‹ Discours de L'Hon. J.A. Chapleau prononcé à l'assemblée de Saint-Laurent, comté de Jacques-Cartier, le 6 septembre 1883 [microforme]Chapitre 4 sur 8 · VENTE DU CHEMIN DE FER DU *PRPE · texte numérisé non relu

VENTE DU CHEMIN DE FER DU *PRPE

Maintenant, j'arrive à la question de la vente du chemin de fer du gouvernement. Depuis le jour où j'ai quitté Québec pour accepter un portefeuille dans le gouvernement du Canada, on a soulevé de nouveau cettequestion pour s’en faire une arme contre le ministère local actuel, On a vw des gens qui avaient toujours approuvé cette vente se joindre tout-à-coupaux adversaires du gouvernement, et devenir les plus ardents accusateurs de ceux dont ils avaient approuvé et soutenu les actes. hs

On a vu d'anciens amis des chefs politiques de cette province devenir les insulteurs de ceux dont ils avaient toujours auparavant partagé les vues.

Je dirai à nos adversaires :

Vous dites que la vente a été faite à un prix trop minime, et vous prétendez le prouver en démontrant que la revente s’est faite pour un ras plus élevé.

Permettez d’abord que je vous dise que cette question a été longuement discutée, et qu’elle a été décidée par la législature. Qn ne devrait pas: y revenir, car C’est chose jugée et discussion oiseuse, Mais, puisque vous le voulez, je veux bien en parler encore. Deux mots, du reste, suffront.

Je prix de vente avait été annoncé franchement, publiquement par le gouvernement lui-même, lors des élections générales de décembre 1881. J'avais fait de cette question le premier article de mon programme électoral. Je n'ai pas cru devoir demander des soumissions publiques ; j'avais consulté à cet effet l'autorité la plus compétente que je pouvais trouver d‘ins la province, M. Shanly. Et voici son opinion :

Montréal, 27 décembre 1881.

Hon. J. A. CHAPLEAU,

Premier. etc., Québec, CHER MONSIEUR,

En réponse à ia emande que vous m'avez dernièrement faite, je crois sincèrement qu'en cherchant à louer, ou à vendre le chemin du gouvernement, il serait de beaucoup mieux et plus sûr d’entrenir les négociations privément, de manière à pouvoir vous entendre avec les personnes qui vou- -draient louer ou acheter, plutôt que de mettre le chemin de fer en vente

ar soumissions publiques. Ce dernier moyen fut essayé en 1878.et ne donna que des résultats très peu satisfaisants.

Plusieurs offres furent faites, mais avec de telles différences entre elles -quant à l'estimation de la propriété, qu'il était évident que plusieurs de ceux qui voulaient louer le chemin ne connaissaient qu'imparfaitement ce ‘à quoi ils avaient affaire. Une certaine apparence d’exactitude fut donnée à quelques soumissions sans valeur par l'offre d’un loyer assez élevé, avec dr: garanties d'exécution du contrat, mais après examen, on s’aperçut qu'il n y avait aucune garantie réelle. De semblables conséquences résulteraient sûrement «d’une demande de soumissions publiques aujourd’hui et en aucun temps.

Vous recevrez des offres qui, quoique apparemment évahtigluts de- ‘vront être rejetées. Des compagnies ou des syndicats capables d’adminis- ‘trer et de faire marcher les 400 milles de chemin de fer du gouvernement ne se forment pas aussi promptement, et les personnes qui les composeraient ne se soucieraient pas d'entrer en compétition avec les premiers venus,

Un des résultats d’une demande de soumissions publiques serait probablement de faire s'abstenir les personnes les plus capables de transiger avec de gouvernent, et de laisser celui-ci aux prises seulement avec ceux qui auæaient soumissionné.

De plus, après avoir demandé des soumissions publiques, le gouvernement ne pourrait guère mettre de côté celles qui auraient été faites pour “entrer ensuite en négociations privées,

On s’attendrait naturellement à ce que le contrat fût passé avec quelqu'une des compagnies qui auraient soumissionné.

