LES AUTRES CONDITIONS
Passons aux autres, c’est-à-dire à la nourriture, a la récréation, à l’exercice, aux vêtements et aussi à l’espace.
Je parlerai spécialement de ce dernier, mais je vais pour le moment m'occuper de tous les autres ensemble, à cause de leur intime liaison.
J'ai décrit l'asile, il y à un instant, par une citation d’une partie du rapport de la minorité de la Commission. Cette citation, tout en rendant justice à l'asile, n’est pas complète, et je renonce moi-même à faire une peinture exacte de la vérité sous ce rapport. En entrant à St. Jean de Dieu, vous constatez que vous êtes dans un palais; les inerveilles surgissent sous vos pas. C’est un véritable ciel d'Italie pour ces exilés du malheur. Vous parcourez des chambres éclairées, spacieuses, présentant le plus gai coup d'œil. Vous marchez presque partout sur des tapis, confectionnés dans l'établissement même. Partout sur les fenêtres sont distribuées des fleurs; aux murailles sont suspendues des peintures qui donnent aux chambres une apparence de gaieté et de confort indescriptible. Que dirai-je de l’exquise propreté qui règne partout et que je défie de trouver en défaut par n'importe lequel de ceux qui iront visiter l'asile, sans avis, à n'importe quel instant du jour et à n'importe quel jour de l’année. Quatre parloirs séparés sont destinés à la réc:ption des parents et des amis des malades. Ils sont sans richesse, sans profusion, mais ils sont tenus d'une telle manière que ceux qui y viennent sont contents devoir jusqu'où on pousse la délicatesse des soins ®t du confort que l’on donne aux malheureux qui sont obligés de passer là une partie de leur vie.
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Des galeries grillées, très larges et très confortables, sont ménagées à tous les étages et permettent aux patients d'aller prendre l'air lorsque le mauvais temps les empêche de sortir. La nourriture se donne dans des réfectoires séparés où les occupants de chaque salle se trouvent à prendre pour ainsi dire leurs repas en famille. Des chambres de bain sont ménagées partout et font comprendre comment il se fait que les patic ats soient tenus dans un si grand état de propreté. Le vêtement des malades ne laisse rien à désirer. Tout est propre, coquet, ingénieusement arrangé par la main du dévouement et de l'amour chrétien. Les ateliers de couture, de cordonnerie, de charpenterie sont des chefs-d'œuvre d'ordre, de méthode et d'organisation complète. La buanderie est certainement ce qu’il y a de mieux dans la province de Québec. Chaque partie de l'asile forme un département ; à la tête de ce département est une religieuse qui a tout un petit personnel sous ses ordres et à sa disposition. Elle ne répond de son administration qu’à la Supérieure elle-même en qui se résume toute l’autorité, tous les bons conseils, toute l'initiative, qui est la créatrice, la mère de toutes ces merveilles.
Autour de l'asile, un immense parterre garni de fleurs, un jardin potager de quinze acres en superficie, des écuries et hangars, enfin toute une province, tout un gouvernement municipal avec ses huit cents acres de terre, cultivés la plupart du temps par la main des patients et qui donnent à l'asile un revenu considérable, revenu qui, avec. celui que donnent les patients privés, permet aux religieuses de contracter avec la Province pour une somme si minime et qui leur permet aussi de garder, par pure charité, sans demander un centin, vingt-cinq à trente patients qui ont été jadis dans de bonnes conditions, que la main du malheur a touchés et qui n'étant pas capables de payer pour obtenir le confort le reçoivent gratuitement de la charité chrétienne et du dévouement catholique. Je n’insiste pas sur toutes ces choses, et je ne cite pas non plus les opinions de la Commission qui corroborent en tout point ce que j'ai avancé.
Ilyala ventilation, le seul point sur tous ceux dont je parle en ce moment, sur lequel la Commission trouve matière à reproches. Or voici ce qu’en dit l'architecte lui-même que les commissaires ont employé pour constater cela et sur le rapport duquel ils se basent :
“€ Ventilation.—-L'asile St. Jean de Dieu est pourvu d’un appareil de ventilation. Il y a des bouches d'entrée et de sortie pour l’air dans toutes les pièces de l'établissement, et ces bouches varient en nombre suivant les dimensions des châmbres et celles des salles. La ventilation se fait par
appel an moyén de foyers de chaleur établis dans les dômes qui surmontent les divers corps de bâtisses. Ces dômes ou foyers sont reliés avec les
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pièces par des conduits en bois ayant des ouvertures grillés un peu audessous des plafonds. Ce sont ces conduits qui servent à emporter l'air vicié des chambres. L'air frais entre dans les appartements par des gaînes séparées et à un pied environ au-dessus des planchers.
