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tent et le comprennent, car .je puis convaincu que cette partie militante du catholicisme qui m'a compté pendant si longtemps dans ses rangs doit changer aujourd'hui d'attitude, et substituer à la polémique et à la critique, qui durent déjà depuis vingt ans l'action, afin de prouver ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. (Approbation.)
Telle est ma conviction, et c'est pourquoi je déclare que la loi actuelle suffit complètement aux besoins de la cause. Je pousserai jusqu'au bout cette sincérité devant vous, en ajoutant sans détour l'expression de la crainte qui me domine et que je formule ainsi : Après le vote de cette loi, ce ne sera pas la liberté qui manquera aux catholiques, ce seront plutôt les catholiques qui manqueront à la liberté.
C'est l'aveu d'un homme qui, comme vous le voyez, n'est pas le flatteur de sa cause et de son parti, mais qui en est le soldat et l'ami dévoué et sincère. {Très bien! très bien!)
Voilà donc pour la liberté.
J'arrive à la seconde partie de notre œuvre, à la réforme de l'enseignement officiel. Et ici, pour rendre hommage à mes convictions, je suis obligé de déclarer que je regarde l'enseignement officiel en soi, l'enseignement donné par l'Etat, comme une erreur, comme un danger, comme un mal; je ne crois pas que l'Etat moderne, l'État en soi, ait la mission de donner l'enseignement.
Je suis obligé de dire cela en passant, parce que je n'ai pas changé de manière de voir quant aux principes. J'ai deux raisons très faciles à donner pour justifier cette conviction. Je ne crois pas que l'État; dépouillé,
comme il l'est aujourd'hui, de toute religion à lui, ait l'autorité morale nécessaire pour enseigner. Et, en outre, je crois que l'Etat n'a déjàque trop de responsabilité sur le dos, et je ne voudrais pas lui ajouter encore le poids immense de celle d'un enseignement officiel et national. Mais enfin il y a là une institution nationale, il y a là un grand fait, il y a là un préjugé, une habitude profondément enracinée dans le cœur et la volonté de ia majorité du peuple français. Je crois fermement que le peuple français veut maintenir son enseignement officiel; il y a là une volonté que je suis tenu de respecter tout en la blâmant par devers moi. Mais en respectant cette grande institution, nous sommes tous appelés à l'améliorer, et c'est ce que nous avons entrepris avec la plus complète sincérité et dans l'intention formelle de rendre cet enseignement aussi bon, aussi durable, et aussi solide que possible.
Comment nous y sommes-nous pris ? Tout en respectant l'institution, nous avons dû reconnaître qu'elle n'avait pas donné, comme je l'ai prouvé tout à l'heure, les résultats qu'on devait en attendre; que si l'institution était bonne aux yeux de ses partisans, etpouvait être regardée Gomme telle par la majorité du peuple français, elle n'avait pas donné des résultats satisfaisants au point de vue social et politique.
Cela étant, nous avons voulu y apporter les grands changements que voici: d'abord changer les autorités qui ont présidé jusqu'ici à sa direction, substituer au conseil de l'Université le conseil supérieur de l'instruction publique, dont je n'examinerai pas la composition devant vous, parce qu'on l'a déjà assez fait dans les deux sens; substituer aux académies actuelles le gou-
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vornement de l'instruction publique par départements, organisé, comme nous l'avons fait, dans les conseils académiques de département; appeler toutes les grandes forces sociales, les autorités religieuses, judiciaires, politiques et électives à siéger dans ces conseils, et à gouverner ainsi l'enseignement public en surveillant l'enseignement libre ; enfin substituer, quant à l'instruction primaire, à la direction actuelle et insuffisante de cette instruction, l'autorité exercée par les mêmes conseils académiques, et sous eux par des délégués cantonaux, par les maires et par les curés.
Tels sont les grands changements que nous avons introduits dans le gouvernement de l'enseignement officiel.
A côté de ces changements, qui ne sont pas une ruine, mais qui sont une transformation, nous avons introduit la concurrence, la concurrence par la liberté, que nous regardons comme devant rendre un service immense à l'éducation nationale, i l'éducation officielle.
En troisième lieu, nous avons appelé à notre secours l'un des principes les plus invoqués aujourd'hui, et cela dans l'intérêt même de l'éducation officielle, la décentralisation, par l'introduction, dans les conseils académiques que nous avons créés, de conseillers généraux en nombre égal à celui de tous les autres membre? réunis.
En dernier lieu, et c'est ce que nous croyons avoii fait de plus heureux et de plus salutaire pour l'enseignement officiel, nous avons appelé la religion représentée par les ministres des divers cultes, et surtout par l'épiscopat, à intervenir d'une manière régulière
solennelle et efficace dans le gouvernement de l'éducation donnée par l'État.
Voilà ce que nous avons fait pour la réforme, la transformation de l'enseignement public, et avec l'espoir sincère que les résultats qu'il donnera désormais vaudront mieux que ceux que je constatais tout à l'heure.
On me dira peut-être : Mais, par cette dernière mesure, vous allez recommencer une œuvre qui a déjà échoué, qui a été tentée infructueusement, sous la Restauration, par M. l'évêque d'Hermopolis.
Je dis que non, que nous ne recommençons pas l'œuvre de M. l'évêque d'Hermopolis. Cette œuvre, que je suis bien loin, du reste, déqualifier d'une manière irrespectueuse pour sa mémoire, diffère complètement de la nôtre. Pour nous, nous ne prétendons pas le moins du monde imposer la religion à l'enseignement public, au nom d'un principe politique, au nom d'un gouvernement plus ou moins populaire ; c'est la nation elle-même, représentée par ses mandataires, ici, dans l'Assemblée nationale, et par ses autres mandataires dans les conseils généraux, que nous appelons à introduire, si elle veut, et dans la mesure qu'elle voudra, l'influence religieuse dans l'enseignement qui lui appartient et qui dépend d'elle.
Voilà une première différence. Une autre qu'on pourrait encore signaler, c'est la différence des temps, des événements, la différence possible entre F état général des esprits, au temps où nous sommes, après les leçons que nous avons reçues, après les expériences que nous avons subies, et l'état des esprits sous la Restauration.
Mais la troisième et la plus considérable des diffé-
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renées, c'est que du temps de M. l'évêque d'Hermopolis, c'était le monopole qu'on mettait partiellement entre les mains du clergé. Il n'y avait pas de liberté à côté du monopole, et ceux qui ne voulaient pas de l'intervention efficace et permanente de la religion dans renseignement public pouvaient, à bon droit, dire qu'ils étaient condamnés à l'hypocrisie ou à l'exclusion. Aujourd'hui, rien de semblable : à côté de l'enseignement national, s'il devient religieux, il y aura cette liberté de l'enseignement que nous avons conquise, où la religion pourra trouver un refuge, si elle se croit compromise par l'alliance de l'Etat, mais où la philosophie, à son tour, pourra édifier sa citadelle, si elle se trouve opprimée ou mutilée dans l'enseignement de l'Etat.
Telle est donc l'immense différence entre notre œuvre et celle de M. l'évêque d'Hermopolis : que notre œuvre consacre la liberté de l'enseignement, la concurrence de l'enseignement privé, et, si l'on veut, philosophique, à côté de l'enseignement privé catholique et à côté de l'enseignement officiel de l'État, où nous désirons que la religion joue un rôle digne d'elle et digne de notre patrie. (Très bien! très bien /)
En un mot, Messieurs, et aucun, je l'espère, des membres de la commission ne démentira cette définition que je vais essayer de donner de notre projet, nous voulons substituer l'action de la société tout entière représentée par ses magistrats, par ses pontifes, par ses mandataires électifs, à l'action, au gouvernement d'une corporation indépendante, comme le disait hier M. le ministre de l'instruction publique, ne dépendant que d'elle-même, de cette corporation qu'on appelle l'Université, et qui, jusqu'à présent, a présidé à l'ina-
truction publique dans notre pays. Nous avons voulu transformer l'instruction publique en substituant la société, non à l'Etat, mais à l'Université.
C'est là ce que nous avons voulu faire. Y réussironsnous, ou n'y réussirons-nous pas? je n'en sais rien; mais quand même nous y échouerions, nous aurons donné la preuve de notre esprit d'union et de notre dévouement à la cause sociale, à l'intelligence nationale comme à la moralité nationale. (Très bien!)
Eh bien ! cette œuvre qui excite chez vous, dans cette enceinte, une opposition si forte, opposition qui qualifie la loi d'ultrareligieuse, d'ultramontaine, de jésuitique, cette œuvre a rencontré une opposition d'une tout autre nature, et je regrette, pour ma part, que cette opposition ne se soit pas produite à cette tribune, parce que vous l'auriez jugée mieux que vous n'allez pouvoir la juger par mes paroles, par mes récits. Mais cette opposition est un fait trop grave, un élément trop essentiel, de la discussion pour que je ne vous la fasse pas connaître avec un certain détail. (Mouvements divers.)
Oui, Messieurs, il vous importe de savoir que cette œuvre a été accueillie par l'opposition violente d'une portion très considérable de la presse catholique et de ce qu'on a appelé ici même le parti catholique. Ce sont, si j'ose le dire, nos propres soldats qui se sont retournés contre nous, qui combattions autrefois avec eux pour cette même liberté, et qui nous ont poursuivis, depuis six mois, tous les jours, de leurs critiques, de leurs accusations, de leurs récriminations.
Ils ont bien voulu respecter nos intentions, mais ils ont attaqué, accusé à la fois nos actes, nos idées ; ils nous ont donné le choix, à nous les vieux et constants
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champions de la liberté d'enseignement, de passer, aux yeux du public religieux, pour des traîtres ou des imbéciles. (On fit.")
M. de Foblant. Je demande la parole.
M. de Montalembeet. Et ce ne sont pas seulement des journalistes, c'est-à-dire des hommes naturellement dominés par le besoin d'avoir un aliment quotidien à leurs critiques, qui nous ont traités ainsi ; ce sont des prêtres, peut-être même des évêques ! On a dressé contre nous des cas de conscience avec une immense publicité. (Mouvements divers.)
Voix a gauche. Cela ne regarde pas l'Assemblée !
M. de Montalembeet. J'entends dire que cela ne regarde pas l'Assemblée. Je soutiens, au contraire, que cela la regarde complètement, et qu'elle serait hors d'état de juger la question dans son entier, si elle n'avait pas connaissance des impressions très diverses que cette œuvre a produites dans le pays.
