SUR LA SPÉCIALITÉ
Séance du 30 juin 1820.)
Messieurs,
Quand notre honorable collègue, M. Sébastiani, a fait sa proposition , j'étais assez disposé à entrer dans ses vues. Je craignais que la Chambre, en effet, très fatiguée , ne pût porter assez d'attention à la discussion d'une question aussi importante que celle de la spécialité , et qu'il n'en résultât un précédent très fâcheux , l'année prochaine , sur la quest ion en ellemême. Mais la manière dont cette question s'est engagée , et ce qu'ont dit 31 M. les ministres , donne lieu de croire qu'il s'agit moins ici de préjuger la question que de la repousser tout-à-fait. M. le ministre des finances vient de nous déclarer qu'il ne saurait consentir à l'admission d'un amendement , présenté incidemment au budget, sur la spécialité; et, cependant , depuis huit mois , la question s'agite , le mot de spécialité est prononcé à la tribune, et jusqu'ici il semblait qu'on n'était divisé que sur la place la plus convenable à cette discussion. Quand nous
I avons demandée , on nous l'a promise ; et c'est après avoir gardé le silence , c'est après nous avoir fait voter toutes les dépenses , qu'on vient nous déclarer qu'on s'oppose à ce que la question soit traitée. J'avoue, Messieurs, que je ne reconnais pas dans cette marche , cette franchise qui devrait toujours caractériser un ministère. Mais est-ce bien un amendement que l'on présente ? Est-ce un amendement improvisé à la tribune ? Non , c'est le travail de votre commission qui est depuis quelques mois sous vos yeux.
II y a quelque chose de plus : il y a une proposition. Je l'ai faite au commencement de la session ; je l'ai déposée : M. le rapporteur de la commission des comptes m'a dit que la question serait traitée; dans cette espérance , j'ai déclaré à la commission que je consentais à ne pas donner de suite à ma proposition , que je m'en remettais à elle de ce soin.
Quand le rapport fut fait , je remarquai que la question de la spécialité n'y était pas abordée , et l'on me répondit qu'elle le serait plus tard, et lors de la loi des dépenses ; aujourd'hui on veut la remettre à l'année prochaine. Je crois, moi, qu'il faut la traiter à l'instant même , et sortir de ces ajournemens indéfinis dans lesquels nous sommes successivement retenus. Qu'on ouvre la discussion , il sera facile de répondre aux argumens de ceux qui ne veulent pas la spécialité. Ils abusent contre nous d'un singulier moyen de raisonnement qui n'a quelque force apparente, qu'en ce qu'on nous accuse de vouloir ce que nous ne voulons pas. Nos adversaires prétendent que nous voulons l'absurde,et par conséquent ils ontun grand avantage h rai-
4P sonner contre nous. Ils prétendent que nous voulons pousser la spécialité hors des bornes raisonnables, entraver le gouvernement; mais, Messieurs, nul de nous n'a cette intention. Nous voulons, une spécialité légale, d'une exécution raisonnable et possible ; sans elle vous n'établirez jamais d'ordre dans vos finances. Sans elle vous ne connaîtrez jamais l'emploi des deniers publics ; sans elle , des dépenses que vous aurez créées , Messieurs , et que vous aurez unanimement votées , ne seront pas faites , et d'autres que vous aurez crues inutiles, que vous aurez rejetées, seront continuées; sans la spécialité, Messieurs, vous aurez voté des fonds pour une armée, et l'on vous donnera un immense état-major ; sans elle vous aurez voté des fonds pour des curés et des succursalistes , et vous aurez des évèques ; sans elle , quand vous aurez voté des fonds pour les employés , on augmentera les traitemens des chefs et des directeurs généraux ; quand vous aurez enfin voté le nécessaire, on l'emploiera pour le superflu. Je termine cette discussion, Messieurs, en vous rappelant que MM. les ministres, depuis six mois , ont entendu cette discussion s'élever,
qu'ils ont consenti à ce qu'elle s'élevât Et ce
n'est qu'aujourd'hui que l'on s'oppose à ce que la discussion s'établisse.... Je combats l'ajournement.