‹ Discours de M. Benjamin Constant à la Chambre des DéputésChapitre 53 sur 72 · TRICOLORE · texte numérisé non relu

TRICOLORE

( Séance du 7 février 1821.

Messieurs ,

Le ministre que je remplace à cette tribune aurait dû, avant de faire peser une accusation, au moins imprudente , sur les orateurs qu'il a voulu réfuter , se rappeler que les éloges qu'ils ont pu donner à ce qui fut pendant trente ans un signe de gloire, ne sont venus que parce qu'une seule épithète qui n'avait rapport qu'au passé, une épithète bien naturelle en parlant des hommes qui ont contribué à la gloire française, avait été prononcée par un des préopinans, et repoussée à l'instant par des murmures que je ne puis caractériser. Cette épithète qui a excité un étrange et un imprudent scandale.... ( Murmures à droite. ) Oui , un imprudent scandale ; si cette épithète n'avait pas été relevée, et si l'on n'avait pas, je ne sais sous quel prétexte, demandé le rappel à l'ordre pour celle épithète, il n'y aurait eu ni ces éloges qui

devenaient une défense légitime , ni aucun symptôme de cette agitation et de cette effervescence qui, malheureusement depuis quelque temps, troublent cette Chambre

Oui , Messieurs , vous chercheriez en vain à vous le déguiser : nous voulons ce qui existe, et nous saurons le défendre ; mais, comme Français, nous ne devons pas souffrir qu'on flétrisse le passé. Dites, et vous aurez raison, que ceux qui aujourd'hui arboreraient un autre signe que la cocarde blanche, seraient en révolte ; mais ne murmurez pas quand on dit que la cocarde tricolore a été portée avec gloire à l'intérieur et à l'extérieur. N'essayez pas de rattacher à ces couleurs des excès épouvantables qui, comme on l'a très bien dit, n'ont pas plus de rapport avec la cocarde tricolore, que la Saint-Barthélémy avec la cocarde blanche, ou, pour mieux dire , que la Saint-Barthélémy avec la religion ; car la liberté est aussi étrangère aux épouvantables excès commis en son nom , que la religion l'a été aux assassinats de la Saint-Barthélémy et à des assassinats plus récens.

C'est par cette déplorable confusion d'idées, dans laquelle je suis fâché qu'un ministre du roi soit tombé, ainsi que plusieurs de nos collègues, qu'on est entré dans celte discussion. Mais non, jamais on ne parviendra à déshonorer les fastes de notre gloire. Ce n'est pas à ceux qui ont occupé des places, et qui portaient alors la cocarde tricolore, à ceux qui ont été chargés de faire exécuter les lois dans les pavs conquis sous cette même cocarde ; ce n'est pas a eux , dis-je, à venir la flétrir, car ils se flétrissent eux-

mêmes, et ce serait une imprudence bien inconcevable

J'ai cru devoir monter à cette tribune pour faire voir que s'il y a imprudence , elle est tout entière de la part du membre qui, pour une seule épithète, pour une épithète légitime , a voulu faire rappeler son collègue à Tordre. S'il y a imprudence, elle a été encore plus dans les paroles de M. le garde-des-sceaux, qui est venu représenter comme une provocation peutêtre involontaire (et ici, je dois lui rendre justice, il n'a pas accusé les intentions ), l'éloge naturel d'une cocarde sous laquelle la France est arrivée au plus haut degré de gloire.

Messieurs, ne finirons-nous jamais d'accuser le passé ? Les membres qui tombent dans cette imprudence ne reconnaîtront-ils pas que ce n'est pas là le moyen d'arriver à un ordre stable ? On ne déshérite pas une nation de ce qu'elle a conquis avec tant de gloire. On ne peut pas lui faire mépriser un signe qu'elle a porté, et sous lequel, je le répète, elle s'est élevée à une immortelle renommée. Respectez le passé, si vous voulez donner à nos successeurs la leçon de respecter le présent. Nous, nous voulons défendre le présent et la mémoire du passé ; parce que le présent est une espérance , parce que nous croyons que si nous pouvons consolider ce présent, et le préserver de l'imprudence des hommes qui l'attaquent sans cesse avec tant cVinconsidération , et j'ose dire, avec tant d'extravagance ; si, dis-je, nous pouvons le préserver de leurs attaques, nous aurons la liberté sous laquelle il existe le plus de calme , le plus de douceur et une

heureuse réunion de toutes les opinions. Mais 'ne croyez pas rallier la nation, si vous méprisez sa force et sa gloire, si vous méprisez ce signe que l'auguste auteur de la Charte a lui - même arboré en 1789, lorsqu'il est venu lui-même dire que la révolution était inévitable, quelle devait amener les plus heureux changemens , et que son auguste frère , s'en déclarait le chef. Vous pouvez trouver ces paroles mémorables dans tous les journaux du temps... ( Une longue et vive agitation succède. )

Dites , si vous le trouvez nécessaire , que, dans le cours de la révolution , on a commis des crimes épouvantables ; mais reconnaissez que le motif principal , essentiel de la révolution était respectable. Apprenez ( car peut-être il y a parmi vous des hommes qui n'étaient pas sur les lieux, et qui connaissaient mal les dangers que courait une patrie dont ils étaient absens), apprenez que les mêmes hommes qui ont arboré cette cocarde et qui seraient coupables de l'arborer aujourd'hui, ont défendu ce trône constitutionnel, qu'ils ont été ensevelis dans les cachots pour la défense du trône constitutionnel ; qu'ils ont péri pour la défense de la liberté ; car, Messieurs, dans nos troubles révolutionnaires, il est tombé plus d'amis que d'ennemis de la liberté, et cela, parce que les amis de la liberté étaient restés au poste du danger, tandis que ses ennemis s'étaient mis en sûreté.

J'ai cru devoir vous soumettre ces observations, dans le désir de voir la liberté s'établir à l'ombre de la monarchie constitutionnelle ; et je suis fermement résolu, et ma résolution est partagée par beaucoup

de membres de cette Chambre, de ne jamais permettre qu'on flétrisse une des époques à la fois les plus glorieuses et les plus malheureuses que jamais une nation ait traversées. ( Mouvement d'adhésion à gauche. )

OPINION

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