‹ Discours de L'Hon. J.A. Chapleau prononcé à l'assemblée de Saint-Laurent, comté de Jacques-Cartier, le 6 septembre 1883 [microforme]Chapitre 6 sur 8 · NOS ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

NOS ADVERSAIRES

Voilà ce à quoi se réduit tout ce qu’on reproche à l'honorable M. Mousseau, et qui sert d’excuse à ces faux conservateurs pour se séparer de leur parti, et jeter un élément de division parmi nos amis.

M. Beaubien savait mieux que personne tout ce qu’il y a de frivole dans ces attaques. Il voyait le terrain lui échapper à la session dernière. Ne pouvant convaincre une législature intelligente, il voulut semer la défiance, le soupçon jaloux parmi le peuple. Il savait qu’il réussirait à produire de l'effet en provoquant une demande d’enquête générale sur la vente du chemin et sur le compte de toutes les personnes qui y ont pris part. Il savait qu'une enquête semblable, faite sans responsabilité de la part de l’accusateur, n’est pas conforme au droit parlementaire, et que le gouvernement ne pourrait la permettre dans ces conditions. Il comptait sur ce refus pour incriminer déloyalement le ministère, en laissant croire à des révélations compromettantes,

On les connaît ces délateurs, ces auteurs de nouvelles à sensation. Les hommes publics qui se respectent mettent d'habitude ces gens-là de côté, ne voulant pas se faire les complices de leurs tentatives de chantage, ne voulant pas leur servir d'instruments. Ces écumeurs redoutent les tribunaux, avec les formes prudentes que la justice emploie pour prévenir les

poursuites vexatoires. Ils savent que là, leur témoignages intéressés ne seraient pas admis, et que leurs déconvenues honteuses seraient doublées de frais toujours gênants. Ils voudraient avoir lé privilège de venir devant un soi-disant comité d’enquête faire valoir leurs prétendues réclamations, ou plutôt, disons la chose, ils comptent rendre leur infamie en se faisant payer le scandale qu’ils méditent.

Nous en avons eu de ces enquêtes devant la Chambre, Il me semble que le souvenir de Prentice ne devrait pas avoir échappé à la mémoire de M. Beaubien. Celui qui dans le temps prêta l'oreille à cet escamoteur dut en rougir lui-même, et la Chambre—je pourrais en appeler au témoignage de mes plus violents adversaires, —ne trouva que dédain et mépris pour l’accusateur.

Il y a’encore des Prentice dans le monde ; mais ce qui m'étonne, c’est qu’il y ait des députés qui veuillent encore se servir d’aussi vils instruments.

Ce n’est pas ainsi que l’on gardera les belles traditions parlementaires anglaises, qui exigent que l’accusateur politique fasse nettement son accu: sation, et mette au jeu, soit son nom devant les tribunaux, soit son siège en ‘Parlement. Si l’on sait quelque chose de répréhensible, qu’on le dise donc de suite. Si l’on connaît des actes qui flétrissent les ministres, soit ceux qui gouvernent aujourd’hui, soit ceux qui les ont précédés, qu’on porte les accusations;, qu’on dise les sources d’où proviennent les renseignements, qu’on nomme les témoins ; et si l’on nesait rien, qu’on se taise.

Les regrets de gains manqués, les jalousies du succés des autres, le désir malsain de partager la prospérité que le talent du voisin peut lui avoir acquise, ne sont pas des raisons qui doivent porter une Chambre à se faire l’écho de rumeurs malveillantes et de racontars absurdes.

Ah! M. Beaubien, tout le monde vous connaît. Chose étrange ! il s’échappe de la personne de chaque homme comme une odeur subtile qui vous

dit de quelle manière il est fait, On n’a pas bésoin de raisonnér, on n’« pas besoin de s’enquérir': c’est comme l'instinct. Jamais ça ne trompe. Quand bien même vous n’auriez pas eu de relations intimes avec un homme, soyez quelque temps dans sa compagnie, voyez-le à l’œuvre, et vous direz avec autant de conviction que de vérité : c'est un homme franc ou c’est un homme faux, c’est un homme à vues larges ou à idées étroites, c’est un homme généreux ou c’est un mesquin, c’est un cœur loyal ou c’est un ënvieux.

