DE PARIS, LU MOIS DE JUIN
(Séance du 5 juin I 820. )
Messieurs ,
J'ai à ajouter quelques faits à ceux qui sont énoncés, non qu'ils me soient personnels; ceux-là je les ignorais , et c'est 31. Sivard de Beaulieu qui me les a appris ; mais en voici de non moins importans , ils corroborent ce qui a été dit.
Avant-hier , une personne fort connue , et que je nommerai dans l'enquête qui devra avoir lieu , est venue me dire : Ceux qui ont attaqué M. Chauveliu , hier, sont à la tribune, et sont prêts à recommencer. Je trouvai trois personnes dans la rotonde, deux hommes et une femme ; la femme me dit : Avertissez M. de Lafayette , on l'attend à la porte ; je répondis : Je vous remercie , nous sortirons ensemble. Le mari de cette femme que je ferai connaître , est venu me dire, ensuite, que nous avions élé éeoutés par un
jeune homme qui dit : Tant mieux , nous leur ferons crier vive le Roi!
Ceci n'est encore rien. Un officier d'un âge déjà avancé , et portant plusieurs décorations , dit aux groupes dont ce jeune homme faisait partie : Non, non, ne bougez pas , ce n'est pas de leur faire crier vive le Roi! qu'il s'agit ; laissez-nous les envelopper, et ne
bougez pas Je ne sais ce qu'ils voulaient faire de
M. de Lafayette après l'avoir enveloppé.
Je demande qu'on nous communique les rapports faits à l'état-major de la place et à la police. Les faits s'éclaireront , et nous pourrons savoir ce que l'on se proposait de faire. Par exemple , l'homme qui a parlé à M. Leseigneur, je le connais, je l'indiquerai. Il est facile de remonter à la source de ce qu'il a dit. Je ne veux point, en ce moment, proférer son nom, pour ne point exciter les passions. Mais j'en conclus que le devoir le plus pressant des ministres est de pénétrer au fond de cette affaire , de voir quel parti , contre leurs intentions , contre la volonté du roi , a vu un cri séditieux dans ce cri de vive la Charte ! Si les ministres ont le zèle qui doit les animer , ils peuvent remédier à tout. La dernière classe du peuple est restée étrangère à ce mouvement ; ainsi , il leur est très facile de réprimer tout désordre ultérieur dont ils seraient responsables. J'insiste pour que les ministres prennent connaissance de l'enquête qui devra avoir lieu. Je nommerai les personnes à ma connaissance , et j'indiquerai les témoins qui peuvent èlre entendus.
Le ministre vous demande , si vous croyez convenable de suspendre les plus importantes délibérations pour vous occuper d'injures personnelles ? non , certes. S'il en était ainsi, s'il ne s'agissait que d'injures personnelles , je serais le premier à réclamer la continuation de la délibération; les dangers personnels ne sont rien pour nous, nous en avons déjà donné assez de preuves ; mais il s'agit des intérêts les plus chers de la France , et nous ne devons pas l'oublier. Des désordres étaient annoncés : de toutes parts des bruits nous parvenaient, on nous faisait des rapports , des lettres anonymes nous étaient adressées... Ce qu'on nous annonçait s'est accompli, et c'est parce qu'il ne s'agit plus de danger personnel, mais de la tranquillité publique , gravement compromise, que nous ne pouvons , dans de telles circonstances , continuer notre délibération , avant d'avoir reçu les communications qui nous sont nécessaires.
Cependant, si MM. les ministres avaient, observé une impartialité complète dans leur exposé des faits et l'énoncé des mesures qu'ils ont prises , je pourrais consentir à la continuation ; mais , contre leur intention , sans doute , leurs réponses sont marquées de l'empreinte delà partialité. Leur réponse est de nature à redoubler les désordres au lieu de les faire cesser.
Nous connaissons tous les motçurs de ces scènes
déplorables (Très vif mouvement à droite.
