‹ Discours de M. Benjamin Constant à la Chambre des DéputésChapitre 48 sur 72 · RÉPONSE SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

RÉPONSE SUR LE MÊME SUJET

Messieurs ,

J'ai à répondre aux diverses allégations qui ont été présentées contre les membres de cette assemblée, qui , alarmés de la situation présente, ont voulu vous faire connaître l'état d'une capitale si malheureuse depuis huit jours. Je n'ai vu dans ce qui vous a été dit que des reproches injustes , le besoin de chercher un prétexte aux mesures violentes qui ont été prises et le dessein de vous donner une fausse idée du principe véritable des mouvemens qui ont eu lieu.

Il nous appartient donc de vous présenter d'autres

considérations , et de vous dire comment ii se fait que des citoyens paisibles aient été maltraités , frappés , dispersés ; qu'il y ait eu des actes de violences coupables,, des actes illégaux qui ne sauraient être justifiés. On ne voudra sans doute pas emporter le fond par la forme.

Nous avons le droit de dire aux ministres qu'ils doivent prendre des mesures propres à calmer les esprits , et que celles qu'ils ont prises n'ont fait jusqu'ici que les exaspérer. On a déplacé la question, et c'est le malheur de toute cette discussion; c'est la cause des événemens que nous déplorons. Si , après la journée de samedi , on était venu nous dire la vérité , si on était venu nous entretenir du complot réel qui a existé contre la représentation nationale et contre plusieurs députés notoirement menacés ; si on fût venu vous dire : Les coupables sont connus et ils seront punis , tout serait apaisé -, mais on vous a présenté les faits de la manière la plus inexacte ; on a nommé rebelles ceux qui avaient été victimes. Ce n'était pas là le langage qu'on devait tenir; la vérité a une puissance universelle; il fallait la faire entendre; on ne l'a pas voulu, et voilà la seule cause de cette longue agitation et de cette fermentation que des mesures imprudentes n'ont fait qu'augmenter.

Si on fût remonté franchement à l'origine des troubles , on aurait reconnu un complot organisé par des chefs qui dirigeaient tous les mouvemens, qui désignaient parmi nous des victimes que le hasard seul a dérobées au sort qui leur était réservé. En vain rcporlerait-on la cause première à un hommage rendu à

l'un de nos collègues : cet hommage pouvait être déplacé ; mais assurément , ce mouvement libre , spontané , n'avait nullement le caractère d'un complot.

C'est par des récits infidèles qu'on a excité la fermenlation. Le déploiement de forces qu'on a ordonné en a été une autre cause. A qui attribuer ces actes de violence, cet état d'ivresse des troupes, ces charges de cavalerie qui formaient lesattroupemensau lieu de les dissoudre, puisque les citoyens pressés, foulés en fuyant, se réfugiaient et se serraient les uns contre les autres. On a aigri les esprits, on a excité le mécontentement. Je ne justifie pas les attroupemens , je désapprouve les résistances illégales , mais il ne faut pas confondre avec des résistances illégales , des rassemblemens qui n'ont point un caractère hostile.

Mais au milieu de ces rassemblemens on a entendu des cris séditieux ! Je veux le croire ; mais connaissonsnous quels ont été les provocateurs ? A Lyon aussi , il y a eu des provocateurs ; ils ont été reconnus , signalés ; on connaît les noms de ces infâmes agens ; ne peut-il en être de même à Paris? Il y en a eu d'arrêtés ; pourquoi ont-ils été relâchés ? Les ministres doivent le savoir ; ils ont ici les rapports sous les yeux

Les ministres se sont conduits avec faiblesse d'une part, et avec peu de loyauté de l'autre -, je ne leur en fais pas un reproche particulier ; je vois ici la même source que celle des malheurs du Midi. Oui , il faut le dire; je vois ici l'effet des combinaisons, de ce

qu'il faut bien appeler le gouvernement occulte

Oui, Messieurs, il est certain que le complot de samedi appartient à l'agent du gouvernement occulte....

Cet agent est le même homme qui a écrit les fameuses circulaires. (Nommez, nommez.)

