DISCOURS PRONONCÉS AU CONGRÈS DE MALINE
ingratitude affaiblir, la Belgique catholique ut libérale .a trouvé la solution des problèmes les plus diffic^os du monde nouveau.
Elle a compris les conditions nouvelles de la vie publique et de l'indépen dance réciproque du pouvoi spirituel et du pouvoir temporel. Par la main de généreux catholiques, parmi lesquels j'ai le droit de nom-r mer avec une piété plus que filiale l'illustre comte Félix de Mérode (vive adhésion), elle a gravé tous les principes de la liberté moderne dans sa glorieuse Constitution, la meilleure ou certainement la moins imparfaite de toutes celles qui existent sur le continent européen, et dont le premier signataire a été ce vénérable et courageux catholique qui, après avoir présidé en 1831 le Congrès national, nous a fait avant-hier l'honneur d'ouvrir ce Congrès catholique 1. (Nouveaux applaudissements.)
Depuis plus de trente ans, attentif aux dangers, aux orage&, aux vicissitudes de la vie nationale et religieuse des Belges, je leur apporte aujourd'hui, avec l'admiration désintéressée d'un spectateur et la sympathie passionnée d'un ami, un hommage qui ne sera désavoué par aucun de ceux qui pensent comme moi en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie.
Je viens ensuite, attiré par la publicité, par ce grand air de la vie publique, qu'on respire avec tant de bonheur quand on s'échappe du pays qui a bien voulu devenir pour un temps le moins libre de tout l'Occident. Je viens au sein de l'heureuse Belgique, de cette nation si restreinte clans ses dimensions matérielles, clans ce qu'on peut appeler son corps, mais la plus grande de
!M. le baron de Gerlache.
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toutes par son âme, puisqu'elle est la plus libre oV l'Europe ; j'y viens goûter la charmante plénitude des facultés sociales, politiques et^morales de l'homme, délivrées des entraves d'une police tracassière ou d'un pouvoir égoïste, et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens pour euxmêmes. La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité, qui enseigne à l'homme l'art de se confier en soi et de se contrôler soi-même (self-reliance and self- control), c'est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. llsjex^el^enjjlaiis la vie priyjée^ils succombent daiis4a^yj£pjiblig>ue. Ils y sont, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes ou leurs oppresseurs; tantôt par les incrédules," tantôt par les protestants; ici parles démocrates, là par les despotes.
Mystère douloureux et profond, trop douloureux et trop humiliant pour qu'on se résigne à le croire permanent et universel !
Voulez-vous que nous en recherchions les émises et les remèdes ? Je vous dirai sans détour ce que j'en pense, au déclin d'une carrière consacrée tout entière à la défense des droits et des libertés du catholicisme. Si, en traitant devant vous une question si difficile, mais la plus essentielle de toutes, je m'expose à froisser des opinions et des affections infiniment respectables, qu'on veuille' bien le pardonner à mes vieilles habitudes de franchise parlementaire, et aussi à l'urgence de cet examen, aux limites où je dois me renfermer et qui ne me laisseraient pas le temps, quand même j'en aurais l'envie, d'envelopper ou d'atténuer ma pensée.
Je me trompe peut-être ; mais, à mon sens, les catholiques sont partout, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu'ils n'ont pas encore pris leur parti de j^g£ande Igvpl11" tion qui a enfanté la société nouvelle^ la vie moderne de^j^euples. Ils éprouvent un insurmontable mélange d'embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait peur : ils n'ont encore jij^pxi&JiLiLl^LConnaître, nijt l'aimer^ nijilapratiquer. Beaucoup d'entre eux sont encore, par le cœur, par l'esprit, et sans trop s'en rendre compte, de 1' ancien r égime , c'est-àdire du régime qui n'admettait ni l'égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience.
Cet ancien régime avait son grand et beau côté: je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui reconnaître un défaut, mais capital : il est mort, il ne ressuscitera jamais ni nulle part. (Mouvement.^)
Est-ce à dire que le nouveau régime soit irréprochable? Bien s'en faut. Tiendra-t-il partout ses promesses ? Donnera - 1 - il partout la liberté que nous en attendons? J'en doute. Jusqu'à présent il n'y a pas réussi, et, s'il le fallait, je me ferais fort de démontrer, par exemple, qu'il y avait en France, il y a cent ans, en 1763, un certain genre d'indépendance, et tout un ordre de garanties, de libertés individuelles, locales, municipales, qui n'existe plus aujourd'hui. Mais là n'est pas la question. La société, nouvelle, Tq d/mocT/ittejjv"^ l'appeler par son nom, existe; on peut même dire qu'elle existe seule, tant ce qui n'est pas elle a peu de force et de vie. Dans une moitié de l'Europe elle est déjà souveraine, elle le sera demain dans l'autre moitié, et elle
Œuvres. III. — Discours, in. 26
ne changera ni de principe ni de nature tant que nous vivrons. Au contraire, elle ira toujours en ;se ueveloppant dans le sens de son principe.
