A FAIRE RENCHERIR LES GRAINS
Séance du 28 avril 1821.)
Messieurs ,
Il me parait que l'honorable préopinant n'a pas répondu à l'objection de M. Saglio. Il vous a prouvé que la disposition qu'il a combattue était un moyen d'élever le blé à un prix fictif, qui s'opposera à l'importation. Il est clair que tous ceux qui, comme moi (et je crois que plusieurs membres sont revenus à cette opinion plus modérée) , pensent qu'on s'est exagéré , je ne dirai pas la nécessité d'empêcher l'avilissement du prix des grains , mais celle de le faire renchérir , doivent voter avec M. Saglio le rejet de l'article.
Il me semble que vous avez trop fait en adoptant plusieurs dispositions différentes de celles du gouvernement sur une proclamation que toute disette , même partielle , était impossible, Je reconnais , avec M. le rapporteur , et avec plusieurs membres de ce côté , que, depuis la révolution, l'agriculture a fait d'imi. 3i
raenses progrès. J'ai écouté avec plaisir les détails clans lesquels M. le rapporteur est entré pour prouver ce bienfait de la révolution.
Si je ne craignais de fatiguer l'assemblée , je vous relirais, Messieurs , les paroles de votre rapporteur, qui prouvent que c'est depuis la révolution que les propriétés plus divisées ont été mieux cultivées. (De nouveaux murmures interrompent. ) J'avoue que je ne conçois pas pourquoi ce qui est sorti de la bouche de votre rapporteur avec vos applaudissemens , sort de la mienne avec une telle défaveur. Au reste , je me
resigne a mon sort.
Je dirai que vous devez profiter de la dernière occasion qui vous est offerte pour arrêter cet enthousiasme de renchérissement. Je vous représenterai , dans votre intérêt , qu'il ne faut pas , dans le cas où quelque disette partielle arrive, qu'on l'attribue aux mesures qu'aurait prises la grande propriété entrée dans cette Chambre.
Certes , des disettes partielles peuvent avoir lieu. Vous aurez beau faire, vous ne décréterez pas d'autorité l'abondance. Il y a des assemblées qui ont voulu décréter d'autorité la victoire , et leurs troupes ont été battues ; nous en avons des exemples récens. Vos décrets ne pourront pas plus contre les fléaux de la nature que les décrets de ces assemblées contre d'autres fléaux.
On nous a dit fréquemment que le renchérissement des denrées était favorable à la classe laborieuse, parce que les salaires étaient proportionnés au renchérissement. Cela est vrai jusqu'à un certain point.
DE M. BENJAMIN COiNSTANT.
Tant que le renchérissement n'a pas dépassé certaines bornes , il peut servir de proportion au salaire ; niais cela est taux lorsque le renchérissement excède ces bornes. Alors la classe laborieuse est obligée de travailler au rabais. La classe productive profite de cette circonstance. L'ouvrier qui manque de pain , travaille pour avoir la moitié du pain qui lui est nécessaire. J'ai toujours vu, dans des temps de disette, des ouvriers s'offrir pour travailler à des prix beaucoup plus bas. Vous ne devez donc pas faire renchérir les denrées au point de laisser la classe ouvrière à la merci de la classe productive. Il faut maintenir un juste équilibre : cet équilibre , je n'hésite pas à le dire , vous l'avez rompu >"on , non.) J'ai le droit d'émettre mon opinion. (Plusieurs voix : A la question. ) Je suis dans la question , car la mesure que vous allez prendre tend à faire renchérir encore le blé ; et je crois que vous devez la rejeter. Je pourrais entrer ici dans beaucoup de détails; mais, interrompu sans cesse par une espèce d'effervescence qui s'est emparée des propriétaires , des possesseurs de denrées , je ne puis m'exprimer comme je le voudrais. Je me bornerai à vous dire qu'il est fâcheux de voir que vous faites renchérir les denrées que vos terres produisent et dont vos greniers sont remplis. Je crois que vous ne devez pas prendre sur vous tout l'odieux que peut avoir cette loi. Ce n'est pas moi qui ai fait parler le collègue qui vous a prouvé , qu'au moins dans certaines parties de la France , votre loi pouvait amener beaucoup de malheurs. Vous ne devez pas traiter avec tant de dédain des malheurs partiels. Il existe pour
l'opinion publique cerlain respect, certaines défé- . rences qu'il n'est pas permis de braver. L'influence des propriétaires sur cette loi est évidente ; elle les a portés à une grande exagération. Si vous ajoutez encore aux dispositions qui tendent à faire renchérir les denrées , vous faites une chose cruelle qui peut avoir les plus graves inconvéniens.
Il est certain que vous avez été plus loin que ne le voulait le gouvernement. Certes, je ne professe pas beaucoup de confiance dans le ministère , sous le rapport de la politique ; et quand il parle de liberté et de Charte, j'ai des motifs bien fondés pour être en état de défiance. Mais quand il parle de subsistances , comme son intérêt est ici d'accord avec l'intérêt national, on peut s'en rapporter à ce qu'il dit. Je ne suis ni ami ni ennemi de l'autorité ; je plaide sa cause quand je crois qu'elle a raison ; comme je l'attaque , je crois avec quelque courage, quand je crois qu'elle a tort. Je conclus au rejet de l'article de la commission.