CHAPITRE V
SOMMAIRE
Nouvelles instances des sauvages pour avoir des forts plus à l'Ouest. — La civilisation rend les sauvages plus exigeants. — Hésitation de M. de la Vérendrye à s'orienter en quittant le fort de la Reine. — M. de la Vérendrye envoie ses fils explorer les alentours du lac des Prairies. — Les fournisseurs de M de la Vérendrye n'envoient aucune marchandise pour la traite. — M. de la Vérendrye descend à Montréal.
A mesure que M. de la Vérendrye s'avançait dans l'intérieur du pays, les sauvages les plus éloignés venaient en députation au-devant de lui et lui demandaient la construction de nouveaux forts dans leur voisinage. Après le fort Saint- Pierre et le fort Saint-Charles, on établit le fort Maurepas, puis le fort de la Reine. Maintenant les tribus des bords du lac des Prairies en voulaient un plus rapproché de leurs terres, c'est-à-dire sur les bords mêmes du lac.
Depuis près d'un siècle, tous les sauvages du nord et de l'ouest avaient été habitués à faire chaque année le voyage à la baie d'Hudson pour y vendre leurs fourrures aux commerçants anglais. Quoique ce trajet fut long et pénible, ils le faisaient volontiers pour se procurer les
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objets dont ils sentaient le besoin, depuis leurs rapports avec les blancs. Ils ne songeaient pas à un sort meilleur avant l'arrivée des français au lac Supérieur. Les premiers forts construits à l'ouest du lac Supérieur épargnaient aux sauvages une marche de neuf cents milles. Leur condition s'améliorait. Tout sauvages qu'ils étaient, ils sentaient les avantages de ce progrès et étaient loin d'y être indifférents. Quoique le fort de la Reine ne fut qu'à une douzaine de milles du lac des Prairies, les Assiniboines trouvaient leur sort à plaindre s'ils n'avaient pas un fort sur les bords mêmes du lac. Tout est relatif en ce bas monde. Un jour (en 1850) un missionnaire dans un fort vit venir à lui un sauvage qui paraissait très attristé. Il le crut malade ou dans les souffrances d'un jeûne forcé, ce qui arrive fréquemment aux sauvages.
— Comment te portes-tu ? lui dit le missionnaire ; tu m'as l'air malade.
— Ah! répondit-il, en poussant un soupir, je fais bien pitié de ce temps-ci.
— Comment ! est-ce que tu n'as rien à manger ? ■ — Oui, j'ai de quoi manger; mais je manque
de moutarde.
Il avait vu un bourgeois du fort en faire usage et il considérait ce condiment comme une chose indispensable pour un chef de tribu.
La Compagnie de la baie d'Hudson a prétendu
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que la multiplication des forts a fait du mal aux sauvages et au commerce. Elle parlait de la sorte à son point de vue.
Quoiqu'il en soit, M. de la Vérendrye pour se rendre à la demande des sauvages et aussi pour prendre connaissance du pays, envoya son fils aîné explorer les bords du lac des Prairies. Celui-ci se mit en route le 10 avril ; il avait ordre de se rendre jusqu'à l'embouchure de la rivière Paskoyac dont les sauvages lui avaient parlé, et d'y choisir des endroits avantageux pour l'établissement de deux forts, l'un sur le bord du lac, l'autre vers l'embouchure de la rivière. ( i)
De l'endroit où M. de la Vérendrye père, était rendu pour son exploration, il hésitait à prendre une direction. Devait-il continuer à marcher vers le nord-ouest ou vers le sud-ouest, ou bien encore, devait-il remonter le cours de l'Assiniboine, comme il l'avait fait jusque là ?
Depuis le lac Supérieur, il n'avait eu qu'une seule route à suivre : descendre ou remonter le cours des rivières qui conduisaient à l'intérieur du pays ; les forêts et les montagnes interdisaient tout autre chemin. Mais une fois rendu à l'ouest de la rivière Rouge, l'aspect du pays n'étant plus le même, il était plus difficile de s'orienter. Les vastes prairies, unies comme l'océan, offraient
(I) La rivière Paskoyac. Son embouchure est à cinquante milles environ au sud-est du fort Cumberland.
autant de routes que l'océan lui-même. Plus de cours d'eau, plus de vallées pour indiquer un chemin. Le but principal de M. de la Vérendrye, en envoyant son fils vers la rivière Paskoyac, était de faire examiner le pays et de s'assurer s'il ne serait pas plus avantageux de pousser l'exploration dans cette direction.
