‹ Discours de M. Benjamin Constant à la Chambre des DéputésChapitre 38 sur 72 · RELATIVE AU GOUVERNEMENT OCCULTE ET AUX ASSASSINATS DU MIDI · texte numérisé non relu

RELATIVE AU GOUVERNEMENT OCCULTE ET AUX ASSASSINATS DU MIDI

(Séance du 25 avril 1820.)

Messieurs ,

Si nous ne considérions que les crimes dénoncés par la pétition , nous pourrions nous contenter de la renvoyer au gouvernement, dans la conviction que tout gouvernement a intérêt à réprimer de pareils attentats , et à rassurer les citoyens contre des assassinats commis en plein jour et sans aucun mystère ; mais cette pétition indique les causes de ces crimes , et acquiert par là une nouvelle et plus grande importance : elle mérite par conséquent une attention plus spéciale.

L'orateur que je remplace a fait tout ce qu'il a pu pour nous distraire de la question et nous détourner de ce qui y avait rapport. C'est dans cette intention qu'il s'est attaché à combattre longuement uif orateur qui l'avait précédé à la tribune. Confondant sans cesse le roi avec ses minisires, il a prétendu que,

puisque notre honorable collègue, M. Sébastian i , avait attaqué des ministres, il avait porté atteinte aux droits du trône. Dans le même but, il s'est servi à plusieurs reprises des qualifications de général , de militaire , tandis qu'il devait savoir que dans cette Chambre il n'existe que des citoyens. Il a blâmé la dénomination donnée par le député à une loi que nous repoussons, et s'est appesanti sur le mot de loi conspiratrice. Mais il aurait dû réfléchir que, dans plus d'une occasion, un côté de cette Chambre, dans ses discours , dans ses écrits , a prodigué cette épithète à un ministre qui n'avait point sa faveur.

M. Laine s'est récrié également contre la dénonciation d'un pouvoir invisible. M. le garde-des-sceaux actuel n'a-t-il pas déclaré lui-même à cette tribune, dans la session précédente , que celte puissance protégeait les assassins de Nîmes , d'Avignon , de Rhodes même, et leur assurait l'impunité? Ce ministre n'a point été désavoué par ses collègues d'alors ; et M. le ministre des affaires étrangères d'aujourd'hui , quoique alors il ne fît point partie du ministère, doit se rappeler qu'il n'a nullement réclamé contre les paroles de M. de Serre : voudra-t-il entrer maintenant en contradiction avec lui-même?

Ce pouvoir invisible existe ; il protège les manœuvres qui émanent de son sein. Ai-je besoin, Messieurs, de vous rappeler que long-temps il a existé un journal qui provoquait à tous les désordres , un journal clandestin, le Moniteur royal, qui jamais n'a été arrêté ni puni ?

On fait un crime au pétitionnaire de ne s'être point

adressé à l'autorité locale ; mais on oublie que les autorités ont été impuissantes pour prévenir ou pour réprimer les crimes qu'on vous dénonce. Un homme, dont je suis forcé de prononcer le nom à celte tribune, Trestaillon , a été mis en jugement à Riom , parce qu'on savait qu'à Nîmes il serait acquitté.

Un membre de la Chambre des pairs (M. Lanjuinais) a dénoncé des associations secrètes, et bien que par égard pour le pouvoir invisible, un ministre l'ait désavoué , le fait n'en est pas moins resté constant et nrouvé. On sait généralement qu'elles existent; leur organisation a même été rendue publique. D'où vient donc cette chaleur à nier maintenant jusqu'à leur existence? A une époque antérieure, le ministère avouait qu'il y avait beaucoup de maux à réparer, que le bien ne pouvait s'opérer que lentement , parce que le pouvoir invisible s'y opposait , et il faisait cet aveu quand tout tendait à une amélioration graduelle; à présent, il soutient au contraire que la France est tranquille et heureuse, et qu'il n'y a plus de maux à réparer ; il le soutient parce que la marche est rétrograde , et tend à nous replonger sous le gouvernement occulte que le pétitionnaire dénonce.

Messieurs , l'action de cette puissance invisible se fait sentir dans toutes les occasions. Depuis l'esclavage des journaux, les feuilles censurées sont restées quelques jours dans un état de neutralité; lorsque tout à coup, comme entraînées par une puissance cachée, nous avons vu des feuilles, dont le ministère a pris sur lui la responsabilité, déclarer qu'on voulait la contre-révolution entière, la contre-révolution morale, et la

conire-révolution matérielle , aussi complète que le permettrait la volonté et^ans égard pour les promesses du roi. (Des murmures s'élèvent à droite. On s'écrie : non , non ! Un grand nombre de voix à gauche : c'est vrai, c'est vrai!) — Messieurs, j'ai ce journal sur moi au moment où je vous parle.

La pétition de M. Madier vous dénonce, à vous, au roi, à la France entière, les menées les plus coupables et les plus dangereuses; oui, sans doute, il faut la renvoyer à tous les ministres, mais nous ne devons point nous borner à cette formalité. La Charte nous donne le droit de faire une humble adresse au roi , quand nous croyons que les ministres ne peuvent plus faire le bien, ni empêcher le mal. Dans celle adresse, nous dirons au roi : Sire, les députés des départemens , les citoyens de toutes les parties de la France , n'aspirent qu'à se réunir autour du irône. Ils veulent votre règne , Sire ; ils veulent vivre sous l'empire de la Charte et de vos lois. Inconsidérés el imprévoyans, vos ministres cèdent à une influence désastreuse ; un pouvoir mystérieux les égare et accable vos sujets : que Votre 3Iajesté daigne nous délivrer de cette force invisible qui n'est ni légale ni constitutionnelle, qui ébranle le trône et qui menace la liberté. Voilà ce que nous oserons représenter respectueusement à notre monarque constitutionnel. Mais, pour moliver cette adresse en connaissance de cause , je demande que la pétition de 31. Madier soil lue à celte tribune , et qu'ensuite elle soit imprimée el distribuée. (Un grand nombre de voix de la gauche appuient celte proposition. )

* SUR UNE PÉTITION

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