Le choix des personnes à qui confier le soin et l'exploitation d’une propriété d’aussi grande valeur que le Q. M. O. et ©. pour une période de dix, quinze, vingt ou vingt-cinq ans. demande la plus sérieuse considération, et je suis d’avis que le plus sûr moyen d'obtenir la pleine valeur de la propriété, par la vente ou le louage, est pour le gouvernement de fixer un prix minimum qui servira de b:se aux négociations avec des personnes dont l’habileté ne laissera aucun doute sur la bonne exécution du contrat.

À vous sincèrement, W. SHANLY.

Du moment que j'ai commencé à recevoir des soumissions d’achat régulières, — j'en avais déjà eu plusieurs auparavant, — j'ai demandé à M. Shanly de mettre par écrit, pour servir de document officiel, l’avis qu’il m'avait donné, et ce document a été produit devant les chambres.

Maintenant on a dit et répété bien souvent que M. Senécal était celui qui avait déterminé le gouvernement à faire cette vente, et que j'avais d'avance décidé de la lui faire à lui seul. Il est pénible, messieurs, pour un homme qui croit sincèrement et consciencieusement avoir fait son devoir, d’être obligé de répondre à de si basses insinuations, connaissant comme je le connais, que loin d’avoir été favorisé dans toute cette : faire, M. Senécal a été le plus maltraité de tous dans ses négociations, — M. Senécal à l’initiative duquel, je n’hésite pas à le dire, la province doit d’avoir trouvé un marché avantageux pour la vente de son chemin.

J'entends mes adversaires dire que ce marché n'était pas si bon, puisque moins d’un an après, M. Senécal, ou le syndicat qu’il représentait, trou: vait un acheteur et réalisait de gros bénéfices sur son achat. Attendez, messieurs, je vous dirai un mot de cela tantôt. Mais jusque là, qu'il me soit permis de vous dire, — et je demande pardon au gérant du Grand Tronc de l’indiscrétion que je vais commettre, — que le Grand Tronc lui-même avait, nvn-officiellement et confidentiellement, fait une offre pour notre chemin de fer, et que cette offre ne représentait pas, pour tout le chemin, plus de six millions et demi de dollars. Il y a des gens dans cette assemblée qui connaissent ce fait aussi bien que moi.

Laissez-moi vous dire que la compagnie du Pacifique Canadien n'aurait pas donné plus de sept millions pour tout le chemin.

Laissez-moi surtout vous dire que si M. Senécal n’eût pas fait une offre:. raisonnée et calculée dans tous ses détails, nous n’aurions pu trouver une seule offre dépassant six millions et demi.

Laissez-moi vous dire que la compagnie du Pacifique a toujours dit et pensé, et qu’elle d't et pense encore — demandez-le lui si vous le voulez, — que le gouvernement a obtenu pour la partie ouest du chemin sa pleine valeur, sinon plus. Et'cependant tout le monde s’accordait à dire alors que le chemin de Montréal à Ottawa était la seule partie de la ligne qui valût quelque chose et qui paierait des bénéfices ; que l’autre partie du chemin, n'étant pas en rapport avec les ports des Etats-Unis pendant l'hiver, paierait à peine de quoi graisser les roues des engins et des chars.

Laissez-moi vous dire que pas un homme d’affaires, que pas un homme de chemin de fer de quelqu’importance, pas un capitaliste n’a dit et n’oserait dire encore aujourd’hui, sous sa responsabilité d'homme d’affaires, que la province n'a pas eu la large valeur de sa propriété dans le marché que j'ai réussi à conclure. Laissez-moi vous dire que les capitalistes qui s'étaient.

joints à M. Senécal dans le syndicat qui a acheté la section Est, n'avaient

eux-mêmes aucune confiance dans le succès pécuniaire de leur entreprise, et qu'ils y mettaient leurs capitaux, beaucoup par esprit public, et un peu parce qu'ils croyaient à la bonne étoile de l’homme avec lequel ils s’associalent. Voulez-vous que je vous cite des noms ? Je n’ai pas crainte de le faire. Je -vous dirai les noms de MM. Tames Gibb Ross, Thos. McGreevy, Alphonse Desjardins. Ces hommes sont encore -vivants et peuvent donner leur opinion. L'expression de leur pensée se résume dans une lettre que je vais vous lire, — lettre d’un homme dont on ne mettra pas en doute la grande expérience des affaires et qu’on ne soupçonnera pas de partialité vis-à-vis de M. Senécal. — Voici ce que m'écrivait M. M. H. Gault, * la date du 3 avril 1882 :

| Montréal, 3 Avril 1882.