‘ Dans votre lettre du 18 mai dernier, vous me priez de vous présenter mes remarques sur le système de ventilation qui existe à l'asile Saint-Jean de Dieu. Tu mieux aimé n'émettre aucune opinion sur ce sujet, attendu que la ventilation des édifices publics est une question sur laquelle on ne s'entend pas encore parfaitement et qui a causé de sérieux déboires aux architectes et aux ingénieurs les plus en renommée. Cependant, il existe certains principes généraux sur lesquels on est quelquefois tombé d'accord et dont l’application, si elle n’a pas donné une satisfaction entière, a, au moins, contribué à rendre habitables des édifices d’ailleurs reconnus malsains.
‘ Ainsi que je l'ai dit déjà, la ventilation de l'asile Saint-Jean de Dieu se fait par appel, et à mon avis, c’est la ventilation la plus simple et la plus naturelle, Par ce système, ‘“ on extrait l'air vicié directement du ‘* point où il se produit et cela plus sûrement que par l’insuffation qui ‘ écarte et disperse les miasmes sans leur imprimer une direction déter- ‘# minée.” (W. Ch. Joly) Mais, la ventilation d’un appartement ne suppose pas que l'enlèvement de l'air vicié: il faut remplacer cet élément par un air pur suffisamment chauffé pour ne pas incommoder ceux avec lesquels il vient en contact. Il y a à l’asile de la Longue-Pointe, des prises pour amener l'air extérieur; je n’y ai rien vu pour le réchauffer avant son entrée dans les pièces. Il est, néanmoins, juste de dire que si l’airextérieur arrive froid dans les appartements, il est assez divisé par les grillages qui couvrent les entrées pour empêcher qu'il ne s’établisse un courant compacte qui glacerait au passage.
En résumée crois que le système de ventilation appliqué à l'asile St. Jean de Dieu, s’il est mis en opération de bonne foi, est bon, et qu’en se mettant en garde contre la direction variable des vents, l'édifice peut être facilement tenu dans un excellent état de salubrité.”
N'est-ce pas conclusif? Au reste, la communauté est encore prête à améliorer sous ce rapport dès qu'on le leur signalera les défectuosités qui pourraient exister.
Sur tous les autres points, le rapport de la majorité est essentiellement
favorable. Voyons ce qu’il dit:
‘ Bains et lieux d’aisance.—Dans toutes les parties de l'établissement, ils sont d’une propreté remarquable. Les patients prennent un bain de toilette une fois par semaine.
Parloirs.—1] y a un parloir pour chaque corps de logis et pour chaque aile correspondante. Les réceptions sont permises une fois par semaine.
Pharmacie. —ÆElle est magnifique, grande et très complète, comprenant un bon nombre d'instruments spéciaux pour l’usage de l'établissement, Elle renferme aussi une bibliothèque composée de plusieurs ouvrages de médecine, traitant spécialement des maladies mentales.
“ Bibliothèque —AÀ part ces livres, il y a une bibliothèque pour les patients : elle n’est pas considérable, mais on y fait des additions tous les
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“* Chapelle cathotique.—ÆElle est magnifique, vaste et peinturée à fresque. Les malades ont l'avantage d'assister souvent aux exercices religieux, qui sont accompagnés de chant et de musique. Les commissaires ont assisté à un salut chanté par les patients ainsi que les employés, et ont remarqué que l’ordre et la tranquilité régnaient partout. Les malades assistent en grand nombre à ces exercices, présidés par l’aumonier, qui réside dans l'établissement même.
“ Protection contre l2 feu.—Cet établissement est pourvu d'un système de protection contre l’incendie que les commissaires trouvent suffisant pour mettre l'asile à l'abri du danger, sous ce rapport. Il y a deux grands réservoirs dans chacun des principaux corps de logis et autant dans chacune des ailes, puis chaque salle est munie d'un boyau toujours prêt à fonctionner. Mais cette organisation renferme une lacune importante : il n'y a pas d'appareil de sauvetage pour faciliter la sortie des malades logés dans les étages supérieurs. C’est une lacune qu’il importe de combler.