Messieurs les accusateurs, j'allais dire messieurs les envieux, vous exhalez votre parfum. Vous vous révélez, même lorsque sous le masque de l’intérêt public, vous demandez la condamnation d'hommes qui valent mieux que vous. Relisez vos discours, vos articles ; écoutez-vous vous-mêmes, si vous le pouvez, et vous verrez toujours votre premier mot, votre première ligne, votre premier sentiment donner la note dominante de votre âme.

Quand vous demandez des renseignements, n’osant pas accuser vousmêmes, votre premier mot est celui-ci : ‘Demandez donc à ces messieurs qui

# bénéficie de la somme de un million et quart à un million et demi, prise

‘ sur la plus belle propriété de notre province” On sent là l’homme qui compte. ‘Un million et quart à un million et demi, combien de 15 sous cela doit faire ! ” se dit M. Beaubien.

Relisez vos articles : ‘ Ces hommes qui roulent carrosse à nos dépens. ‘€ Ces hommes qui se vautrent dans un luxe et des jouissances de million- ‘ naires, ces hommes qui hier ne valaient pas le sou, et qui aujourd’hui s’a- ‘: chètent des propriétés splendides et qui les paient.”

Voilà leurs écrits. On dirait qu’ils sentent encore les blessures faites à leur cupidité, par les revers éprouvés dans des spéculations insensées, comme celles de M. Trudel par exemple. Ils ont voulu faire fortune par des coups audacieux, ils ont risqué pour cela l’avenir de leurs familles, les biens de leurs parents et de leurs proches, leur crédit personnel. Ils ont vu tout cela s'effondrer en un jour, et ces débris de leur ruine emportaient avec eux,—ne l’ont-ils pas vu ?—des lambeaux de leur conscience et de leur honneur.

Non, ils ne l’ont pas vu. Ils n’ont gardé que la haine qu'éprouve le joueur rentrant chez lui le gousset vide, après avoir laissé sur le tapis vert jusqu’à son dernier sou. Croyez vous qu’il y ait une grande différence entre le joueur heureux et le joueur ruiné ? S'il y a faute, elle est égale des deux côtés, avec cette différence que le joueur ruiné perd son argent et garde son dépit, et que le dépit est cousin du désespoir et père des funestes couseils.

Croyez-vous que le peuple se trompe à vos diatribes ? Croyez-vous que le peuple, qui est bon et qui se réjouit de voir un de ses semblables faire fortune, ne va pas voir que c’est le dépit et l’envie qui vous font parler.

Mais vous avez compté que dans cette foule naturellement bonne, il y a toujours les mauvais instincts cachés. Le penchant mauvais de croire plutôt au mal qu’au bien, la curiosité malsaine de pénétrer dans les intérieurs pour y flairer le scandale, sont des défauts des foules comme des individus, Et c’est sur cette démangeaison maladive que vous calculez pour faire des dupes ; mais vous ne réussirez pas. Le peuple comprendra, comme la chambre l’a compris, que le domaine sacré de la vie privée doit être respecté. Vous n’échapperez pas, vous serez démasqués, car on vous demandera, comme je vous le demande aujourd’hui, de dire quels sont les actes dont vous accusez vos adversaires, quels sont les faits que vous mettez à leur. charge ; et si vous n'êtes pas des lâches, ou des menteurs, vous déclarerez au

moins que vous avez des preuves et des témoins pour établir les accusations que vous portez. Mais vous ne le ferez pas ; la clarté vous fait peur, l’obscurité est votre élément, et le scandale votre nourriture. Vous voulez quelque chose de mystérieux, de vague, pour exciter et flatter cette curiosité maladive dont je parlais tantôt et sur laquelle vous comptez pour faire des dupes et des victimes.

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