr, dans la demande que je vais vous faire. Depuis déjà assez longtemps au Canada, on se : de votre nom pour étayer une odieuse calomnie sur mon compte. En ur: moi, on a secrètement fait circuler dans tous les rangs du clergé, que j'étais un membre ou un affilié à une: société franc-maçonnique ou secrète quelconque en France. Et on appuie de votre nom ces dires mensongers, en ajoutant que c’est Monsieur Claudio Janne de Paris, qui a fourni la preuve de cette imputation, après avoir constaté, et s'être assuré lui-même que ‘l'honorable Premier Ministre de la province de Québec était un membre inscrit du Grand Orient.” , , , .

Dans ces circonstances vous ne trouverez pas déplacé, j'ose le croire, la. demande que je vous fais de me dire si les personnes qui s’autorisaient de votre nom, dans les conditions. que je vous ai indiquées plus haut, disaient vrai, ou si ce n’était qu'invention de leur part. . . . . . . . . . . ..

Pardonnez-moi, mon cher monsieur, cette démarche qui ne m'est dictée que par le désir de conserver votre estime, et de ne pas perdre celle de mes. compatriotes catholiques du Canada.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de ma haute considération et. me croire,

Votre obst serviteur,

Pont de l'Arc, Aix en Provence,

12 octobre 1882.

Cher Monsicur, Je regrette beaucoup que mon séjour à la campagne m'ait privé des l'honneur de recevoir votre visite à Paris.

Je suis extrêmement surpris que mon nom ait été mêlé aux allégations. dont vous me parlez. Je n'ai jamais dit ni écrit à qui que ce soit que vous. appartinsiez soit à la franc-maçonnerie, soit à une société secrète quelconque.

Non-seulement je vous autorise, mais je vous prie, au besoin, de donner à ce démenti toute la publicité que vous jugerez convenable.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de ma considération la. plus distinguée et me croire toujours,

Votre bien dévoué serviteur, CLAUDIO JANNET.

A l'hon. M. Chapleau, Hôtel de la Minerve à Rome.

Et lors de ma visite à Rome, j'ai transmis un mémoire à la Propagande contenant ma plainte contre mes détracteurs et finissant par ces mots :

‘.Avant de terminer, je dois faire à Votre Eminence la déclaration sui-. ‘vante : Sur l’honneur d’un gentilhom ne, sur la foi d’un chrétien, catholique 4 dévoué. j'affirme que je ne suis pas et 1’ai jamais été franc-maçon, nimembre: ‘ d'aucune société secréte ; je n'ai jamais eu le désir, ni la pensée de l'être, ‘et j'ai plusieurs fois dans ma jeunesse refusé de faire partie de ces sociétés.

‘ Il ne me reste plus qu’à protestt: de mon entier dévoûment à notre ‘ sainte mère l'Eglise, et de ma profonde considération pour Votre Eminence, ‘et c’est avec bonheur que je me souscris,

de Votre Eminence, le très humble et très dévoué serviteur,

(Signé,) | J. A. CHAPLEAU.

‘t Méfiez-vous des gens qui veulent vous protéger malgré vous, a dit un: diplomate ; ceux-là vous attireront bientôt une mauvaise affaire.” C’est um conseil sage qui ne manque pas d’à propos dans les circonstances actuelles.

La chose la plus grave que l’on invoque contre moi, auprès du clergé, c’est d’avoir refusé, quand j'étais premier-ministre, de présenter une mesure au sujet de ce qu’on est couvenu d’appeler l’infuence indue, c’est-à-dire une: mesure interdisant aux tribunaux civils de s’enquérir de l'intervention dw clergé dans les élections.

C'est vrai, j'ai refusé de le faire et je n’ai pas changé d'opinion à cesujet. J'ai donné au long et en détail à l'autorité religieuse les raisons de mon: refus, et loin d’avoir été désapprouvé, j'ai reçu du Saint-Siège un témoignageque je conserverai toute ma vie comme un trésor inestimable. J'ai refusé parce que dans une population mixte comme la nôtre, une semblable législation eût été un germe de discorde que les hommes d'Etat doivent s’efforcer d'éviter. On a prétendu que les protestants Ce la province de Québec auraient accepté cette législation. Je sais le contraire, mais ne l’aurais-je pas su, que je n’aurais pas voulu courir le risque de soulever une controverse aussi dangereuse. J'ai toujours pensé que le prêtre doit s'abstenir d’intervenir, comme prêtre, dans les luttes purement politiques. Il a tout le droit possible d'exprimer ses sympathies personnelles et même de donner son avis. S'il veut aller audelà, qu’il prenne comme les autres citoyens, le risque dé ses paroles. Je crois être, là dessus, dans la voie droite et quelle que soit la. lutte dont on me menace, je ne changerai pas ma manière de voir.

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