Je m'arrête pourtant, avant d'aller plus loin, pour écarter jusqu'à l'ombre d'une imputation qui me blesserait au vif. Est-ce moi qu'on pourrait soupçonner de vouloir renier ou calomnier le passé pour prêcher le culte d'une idée nouvelle? Si grandes et si nombreuses qu'aient pu être mes fautes, nul n'oserait m'ac°user d'avoir jamais flatté la victoire et adoré le soleil levant. (Approbation prolongée.) Ma main se sécherait plutôt mille fois que de recommander cette bassesse vulgaire à mes frères ou à mes pères dans la foi ! Il n'y a déjà que trop de pages, dans nos annales, recouverte de 1p fumée d'un encens regrettable. A Dieu rs plaise qu'il nous soit jamais infligé de revoir les catholiques et le clergé courir d'un pôle du servilisme à l'autre, applaudir avec une béate confiance aux coups de la fortune, aux triomphes de la force, et verser encore une fois sur les pouvoirs qui se succèdent en insultant et en proscrivant leurs devanciers, ces torrents de louange qui faisaient déjà rougir Féneloni.
Non, non, s'ils daignaient m'éconter, les catholiques ne seraient pas plus idolâtres de l'esprit moderne que de l'esprit ancien ; pas plus épris de la souveraineté du peuple que du droit divin ; pas plus confiants dans le suffrage universel que dans l'infaillibilité royale. Rien, dans les pouvoirs d'ici-bas, n'est infaillible ; rien n'esl absolu, rien n'est parfait. Mais l'essentiel est de reconnaître, parmi les forces sociales et les principes poiiti-
1 Lettre au duc de Ckevreuse.
AU COKGRÈR DE MAL.ÏNE8. 40b
ques, ce qui est déjà hors d'âge et hors de service, bien que toujours digne de nos respects et de nos regrets. L'essentiel, dans tous les arts et surtout dans la politique, qui est le premier de tous, est def distinguer le possible ( de l'impossible, la fécondité de la stérilité, la vie de la j mort " "^
Quant à moi, je ne suis pas démocrate ; mais je suis^ encore moins absolutiste. Je tâche surtout de n'être pas aveugle. Plein de déférence et d'amour pour le passé en ce qu'il avait de grand et de bon, je ne méconnais pas le présent, et je cherche à étudier l'avenir. Je regarde donc devant moi, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir i. Je m'en effraierais volontiers comme homme ; je ne m'en effraie pas comme chrétien, car en même temps que le déluge je vois l'arche. (Longs applaudissements.) Sur cet immense océan de la démocratie avec ses abîmes, ses tourbillons, ses écueils, ses calmes plats et ses ouragans. l'Église seule peut s'aventurer sans défiance et sans peur. Elle seule n'y sera pas engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point, et le pilote qui ne fait jamais défaut.
Cela étant, je vais droit au fond des choses, et je pose hardiment cette formule: Dans l'ordre ancien, les catho-
liques n'ont rien à regretterj^^sTordre nouveau, l rien à redouter. Qu'on me comprenne bien, je ne dis j pas : rien à admirer dans l'ordre ancien, je dis : rien à
1 Vehementer enim inunclaverunt : et omnia replevevunt in superficie terrae ; porro arca ferebatur super aquas. Et aqure prœvaTuerunt nimis super terram; opertique sunt o urnes montes excelsi sub universo cœlo. Geneslj, vu, 18, 19.
regretter. Je ne dis pas : rien à combattre dans l'ordre nouveau, je dis : rien à redouter.
Nous aurons, au contraire, beaucoup et toujours â combattre ; mais si nous savons nous y prendre, nous serons invincibles. Oui, si, descendus de l'arche sur ce sol que je vous montrais tout à l'heure recouvert par les flots du déluge démocratique, à mesure que ces flots, après avoir tout envahi et tout renversé, s'écouleront à leur tour et laisseront à découvert une terre nouvelle, si nous abordons franchement et courageusement ce nouveau monde pour y élever nos autels, y planter notre tente, le féconder par nos travaux, le purifier par notre dévouement et y lutter contre les dangers inséparables de la démocratie avec les immortelles ressources de la liberté ; si nous savons comprendre et accomplir cette tâche, nous y serons, non pas inattaquables, mais invincibles.
Il importe de fixer le sens des mots et d'éloigner jusqu'à l'apparence de l'équivoque. Quand je parle v de démocratie, j ' entgjnis^J.a^démocratie libérale^ . j#tr oppo&ition-^^acLia démocratie purement égalitaire, ou avec ce qu'un publiciste français i a si bien baptisé du nom de démocratie impériale. Quand je parle de liberté, j'entends la liberté tout entière; non pas la liberté politique sans la liberté religieuse, comme dans l'Angleterre d'autrefois et la Suède d'aujourd'hui; non pas la liberté civile sans la liberté politique, détestable hypocrisie qui consacre l'égalité sous le joug de n'importe quel maître ; non pas la liberté illimitée qui aboutirait au désordre universel; non pas
iM. Guéroult.
enfin la liberté ancienne, la liberté aristocratique, trèsvénérable, très solide et très robuste, mais fondée sur le privilège. Rien de tout cela, mais simplement et uniquement la liberté moderne, la liberté démocratique, fondée sur le droit commun et sur Fégalite, réglé e~par la raison et la justice.
L'avenir de la société moderne dépend de deux pre-H blêmes : corriger la démocratie par la liberté, conci- [ lier le çaibulicisme avec la démocratie. {Sensation \ prolongée.)