À l’honorable J. A. Chapleau,

Québec, Mon cher Monsieur,

Maintenant que le chemin est divisé en deux parties, et que celle qui promettait le plus est vendue au C. P.R. il m'est indifférent d’être ou de n'être plus membre du Syndicat. D'autres personnes qui s'étaient jointes à moi pour l’achat de tout le chemin ont retiré leurs noms, pensant qu’il n’y a pas d’argent à faire dans l'achat de la section Est,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . e . . . . . CE] .

M. H,. GauLr.

Je regrette, messieurs, d’avoir à entrer dans ces détails, que le respect dû à nos hommes publics devrait empêcher, Mais j'ai promis de ne rien laisser sans réponse, et j’accomplis ma tâche, quelque pénible qu’elle soit.

Mais on objectera : ‘* Comment le Grand Tronc a:t-il pu faire l'achat de la partie Est aux conditions que l’on dit ? *” Messieurs, s’il est dans cette ‘foule un homme assez habile pour m'expliquer les opérations des compagnies de chemins de fer, et les principes qui les régissent dans leurs rivalités, * .dans leurs guerres, dans leurs transactions entre elles, je lui dirai que son secret vaut des millions, s’il veut en faire emploi,

On a vu des chemins de fer se vendre deux centins dans la piastre une “année, et dans moins de deux ans valoir vingt fois cette somnie.

Qui ne reconnaîtra que la section Ouest eût perdu la moitié de sa valeur si elle fut restée entre les mains du gouvernement, après la construction de la ligne rivale du Canada Atlantic ?

Quel est cette vente au Grand Tronc dont on parle tant ? Quelles en sont les conditions ? Quelle est la marge de chance et de hasard qu’elle coutient ? Cette vente, si je suis bien informé, n’est bâsée que sur une garantie des débentures de la compagnie qui a vendue, Et cette garantie, variable comme tous les fonds de chemin de fer,—et les temps actuels nous donnent la preuve de ces variations, —le gouvernement, lui, pouvait-il en assumer le risque dans la transaction qu'il faisait ? Non. Vous, mes adversaises, si wous n'étiez pas de. mauvaise foi, vous 18 reconnaîtriez avec moi.

Tant mieux, mille fois tant mieux, si un compatriote, hardi dans’ ses “entreprises autant qu’intelligent dans ses calculs, réussit à se faire une fortune considérable. J'en suis fier, et vous devez -tous en être heureux. Ce serait un adversaire acharné que jé m’enréjouirais. re

Dans les temps de mauvaise fortune, cet homme n'a reculé devant aucune sacrifice personnel pour le triomphe de la bonne cause. Ceux-là qui le déchirent aujourd’hui n'auraient pas même la tentation du pouvoir, s1 M. Se: nécal n’eût été là pour nous aider à réussir.

Tant mieux donc s’il réussit à son tour. lin'y aura pas un homme de cœur qui au fond n'en soit content.

Je ne crois pas qu’il y ait un seul homme sérieux quis’avise de soulever la .

question de savoir s’il était sage de vendre le chemin de fer, et de'se débarrasser d’un fa:deau aussi lourd pour nos finances. On sait que les chefs du parti conservateur à Ottawa, consultés sur cet acte important, y donnèérent leur adhésion.

On ne peut que rire de la prétention ridicule de l’avocat, fendeur de cheveux, qui, pour condamner la, vente, citait des articles du Code pour prouver qu'un administrateur rè peut pas acheter la chose qu’il administre. C'était le Parlement qui donnait sa sanction solennelle à la vente d’un chemin faite à un syndicat dont cet administrateur après tout n’était qu’un des actionnaires. ,

On n’a plus raison d’en discuter le prix . c’est chose jugée, après longue discussion. C'était l’opinion de M. Joly, c'était l’avis de M. Mercier luimême, que la somme de $8,000,000 représentait toute la valeur du chemin. Il est une chose pourtant que je dois vous dire: c’est qu’à la veille même du jour où M. Senécal devait soumettre son contrat au gouvernement, je fis un dernier effort auprès de Sir John pour que le Pacifique acquit le chemin. Je manquais aux règles ordinaires de la discrétion en le faisant, mais je dictai moi-même les conditions auxquelles M. Senécal et son syndicat nous offraient d'acquérir le chemin et, sur ma demande, sir John transmit au président du Pacifique chacune de ces clauses et conditions d’achat, |