Voix nombreuses a droite. Parlez ! parlez!
M. de Montalembeet. On nous a dénoncés jusqu'à Kome, nous, Messieurs !... (Exclamations ironiques à gauche.)
M. le Président. Laissez donc parler l'orateur ; le clergé a été mis en scène, il est bon de savoir s'il est divisé, ou non.
M. de Montalembert. Oui, il l'est malheureusement et grâce aux excitations de la presse religieuse.
Je reprends. Nous avons donc été dénoncés, nous les plus anciens défenseurs de la liberté d'enseignement, au monde catholique, M. de Falloux, auteur de
la proposition. M. de Melun, M. Beugnot et moi. nous avons tous été dénoncés comme avant trahi la rause
de la liberté de l'enseignement et l'intérêt de la religion ; nous l'avons été pendant six mois de suite, tous les jours. Et-ce un fait, oui ou non ? qu'on le nie si on le peut. (Mouvements divers.}
On nous a reproché d'abord de n'avoir pas donné la liberté absolue ; comme si nous le pouvions, en présence delà Constitution dont j'expliquais tout à l'heure les dispositions ; comme si nous ne l'avions pas réclamée, M. de Falloux et moi, à l'Assemblée constituante ; et comme si, une fois la Constitution votée, ceux qui se montrent aujourd'hui si exigeants s'en étaient plaints. Vous le savez, Messieurs, personne, après les dispositions votées dans la Constitution, personne, ni dans cette enceinte, ni hors de cette enceinte, n'a réclamé. {Mouvements divers.')
On nous a reproché encore d'avoir fait un compromis avec l'enseignement de l'État, de ne pas l'avoir abandonné à lui-même; on nous a reproché d'avoir fait une alliance où nous serions dupes et victimes ; ' on nous a reproché, ce dont nous nous honorons, d'avoir conclu une paix honorable au lieu de perpétuer la lutte, et, après avoir garanti la liberté pour nous et les autres, d'avoir accepté, pour la religion, une part sérieuse dans l'instruction officielle. En un mot, on nous a reproché d'avoir substitué l'alliance à la lutte.
Messieurs, j'ai fait la guerre et je l'ai aimée; je l'ai faite plus longtemps, aussi bien et peut-être mieux que la plupart de ceux qui me reprochent aujourd'hui de la cesser.
Mais je n'ai pas cru que la guerre fût le premier besoin, la première nécessité du pays. Au contraire, j'ai pensé qu'en présence du danger commun, des crr-
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constances si graves et si menaçantes où nous somme et en présence aussi (pourquoi ne le dirais-je pas?) des dispositions que je rencontrais chez des hommes que nous avions été habitués à regarder comme adversaires, le premier de nos devoirs était de répondre à ces dispositions nouvelles. Et c'est à cette pensée honorable que j'ai consacré, depuis un an, toute l'activité et tout le dévouement de mon âme. {Approbation à droite.}
Je n'ai pas la prétention d'avoir pesé plus qu'un autre dans cette œuvre patriotique et religieuse: je n'ai pas la prétention, pas plus que mes collaborateurs et amis, d'avoir apporté, d'avoir trouvé, d'avoir proclamé une solution souveraine et parfaite; je suis aussi modeste que possible (chuchotements à gauche) dan^ l'appréciation de nos efforts et de nos œuvre3.
Nous n'avons pas la prétention non plus d'avoir converti nos anciens adversaires ; nous n'avons pas la prétention de les avoir réduits. Nous en avons rencontré de diverses natures.Nous n'avons pas la prétention d'avoir produit un effet quelconque sur certaines natures intraitables, sur ce que j'appellerai l'orgueil implacable de la fausse philosophie. Non, nous n'avons rien fait sur ceux-là; ni nous, ni les circonstances, ni les événements, ni l'histoire du monde contemporain n'a pu les éclairer.
Mais nous en avons rencontré d'autres pour qui les leçons des événements n'avaient pas été stériles, pas plus qu'elles ne l'ont été pour nous, car tout le monde avait à apprendre, et tout le monde avait à profiter. (Très bien!) Nous avons rencontré des hommes, nos adversaires de la veille, qui nous ont tendu la main au
lendemain de ce que nous regardions tous comme une catastrophe imprévue. Devions-nous repousser cette main ? Non ; ce serait le plus grand reproche que je me ferais de ma vie si je l'avais repoussée.
Certes, ces hommes ne croient pas tout ce que nous croyons; certes, ces hommes ne veulent pas tout ce que nous voulons. Non, certes, je ne leur décerne ni cet éloge, ni, ce qui serait à certains yeux, cette injure; mais ils croient aujourd'hui au péril qu'ils niaient jadis et que nous signalions d'avance; ils veulent, comme nous, un remède à ce péril ; ils veulent le salut de la société, et ils nous ont invités à y travailler avec eux.
Eh bien ! nous avons accepté l'invitation comme devaient l'accepter des cœurs dévoués à la patrie et à la société. (Très bien! Très bien!)
Messieurs, on fait la paix le lendemain d'une victoire, on fait la paix le lendemain d'une défaite, mais on la fait surtout, selon moi, le lendemain d'un naufrage. (Sensation.)
Eh bien! que l'honorable M. Thiers me permette de le dire, nous avons fait naufrage, lui et moi, en Février (mouvements divers), quand nous naviguions ensemble sur ce beau navire qu'on appelait la monarchie constitutionnelle... (Rires ironiques à gauche. — Approbation à droite.)
M. le Président (DupiN.)Ce n'était pa=: un batenn plat ! (Rumeurs.)
M. de MoNTALEMBERT. Ouï, quand nous voguions sur ce navire qui a porté pendant trente-quatre années avec tant d'honneur les destinées et le pavillon de la France...
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A droite. Très bien !
M. de Montalembert. Quand nous voguions ensemble sur ce navire sans nous connaître, ou nous connaissant à peine, nous pouvions et nous devions nous disputer sur la direction du navire. Mais la tourmente est venue à éclater, le pilote a été jeté à la mer, le navire a sombré dans un clin d'œil; nous périssions si la Providence ne nous avait permis de nous retrouver, lui et moi, sur le radeau... J'appelle le Gouvernement actuel un radeau... {Hilarité générale et prolongée.}
Je ne sais vers quelle plage ce radeau nous conduit; mais je déclare que, tout en regrettant le navire, je bénis le radeau. {Nouvelle hilarité.)
Eh quoi donc ! en nous retrouvant ensemble au lendemain du naufrage sur cette frêle planche qui nous sépare à peine de l'abîme, fallait-il, sans nécessité impérieuse, recommencer la lutte de la veille? Fallaitil repousser la main que, tout naturellement, nous étions portés à nous offrir l'un à l'autre? Fallait-il ressusciter toutes les récriminations, tous les ressentiments, même les plus légitimes? Non. Je ne l'ai pas pensé, je ne l'ai pas voulu, je ne l'ai pas fait, et je ne m'en repens pas. (Très tien ! très bien!)
Voix a droite. Cela vous honore.
M. de Montalembert. Voilà pourquoi j'ose vous dire... {Interruption à gauche.)
M. le Président. Taisez-vous donc! vous rendez l'éloquence bien difficile. (Rires à gauche.)
C'est un reproche que je vous adresse, ce n'est certainement pas un sarcasme à l'orateur.
M. de Montalembert. Voilà pourquoi, Messieurs, j'ose dire que l'œuvre que nous vous apportons, malgré
ses imperfections, malgré sa complication, que nous sommes les premiers à reconnaître et à déplorer, voilà pourquoi j'ose vous dire que cette œuvre, qui sera peut-être stérile, est dès à présent une œuvre sacrée, sacrée par l'esprit qui l'a dictée, par l'esprit d'union, de paix et de conciliation, en même temps que de patriotisme qui l'a inspirée.
A droite. Très bien! très bien!
M. de Montalembert. Il y a un an que nous y travaillons, nous et nos anciens adversaires : nous sommes entrés dans ce labeur avec le souvenir de nos anciennes luttes; mais nous n'avons gardé le souvenir que pour nous encourager à traverser les ennuis, à surmonter les difficultés, et les contradictions, et les amertumes inséparables d'une œuvre de cette nature. Nous n'y avons sacrifié aucune de nos anciennes affections, de nos anciennes convictions, mais nous leur avons ajouté la conviction et la nécessité de l'union en présence de l'ennemi commun, et une affection ardente et sincère pour la paix de cette société sans cesse menacée. Nous n'avons sacrifié ni la vérité ni la justice ; nous n'avons sacrifié que l'esprit de contention, l'esprit d'amertume et d'exagération, qui sont malheureusement inséparables des luttes même les plus légitimes, lorsqu'elles sont prolongées. {Très bien! très bien!)
C'est pourquoi je ne crains pas de maintenir à cette tribune et d'appliquer à cette loi l'expression de con- \ cordât que j'ai risquée dans la discussion des bureaux. | C'est pourquoi je me suis associé, du meilleur de mon âme, à une œuvre dont je n'étais nullement responsable, dont je n'étais nullement l'auteur, mais dont la gloire doit revenir à M. de Falloux, au jeune et émi-
Œuvres. III. — Discours, ni. 21
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nent ministre dont nous regrettons tous l'absence, et' dont le nom 3St devenu en France et dans l'histoire contemporaine le synonyme de la droiture, de l'éloquence et du courage. (Vif assentiment à droite. — Aj >pla u d isse m eut s.)
Eh bien ] ce rôle que j'ai assumé, cette union que j'ai conclue, ce travail en commun avec mes adversaires de la veille, m'a valu, permettez-moi cet épancheruent, m'a ^alu la plus grande épreuve de ma vie politique. J'ai ^u se dissoudre l'armée que j'avais, j'ose le dire, formée pendant vingt années de luttes. (Sensation.) J'ai vu se retourner contre moi les hommes que j'avais guidés et précédés dans la lutte pendant vingt années ; je les ai vus se retourner contre moi. au moment où j'ai cru que la lutte pouvait cesser; je les ai vus verser, comme ils le disent dans leurs journaux, des larmes sui ce qu'ils appellent mon suicide... (Bruit continuel à gauche.)
Voix diverses a droite. On ne veut pas entendis l'orateur
M. le Président, s' adressant an côté gauche. Gardez le silence, Messieurs . ces interruptions sont indécentes. Cela ne vous blesse en rien. Écoutez donc '
A droite. Il y a parti pris.