Nommez, nommez franchement ceux que vous
accusez!....) Je ne cacherai point , et je désignerai tout à l'heure le parti auquel j'attribue ces désordres ( Nommez , nommez 1 .... )
Tant que je serai interrompu , je ne pourrai donner l'explication que Ton demande ; je ne sais pas pourquoi , lorsque je parle d'un parti , ces Messieurs se croient insultés (Voix à droite : Pourquoi regardez-vous de ce côté en en parlant?) Précisément je ne me tournais pas de ce côté au moment où j'ai été interrompu. Je disais , Messieurs , que les réponses des ministres n'annonçaient point d'impartialité, et que le mal pouvait s'en accroître. Les excès qui ont eu lieu , nous le savons tous , et les ministres doivent le savoir, s'ils ont vu les rapports faits à l'état-major et à la police Ils doivent savoir qu'il n'y a pas eu deux
partis en présence , mais un seul parti agresseur. Des citoyens étaient rassemblés autour de cette enceinte : ils criaient vive le Roi , vive la Charte ! ils n'ont crié vive la Charte , en la séparant du cri de vive le Roi , que quand des individus furieux et armés de bâtons se sont précipités sur eux pour leur faire crier : vive le Roi! Et l'on vous dit que des excès ont entraîné à d'autres excès ! et l'on vous a parlé d'une jeunesse égarée, tandis que cette jeunesse est restée calme ; qu'elle a été victime du désordre ; que ceux qui l'assassinaient étaient épargnés ; et qu'il n'y a eu de personnes arrêtées que parmi celles qui étaient insultées, provoquées, frappées et foulées aux pieds des chevaux. Pour être vrai , il fallait dire : Il y avait en présence deux classes de jeunes gens : ici, une jeunesse animée de sentimens généreux , fière de nos institutions , et animée d'un zèle ardent pour la défendre; une jeunesâé amie1 de la liberté, et prête à braver noblement tous les périls pour une si belle
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cause ; et de l'autre , une jeunesse qui ne cesse de provoquer , et qui veut proscrire les défenseurs de cette liberté; une jeunesse qui se montre constamment ennemie de nos institutions , et qui a commencé ses exploits par violenter la volonté royale , et par arracher d'auprès du trône un ministre que tout le monde savail être cher au monarque. Si , dis-je , on avait tenu ce langage , il y aurait de l'impartialité; mais on ne vous a parlé que d'une partie de cette jeunesse qu'on a dit égarée , tandis qu'elle tombait sous les coups des provocateurs , et qu'un infortuné, fuyant sans défense, a été atteint d'un coup mortel. Je demande si cette manière de présenter les choses n'est pas de nature à redoubler le danger.
La journée de samedi, Messieurs, nest pas un événement isolé. Il est préparé de longue main. Dès le jour où un crime effroyable a consterné la France, on a médité les moyens de nous livrer a une faction ; les journaux de cette faction qui a obligé le monarque à sacrifier un ministre qui lui était cher, ont continué leurs provocations, et enfin le désordre a éclaté : je ne sais s'il ira plus loin. M. le garde-dessceaux le prend sur sa responsabilité; je désire que les mesures prises aient tout leur effet ; mais si ses espérances étaient trompées , si la sécurité qu'il nous garantit était compromise , je déclare que ce n'est pas lui que j'en accuserais le plus.
Remarquez bien quelle a été la marche de la faction ; elle a d'abord répandu le bruit d'accusations factices ; en voyant que cela ne réussissait pas , elle a eu recours à des conspirations imaginaires ; vous.
savez ce qu'elles sont devenues , ce qu'elles ont produit; on n'en a plus entendu parler. Enfin, quand on a eu reconnu que toute provocation à la guerre civile était inutile , et que les conspirations prétendues n'amenaient à rien, on a marché le front levé, on a marché contre la Charte à force ouverte , et vous
avez eu samedi (Voix à gauche : Ils demandaient
une journée.) Je le sais bien. Je n'examine pas quelle part l'autorité a eue dans la direction de la force armée, et dans quel esprit on l'a fait agir; mais ce que nous avons vu, et que tout Paris a vu, c'est que cette force sévissait contre les gens insultés et frappés , et qu'elle laissait aller les provocateurs qui les accablaient d'outrages et de coups.