Je commettais une injustice envers ceux qui, seuls de tous les. soumissionnaires, avaient fait une étude raisonnée de l'offre qu'ils faisaient. Le syndicat Allan-Rivard n’a jamais fait le plus petit calcul. Qu'on lise la correspondance officielle. On verra que M. Rivard ne faisait qu’écrire les propositions que nous lui faisions, l'honorable M. Loranger et moi, car tous deux nous voulions, et c’est là seulement l’origine de ce syndicat, nous voulions une fusion de ces deux groupes. Ce ne fut que quand nous vimes le jeu louche que sir Hugh Allan et M. Beaubien jouaient dans cette affaire que nous les laissâmes à eux-mêmes, et depuis lors, il n’en fut plus question, si ce n’est dans les cabales sourdes et perfides de M. Beaubien en chambre.

Aussi, M. Mercier, sentant que la question n’est pas tenable sur ces points, est-il obligé aujourd’hui d’avoir recours à de faux-fuyants ridicules et de dire que le gouvernement n’a obtenu le consentemerit de la chambre pour la vente du chemin que sous de faux prétextes. .

Des faux prétextes ! Mais M. Mercier peut-il bien parler de cela, lui qui préparait son entrée au pouvoir en donnant son approbation tacite à toute cette transaction ? En effet, M. Mercier, pensez vous. que les gens:sensés vont vous croire quand vous faites ce conte absurde, que vous n'avez pas pu prendre part aux débats sur cette grande quéstion,: que vous aviez prévenus vos électeurs de Saint-Hyacinthe de votre détermination de n'assister à la ‘Chambre que juste le temps que vous laisseraient vos affaires !

Messieurs, savez-vous ce que pense M. Mercier des gens qui s’absentent de la Chambre pendant une session ?

M. Mercier ne niera pas qu’en 1878, dans une assemblée tenue à Saint- Liboiré, comté de Bagot, il dénonça M. Mousseau—aui s'était absenté de la session fédérale pour prendre part aux élections provinciales —disant ‘ qu'il ‘ avait méconnu les devoirs de sa char,'e au point de s'abstenir, à la fin de ‘ la session, de voter sur une cinquantaine de questions,” insistant sur le: fait que ‘‘ lorsque quelqu'un accepte le mandat d’un comté, il est tenu, 7'a- ‘€ près les dictées de l'honneur et de la conscience, de représenter son comté: ‘ durant foule Ja session, et de voter sur foules les questions qui sont soumises

, “ala législature ! ?”

Et puis, comment voulez-vous que l’on vous croie, vous, chef de parti, quand vous vous excusez ainsi de n’avoir pas voté sur une question vitalepour la province! Allons-donc ! vous ne mériteriez pas d’être chef, d’être député même, si votre excuse était sincère. Non, soyez donc franc ; vous étiéz pour la vente de la partie est comme de la partie ouest. Vous l’avez dit tout haut pour la partie Ouest, et tout bas pour l’autré, Vous l’avez approuvée en totalité, cette vente, quand vous annonciez au monde que vous quittiez la politique. Vous avez été présent à Québec durant la discussion ; vous avez voté contre l'amendement du député de Kamouraska qui blâämait le gouvernement de la manière dont on avait conduit les négociations de la vente ; vous avez dit à qui voulait vous entendre ce que vous pensiez de M. Beaubien dans cette affaire. Vous auriez voté, vous auriez même p'rlécontre votre chef M. Joly, (il ne l’était zuère dans le temps) comme vous l’aviez fait auparavant sur la question du South Shore and Tunnel et la question de traitement des ministres, si on vous l'avait demandé. Vous n'avez jamais trouvé un mot à dire contre cette vente, jusqu'au jour où vous avez vu disparaître vos illusions d’entrer dans le cabiiet de Québec. Vous auriez même approuvé et défendu tout cela si M. Mousseau vous eût admis dans son ministère.

Maintenant que vous embrassez ceux sur lesquels vous auriez craché, il y a dix-huit mois, vous leur prêtez votre faconde pour dénoncer un acte: politique que vous trouviez bon alors.

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