31. le Président. Ce sont des interruptions perpétuelles à gauche.
M. de Montalembert. Je n'incrimine pas ici, Messieurs, les intentions des hommes dont je parle. J'accepte, au contraire, cette épreuve, la plus grande le ma vie politique ; je l'accepte. Voici comment : Je ne sais si jamais j'ai méconnu, clans d'autres temps, les intentions de mes adversaires; je ne crois pas l'avoir
jamais fait : aussi ce n'est pas un acte de contrition que je viens de nouveau faire à cette tribune : j'en ai déjà fait un que je maintiens et qui suffit. Mais si jamais il a pu m'arriver, à mon insu, de méconnaître les lois de la justice vis-à-vis de mes adversaires d'autrefois, eh bien ! j'expie cette faute ! je sais désormais ce que c'est que d'être méconnu, non seulement par des adversaires, mais par des amis. Si, au contraire, je n'ai,comme je le crois en vérité, rien à expier en ce genre, j'accepte encore cette épreuve comme un dernier hommage et un dernier service à la cause de la liberté de l'Église.
J'ai donné à cette cause ma vie, mon courage, vingt ans de persévérance et de dévouement ; je lui offre encore aujourd'hui, comme un dernier hommage... (Interruption à gauche), je lui offre comme un dernier hommage l'ingratitude, l'impopularité et l'injustice que cette loi m'a fait récolter au sein de mon propre parti.
Je suis, du reste, convaincu que j'ai agi complètement d'accord avec l'esprit de l'Église; et veuillez croire que je ne parle pas du tout ici comme évêque du dehors, ainsi qu'on me le disait hier, car je n'ai pas la prétention d'être successeur des rois très chrétiens. (On rit.)
Je parle comme simple laïque, ou, si vous voulez, comme simple jésuite. (Rires bruyants à gauche.)
Je dis que l'œuvre que nous avons entreprise, ou du moins la pensée qui nous l'a dictée, est de tout point conforme à l'esprit de l'Eglise, non seulement par les motifs qu'afait valoir avant-hier avec tant d'éloquence et de force le vénérable évêque de Langres, non seulement parce qu'il y a là pour l'Église une occasion de
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dévouement, et que, comme il l'a si bien dit, partout où il y a du bien à faire, l'Église y court ; ce n'est pas seulement pour cette raison : c'est parce que l'Église, tout en étant inflexible dans la lutte contre l'orgueil, dépasse toujours ses adversaires, ses rivaux, dans l'esprit de conciliation quand le moment de la paix est arrivé. Quand on fait un pas vers elle, elle en fait deux vers vous. Voilà le rôle de l'Église tel que je l'ai étudié et apprécié dans son histoire. L'Église, inflexible contre ce que j'appelais tout à l'heure l'incorrigible orgueil de la fausse philosophie, est pleine de douceur, de sympathie, de tendresse, pour les hommes qui font un pas vers elle. Elle fait tout ce qu'elle peut pour les encourager à faire le second, et elle marche, de son côté, à leur rencontre. L'Église ne veut jamais humilier personne devant elle, elle n'humilie que devant Dieu. L'Église ne dit jamais ces deux paroles que vous entendez tous les jours dans la sphère de la politique : Tout ou rien, et : 77 est trop tard. Elle ne dit jamais : Tout ou rien, car c'est le mot de l'orgueil, de la passion humaine qui veut jouir et vaincre aujourd'hui, parce qu'elle doit mourir demain. {Très bien!) L'Église, comme on l'a tant dit, est patiente parce qu'elle est éternelle, et voilà pourquoi elle ne dit jamais: Tout ou rien. Elle ne dit pas non plus: Il est trop tard, ce mot coupable et impitoyable, parce que, s'il n'est jamais trop tard pour sauver une âme, il n'est jamais trop tard non plus pour sauver une société qui consent à être sauvée. (Très bien! très bien /)
Maintenant on vient nous dire que nous faisons un métier de dupes, et que nous serons dupes dans ce qu'on a appelés! improprement une transaction. Cen'en
est pas une, c'est une conciliation, et c'est, en même temps, une expérience que nous jugerons par ses fruits. Mais, quand on vient nous dire que, dans cette expérience et dans cette conciliation, nous faisons un métier de dupes, eh bien, pour ma part, j'y consens d'avance : oui, je consens d'avance à être dupe de ma bonne foi, dupe de ma confiance, dupe de mon patriotisme et de mon dévouement aux véritables intérêts de la société et de la France. ( Vive approbation à droite.^)
Je sais bien que dans le temps où nous vivons il est facile et sûr de spéculer sur les naufrages, de spéculer sur les échecs, sur les défaites des meilleures entreprises, des meilleures pensées ; oh ! cela est bien facile, on a toutes les chances pour soi. Eh bien, malgré ces chances, j'aime mieux spéculer sur autre chose, j'aime mieux spéculer sur la bonne foi, et, pourquoi ne le dirai-je pas ? sur les bénédictions de Dieu, qui ne les refuse jamais aux œuvres qu'animent le dévouement, le désintéressement et la conciliation. J'aime mieux me ruiner à cette speculation-là que faire ma fortune avec l'autre. (Vive approbation à droite.^
Je termine, et me résume par une dernière considération.
Messieurs, depuis soixante ans. ce qui domine dans le monde, c'est l'esprit que je ne qualifierai certes pas trop sévèrement en Tappellant l'esprit de négation.
Cet esprit de négation a produit, ou, pour mieux dire, il a laissé naître certains biens incontestables, du moins sur lesquels personne n'était divisé il y a deux ans encore : ces biens sont la liberté politique, d'une part, et la liberté de conscience, de l'autre. Je les reconnais, et je soutiens que personne ne les mécon-
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naissait, il y a deux ans encore ; mais je soutiens également que l'esprit de négation, en continuant indéfiniment et démesurément son œuvre, compromet précisément ces biens qui nous sont si précieux à tous ; et s'il continuait cette œuvre sans que vous l'arrêtiez à temps, nous serions ramenés l'épée dans les reins, par le chemin de l'anarchie, au despotisme intellectuel et matériel.
Or, quel obstacle, Messieurs, voulez-vous opposer à cet esprit de négation que je qualifiais tout à l'heure d'esprit révolutionnaire ? Quel obstacle voulez-vous lui opposer ? Certes l'obstacle matériel, la force armée, la force militaire a rendu de grands services. Je l'estime profondément, je lui rends hommage ; j'ai toujours rendu hommage à cette épée de France qui était naguère entre les mains du général Cavaignac, qui est aujourd'hui entre les mains du général Changarnier. Elle est bien placée dans leurs main s contre les ennemis de la société. Mais je suis sûr que les hommes intelligents et courageux qui tiennent cette épée, connaissent mieux que personne l'insuffisance de la force qui est à leur disposition pour lutter contre le flot de l'anarchie universelle. Qu'est-ce qui luttera, si ce n'est l'élément religieux, si ce n'est l'Eglise ?
Pour moi, j'ai la conviction qu'elle est, non pas la seule barrière, mais la principale et la plus irréfragable de toutes. Mais il faut la dégager de ses entraves, pour lui permettre de lutter et de rétablir l'équilibre entre le bien et le mal.
Messieurs, il est impossible de le méconnaître, nous marchons vers l'anarchie. Comme sous le régime de Juillet nous marchions vers la République sans qu'on
s'en doutât, ainsi sous la République nous marchons vers l'anarchie sans que tous s'en doutent ou veuillent s'en douter. Je me souviens que dans les premiers temps qui ont suivi la révolution de Juillet, une voix éloquente et que ceux qui l'ont entendue n'ont jamais oubliée, la voix de M. Laine, se fît entendre un jour à la Chambre des Pairs, pour dire cette parole : Les rois s'en vont ! Et vous savez comme cette prédiction a été justifiée. Eh bien, je le dis avec douleur, à en juger par les symptômes qui se manifestent de toutes parts, si M. Laine vivait aujourd'hui, et qu'il employât sa voix prophétique à dénoncer nos maux, il dirait ajourd'hui : La France s'en va, la société s'en va, l'Europe moderne s'en va ! {Violentes exclamations à gauche.)
Messieurs, vous connaissez ce fleuve de l'Amérique qui roule ses ondes à travers les déserts, les villes, les lacs, les forêts, et puis qui tout à coup, se précipitant avec un irrésistible élan et d'une hauteur effroyable, forme la cataracte la plus formidable du monde, la chute du Niagara. {Rires et chuchotements à gauche.')
Malheur à ceux qui sont embarqués sur ce fleuve et qui ne s'arrêtent pas à temps pour aborder au rivage ou pour remonter le courant; ils sont engloutis !
Eh bien, Messieurs, malheur à nous ! car nous sommes embarqués sur un fleuve semblable, et il ne faut pas prêter une oreille bien attentive pour entendre de loin les mugissements de la cataracte qui doit nous engloutir tous. (Marques d'approbation à droite.)
Nous serons engloutis si nous n'abordons pas au rivage, ou si nous ne remontons pas d'un bras vigoureux le courant du rationalisme et de la démagogie.
Or, vous ne k remonterez qu'avec le secours de
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l'Église. Mais sachez bien que l'Église, comme Église, est désintéressée dans la question ; elle eet sûre de son fait, non seulement en vertu de sa croyance divine et surnaturelle, mais par les phénomènes mêmes du temps où nous vivons, qui sont tous en sa faveur. Toutes les révolutions aboutissent à quelque chose qui lui profite.
En 1 830, la révolution de France lui a donné une attitude bien autrement indépendante et fière que celle que rappelait avant-hier M. l'évêque de Langres. En Belgique, elle lui a donné la liberté complète. La révolution de 1848, en Allemagne, l'a émancipée de la façon la plus imprévue. Pour elle, les révolutions ne sont pas à craindre; elles ne sont à craindre que pour la société. Et c'est surtout parce qu'elle aime la société, qu'elle lutte contre les révolutions, et qu'elle les repousse. Quoi que vous fassiez, elle sortira victorieuse de toutes nos épreuves. Son émancipation, sa liberté est l'axe invisible de toutes les révolutions. Tout s'arrêtera, quand elle sera libre, libre de faire le bien, comme elle le veut, comme elle le peut • alors nous retrouverons la tranquillité.