‘ Cuisine, buanderie, séchoirs.—Ils sont très bien organisés et munis des appareils les plus modernes.
‘© Ferme.—Elle occupe une étendue de huit cents acres et elle est dans un bon état de culture. Tous les bâtiments sont neufs et de belle apparence. Le bétail se compose de 30 chevaux, 45 vaches et bon nombre d'autres animaux domestiques.
‘ Condition hygiénique. —En général, elle est bonne, sauf dans certains dortoirs, passages et escaliers de service, qui sous ce rapport laissent à désirer.
“ Chauffage.—T se fait à l’eau chaude et il est parfait.
“ Physionomie des patients.—La tenue des malades est en générale satisfaisante. Les commissaires ont remarqué chez presque tous les malades un air de bien-être et de confort qui produit une impression des plus favorables.”
I] me sera donc permis de dire, en résumé, que l’asile est excessivement bien tenu, que le service médical y est de première classe et que la province pourrait difficilement faire mieux en essayant un changement qui ne pourrait qu'amener des résultats inférieurs à ceux que nous avons à l'heure qu'il est.
NOINS MATERNELS PRÉCIEUX.
Dans la classification que j'ai faite des conditions nécessaires à la bonne tenue d’un asile, j'ai parlé de ces mille petits soins qui font partie de l’administration et qui donnent aux aliénés un confort de chaque instant, un bonheur relativement beaucoup plus grand que celui dont jouissaient la plupart d’entre eux dans leur famille.
L’asile St. Jean de Dieu est une somptueuse résidence. Je l’ai déja appelé et avec justice, je crois, un ciel d'Italie pour ces exilés du malheur. Ce n’est plus un hôpital, c’est un chez-soi où de malade retrouve la famille perdue, les autres amitiés absentes, le foyer ardent qui ré‘hauffe le cœur et fait renaître l'espérance. Pourquoi ? parce que les malades trouvent là
des cœurs fermés à tous les amours du monde, à tous les autres dévouements, qui leur consacrent toutes leurs facultés, toutes leurs forces vives, toute cette puissance d'amour et d'abnégation qui se trouve dans le cœur d'une femme vouée au bien. Le cœur d’une femme est un merveilleux ensemble, un mystérieux tissu dont les fibres harmonieuses s’agitent au moindre soufHe comme les cordes si sensibles de la harpe éolienne, comme celle que Lamartine construisait avec les cheveux de sa mère et qu'il mettait le soir sur sa fenêtre pour goûter l’imperceptible mélodie qu'elle produisait. Le cœur de la femme du monde n’est jamais indifférent. S'il est dévoyé, il devient pétri de haine, toujours prêt à la calomnie, toujours accessible au souffle délétère des plus mauvaises passions. S'il est dans la voie droite, remplissant le véritable rôle qui lui a été assigné, il est un abime d’abnégation, de dévouement et d'affection. Il en est ainsi dans le monde, mais lorsqu'une femme laisse le monde et le bonheur qu’elle pouvait y rencontrer pour dévouer sa vie à ses semblables, soulager les grandes infortunes humaines, c’est là où elle devient sublime et accomplit des prodiges. Elle devient la servante de Dieu à laquelle il ne faut plus rien que d’amples vêtements afin de faire oublier à tous ce qu’elle à été, uu peu de pain chaque jour, quatre planches et un coin de terre perdu dans un cimetière catholique. Ayant ainsi tout oublié, ayant renoncé à tout, ces femmes deviennent de véritables mères pour nos malades. Voyons-les à l'œuvre dans cette institution que le fanatisme voudrait perdre. On y x organisé une fanfare qui procure aux malades tous les agréments de la musique, un chœur de chant qui fonctionne d’une manière admirable, des représentations théâtrales qui très fréquemment sont une source de joie et des plus grandes récréations pour les patients. À l’époque du nouvel an on y distribue des étrennes comme aux petits enfants dans les familles privées. Ces petits cadeaux, auxquels chacun participe, coûtent annuellement la somme de deux à trois cents piastres et causent à ces malheureux des joies indicibles. On y célèbre en grande pompe les fêtes nationales telles que la Saint Jean Baptiste et la Saint Patrice. Les fêtes religieuses et les fêtes de famille y tiennent une