Une procédure existe! les interrogatoires auront lieu ; les dépositions seront faites en présence de la justice : c'est alors que je déclarerai les noms; la Chambre

n'est pas juge, et je ne dois nommer personne

M. le garde-des-sceaux a accusé et n'a nommé personne ; vous n'avez rien dit ; il nommera sans doute ceux qu'il accuse. Quant à moi , je crois que le pouvoir secret dont je parle a provoqué l'égarement des soldats ; qu'il est l'auteur des troubles ; qu'il peut entraîner la France aux plus grands malheurs. J'oppose des faits à des faits , des allégations à des allégations , et je ne m'attache pas à des interpellations auxquelles je ne dois pas répondre.

On vous a lu l'extrait d'un procès- verbal. M. le garde-des-sceaux s'en est prévalu pour vous signaler un parti séditieux. Je prendrai la liberté de lui demander, puisqu'il ne croit pas contraire à ses devoirs de nous donner connaissance de ce procès-verbal , pourquoi nous refuser de nous communiquer les rapports faits à l'état-major de la place et à la police , sur la journée de samedi ? Ces rapports confirmaient ce que j'ai dit; je le tiens d'une personne qui le tenait de même de la bouche de M. le préfet de police Angles. Ils contiennent la preuve d'un complot contre trois membres de cette Chambre; les postes étaient assignés. Chacun d'eux devait être attendu à l'une des portes du palais. On nous lit un procès-verbal; pourquoi ne lit-on pas les rapports que j'indique? Je le répète, avec de l'impartialité, on aurait calmé toute

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l'effervescence; on a accusé un parti qui n'était pas coupable , et les esprits se sont irrités. En ne démasquant pas le parti coupable , et en accusant celui qui a été victime , on a causé tous les malheurs résultant de l'égarement et de l'enivrement complet des soldats. Une lettre , que m'adresse un médecin des hospices , prouve que ces malheurs sont dus , non aux attroupemens, mais aux mesures imprudentes prises pour les dissiper.

Cette lettre renferme la liste , les noms, la demeure des personnes blessées. ( Voix à gauche : Lisez, lisez. Voix générales : Non, non.)

Messieurs , de graves désordres ont eu lieu ; ils se perpétuent ; j'affirme , sur ma responsabilité personnelle , qu'ils ne sont pas dus à la cause qui vous a été signalée. M. le garde-des-sceaux s'est montré partial dans les explications qu'il a données à cette tribune ; ce sont les fausses mesures des ministres qui ont fait tout le mal. Ils devaient invoquer l'assistance des officiers civils et celle de la garde nationale ( Voix à

droite : Cela a été fait. ) Et quel usage a-t-on fait de la censure dans cette circonstance ? Ne lit-on pas aujourd'hui dans un journal un article dans lequel on appelle mouvement militaire les charges de cavalerie et les coups de sabres qui ont été donnés ? Si le gouvernement avait agi avec impartialité, s'il eut fait arrêter les véritables provocateurs , tout serait lini ; il n'y a pas de gouvernement où de pareils désordres continuent huit jours , s'il n'est pas asservi par la faction qui les provoque. Remarquez que cette faction, ne trouvant pas que les événemens tournassent assez h son i. 26

profit, a voulu tenter un dernier effort; et il est bien digne d'observation que les désordres ont redoublé en gravité quand elle a cru voir que le ministère n'osait rien réprimer : le ministère est le maître d'apaiser les troubles quand il le voudra. Tous les amis de l'ordre et de la liberté n'ont qu'un vœu , ce ne sont pas des factieux. Et ne nous sommes-nous pas réunis à lui chaque fois qu'il a présenté des dispositions qui n'étaient pas tout-à-fait inconstitutionnelles? Quand au contraire il secondera un parti qui veut sa perte , il ne peut compter sur la tranquillité , et il n'aura pour lui que la majorité misérable dont il s'est lui-même reconnu trop peu appuyé. Il vient d'avoir une grande majorité pour une transaction entre les diverses opinions ; mais , certes , cette majorité , qui a pour lui le mérite de la nouveauté , n'est pas tout-àfait ministérielle ; elle se retournera contre lui au premier moment où il reprendra une marche contre-révolutionnaire ; il ne retrouvera que sa majorité de trois ou quatre voix. Il peut rendre permanente une grande et forte majorité. Je conclus à la proposition de suspendre la délibération ; il ne tient qu'aux minisires de faire cesser les désordres , et, s'ils le veulent, nous y contribuerons de tout notre pouvoir.

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