Le premier est de beaucoup le plus difficile des deux. Les affinités naturelles de la démocratie, d'un côté, avec le despotisme, de l'autre, avec l'esprit révolutionnaire, sont la grande leçon de l'histoire et la grande menace de l'avenir. Sans cesse ballottée entre ces deux abîmes, la démocratie moderne cherche péniblement son assiette et son équilibre moral. Elle n'y arrivera qu'avec le concours de la religion.
Mais pour que les catholiques, condamnés bon gré mal gré à ne plus vivre qu'au sein de la démocratie, puissent exercer sur elle une action féconde et salutaire, il faut qu'il sache accepter les conditions vitales de la \ société moderne. '
Surtout il faut renoncer au vain esuoir de voir renaî-'M h ^ tre un régime de privilège ou une monarchie absolue favorable au catholicisme 1.
1 Écoutons sur ce point les enseignements tout récemment émanés d'un courageux évêque, qui jouit à juste titre de la plus haute autorité dans toute l'Allemagne : «C'est une erreur itale de notre temps, mais commune à un grand nombre 1Y honnêtes d'ailleurs et bien intentionnés, et qui s'est enracinée dans les âmes par une longue habitude de l'absolutisme, qu'il
Il ne suffît pas que cette renonciation soit tacite et sincère, il faut qu'elle devienne un lieu commun delà publicité ; il faut nettement, hardiment, publiquement protester à tout projDos contre toute pensée de retour à ce qui irrite ou ipojiiéte la société moderne.
Eien de plus impossible aujourd'hui que de rétablir une ombre même de féodalité ou de théocratie. Tout homme éclairé sait que* ce sont là de vains fantômes. Mais, sous tous les régimes et dans tous les siècles, on mène les peuples par la peur des fantômes. La Belgique en a fait l'expérience autant que la France. (Approbation.) Tel homme très-éclairé et parfaitement convaincu du néant des craintes qu'il affecte ou des dangers qu'il dénonce, n'en sera pas moins ardent aies propager, à les exagérer, à les exploiter contre nous. Sachons éviter les pièges qui nous sont ainsi journellement tendus. Sachons refuser à l'ennemi les prétextes dont il, a besoin, pour alarmej^œntre^nôus
les préjugés publics, et dont il sait tirer contre nous un si redoutable parti. Désavouons donc sans relâche tout rêve théocratique, afin de n'être pas stérilement victimes des défiances de la démocratie, et, pour met-
fdut attendre le salut des événements extérieurs et surtout de V avènement de quelque prince illustre et habile. Nous ne nions pas assurément la valeur des bons princes chrétiens ; mais leur action sera d'autant plus bienfaisante qu'ils se renfermeront davantage dans les bornes de leurs légitimes attributions.Le bien qu'un prince, animé, du reste, des meilleures intentions, veut opérer en outreit les limites de son pouvoir, n'est qu'apparent et illusoire; il causera à l'Église comme à l'État, peut-être sans qu'il s'en aperçoive, les plus grands dommages. » Mgr Kettler, évêque de Mayence. Liberté, Autorité, Église, 1862. Traduction do M. L'babé Belet, p. 134.
ère à couvert des orages du tètfipq cotte indépendance du pouvoir spirituel, qui est plus que jamais le suprême intérêt de nos âmes et de nos consciences, proclamons en toute occasion l'indépendance du pouvoir civil, comme l'ont fait à diverses reprises et avec tant d'autorité les évêques de Belgique 1
Tout bien considéré, je crois qu'on peut ramener à deux principes les instincts, les tendances, les volontés invincibles de la démocratie : d'abord, le droit qu'a chacun d'aspirer à tout, c'est-à-dire l'égalité politique; puis, la suppression de tout privilège eLd^touteoôn-
trainte en fait de religion, c'est-n-dire la liberté des 9 cultes. Croire que ces deux conditions suffisentpoùr asseoir la démocratie sur des bases inébranlables, c'est h coup sûr ime infatuation lamentnble! Mais, au fond et telle qu'elle est, elle ne tient qu'à cela. Il est vrai qu'elle y tient invinciblement. Une fois rassurée sur ces deux conquêtes, la démocratie moderne s'endort facilement clans une périlleuse sécurité sur le reste. Pour lui instiller le sens, le goût et le besoin de la liberté publique, il faut un effort généreux et continu, un effort auquel la conscience des catholiques est plus propre et plus intéressée que toute autre, car c'est à la religion catholique surtout qu'il importe de voir la démocratie devenir libérale et la liberté redevenir chrétienne.
« Dieu n'aime rien tant au monde que la liberté de son Église, » a dit saint Anselme dans un texte mille fois cité depuis que nous l'avons remis en lumière au début de la lutte contre le monopole universitaire. La liberté est donc pour l'Église le nremier des biens, la
'•Lettre an Sénat, du 17 mars 1850.
première des nécessités. Mais rÉglise ne peut plus être libre girflTj gp.in de laJiberté générale. Aucune liberté particulière, et celle de l'Église moins que toute autre, ne peut exister aujourd'hui que sous la garantie de la liberté commune. lien était autrement dans les grands siècles de l'histoire chrétienne. Nos pères ne connaissaient guère la liberté que sous la forme du privilège; et les privilèges étaient si nombreux, si divers et si bien défendus par l'esprit de corps et l'énergie personnelle, qu'ils formèrent pendant longtemps un ensemble formidable et suffisant de garanties publiques. L'Église surtout, qui avait la première conquis et assuré sa propre liberté, offrait souvent aux libertés publiques ou individuelles un asile, une protection qui leur faisait défaut. Et quand la monarchie absolue eut partout détruit et remplacé les libertés du moyen âge, la puissance et les immunités de l'Église, plus ou moins respectées, parurent aux yeux de certains peuples une compensation plus ou moins suffisante de tout ce que les princes leur avaient enlevé. Mais les temps sont changés. Les services rendus par l'Église, en tant que corporation privilégiée, sont oubliés. Tout privilège, si anciemsi inoffensif, si légitime giiMLsnitj'ppiignfl à. nos générations éprises d'égalité, et^qui n'hésiteront jamais à Sacrifiefla liberté, non seulement de quelques-uns, mais de tous, aux dangers factices que de faux prophètes leur feront entrevoir pour leur idole.