En attendant le retour de son fils, M. de la Vérendrye resta au fort de la Reine.
Ses fournisseurs associés lui avaient promis d'envoyer au Grand Portage sur le lac Supérieur tous les effets nécessaires pour la traite et l'équipement des forts. Le 27 mai, il fit partir du fort de la Reine les canots qui devaient lui rapporter ces marchandises. Malheureusement, par une négligence impardonnable, les fournisseurs n'envoyèrent rien.
Les hommes de M. de la Vérendrye attendirent dix-huit jours au Grand-Portage au risque d'y mourir de faim, souffrant, dans tous les cas, d'un long jeûne forcé.
Enfin, les conducteurs des canots, ne voyant rien arriver au Grand- Portage, prirent le parti de descendre jusqu'à Missilimakinaw. A leur arrivée dans ce poste, au lieu de trouver un équipement tout prêt, ils virent leurs pelleteries saisies par F équipeur pour une somme de quatre mille livres, quoiqu'il eut lui-même manqué à sa parole et causé un grand dommage à M. de la Véren-
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drye, en ne faisant pas rendre au Grand- Portage les effets pour la traite, comme il avait été convenu.
Une telle conduite de la part des commerçants avait pour M. de la Vérendrye les conséquences les plus graves.
Privé de secours, il lui était impossible de continuer l'exploration. Ses forts ne contenaient plus aucune marchandise pour les échanges avec les sauvages. Ses objets destinés à faire des présents pour gagner les sympathies des indigènes lui avaient été volés chez les Mandanes et maintenant ses fournisseurs, après avoir saisi ses pelleteries, refusaient de lui donner de nouvelles marchandises.
Si ses canots étaient obligés de remonter à vide, que deviendrait le personnel de ses forts ?
Les gens de M. delà Vérendrye s'adressèrent au commandant du fort de Missilimakinaw et lui représentèrent les risques que couraient dans l'intérieur du pays ceux qui ne comptaient pour vivre que sur les provisions rapportées par les canots. Mais comme c'était avec la permission du commandant que les fournisseurs s'étaient emparés des pelleteries, il ne se montra guère favorable à leur demande et ce ne fut qu'après de vives instances qu'ils purent obtenir quelques marchandises pour la traite.
Les canots reprirent la route du nord-ouest
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et le 20 octobre ils étaient de retour au fort de la Reine.
Les fils de M. de la Vérendrye, partis au mois d'avril pour aller explorer le lac des Prairies et le bas de la rivière Paskoyac, avaient exécuté les ordres de leur père et étaient revenus lui rendre compte de leur voyage.
Ils avaient trouvé deux endroits très avantageux pour l'établissement des forts et ils eussent été prêts à les construire, si les secours attendus de Montréal avaient été envoyés. Mais pour le moment, M. de la Vérendrye dût renoncer à toute nouvelle entreprise. Bâtir des forts, sans avoir des marchandises pour les approvisionner, eut été un travail inutile.
Se voyant sans ressources, avec beaucoup de monde à payer et à nourrir, il se décida à descendre à Montréal pour aller représenter au gouverneur la triste situation dans laquelle il se trouvait. Cependant il passa l'hiver de 1739 au fort de la Reine et ce ne fut qu'au printemps de 1 740 qu'il se mit en route pour Montréal.
Il arriva à Missilimakinaw le 16 juillet. Là il se procura des marchandises et les envoya à ses enfants qui étaient restés dans les forts.
Il avait confié la garde du fort de la Reine à l'un de ses fils. 11 lui écrivit de se rendre dès l'automne chez les Mandanes avec les deux français qui avaient appris la langue de cette nation,
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lui enjoignant de se procurer de bons guides pour se faire conduire à la mer de l'Ouest.
Les affaires qu'il eut à traiter à Missilimakinaw, retardèrent son voyage de plusieurs jours et ce ne fut que vers la fin d'août qu'il arriva à Montréal.
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