large place et doivent être pour les patients un élément important de guérison. Ces fêtes se succèdent du commencement de l’année à la fin, alternant les unes avec les autres, Tantot c’est celle de la Supérieure générale de la Providence, de la Supérieure de St. Jean de Dieu, des Sœurs exerçant les principales fonctions de l'asile; tantot c'est celle des aumoniers, celle de la Communauté, de l'Evêque diocésain, «te. Chacune de ces fêtes est l'occasion d’une grande réunion de toutes les religieuses, de tout le personnel de l'asile, de tous les amis de l'institution. Les témoignages d'amitié les plus touchants y sont échangés tout comme au sein des familles où se conservent les traditions du passé,
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Jes fêtes sont en outre une occasion pour des représentations théâtrales, distribution de cadeaux, d’habits neufs, de bonbons, de tabac et de ces mille et mille douceurs qui font tant plaisir à ceux que la maladie a rendus enfants Comme le disait un journal ami de l'institution, il est impossible de donner une idée juste de ces choses-là. Ni la fête est celle d’une Sœur, de la Supérieure, par exemple, elle n'est pour elle qu'une occasion de plus grand dévouement. La solennité qui se fait en son nom, les cadeaux, les réjouissances, tout cela est pour les patients. Pour elle, il n’y a que le dévouement et les fatigues. On imagine facilement jusqu'à quel point toutes ces choses sont des occasions de réjouissance pour ces pauvres gense Tout cela rappelle les souvenirs heureux de la famille, de l'enfance, les réunions de parents et d'amis, les fêtes de paroisse. C’est la famille qui est transportée là, pour prodiguer à tous ses membres le bonheur et les chaudes émotions dont elle est si prodigue.
Il y a une autre source de bonheur et de réjouissance, et ce n’est pas la inoins grande, qui provient des délicates attentions que ces bonnes Sœurs ont pour leurs malades, en leur prodignant en abondance des fruits et des fleurs de toutes sortes. Il n'y a rien de plus beau que de voir les religieuses cultiver elles-mêmes de leurs mains, en se faisant aider de leurs malades, des magnifiques vignobles, des champs immenses de melons, de fraisiers, de pruniers qui produisent en grande quantité presque tous les fruits dont le sol et le climat canadiens permettent la culture. On y récolte par milliers de boisseaux les cerises, les plus beaux raisins, les fraises, les pommes, les poires, les prunes. Tout cela rapporterait sur le marché de Montréal d'immenses bénéfices, mais pas un de ces beaux fruits ne se vend. Tout est pour l'asile. Les patients du gouvernement partagent avec les pensionnaires privés, les plus malheureux y ayant acces comme les plus riches. Chaque saison de l'année apporte son fruit que le malade retrouve sur la table ou l’a déposé la main de celle qui est chargée d'avoir soin de lui. La large place faite aux fruits n’exelut pas celle dont on a besoin pour la profusion de fleurs qui orne les parterres de l'asile. Comme le disait le journal dont j'ai parlé tantôt, il est difficile de se faire une idée de la perfection à laquelle les bonnes Sœurs ont élevé chez elles la culture des fleurs, la profusion avec laquelle elles en ornent leurs jardins et toutes les parties de leur établissement. On retrouve dans leurs collections les espèces les plus rares et les plus variées.
“ En hiver, plus de vingt appartements de leurs immenses consiructions sont comme autant de serres qui contiennent des milliers de pots de fleurs. Ce qui leur permet à tout moment de pouvoir faire dans la chapelle, les salous, les salles, les chambres privées, les plus gracieuses, comme les plus suaves décorations Tous les jours, l’on s'étonne des quantités immenses de fleurs qu’elles ont toujours à leur disposition, et l'on conclut que les serres qui les produisent doivent être inépuisables.
“Ces fleurs sont, pour les patients, une source inépuisable d'agrément et de riantes distractions, Quel est, dans tous les cas, celui des asiles d'Etat les plus vantés, qui pourrait montrer sous ce rapport ce que l'on trouve à St. Jean de Dieu ? ”