Cela étant, rêver ou réclamer pour la religion catholique une liberté piivilégjéej^onrmeju^4ialrjinoine inviolable^ au milieu de la servitude ou simplement de la soumission générale, n'est pas seulement le comble f de l'illusion; c'est lui créer le plus çedoutaj^-duidan- ^ gers.
Pour moi, j'avoue franchement que, dans cette soli darité de la liberté du catholicisme avec la liberté pu blique, je vois un progrès immense. Je conçois trèsbien qu'on en juge autrement, et que l'on regrette ce qui n'est plus avec une respectueuse sympathie. Je m'incline devant ces regrets ; mais je me redresse et je regimbe, dès que l'on prétend ériger ces regrets en règle de conscience, diriger l'action catholique dans le sens dece passé évanoui, dénoncer et condamner ceux qui repoussent cette utopie.
Du reste, je ne fais point ici de théorie, ni surtou de théologie. Je parle uniquement en homme politique et en historien. Je ne réponds pas par des arguments dogmatiques aux dogmatiseurs qui me condamnent [et que je récuse. J'invoque les faits, et j'en tire des enseignements purement pratiques, que je vous propose. J'invoque l'expérience, et voici ce qu'elle répond.
Il n'existe plus un seul pays au monde (j'entends un pays qui compte dans l'opinion et dans les destinées du monde) où l'Eglise puisse faire fond sur la protection exclusive d'un pouvoir quelconque. Toutes les tentatives faites pour consolider ou renouer l'antique alliance de l'autel et du trône sur la base de l'emploi' du pouvoir coactif contre les adversaires de l'Eglise! ont misérablement échoué. Au contraire, toutes lesl fois qu'il lui a fallu vivre et lutter contre ses adversaires sans pouvoir armer contre eux le bras séculier, l'Église a retrouvé, avec une merveilleuse rapidité, les beaux jours de sa force et de sa jeunesse.
A.u début des temps modernes, un prince généreux et habile, qui fut à la fois un grand homme et un grand roi, Henri IV introduisit en France la liberté de
conscience, sons une forme incomplète, mais la seule que pût alors comporter la société. Il donna^T édit de b{ \ ^NiLQtes. Aussitôt éclata cette magnifique efflorescence du génie, de la discipline, de l'éloquence, de la piété, de la charité catholiques, qui place le dix-septième siècle au premier rang des siècles de l'Eglise. Elle commence avec saint François de Sales, et finit avec Fénelon, ce tendre et courageux apôtre de la liberté de conscience. Le petit-fils de Henri IV, Louis XIV, de la même main qui venait d'imposer à l'Eglise de France la servitude des quatre articles de 1682, révoqua l'œuvre de son aïeul et proclama l'unité de croyance dans son royaume. Tout le monde y vit le triomphe de l'Eglise. On crut l'orthodoxie à jamais garantie et rhérésie extirpée. Or, c'est précisément le $ contraire qui arriva. C'est l'Eglise catholique qui, après un siècle tout entier de décadence, se vit à la veille d'être extirpée du sol de la France. La révocation de l'édit de Nantes ne donna pas seulement le signal d'une odieuse persécution. Avec le cortège d'hypocrisies et d'inhumanités qu'elle traînait à sa suite, elle fut l'une des principales causes du relâchement du clergé, du débordement et des profanations du dix-huitième siècle. La foi et les mœurs disparaissaient graduellement, quand la Révolution vint proscrire l'Eglise. Celle-ci ne se releva que dans le sang, mais pour vivre de sa propre vie, pour user désormais, sans privilège et sans appui séculier, de son immortelle énergie, pour donner au monde le spectacle de la prodigieuse renaissance dont nos pères et nousmêmes avons été témoins.
A la suite de cet exemple, combien d'autres ne
pourrait-on pas emprunter à l'histoire contemporaine! Peut-être y reviendrai-je plus loin. Mais, dès à présent, il faut remarquer que la^imple apparence d'une alliance trop intime de l'Eglise avec le trône sumT~ pour la jimii^r-ûmettre et l'affaiblir. De 1814 à 1830, nous avons vécu en France sous une Charte qui garantissait la liberté politique et la liberté religieuse, mais en déclarant que la religion catholique, était la religion de l'F^at Depuis 1824 surtout, le Roi et ses enfants donnaient l'exemple public de la plus sincère piété. Il n'y eut jamais l'ombre d'une mesure violente ou arbitraire contre les dissidents. Mais le ministre de l'instruction publique était un évêque; les il s ituteurs de toutes les paroisses étaient nommés par les évoques; les professeurs de tous les collèges étaient épurés par Mgr Frayssinous. Or, toute cette protection, si légitime et si naturelle chez- les Bourbons, donnée à la religion, n'avait abouti qu'à lui faire atteindre les dernières limites de l'impopularité. En 1830, tous les prêtres, l'abbé Lacordaire entre autres, étaient réduits à ne sortir dans la rue que sous un ^ déguisement laïque.