C'est donc dans l'intérêt de la société que je réclame pour l'Église la liberté de faire le bien, et que je vous demande de détruire par cette loi les entraves dont jusqu'à présent elle a été chargée dans le noble métier de l'enseignement. Ah! sachez-le bien, si jen'étais que catholique, comme elle je serais désintéressé, et je tâcherais de m' isoler de la contemplation des maux de la patrie, pour me consoler de la certitude du triomphe de l'Église ! Mais je suis Français ; tous les catholiques qui se sont associés à nos luttes récentes le sont aussi. Nous aimons passionnément la grandeur; la gloire, la
prospérité de notre patrie; voilà pourquoi nous désirons ardemment que la société vienne de ses propres mains émanciper l'Église, la délivrer des liens et des entraves qui arrêtent son activité et sa fécondité.
C'est ce que j'avais à dire pour vous recommander l'œuvre de conciliation, de paix, de patriotisme que nous vous apportons, et j'aime à croire qu'après m'avoir entendu, vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir dissimulé ni la portée de la loi, ni les motifs qui nous l'ont dictée de part et d'autre. {Marques très vives et prolongées $ approbation sur les bancs de la majorité.)
(Extrait du Moniteur du 18 janvier 1850.)
Dans la séance du 18 janvier, après un discours de M. Cré- Btieux, presque exclusivement dirigé contre M. de Montalembert, M. Thiers monta à la tribune pour défendre le projet. 11 insista sur la pensée de conciliation qui avait réuni sur cette grave question deshommes longtemps divisés. Dans ce célèbre discours, qui produisit une si vive impression, on trouve le passage suivant:
« ... Croyez-vous que je sois sensible encore, au milieu même « de ce que M. de Montalembert a appelé le naufrage, à des « jalousies de dynastie à dynastie ? Je le dis très franchement, « les partisans de l'Église, les partisans de l'Etat, savez-vous ce « qu'ils sont aujourd'hui pour moi ? Ils sont les défenseurs de la « société, de la société que je crois en péril ; et je leur ai tendu « la main. J'ai tendu la main à M. de Montalembert: je la lui tends « encore, et j'espère que, malgré la différence de nos points de « vue, de nos origines, ma main restera dans la sienne pour la « défense commune de cette société qui peut bien vous être indif- « férente, mais qui nous touche profondément. »
Le 19 janvier, M. de Parieu, ministre de l'instruction publique, annonça l'adhésion du Gouvernement au projet de loi.
Le même jour, l'Assemblée décida à la majorité de 455 voix contre 187 qu'elle passerait à une seconde délibération.
DECENTRALISATION DE L'ENSEIGNEMENT
ASSEMBLEE NATIONALE LEGISLATIVE
Deuxième délibération sur le projet relatif à l'iustruetion publique
(Séance du 12 février 1.850.)
La seconde délibération de la loi sur la libellé de l'enseigner ment s'ouvrit 1p 4 février 1850. Elle devait porter uniquement sur la discussion des articles.
L'article 7 du projet établissait une académie au chef-lieu de chaque département. M. Wallon proposa de réduire le nombie des académies à celui des cours d'appel, M. de Montalembert prit la parole dans la séance du 12 pour combattre cet amendement .
Le meilleur moyen de répondre aux objections que vient de présenter l'honorable préopinant contre une des dispositions fondamentales de la loi, me paraît être de vous exposer aussi brièvement que possible ce que nous avons voulu faire, l'ensemble des dispositions que nous avons projetées sur les conseils académiques.' Je vous demande donc la permission de vous présenter, à ce sujet, quelques considérations qui seront trèscourtes, très simples, très sèches, mais qui me paraissent nécessaires pour l'intelligence du projet de loi et pour la bonne marche de la discussion. J'ose même
dire que c'est ici la base fondamentale, en quelque sorte, de la loi; c'est la plus originale de toutes les créations que contient le projet de loi. Je me sers à dessein de ce mot de création, parce qu'elle est tout à fait nouvelle. Dans les projets de loi antérieurs, ou dans les amendements qui y ont été présentés, il y a eu des conseils mixtes, comme celui que vous avez si longtemps discuté dans le chapitre 1er de la loi ; mais on n'avait pas pensé jusqu'à présent à un conseil départemental comme ceux que nous proposons d'instituer. Vous êtes donc en présence de ce que j'appellerai le pivot de notre nouvelle organisation de l'enseignement, et de ce qui est, à vrai dire, l'âme de la loi.
Nous avons voulu placer au département même le foyer de l'enseignement national dans ses deux branches, l'enseignement libre et l'enseignement officiel.
En passant, je ferai une réserve, réserve de linguistique ou de grammaire, si l'on veut, contre le terme (L'académie qui a été consacré dans la loi. Ce n'est pas, à vrai dire, le terme propre, pas plus que celui d'université n'était le terme convenable à l'ensemble de l'enseignement public en France. Les anciennes universités en France, pas plus que les académies scientifiques d'autrefois ou d'aujourd'hui, n'avaient rien de commun avec les académies administratives et le corps ! universitaire créés par l'empereur. Nous l'avons cependant conservé, ce mot, par égard, pour d'anciens préjugés, pour d'anciennes habitudes. Mais nous n'avons pas respecté l'institution même, les académies impériales que l'honorable M. Wallon vient de défendre tout à l'heure devant vous, c'est-à-dire les académies
placées aux chefs-lieux des cours d'appel, et répondant en quelque sorte aux anciennes provinces.
Pourquoi? Parce que nous avons voulu faire intervenir dans les deux branches de renseignement, l'enseignement libre et l'enseignement officiel, trois forces que nous ne pouvions pas trouver, telles que nous les voulons, au chef-lieu de cour d'appel : l'Église, l'administration et le suffrage universel.
Nous ne pouvions pas établir nos nouvelles académies aux chefs-lieux des cours d'appel, parce que l'évêque de ces chefs-lieux n'a aucun droit, aucune autorité dans les autres départements compris dans le ressort des cours d'appel.
Nous ne pouvions pas prendre non plus le chef de l'administration publique, c'est-à-dire le préfet, parce que le préfet, pas plus que l'évêque hors de son diocèse, n'a autorité hors de son département.
Enfin nous ne pouvions prendre les représentants du suffrage universel, c'est-à-dire les membre- \le.s conseils généraux, parce que ces membres n'ont d'autorité que dans les départements où ils sont élus et qu'ils représentent.
En réunissant les conseillers généraux de plusieurs départements au siège do la cour d'appel, nous aurions créé des espèces d'états provinciaux au petit pied, qui contrasteraient avec l'organisation actuelle de la France, avec les idées politiques qui subsistent.
Voilà pourquoi nous avons été conduits à établir ce que j'appelle le foyer du gouvernement de l'enseignement national au chef-lieu de chaque département. (Marques d'assentiment.)
Je passe maintenant à la composition du personnel
de nos conseils académiques, envisagé dans ses principaux éléments. Je laisse les détails pour les articles subséquents, mais je demande la permission à l'Assemblée d'embrasser dans leur ensemble plusieurs articles de la discussion, dans les observations auxquelles je vais me livrer devant elle.
Nous prenons d'abord le préfet comme le représentant de l'État, non point de l'État enseignant, mais de l'État gouvernant, de l'État politique. Nous prenons ensuite le recteur (assisté ou non d'un inspecteur, c'est ce qu'on verra plus tard), mais le recteur, comme chef de l'enseignement officiel; lui, non plus, n'est pas le représentant de l'État enseignant, mais de l'enseignement rétribué, dirigé et gouverné par l'État, et il est, en même temps, chargé par la loi de la police qui doit être exercée sur l'enseignement libre.
A côté de ses grandes autorités nous appelons l'évêque. Et c'est là, permettez-moi de vous le dire tout franchement et avant que vous veniez nous le reprocher, c'est là le grand avantage que notre loi offre à la religion et à l'Église. On a beaucoup crié contre la présence de quatre évêques dans le conseil supérieur. Pour moi, je crois que cette disposition a bien moins d'importance et offre bien moins d'avantages à l'Église que celle que nous présentons dans l'article dont il est question, où nous appelons tous les évêques de France, les quatre-vingts évêques, chacun dans son diocèse, à siéger dans les conseils où nous plaçons le véritable gouvernement de l'enseignement national. Et nous les y appelons, à quel titre, Messieurs? D'abord, comme représentants de la liberté d'enseignement, parce qu'il ne faut pas oublier que
ce sont les évoques qui, les premiers en France, ont réclamé cette liberté (marques de dénégation à gauche), et que, à ce titre, et à bon droit, ils ont le droit de la représenter dans les conseils.
Ils y seront chez eux ; ils n'y seront les délégués de personne, pas même de leurs collègues comme dans le conseil supérieur ; ils y seront chez eux, dans leur diocèse, sur leur propre terrain, avec la plénitude de leur autorité, et ils y seront avec la double mission d'y défendre et d'y garantir l'enseignement libre et d'y contrôler, pour leur part et portion, l'enseignement officiel.
On pourra, à ce sujet, reproduire toutes les objections qui ont déjà été présentées à l'occasion du conseil supérieur, sur les inconvénients, les conflits que la présence des évêques dans ces conseils pourra soulever; je n'y répondrai qu'un seul mot, que voici: l'Eglise, dans la personne des évêques, sera, dans ces conseils, au milieu des représentants de la société, comme elle est au milieu de la société elle-même ; elle y sera obéie par ceux qui croient en elle, désobéie par ceux qui ne croient pas en elle, absolument comme elle l'est dans la France actuelle ; mais elle sera respectée par tous, comme elle l'est au milieu de la société actuelle. (Très bien ! très bien.)
Et je n'hésite pas à dire, au mépris de toutes les théories et de toutes les argumentations que vous avez entendues dans le cours de cette discussion, que son absence dans des conseils chargés de préside! aux grands intérêts moraux et intellectuels du pays serait considérée comme un grand vide, comme un vide incompréhensible et qui blesserait tous les
intérêts du pays. Non, il n'y a pas de raisonnements, pas de théories sur la séparation de l'Église et de l'iiltatqui puisse prévaloir contre ce sentiment national, contre cet instinct national qui ne comprendrait pas l'absence de l'Église là où il est question, non pas des intérêts politiques, mais des intérêts moraux et intellectuels du pays. Je dis que l'instinct de la France, malgré tant de révolutions, n'en est pas encore arrivé à ce point de comprendre l'absence de l'Église là où se débattent les intérêts supérieurs de la société. Je dis que ce grand vide frapperait, blesserait et affligerait toutes les âmes non prévenues, non dominées par un système. Et c'est là un instinct non seulement français, mais humain ; c'est l'instinct le plus salutaire de la société moderne, et, si je ne me trompe, l'Église, bien loin de le dédaigner, aime et respecte cet instinct, car elle y puise une de ses principales forces et une de ses plus nobles grandeurs. {Très lien!)