Je déclare, au surplus, que je n'ai pas approuvé plus que l'honorable collègue qui en était l'objet, les témoignages éclatans dont on a parlé; mais ce sont de ces choses qui ont bientôt un terme en elles-mêmes. Etablir un parallèle entre cette ovation et le lendemain, entre les félicitations données à un député , et des excès graves contre un député , établir l'égalité entre des actes si différens de leur nature, voilà, Messieurs, ce que vous ne pourriez admettre ? Et, en effet, quelle différence de conduite. Une partie de la jeunesse criait vive le Roi et la Charte ! L'autre partie ne criait pas seulement vive le Roi! mais vive le Roi tout seul, et à bas la Charte!. . . (Mouvemens violens adroite. C'est faux, c'est faux — Voix à gauche : Oui, oui... M. Casimir Périer : Nous
demandons une enquête, cela sera prouve Voix à
droite: El nous aussi.) J'ai vu des lettres signées,
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dont je ferai connaître les auteurs quand l'enquête aura lieu. On sait que , dans un lieu public, soumis à la surveillance de la police, on a crié vive le Roi! le Roi tout seul ! à bas la Charte ! à bas les libéraux ! vengeons dans le sans; des libéraux la mort
du duc de Berry l — ( Même mouvement à droite
A gauche: C'est vrai, au café Valois )
Dans un tel état de choses, Messieurs, vous ne pouvez délibérer, non qu'il y ait du danger, car, prenez garde qu'à l'égard des factieux qui vous menacent , que vous délibériez ou non, le danger serait le même; mais les motifs de la suspension ont été développés devant vous; je ne demande pas un ajournement indéfini, mais seulement jusqu'au moment où les ministres auront eu connaissance des rapports de l'étatmajor et de la police. Je sais qu'ils trouveront la conviction qu'un parti seul a agi, et se dispose à agir encore à l'instant où je parle.
Il reconnaîtra le danger véritable ; il ne déploiera point de rigueurs illégales, nous sommes loin de le demander, mais une ferme et impartiale surveillance. 11 mettra le parti hors de nuire ; s'il ne le fait pas , en un jour, en une heure , ce parti qui n'est pas redoutable en lui-même, mais qui a de la témérité, peut dévorer et nous, et la France, et le ministère luimême. (Violente agitation. Voix à gauche : C'est vrai, c'est vrai ! ) Et , lorsque je parle du ministère , je dirai qu'il est de sa prudence de ne pas insister pour que la loi , dont nous nous occupons , soit rendue sous de tels auspices. Déjà elle a été précédée par deux lois qui ont profondément affligé les amis de la li-
berté , celle sur la liberté individuelle , celle sur la liberté de la presse; aujourd'hui faudra-t-il que la délibération sur la loi des élections, après avoir été précédée de bâillons et de lettres de cachet, soit accompagnée de violences, entachée du sang qui a
été versé Il importe donc, Messieurs, que les
ministres fixent l'opinion de la France et la vôtre , sur les événemens qui ont eu lieu. Il importe, qu'ils éclaircissent tous les faits, qu'ils entendent tous les témoignages , alors je ne doute pas qu'ils viennent vous déclarer qu'il n'y a eu qu'un parti agresseur, et qu'un parti coupable. Jusque-là nous ne pouvons délibérer : je demande l'ajournement à trois jours. (Vivement appuyé à gauche. A droite : On veut nous taire perdre du temps. On a déjà réussi à nous faire perdre une séance. )
Vous avez entendu, il y a peu d'instans, M. Laine, vous parler avec un sentiment sincère et une profonde affliction de ce qui s'est passé ; et quand des membres vous retracent les outrages, les provocations dont ils ont été l'objet , on ose dire que notre but est atteint, que notre intention est satisfaite, que nous avons fait perdre une séance à la Chambre ? Une telle expression est un outrage à la Chambre , et un outrage à chacun des membres qui ont été entendus. Je demande le rappel à l'ordre.