En 1848, ce même Lacordaire paraissait en froc dominicain dans l'assemblée des représentants du peuple, et un évêque était appelé à bénir l'inauguration de la Constitution républicaine sur la place de la ^ Concorde.
Comment expliquer ce contraste autrement que par l'attitude fi ère, digne et indépencTjïïfë~que Je^clergé avait dû prendre, bon gré mal gré, sous la royauté parlementaire? Je ne dis pas que le gouvernement sceptique et indifférent de Louis-Philippe voulût du
mal à l'Eglise; toujours est-il qu'il ne lui a fait que du bien. Au contraire, le gouvernement de la Restauration, qui lui voulait tant de bien, ne lui avait fait que du mal.
Pourquoi cet étrange résultat? Parce que, moins l'Église est solidaire d'un pouvoir quelconque et moins elle invoque son appui, plus elle apparaît forte et populaire en face de la société moderne. Cette vérité était reconnue par tout le monde il y a quelques années. Depuis lors, elle a été reniée par plusieurs,
sous l'empire d'une inexcusable illusion. J'imagine que, grâce à de récents événements, elle redevient peu à peu évidente pour tous.
Ne craignez pas, messieurs, que je veuille raconter ici l'histoire de ce qui se passe en France depuis douze ans. Vous comprenez tous le sentiment de lerve et de dignité qui m'empêche d'user de votre bienheureuse liberté pour dire aujourd'hui tout ce que je pense du régime sous lequel je dois rentrer demain pour y achever ma vie.
Je me borne a rappeler, en passant, que, lorsqu'en 1852 l'Empire se releva sur les ruines de la République, en supprimant la liberté de la tribune et de la presse, un trop grand nombre de catholiques se per- , | suadèrent que le pouvTnrjTbsolu allait rétablir la Ipondérance politique de l'Église en s'inféodantà elle. On le lui demandait avec tous les transports d'un dévouement passionné. Malgré des avertissements aussi énergiques que répétés, on se précipitait dans ses bras ou plutôt à ses pieds, en lui disant : « Soyez à nous, nous sommes à vous! » Et on lui montrait nos quarante mille prêtres prêts à devenir les auxiliaires
Ar ("OXGRÈS DE MALIXE8. 413
de ses quatre cents mille soldats pour fonderie second Empire. Chacun sait aujourd'hui où tout cela devait aboutir. Adhésion.)
Sans doute l'empereur Napoléon III pouvait user de sa toute-puissance autrement qu'il ne l'a fait. Il pouvait montrer que la répression même extra-légale et violente de l'anarchie n'arrêterait le développement d'aucune de nos libertés antérieures. Il pouvait, sans porter aucune atteinte à l'égalité de toutes les confessions devant la loi, achever l'œuvre de l'affranchissement de l'Eglise, si heureusement commencée sous la royauté parlementaire et sous la République. C'est parce qu'il ne l'a pas voulu que, dès le début de sa dictature, je me suis séparé c\p. Ini ^Vlais reconstituer l'ancienne prépondérance de l'Eglise sur la base ou sous la forme du privilège, lui donner à elle seule la parole au milieu du silence universel, la laisser seule libre et seule active en face de ses ennemis enchaînés et bâillonnés, c'est à quoi ni lui ni aucun autre potentat du monde actuel ne sauraient réussir, en supposant, par impossible, qu'ils en eussent la pensée. Toutefois la seule idée d'une pareille issue de nos crises perpétuelles? la seule expression de ces prétentions chimériques ont suffi pour refaire à l'Église, en France, une situation rjérilleuse. Et, s'il éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l'Église et l'Empire.
Ne cessons donc pas de nous rappeler et de répéter les belles paroles de M. Guizot, de cet illustre protestant qui. s'est couronné d'une gloire nouvelle en
ridant contre d'ingrats catholiques la souveraineté pontificale (applaudissements) :
Les bienfaits du despotisme sont courts, et il empoisonne les sources mêmes qu'il ouvre. (Nouveaux applaudissements.) Il ne possède pour ainsi dire qu'un mérite d'exception, une vertu de circonstance, et. dès que son heure est passée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsent sur la société 1. »
Ici, sans doute, je ne prêche que des convertis. Dans la libre Belgique, le pouvoir absolu ne rencontre que de rares admirateurs. Mais je sors d'un pays où, depuis douze ans, l'on a entendu chaque jour, dans le camp catholique, proscrire et maudire la recherche des garanties politiques, la liberté de la tribune et les résistances parlementaires. En étudiant la généalogie de cette école, je lui ai trouvé un ancêtre quia devancé et résumé toutes les diatribes contre la liberté politique, dans une fameuse lettre du 17 avril 1771 à Saint-Lambert : « Je ne suis pas parlementaire... « j'aime mieux obéir à un beau lion qui est né beau- « coup plus fort que moi, qu'à deux cents rats de « mon espèce. » (Mouvement prolongé d'hilarité.) C'est Voltaire qui écrivait ainsi. Le beau lion était Louis XV. Les monarchies absolues finissent ordinairement par un Louis XV après avoir commencé par un Louis XI.