A côté de ces trois pouvoirs : le préfet, le recteur et l'évêque, nous plaçons un représentant de la magistrature. Je n'ai pas besoin de m'étendre là-dessus; tout le monde comprend que la gravité des mœurs et les lumières habituelles à la magistrature assignent naturellement, dans nos conseils départementaux, une place à un membre de la cour d'appel ou du tribunal de première instance qui siège au chef-lieu.
Mais il y a un autre élément que nous appelons dans les conseils académiques, et c'est ici qu'est notre grande 3t, j'ose le dire, notre plus salutaire innovation : ce sont les pères de famille, ou du moins leurs délégués en la personne des membres iu conseil général élus par le suffrage universel; iious te* y olaçons en nombre égal
à celui de tous les autres membres réunis. C'est l'innovation que je vous signale comme la plus considérable et la plus salutaire de toutes.
Et veuillez remarquer que, de toutes les institutions modernes, celle qui a le mieux réussi, qui a poussé les plus profondes racines dans le pays, ce sont les conseils généraux. Déjà importants sous l'Empire et sous la Restauration, lorsqu'ils étaient nommés par le Gouvernement, après la révolution de Juillet ils ont doublé, triplé d'importancejpar l'élection, et, depuis la révolution de Février, depuis que, par une disposition bienfaisante de la loi nouvelle, chaque canton a reçu le droit d'élire son représentant, depuis qu'en outre le suffrage universel a été appelé à les nommer, comme il nous nomme, les conseils généraux sont devenus, je ne crains pas de le dire, la représentation la plus respectée et la plus respectable, après l'Assemblée nationale, du suffrage universel. (Vive approbation. — Bruit à gauche.)
D'ailleurs, la Constitution, Messieurs, nous a ouvert le chemin où nous sommes entrés ; c'est elle qui a désigné les conseils généraux comme renfermant les éléments de la justice suprême du pays, de cette haute cour qui a remplacé la Cour des pairs et toutes les anciennes cours suprêmes. Nous avons suivi l'indication qu'elle nous a donnée : de même qu'elle a cherché dans les élus du suffrage universel pour les conseils généraux les juges suprêmes des causes politiques, de même nous y avons rherché les juges, les dépositaires de l'autorité à laquelle nous voulions principalement confier le soin de veiller aux intérêts des générations futures et aux droits des pères de famille. {Très bien! )
Voilà ce que j'avais à dire sur la composition, sur le personnel de nos nouveaux conseils, et vous reconnaîtrez avec moi l'impossibilité de maintenir et d'établir ces conseils ainsi composés aux chefs-lieux des cours d'appel.
Maintenant je passe à un autre côté de la question, beaucoup plus difficile à traiter devant vous, parce qu'il est plus ennuyeux : ce sont les attributions de ces conseils. Mais je vous ai demandé la permission d'embrasser dans la discussion plusieurs articles, et de vous faire connaître l'ensemble de ce que nous avons fait pour les conseils académiques. Ces conseils ont trois genres d'attributions. Voici d'abord les attributions d'intérêt général :
« Art. 12. Le conseil académique donne son avis :
« Sur l'état des différentes écoles établies dans le département; sur les réformes à établir dans l'enseignement, la discipline, et l'administration des écoles publiques. »
Ainsi, Messieurs, tous les écarts qu'on a pu déplorer dans l'enseignement, toutes les inquiétudes qui ont été éprouvées soit par la religion, soit par la famille, soit par la politique, seront sur-le-champ appréciées, jugées et réprimées en première instance par les juges les plus compétents et les plus intéressés, siégeant dans le conseil de département.
Ensuite :
« Il juge les budgets et la comptabilité des lycées et collèges ;
« Il instruit toutes les affaires contentieuses et disciplinaires relatives aux établissements d'instruction publique secondaire ou supérieure;
Œuvres. III. — Discours, m. 22
« Il prononce, sauf recours au conseil supérieur, sur
Paires contentieuses relatives à l'obtention desgra-
des3 aux concours devant les facultés, à l'ouverture des
écoles libres, aux droits des maîtres particuliers et à
l'exercice du droit d'enseignement;
« Sur les poursuites dirigées contre les membres de l'instruction secondaire publique, et sur les affaires disciplinaires relatives aux instituteurs primaires publics ou libres. »
Ainsi, Messieurs, il exerce en quelque sorte les fonctions d'un grand jury chargé de veiller au maintien de la liberté d'enseignement, à l'exercice de cette liberté et aux garanties qu'elle réclame dans les examens, dans les grades, dans les concours, et c'est là surtout où il se trouve naturellement appelé à représenter et les droits et les plus précieux intérêts des pères de famille. En outre, et veuillez remarquer ceci :
« Art. 13. Il dresse et soumet au ministre les règlements intérieurs des lycées ou collèges, et des écoles publiques primaires, fixe le taux des rétributions scolaires, propose les récompenses méritées par les instituteurs, détermine les cas très rares où il y aura des écoles mixtes quant au sexe et à la religion.
« Art. 14.11 présente chaque année au ministre ou an conseil général du département l'exposé de la situation de l'enseignement dans le département. »
De sorte que, par ce double ordre d'attributions, il exerce d'une part le gouvernement complet de l'instruction primaire dans le département, et, de l'autre, il exerce une haute censure morale et sociale sur les intérêts les plus importants et les plus délicats du pays.
Voilà pour les attributions générales.
Voulez-vous me permettre de continuer cette énumération, quelque sèche et fatigante qu'elle soit V {Parlez!)
Je vous ai dit quelles étaient les attributions du conseil académique sur l'instruction puunque en général; voici maintenant ses attributions spéciales relatives à l'instruction primaire :
« Art. 18. Il dresse les listes d'admissibilité aux fonctions d'inspecteur de l'enseignement primaire. »
Jusqu'à présent, le choix de ces inspecteurs était laissé à l'arbitraire du ministre; nous revendiquons pour la liberté départementale le choix de ces fonctionnaires d'un ordre si important.
« Art. 23. Il juge les titres qui peuvent être regardés comme équivalant au brevet de capacité pour les instituteurs primaires. »
C'est encore une grande garantie pour la liberté, que nous expliquerons tout à l'heure.
« Art. 27. Il juge les oppositions formées à l'ouverture des écoles libres, dans l'intérêt des mœurs publiques et quant au local. »
C'est-à-dire qu'il veille seul et souverainement à l'application des conditions de moralité exigées par la Constitution.
« Art. 29. Il choisit les instituteurs communaux dans les catégories désignées par les communes et les change de résidence au besoin. Il exerce, en cas de besoin, le droit d'interdire d'ouvrir une école libre aux instituteurs révoqués ou suspendus dans la commune où ils exerçaient les fonctions qui leur ont été retirées. »
Je passe sous silence plusieurs articles très importants «(les articles 34, 36, 42, 47, 48), mais qui allon-
géraient trop la discussion, et je passe aux attributions spéciales des conseils académiques, quant à rinstruo* tion secondaire.
« Art. 65. Il peut proposer de dispenser de la condition du stage, quand il y a lieu.
« Art. 67. Il se constitue en jury pour délivrer les brevets de capacité destinés à remplacer le diplôme de bachelier. »
Nous reviendrons tout à l'heure devant vous pour expliquer et justifier ces importantes attributions si essentielles au maintien et à la sincérité de la liberté d'enseignement.
«■ Art. 69. Il prononce sur toutes les difficultés relatives à la moralité et à l'hygiène.
« Art. 72 et 73. Il exerce le droit de réprimande et d'interdiction temporaire ou perpétuelle contre les instituteurs secondaires coupables de désordres graves, d'inconduite ou d'immoralité.
« Art. 81, Il donne son avis sur l'objet et l'étendue de l'enseignement dans chaque collège communal. »
Vous le voyez, c'est bien le gouvernement moral de l'enseignement officiel et la protection de l'enseignement libre en même temps que la répression des délits commis par cet enseignement que nous lui confions. Il exercera l'une et l'autre de ces attributions avec l'impartialité qui doit le caractériser dans notre pensée. Il n'oubliera pas, comme l'a dit M. Beugnot dans son rapport, que l'Etat a abdiqué pour toujours son rôle d'instituteur unique du pays ; que les établissements de l'État ne sont pas destinés à écraser la concurrence, mais à la soutenir, et que la société doit veiller sur les établissements publics comme sur les
établissements libres, avec un égal intérêt et une égale sollicitude. C'est donc à la fois un pouvoir délibératif et administratif que nous avons voulu établir. Ce n'est plus, comme vous le voyez, l'Université, la corporation enseignante qui se gouverne elle-même; c'est le pays, c'est la société tout entière, comme on vous l'a dit tant de fois, qui intervient directement, par ses représentants les plus éminents et par les délégués des pères de famille, dans le gouvernement de l'enseignement national. Ce caractère est beaucoup plus marqué dans les conseils départementaux que dans le conseil supérieur; il l'est quant aux attributions, de même que quant à la composition du personnel. Le conseil supérieur ne peut donner que des avis ; le conseil départemental nomme, juge, examine, décide dans certains cas par lui-même.
Le conseil supérieur ne doit se réunir que quatre fois par an; le conseil départemental est permanent; il assiste toujours le recteur dans le gouvernement de l'enseignement. Enfin le conseil supérieur n'est composé que de membres désignés par le ministre ou élus par différents grands corps de l'Etat; lo conseil départemental admet dans son sein la représentation directe des pères de famille par les élus du suffrage universel, pris dans le conseil général, comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure.
Vous voyez donc, Messieurs, qu'il ne reste presque rien, dans cette organisation, de l'ancien système universitaire ; il ne reste que le recteur et son inspecteur. Rien n'y est donné, quant au gouvernement, à cette spécialité scientifique qui s'est toujours montrée, il faut le dire, si impuissante et si dérisoire dans le
gouvernement de l'enseignement. Tout y est donné aux intérêts de la société et aux grands principes de notre organisation politique.