Les catholiques qui, en Belgique, en Autriche ou ailleurs, seraient tentés de se plaindre des inconvénients et des ennuis de cette forme agréable et honnête de la démocratie qui s'appelle la royauté parler
1 Histoire de la civilisation en France, 2e leçon.
AU C0XGHÈ9 DE MALIXES. 415
mentaire, me rappellent ces libéraux naïfs au m Restauration qui s'étonnaient, après la révolution de Juillet, de voir reparaître le budget d'un milliard. L'illustre émule du ^-mid orateur que je citais tout a, l'heure, M. Thiers, leur disait : « Ah! vous vous plai- « gnez d'avoir un milliard à payer; eh bien, saluez « au passaga ces rives heureuses, car vous ne les « reverrez plus ! » (Hilarité.) A ceux qui murmurent contre le régime constitutionnel tempéré par la royauté, il faut aussi dire : « Saluez ces rives heureuses, car, une fois quittées, une fois perdues de vue, vous ne les reverrez plus. Il vous faudra désormais naviguer, éperdus et tremblants, en pleine démocratie, en pleine république, en plein suffrage universel, et tâcher de lie ^u^ y perdre la tête. » (Nouvelle hilarité.)
Nous voici revenus sur le vaste terrain des dangers de cette démocratie qui a envahi le monde moderne; dangers que les catholiques sont condamnés à rencontrer partout et toujours, mais qu'eux seuls doivent envisager sans crainte, parce qu'eux seuls sont sûrs de trouver dans leur foi la force de les braver et de les surmonter. Souffrez que je résume ces dangers et que je les définisse en quelques mots.
Le premier de tous est cet esprit révolutionnaire ) qui n'est pas de l'essence de la démocratlej màîs~qui presque partout se confond avec elle ; cet esprit plus fatal mille fois à la liberté, dont il empoisonne les sources, qu'à l'autorité, dont il ne subit que trop volontiers le joug en échange d'une pâture quelconque jetée à ses instincts destructeurs. (Adhésion.) C'est lui qui, par les terreurs qu'il inspire comme par les appé-
tits qu'il excite, est le principal auteur de tous les abaissements de la vie publique de notre temps. (Nouvelle adhésion.) C'est lui qui condamne la démocratie à se déshonorer en abdiquant et en se personnifiant tantôt dans un César, tantôt dans une Convention.
Là même où la démocratie n'aboutit pas au césarisme, elle est toujours exposée, en Europe comme en Amérique, à être dissoute et broyée par le niveau égalitaire. Il ne s'agit pas de cette égalité raisonnable S et légitime qui n'est que l'équité naturelle, appliquée aux institutions sociales, mais de cette égalité inique qui, en proscrivant toute indépendance et toute diversité, méconnaît à la fois la première loi de la nature et . la première condition de la liberté ; qui poursuit le I talent et l'intelligence comme les richesses et la naissance; qui dit avec Fouquier-Tin ville à Lavoisier ; « La République n'a pas besoin de savants ! » et avec M. Louis Blanc, au Luxembourg, en 1848 : « La supériorité d'intelligence ne constitue pas plus un droit que la supériorité musculaire. »Là où elle règne, et elle aspire à régner partout, l'appauvrissement et le sommeil de l'esprit humain suivent de près l'asservissement des cœurs. L'inviolable toute-puissance de la médiocrité propage et fomente une défiance haineuse contre tout ce qui s'élève ou se redresse. Toute pensée libre et virile est mise au banc de l'universelleplatitude. Toute dignité personnelle devient suspecte ; toute résistance locale ou individuelle, impossible. Le droit est étouffé par la force, comme la qualité par la quantité. Les inégalités naturelles et légitimes nées du travail et du mérite sont sacrifiées aux passions et aux préjugés de la foule. Le talent, l'éloquence, la vertu,
la justice sont noyés sous les flots de ces masses aveugles et muettes, irresponsables et inviolables, que nul châtiment n'atteint, que nulle leçon ne corrige, mais que d'indignes meneurs égarent et dominent trop souvent, pour les conduire, à travers les saturnales de l'émeute, aux honteuses douceurs de la servitude. L'individu, le citoyen isolé demeure dépouillé de toute garantie comme de toute initiative; et la propriété n'est pas moins menacée, pas moins déprécîeë~"que l'individu. Dernier abri du privilège, dernier et incontestable signe de l'inégalité et d'une inégalité choquante entre toutes, elle se voit assimilée à l'aristocratie de naissance (car l'héritage se prête absolument aux mêmes objections que l'hérédité; : minée chaque jour par les envahissements de l'expropriation appliquée, non plus à la nécessité ou même à l'utilité publique, mais à la convenance ou à la fantaisie des agents de l'État, son inviolabilité risque d'être bientôt reléguée parmi les préjugés gothiques et les obstacles impuissants que le progrès écrase en passant. 2 —
Ces symptômes du mal, dont [tous les peuples modernes sont atteints, éclatent surtout dans les progrès constants et quotidiens de la centralisation, inventée par les princes pour faciliter le triomphe de toutes les révolutions, et qui, après avoir été le tombeau de la royauté du vieux droit, menace de devenir la prison, l'ergastule de la démocratie moderne. Cette centralisation insensée commence heureusement à devenir suspecte aux démocrates intelligents et indépendants; mais nulle part (depuis nos efforts trop rapides et trop timides à l'Assemblée législative de 1849^ on n'a songé à lui opposer une digue sérieuse.
Œuvres. III. — Discours, m. '1
Elle continue partout à armer l'Etat d'une puissance que ne soupçonnaient pas nos aïeux; elle envahit des régions, telles que renseignement l et la charité, où. son action avait toujours été inconnue chez les peuples anciens ; elle s'exerce surtout par la distribution exclusive des fonctions publiques, dont le nombre s'accroît sans cesse et dont l'ardente curée enflamme successivement toutes les générations. /Dette passion universelle et furibonde des places fait de la société une proie dont vivent des générations entières de parasites, en attendant que d'autres générations de solliciteurs affamés aient réussi à les remplacer par des miracles de servilité ou par la marée montante d'une révolution. Cette lèpre sociale se reproduit dans toute l'Europe avec une régularité effrayante. Il en est de même de cette assimilation graduelle qui s'opère entre les législations et les institutions de tous les pays, sur F échantillon de la centralisation française. Elle prépare l'avènement d'une sorte de cosmopolitisme nouveau qui finira par tuer la notion de la patrie en même temps que le sentiment de la dignité individuelle. L'Europe marche ainsi par toutes les voies à ce hideux régime de l'empire romain, sorti, lui aussi, des flancs d'une démocratie corrompue, et qui trouve de nos jours, chez nos savants officiels, chez nos lettrés de cour et
1 « En établissant en principe que l'État seul enseigne, et qu'un homme ne peut cotomuniquer oralement sa pensée aux autres à moins de se constituer le salarié de l'État, le parti libérai a fondé un énorme instrument de tyrannie qui fera courir les plus grands dangers à la civilisation moderne. » Savez-vous qui a dit cela ? C'est M. Renan dans la Revus des Deux Mondes de 1858. Il est vrai qu'alors il n'était pas encore chargé d'une mission scientifique par l'Empereur et professeur salarié par l'État.
même chez certains professeurs allemands1, de si effrontés panégyristes. Napoléon 1er a déjà montré à l'Europe continentale qu'il n'était pas impossible de courber les nations les plus civilisées sous le joug d'une universelle humiliation. Les lois et les mœurs des Etats centralisés et démocratisés à l'excès abaisseront désormais devant la conquête les barrières et les obstacles dont ne sut pas toujours venir à bout ce grand homme de proie. Me sera-t-il permis d'ajouter que les progrès de la centralisation ne m'alarment nulle part plus qu'en Belgique ? Et si, en échange de la gracieuse et cordiale hospitalité qui nous est offerte ici, j'osais hasarder un conseil d'ami, je dirais aux Belges de tous les partis : « Résistez à outrance aux envahissements de la bureaucratie et de la centralisation. Résistez, non seulement par amour pour vos libertés politiques et religieuses, mais encore et surtout dans l'intérêt de votre nationalité si chère à tous les cœurs vraiment libéraux. Ne votez pas d'avance dans vos lois l'annexion que répudient votre patriotisme et votre bonheur. » (Applaudissements unanimes.)
Celles mêmes d'entre les nations qui échapperaient par leur grandeur matérielle à la honte d'une absorption sympathique demeurent, tant que la démocratie n'aura pas trouvé son assiette morale, exposées à toutes les humiliations que comportent l'égalité sans la liberté et une civilisation raffinée sans vitalité politique. Elles risqueront longtemps de voir les jalousies de l'égalité aboutir à une servilité croissante; les
* Au premier rang desquels il faut signaler MM. Mommsen et Droysen.
entraînements étourdis de la foule se résoudre en des paniques et des léthargies ridicules; le niveau des caractères s'abaisser en même temps que celui des capacités : la réalité de la vie publique remplacée par de vains simulacres ; le droit de chacun asservi à la volonté de tous; la vie politique immolée à l'amour du repos, au besoin d'une sécurité éphémère : la révolution évoquée, tantôt comme un épouvantail, tantôt comme une complice, pour enchaîner la liberté publique, cette liberté supprimée, non pas avec la brutale franchise des sultans, mais avec la sournoise hypocrisie des Césars, qui n'avoue pas et ne laisse pas même avouer la réalité du despotisme : enfin, la dictature exercée au nom de la multitude déclarée souveraine, et payant de sa liberté la rançon de sa souveraineté dérisoire ; maîtresse pendant un jour, esclave le lendemain et pour des siècles.