Maintenant, quand on vient dire que ce conseil sera peu important ; que, borné à un seul département, il n'aura pas assez d'importance, pas assez d'occupation, je m'étonne de cette objection. Quant à moi, je tiens pour certain qu'il n'y aura pas au chef-lieu de département une autorité plus occupée et plus importante. Il n'y en aura pas de plus importante, car les intérêts les plus délicats et les plus sacrés de la société lui seront confiés; il n'y en aura pas de plus occupée par la raison que donnait M. Wallon: c'est qu'il aura, non pas douze cents écoles, ce qui est une exception, mais cinq, six et sept cents écoles communales à diriger; clans certains départements, il aura jusqu'à dix collèges communaux; dans la moitié des départements, dans quarante-trois départements, un lycée, dans un quart à peu près des départements, une faculté à gouverner et à contrôler. Est-ce qu'il n'y a pas là, je vous le demande, de quoi occuper et parfaitement occuper une autorité composée comme celle que nous vous proposons?
A côté de ces avantages que je viens de vous signaler, il y en a un autre : c'est l'avantage de la décentralisation. Et ici j'appelle au secours de la loi les partisans si nombreux, dans cette enceinte et dans tous les partis, de la décentralisation, depuis l'honorable M. Ferdinand de Lasteyrie, qui la rccL hier. l'honorable M. Rancit.
Il ne s'agit pas ici de la cent: .:■; il
s'agit, selon moi, d'une centralisation bien autrement
ACADÉMIES DEPARTEMENTALES. 343
fâcheuse, bien autrement oppressive en France: c'est la centralisation intellectuelle, la centralisation scientifique, la centralisation littéraire, qui fait que, dans un grand pays, comme la France, où il y a trente-six millions d'habitants, et je ne sais pas combien de millions d'hectares en superficie, il n'y a véritablement qu'un seul point où la vie intellectuelle, littéraire et scientifique, soit sérieusement développée. C'est là, je le répète, la centralisation la plus malheureuse et la plus oppressive qui ait jamais été imaginée. (Très bien! très bien /)
Dans le domaine intellectuel, ce n'est pas seulement le joug de Paris qui est, comme l'on dit, étendu sur toute la France ; ce n'est pas seulement le niveau de ses prescriptions inflexibles et uniformes qui se fait sentir partout ; non, ce n'est pas seulement cela, c'est la vie tout entière du pays qui est concentrée à Paris. Je vous demande si ce n'est pas la pure et exacte vérité ; je vous demande si le séjour de toutes les autres villes, de toutes les autres localités de la France, pour un homme de lettres, pour un savant, pour un professeur véritablement distingué, n'est pas regardé comme un exil? Oui, la France entière est une espèce de désert inhabitable pour les hommes de lettres, pour les professeurs et pour les savants. Demandez à M. le ministre de l'Instruction publique ce que lui disent tous les professeurs qu'il envoie au loin, et s'ils ne préfèrent pas la moindre place à Paris, à la place la plus distinguée dans les facultés et dans les collèges des provinces. (Mouvements divers.)
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. Je
crains, je dois le dire, que la loi n'y change rien.
M. de Montalembeet. Autrefois il y avait certaines capitales intellectuelles en France; j'en nommerai plusieurs: Dijon, Rennes, Caen, Toulouse, et bien d'autres villes, qui étaient peuplées de sa vants,d' écrivains, qui étaient remplies de chaires autour desquelles on voyait une affluence nombreuse d'étudiants, et qu'instruisaient des professeurs fiers de leur mandat et heureux de leur rôle. Tout cela ajdisparu, tout cela a fait place à une sorte de machine pneumatique qui pompe la vie intellectuelle de toute la surface de la France pour la concentrer à Paris.
A droite : Très bien ! très bien! (Murmures et réclamations à gauche.)
M. de Montâijembert. Ceci est vrai, non seulement... (Interruption.) Messieurs, à quoi sert de nier ? On ne pourrait pas me citer, à l'heure qu'il est, en France, un seul professeur ou un seul écrivain de quelque renommée, de quelque talent, même au sein de l'Université, qui voulût se fixer en province.
Mais ce que je crois absolument vrai et incontestable pour ce qui touche à la haute littérature et à la science, l'est également, si ce n'est plus, pour l'éducation. Et vous allez voir à quel point l'éducation est concentrée, à Paris, au sein des agitations de la capitale.
Je tiens, pour moi, qu'il y a là un des symptômes les plus funestes de notre état social. Je suis convaincu que l'éducation publique vaut bien mieux à la campagne que dans les villes. (C'est vrai ! ) Les grands collèges de l'Angleterre que vous citait l'honorable M. Thiers à cette tribune, Eton et Harrow, sont à la campagne. Je tiens, en outre, quel* éducation publique
vaut mieux dans les petites villes que dans les grandes villes, et surtout que dans les grandes capitales ; et j'ai pour moi l'exemple de toutes les nations qui, à l'exception de Paris, ont toujours fixé leurs universités clans les villes de grandeur médiocre, comme Oxford, Cambridge, Salamanque, Louvain et tant d'autres.
Quant à nous, nous avons procédé d'une façon différente, nous avons tout concentré à Paris ; et quand je dis nous, ce sont les pères de famille eux-mêmes ; c'est une marche fâcheuse de l'esprit de ces derniers temps, contre laquelle il faut réagir. Ils ont concentré leurs enfant-; à Paris, mais pourquoi ? parce qu'il faut avouer que c'est à Paris seulement qu'ils pouvaient trouver les ressources nécessaires pour que l'éducation à donner à leurs enfants fût solide et complète. Quelques chiffres très courts à ce sujet, Messieurs.
Pour renseignement supérieur, dans ce grand pays de France, les deux tiers ou les trois quarts des élèves qui étudient le droit et la médecine sont concentrés à Paris. On y compte 800 élèves en médecins sur 1,800 ; 3,700 élèves en droit sur 4,700.
Pour l'instruction secondaire i j'emprunte ces chiffres à la statistique officielle de 1836;, sur quarante collèges royaux, de ce temps-là, lycées actuels, qui renfermaient 14,480 élèves, savez-vous combien en avaient les six collèges royaux de Paris ? 5,000, c'està dire plus du tiers. Tandis que Paris ne renferme qu'un trente-cinquième de la population totale de la France, les collèges de Paris renferment le tiers des élèves de tous les collèges royaux. ^Nouvelles rumeurs à gauche.)
Et l'instruction secondaire en général, collèges et institutions, qui comptait 60,000 élèves en 1840, en comptait 15,000 à Paris seulement, c'est-à-dire le quart du chiffre total ; tout cela au milieu de toutes les agitations et de tous les dangers de la capitale.
Je sais que l'Université elle-même a signalé ces maux. M. Villemain, dans un rapport au roi, rapport très intéressant, publié en 18-42, a signalé et déploré cet état de choses. Il a dit et fait connaître les efforts considérables qu'avait faits l'Université pour rendre un semblant, une .ombre d'animation, c'est son expression, aux facultés et aux collèges des départements. Elle n'a pas réussi. Je crois, quant à moi, que l'une des principales causes de cet insuccès consiste dans la fâcheuse habitude de dépayser les professeurs, de les faire voyager du nord au midi, de l'est à l'ouest, comme les employés des droits réunis. Il résulte qu'il est impossible que les professeurs s'attachent aux localités et aux familles, dont ils élèvent les enfants et dont les plus précieux intérêts sont entre leurs mains. (Très bien .'très bien!)
Eh bien, nous espérons, non pas changer tout cela brusquement, mais amener graduellement, doucement, un changement considérable et total dans ce funeste état de choses qu'il est impossible de ne pas déplorer, comme il est impossible de le contester. Nous appelons les départements à revivre dans la sphère intellectuelle. Nous voulons quatre-vingt-six conseils appelés à peser, toujours d'une façon considérable, et quelquefois d'une façon irrésistible, sur les décisions du conseil supérieur et du ministre de l'Instruction publique.
Nous appelons quatre-vingt-six autorités nouvelles à intervenir, à prononcer, à lutter, à grandir dans le domaine de l'intelligence ; nous créons, ou du moins nous avons la prétention de créer quatre-vingt-six foyers de vie intellectuelle et morale; enfin quatrevingt-six corps, chargés de veiller sur les éléments les plus précieux et les plus compromis delà vie nationale, sur tout son avenir. Nous espérons et nous prétendons ainsi implanter la vie de l'éducation, la véritable vie littéraire et scientifique, dans les départements. (.4s- 8entiment sur plusieurs bancs.)
Nous espérons évoquer ainsi les deux forces, dont l'absence fait toute la faiblesse de notre pays, l'esprit d'initiative et l'esprit d'association. Nous espérons enfin opérer la décentralisation clans ce qu'elle a de plus énergique et de plus légitime, et c'est pourquoi nous espérons que tous les partisans de cette décentralisation intellectuelle voteront avec nous, en même temps que nous avons la confiance que nous ne proposons rien qui puisse effrayer les partisans de la centralisation politique ou affaiblir, en quoi que ce soit, les principes fondamentaux du gouvernement de lapatrie.
Il me faut maintenant répondre à ce que vient de dire l'honorable M. Wallon, en demandant, comme il le faisait tout à l'heure, le maintien de l'organisation actuelle de l'enseignement et des académies, au nom des intérêts de la science. Je reconnais avec lui que, quelque salutaire que soit une innovation dans la pensée de ceux qui la créent, il ne faut jamais la substituer à un état de choses tolérable ou suffisant.
Mais je maintiens que l'état de choses dont l'honorable M. Wallon a pris la défense devant vous est in-
suffisant et inefficace, et qu'il ne pourvoit pas aux véritables besoins de l'enseignement en France.
Je désire qu'on comprenne bien le sens de mes paroles. Je ne viens pas ici attaquer l'Université comme je l'ai fait dans d'autre temps, au contraire. Je n'entends pas attaquer le personnel de l'Université ; je sais qu'elle renferme dans son sein, et je suis heureux de lui rendre cet hommage public, un grand nombre d'hommes patients, sérieux, modestes, laborieux, qui appellent eux, à grands cris, les réformes et la concurrence, qui ne la redoutent pas du tout, qui attendent, au contraire, la liberté et la loi nouvelle avec la confiance qu'ils y garderont leur place, et qu'ils y trouveront les moyens de servir honorablement et heureusement leur pays. Ces hommes-là, j'en suis convaincu , forment la majorité des professeurs de l'Université ; ils ne seront que plus aptes à servir leur pays et les intérêts de la jeunesse, quand ils auront été dégagés du joug delà coterie exclusive qui jusqu'à présent a pesé sur eux. (Mouvement à gauche.) Telle est ma conviction. Je ne viens donc pas les attaquer en attaquant l'organisation actuelle de l'Université; mais je déclare que cette organisation a été impuissante, inefficace, quant à l'administration et quant à l'enseignement. Elle ne peut plus rien faire contre les dangers qui nous menacent, et je n'en veux pour preuve que l'attitude qu'ont tenue les conseils académiques qui existent, et qui existent depuis trente ans, en présence des derniers faits qui ont eu lieu dans l'instruction publique. Quel est le conseil académique qui a donné signe de vie, lorsqu'un ministre, l'honorable M. Ccrnot, que je ne veux pas blâmer en son absence, a
publié ces trop fameuses circulaires, lorsqu'il a recommandé ce trop fameux manuel, qui a été l'objet d'une discussion si sérieuse dans l'Assemblée constituante ? Quels sont les conseils académiques qui ont donné signe de vie pour protéger, pour défendre le dépôt de l'éducation nationale, de la moralité publique qui leur était confiée ? Quel est le recteur qui a opposé l'ombre d'une résistance ? Un seul a résisté, l'abbé Daniel, un seul, et il a été destitué, ou a donné sa démission. On l'a replacé depuis, mais ce fait doit rester dans les annales de l'Université pour...
M. de Parieu, ministre de V Instruction publique. Quel est le préfet, quel est le procureur général, quel est le conseil général qui ait protesté ?
M. de Laussat. Les conseils généraux n'étaient pas réunis !
M. de Montalembert. Mais, en outre, M. Wallon vous a parlé de l'intérêt des études. Eh bien, je ne crains pas de le rencontrer sur ce terrain, et c'est la dernière considération que j'envisagerai devant vous. Je dis que l'enseignement officiel a été jusqu'ici complètement inefficace et insuffisant, quant à l'enseignement même des études,des lettres classiques. Ainsi, ce n'est plus ni au point de vue de la religion, ni au point de vue du socialisme que je viens attaquer l'Université actuelle {interruption à gauche) ; je la prends corps à corps sur le terrain où elle se croit le plus sûre de son fait, sur celui de l'instruction, sur celui des études classiques.
Eh bien, il y a un paradoxe généralement répandu, qui dit que l'éducation peut n'être pas sans reproche au sein de l'Université, mais que l'instruction y est
parfaitement bien donnée. C'est ce que je conteste absolument : l'instruction y est très mal donnée, les études classiques n'y sont nullement cultivées comme elles doivent l'être ; je n'envisage pas ici la question qui a été soulevée l'autre jour par un honorable collègue, sur le plus ou moins d'étendue qu'on doit donner aux études classiques. Pour moi, je professe la plus grande vénération pour ces études. Ce n'est pas que, comme l'honorable M. Wallon, j'estime moins ce qu'il appelait tout à l'heure le latin liturgique et que j'appelle, moi, le latin des Pères de l'Eglise, et même le grec des Pères de l'Église. Je trouve que saint Augustin et saint Bernard méritent parfaitement de figurer à côté de Cicéron dans les études classiques. (Rires ironiques à gauche.) Oui, et même saint Jean Chrysostome à côté de Thucydide. Mais ^ce n'est pas la question.
Je prends les étudesPclassiques dans leur sens ordinaire, et je dis que l'Université actuelle ne les sait pas et ne les enseigne pas. (Ah /) Elle ne forme ni des hellénistes ni des latinistes.
M. Barthélémy Saixt-Hilaire. Si ! si !
M. de Moxtalembert. Je sais bien que vous ê-tes helléniste, très helléniste. (On rit.) Les exceptions prouvent la règle.
M. Barthélémy Saint-Hilaire. Vous savez bien que je ne suis pas de l'Université.
M. de Moxtalembert. Vous êtes orfèvre ! que voulez-vous que je vous dise ?
M. Barthélémy Saixt-Hilahie. Je ne suis pas de T Université !
M. de Moxtalembert. Vous la défendez assez bien
pour en être. Elle vous a formé. Vous êtes un helléniste savant, tellement savant que vous lisiez du grec pendant que nous discutions la loi dans la commission. (Hilarité.)
M. BARTHÉLE^rr Saint-Hilaire. Je demande la parole.
M. de Montalembert. Je vous ai envié, moi. qui ne suis pas helléniste.
Je vous envie ce privilège ; mais je prétends que c'est un privilège. Vous êtes une glorieuse exception comme helléniste parmi nous; combien y a-t-il, dans cette enceinte, d'hellénistes et de latinistes? Je voudrais bien qu'ils se nommassent et qu'ils se montrassent. (Longue rumeur.) Cependant nous avons tous été formés par l'Université. (Nouvelle interruption.)
Nous sommes ici sur le terrain des études classiques. Je les estime, je les aime, je les vénère, et c'est pourquoi je déplore que les études classiques soient tombées dans un tel mépris en France, dans une telle désuétude, que, lorsqu'on s'adresse à l'Assemblée nationale, et qu'on invite les hellénistes et les latinistes à se nommer, à se montrer, personne ne se nomme et ne se montre. (Allons donc ! allons donc!')
Dans le parlement anglais, il n'en est pas ainsi : tout le monde y cultive et y pratique les lettres anciennes, quoiqu'il n'y ait pas d'Université gouvernementale semblable à la nôtre. On y cite les auteurs les plus difficiles, et tout le monde les comprend. Il en était ainsi dans nos anciens parlements, car je me souviens d'avoir lu dans Rollin, je crois, ou dans je ne sais quel auteur de son temps, qu'il déplorait déjà le petit nombre des conseillers du parlement de Paris qui écrivaient en grec.
352 DÊCENTH VTJSATTOX DE L'ENSEIGNEMENT.
Je vous le demande, où trouveriez- vous aujourd'hui des conseillers d'une cour d'appel quelconque qui pussent écrire en grec ou même en latin? [Hilarité générale.)
M. de Tixguy. Il y en a même très peu qui écrivent en bon français.
M, de Montalembert. Messieurs, je suis un peu loin, en apparence, des conseils académiques. Mais croyez bien qu'il est important de traiter cette question du niveau des études, parce qu'on nous l'objecte sans cesse. On vient toujours nous dire, comme M. Wallon, à propos de ces mêmes conseils académiques : Vous allez jeter bas un édifice admirable, l'édifice des études actuelles, la supériorité d'enseignement de l'Université.
J'avais à cœur de vous prouver ce que c'était que l'Université, et je dis que le niveau des études n'y est ni supérieur, ni même égal à ce qu'étaient les études classiques dans l'ancien régime.
Dans le système actuel de l'enseignement tout est sacrifié au baccalauréat, et une fois le baccalauréat obtenu ou non obtenu, l'étude des lettres classiques tombe dans le plus profond mépris, et je crois qu'on peut affirmer que l'immense majorité de ceux qui les ont cultivées afin de devenir bacheliers, les abandonnent complètement une fois qu'ils ont atteint l'âge de dix-huit ou de vingt ans.
Uxe voix a gauche: Ce n'est pas la faute de l'Université.
M. de Montalembert. Cela vient de la manière dont elle enseigne les lettres.
Maintenant, que sont les bacheliers, et qu'est-ce que cet examen du baccalauréat, qui est le pivot de l'enseignement universitaire dans son état actuel ?
Ici, je vous demande la permission de vous citer, non pas des affirmations démon propre cru, mais des jugements portés sur les examens du baccalauréat par les chefs mêmes de l'Université, c'est-à-dire par les doyens des facultés des lettres. J'ai ici par devers moi quatre de ces rapports, de quatre doyens des facultés des lettres, à l'est, à l'ouest, au nord et au midi de la France. Ce n'est pas très long, permettez-moi de vous les faire connaître.
En ma qualité de représentant du Doubs, vous me permettrez de commencer par l'est, par le doyen de Besançon. Voici son discours officiel à la séance de rentrée de la faculté de Besançon, le 5 novembre dernier :
« Dans le cours de la dernière année scolaire, c'est-à-dire depuis le 1er novembre 1848 jusqu'à la fin du mois d'août 1849, deux cent douze examens ont été soutenus pour le baccalauréat. Ce chiffre est inférieur de trente-six à celui de l'année précédente. La faculté a prononcé quatre-vingt-dix-neuf ajournements et cent treize admissions, ce qui donne à peu près cinquante-trois candidats admis sur cent. Des aspirants reçus, quatre-vingt-huit l'ont été avec la note assez bien; vingt-deux avec la note bien. Trois seulement ont obtenu la mention très bien.... »
Plus loin il continue:
« Je ne m'appesantirai pas sur les observations auxquelles les examens ont donné lieu, et que j'ai déjà consignées dans mes rapports précédents. Je ne puis cependant me dispenser de faire remarquer encore une fois qu'en général l'explication grecque, latine et française n'a pas complètement répondu à notre attente;' que les candidats suffisamment exercés à l'analyse grammaticale et littéraire ont été peu nombreux, et qu'il en est moins encore qui aient pu réciter de mémoire un seul passage des poètes ou des orateurs du dix-septième siècle. Il faut "bien le dire, Messieurs, car avant tout, notre devoir est d'être sincère, le nombre des jeunes Œuvres. III. - Discours, ni. 23
gens dont les réponses témoignent d'études fortes et complètes semble diminuer depuis quelques années, et les candidats réellement distingués devenir plus rares. Serait-il vrai que la jeunesse s' accoutumât à n'envisager Vinstruction classique qu'au point de vue du baccalauréat, et qu'elle ne se souciât d'acquérir que les connaissances rigoureusement nécessaires pour obtenir le diplôme ? »
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le doyen de la faculté des lettres de Besançon. {Agitation.)
Messieurs, encore une fois je juge l'Université sur ses propres pièces, et je réponds à l'honorable M. Wallon par les témoignages de ses collègues, de ceux qui font tous les bacheliers de France.
Voici maintenant, à l'autre extrémité de la Franee, à Poitiers, en novembre 1847, voici ce que je trouve dans un discours de rentrée de M. de Homme, doyen de la faculté des lettres de Poitiers :
« J'éprouve un sentiment de tristesse lorsque, passant en revue les jugements que la faculté des lettres de Poitiers a rendus depuis qu'elle existe, je m'aperçois que, sur quatre cent soixante-huit examens, vingt-trois seulement ont mérité la mention bien, et que la mention très bien n'a pu être accordée qu'une seule fois.
< Qui donc faut-il accuser ? Sans doute la m édi oc rite sera toujours le partage du grand nombre. Les distinctions prodiguées ne sont plus les distinctions. Il faut qu'elles soient rares, mais peutêtre chez nous le sont-elles un peu trop, et ce n'est pas notre faute. Qui donc faut-il accuser? Notre France ne serait-elle plus le pays des intelligences précoces? J'aurais de la peine à me persuader que l'esprit français eût dégénéré. Mais on dirait que la jeunesse des collèges a fait une étude particulière de la juste mesure des connaissances exigées pour le baccalauréat, qu'elle a marque un degré presque officiel, et que chacun, peu jaloux de s'élever au-dessus du niveau commun, s'applique à faire ce qu'il faut, et rien de plus. Qu'arrive-t-il ? Les uns manquent le but, les autres l'atteignent, mais££ est très rare qu'on le dépasse. Il semble qu'aux yeux de la plupart des jeunes gens, le baccalauréat soit tout ; on ne voit
plus dans les études qu'uu moyen d'arriver au baccalauréat, et dans le baccalauréat un moyen de parvenir à quelque position plus ou moins honorée, plus ou moins lucrative. »
A droite. C'est bien vrai! {Marques nombreuses d'ap~ probation.)
M. de Montalembert. Maintenant, Messieurs, je passe au nord, et je prends le doyen de la faculté des lettres de Caen. J'ai sous les yeux plusieurs discours de lui sur l'état des études dans cette Académie, en 1844, 1845 et 1846.
Je ne vous les lirai pas tous, je ne vous lirai que deux ou trois lignes de chacun.
En 1845, voici ce qu'il dit, dans la séance solennelle de rentrée des facultés de cette ville. Ainsi, certainement, c'est le témoignage le plus authentique en même temps que le plus compétent et le plus impartial :
« L'épreuve de la version latine n'a guère été meilleure que les années précédentes, malgré la facilité habituelle des textes. Sur deux cent vingt-six versions, trois ont été jugées satisfaisantes, soixante-seize passables, et cent quarante-sept faibles ou très faibles ...»
Remarquez ce chiffre, Messieurs, trois versions satisfaisantes sur deux cent vingt-six !
Il poursuit :
« Quoiqu'à chaque session nous voyions des exemples aussi choquants de la même ignorance, chaque fois nous nous étonnons que des versions aussi faibles soient l'œuvre de jeunes gens qui ont parcouru le cercle entier des études classiques, et pour lesquels la traduction a dû être, pendant de longues années, ■an exercice de tous les jours. »
Mais cela ne l'empêche pas de reprendre, l'année suivante, 1846:
« L'éprouve de la version a été encore plus faible que les années antérieures ; sur les deux cent trente-neuf versions, quatre seulement ont été jugées satisfaisantes et cinquante et une passables, tandis que cent quatre-vingt-quatre ont été faibles ou très faibles. »
Et plus loin il ajoute :
« La faiblesse toujours croissante d'une épreuve à laquelle les candidats ont dû être exercés pendant sept ou huit ans dans leurs classes, accuse un vice qui mérite de fixer l'attention de M. le ministre et du conseil de l'instruction publique... »
Messieurs, rappelez-vous que nous discutons une loi sur l'instruction publique ; j'espère que ce sont là les véritables éléments de la discussion.
Si nous prenons d'autres matières d'examen, ce sera toujours la même chose. Le même doyen s'exprime ainsi dans son discours de 1844 :
a Pour la philosophie, au lieu d'y avoir progrès, il y a, sans eontredit, affaiblissement dans les études. »
En 1845, la même chose :
(( Si nous parlions de l'histoire et de la géographie, de la philosophie et de la littérature, ce ne serait aussi de notre part que l'expression des mêmes pensées. Nous dirions que, malgré le talent et le zèle des professeurs, les parties de l'examen qui supposent le plus d'intervention du jugement, sont toujours celles qui restent les moins satisfaisantes; que, s'il y a quelque amélioration pour l'histoire et la géographie, qui sont surtout du domaine de la mémoire, il n'y en a pas de sensible pour la philosophie ni pour la littérature. »
Enfin, en 1846, il dit :
« Pour la philosophie, il n'y a pas plus de prog-rès que les années précédentes. »
Remarquez, encore une fois, que ce sont là les témoi-
gnages des fonctionnaires de l'Université elle-même, et nullement des avocats, des partisans de la liberté d'enseignement.
Je termine par le midi de la France (ah ! ah ! ), par une citation empruntée au doyen de la faculté d'Aix, à l'honorable M. Fortoul, notre collègue, qui ne me démentira pas, je pense, qui, après avoir été pendant trois ans professeur à la faculté de Toulouse, vint présider à la faculté d:Aix une session d'examens du baccalauréat en août 1846, et qui s'exprime ainsi :
« Si l'expérience, trop incomplète sans doute, d'une première session, nous permettait, dès aujourd'hui, d'émettre une opinion sur ces importantes matières, nous ajouterions qu'en comparant les élèves de cette académie à ceux que nous avions examinés dans une académie différente, nous craignons d'avoir à constater, par la faiblesse générale des candidats, une trop fâcheuse uniformité dans les études de toutes les parties du royaume.
Voilà les paroles de M. Fortoul, doyen de la faculté d'Aix, telles que je les ai trouvées dans le Journal général de l'instruction publique, du 28 novembre 1846.
Voilà ce qu'il faut penser, d'après le jugement des hommes les plus impartiaux et les plus compétents dans la question, de cette fameuse supériorité de l'instruction universitaire, et de ce fameux niveau des études, qui n'est autre chose que celui d'une déplorable médiocrité.
Comment voulons-nous y porter remède? Nous ne prétendons pas pouvoir le faire par le texte de cette loi; mais nous espérons y contribuer en créant le oonseil supérieur que vous avez déjà adopté et les quatrevingt-six conseils départementaux que nous vous proposons en ce moment. Nous espérons commencer
une réforme fondamentale dans l'enseignement national en appelant à cette œuvre, d'une part, la concurrence, et, de l'autre, le contrôle, l'initiative, l'action puissante, énergique des grands éléments sociaux, au premier rang desquels je n'hésite pas à placer, d'une parties quatre-vingts évêques, et de l'autre, les quatre cents pères de famille, membres des conseils généraux, que nous appelons à siéger dans les conseils académiques : telle est notre pensée, telle est notre espérance. Maintenant on viendra sans doute nous dire que dans ces conseils académiques on se disputera, qu'on se prendra aux cheveux, qu'il y aura des conflits, des luttes, comme dans le conseil supérieur. Il en sera peut-être ainsi. C'est une chance inévitable. Il nous est permis d'espérer le contraire. Nous ferons, nous avons fait pour le mieux. Sans doute nous pouvons être trompés ; si, par exemple, les quatre-vingts évêques de France refusent le mandat laborieux, mais glorieux que nous leur offrons, celui de garantir la liberté d'enseignement en même temps que de contrôler l'enseignement officiel ; si la magistrature apporte, dans l'exercice de ses nobles fonctions auxquelles nous la convions, un esprit tout différent de celui qu'elle montre ailleurs, un esprit de routine et d'indifférence ; si les chefs de l'administration publique de l'Etat, les préfets trouvent que les intérêts de l'instruction secondaire et de l'instruction primaire sont au-dessus d'eux; si, en dernier lieu, les pères de famille que nous investissons d'un mandat, qui, jusqu'à présent, ne leur avait jamais été confié et qui sera le mandat le plus auguste, le plus solennel et le plus efficace qu'ils auront à remplir, ah ! sans doute, si tous refusent leur concours
s'ils répondent par l'indifférence, par la négligence, à notre tentative, alors, oui, nous serons trompés, notre espoir sera trahi. Mais savez- vous qui sera trompé avec nous ? Ce sera la France entière, tous les hommes de bien qui, jusqu'au sein de l'Université elle-même, ont espéré, réclamé, préféré la liberté de l'enseignement et la concurrence, non pas comme l'aliment d'une polémique interminable, mais comme un remède sérieux aux maux de la société. Alors il sera prouvé une chose bien triste, c'est que la France est insouciante de l'intérêt le plus délicat et le plus sacré, de l'intérêt des générations futures, et que le régime qui lui convient le mieux est le monopole tempéré par l'indulgence.
Mais nous ne serons pas trompés, j'en ai la confiance; nous ne serons pas trahis dans notre attente. La très grande majorité de l'épiscopat se dévouera à la sainte et laborieuse tâche à laquelle nous la convions; les préfets, les magistrats, les administrateurs comprendront toute l'étendue de la nouvelle mission que nous voulons leur confier ; les conseils généraux accepteront avec empressement cette extension de leur rôle, cette grande et noble augmentation de leur influence, de leur importance politique. Nous arriverons ainsi au résultat tant désiré. L'esprit d'union, de dévouement, de conciliation qui a fait la majorité de cette assemblée, se retrouvera dans le pays, et le pays nous saura gré de lui avoir donné une institution destinée à la fois à garantir la liberté d'enseignement et à relever renseignement public. ( Vive approbation sur les bancs de la majoi ■;/".
^Extrait du Moniteur du 13 février lùûU.;
M. de Parieu, ministre de l'instruction publique, tout en défendant l'enseignement universitaire contre certains reproches du préopinant, confirma ce qu'il avait dit sur l'importance capitale de la mesure qui créait une académie par département, et qui était une des clefs de la loi. Après un discours de M. Barthélémy Saint-Hilaire, en réponse à M. de Montalembert, la discussion, remise au lendemain 13 février, se continua entre lui et M. Thiers; Le discours de M. Thiers sur cette question est peutêtre le plus remarquable de tous ceux qu'il a prononcés dans cette mémorable discussion 1. L'amendement de M. Wallon fut rejeté, et l'article 7 adopté, dans la séance du 14 février.
i C'est dans ce discours que se trouve cette parole si souvent citée : « Soyez persuadés que je ne suis pas, quoique je ne l'aie pas voulue et « faite, un ennemi de la République aujourd'hui ; elle a un titre à mes « yeux : elle est, de tous les gouvernements, celui qui nous divise le « inoins. »