Voilà pour la vie politique. Mais dans la vie morale, dans la vie de l'âme, que de périls plus graves encore dans l'état social que les usurpations monarchiques :les trois derniers siècles ont légué à la démocratie ! La passion universelle et exclusive du bien-être ; la disparition du frein de l'honneur, car la foule, disait déjà Machiavel, n'est pas tenue d'avoir de l'honneur ; la folle confiance de l'orgueil humain, l'infatuation de l'utopie, le culte dépravé du succès immoral, l'humilité chrétienne remplacée par la servilité, d'incessantes et formidables tentations dans tous les domaines de la pensée et de l'action; la vogue d'une publicité sans bornes, acquise atout ce qui attaque le dogme et la morale chrétienne; l'effrayante popularité d'écrivains sans pudeur et sans foi, si bien qualifiés par M. Guizot
de malfaiteurs intellectuels (mouvement d'adhésion)', le théâtre transformé, sous la protection de la police, en laboratoire d'insultes et de calomnies contre nous; l'histoire, indignement falsifiée, transformée tantôt en réceptacle d'immondices, tantôt en réhabilitation systématique des persécuteurs et des bourreaux, depuis Henri VIII jusqu'à Robespierre; le roman devenu, non plus seulement, comme autrefois, le pourvoyeur du sensualisme, mais encore le prédicateur de la théologie du mal et l'anatomiste des difformités sociales (nouvelle adhésion) ; l'éducation de nos enfants, celle même de nos filles, convoitée, disputée par la main insatiable des monopoleurs incrédules qui, sous le nom et les couleurs de l'État, nous les arracheraient poulies enfermer dans des prisons intellectuelles et les y retenir jusqu'à ce que la trace des croyances domestiques soit oblitérée de leurs âmes ; la religion, enfin, victime de l'indifférence des masses, de l'acharnement des lettrés, de la défiance ou de l'hostilité du pouvoir, en attendant que la vraie théorie puisse devenir applicable. Et cette théorie, la voici, exposée, à treize ans de distance, par deux apôtres qu'il convient de louer au moins de leur franchise.
En novembre 1849, un représentant du peuple, alors assez notoire, M. Félix Pyat, disait, dans une lettre publique aux électeurs : « La République a les deux pouvoirs, les deux glaives, car elle procède de la souveraineté du peuple, et le peuple est souverain spirituel comme il est souverain temporel. Plus de tiare ni de couronne. Le peuple est pape comme il est roi. »
Et l'an dernier, ici même, en Belgique, à Bruxelles, au congrès de l'Association internationale pour le
progrès dos sciences sociales, un démocrate français a dit : « Non, messieurs, nous ne voulons pas des deux glaives, nous n'en voulons qu'un ; mais nous vouions l'avoir dans la main1. » (Sensation prolongée.)
Vous Le voyez, ces aspirations à la fois naïves et féroces de la tyrannie future nous ramènent aux plus odieuses servitudes du passé. L'idéal de cette démocratie antichrétienne et antilibérale n'est autre que l'omnipotence concentrée dans une seule main, et l'écrasement de l'âme et du corps sous un pouvoir unique, comme en Chine, comme dans l'antique Egypte, comme dans l'empire romain 2. Et, ainsi que l'a démontré dans trois pages admirables notre savant Dœllinger 3, le despotisme unitaire de l'empire romain était bien moins menaçant pour la liberté de l'âme et de la foi chrétienne que ne le serait l'absolutisme de l'État moderne : ces premiers Césars ne connaissaient ni la censure, ni la police, ni l'enseignement officiel, ni 5a bureaucratie, ni le télégraphe, ni les chemins de fer, ni la gendarmerie, ni aucune des ressources infinies que la civilisation met au service de la tyrannie. (Nouvelle sensation.)
En voilà bien long sur les dangers qui menacent l'âme et la société sous le régime démocratique, et je
1 Annales de V Association internationale pour le progrès des science6 sociales, 2e liv., p. 160.
2 Qu'on veuille bien réfléchir sur l'abîme de servitude que recèle une phrase comme celle-ci, que j'extrais du Siècle, c'est-àdire de Torgane le plus répandu de la démocratie antichrétienne et antilibérale : L'État doit obliger chaqut citoyi n à Je servir de son
ii" du 5 décembre 1861). Louis XIV disait bien : L'État, C'est moi; mais il n'eût jamais osé en tirer cette conséquence. 8 Heitenthum and Christ&nthum, v. 115.
n'ai pas tout dit. Mais j'ai tenu à ne dissimuler ni les périls du présent ni ceux de l'avenir devant une assem" blée de chrétiens, appelés à lutter, eux et leurs enfants, avec la grâce de Dieu, contre toutes les inventions et tous les triomphes du mal.
Faut-il en conclure que ces dangers, que ces maux soient plus graves, plus terribles que ceux auxquels nos pères ont été exposés, et dont l'Église a triomphé jusqu'ici ? Je réponds hardiment : Non. Le monde a toujours été livré à des tentations et à des épreuves faites pour épouvanter les chrétiens, mais non pour les vaincre. Le régime féodal, cette glorieuse et féconde réaction contre l'abaissement monarchique de Rome et de Byzance, à côté de ses bienfaits et de son incontestable grandeur, de sa robuste et virile liberté, a vu se creuser dans son sein des abîmes de corruption et d'égoïsme, où il a fini par s'engloutir. Avec les seuls écrits des grands saints du moyen âge, tels que saint Bernard et saint Pierre Damien, je me charge de tracer de n'importe quel siècle, entre le septième et le treizième, ces deux âges d'or de la société du moyen âge, un tablejAtuaen-Tfi^ins lamentable et non moins vrai que celui qui vous a peut-être troublés tout à l'heure. D'ailleurs, en admettant que les maux d'autrefois aient été moindres que ceux d'aujourd'hui, nous n'avons pas le choix. Il ne noua est pas donné d'échanger les maux du dix-neuviènnîjs^lec^ mais il nous est imposé de lutter contre ceux de notrq temps, et j'ajoute avec une entière confiance : H nous est parfaitement possible de les vaincre. (Adhésion.)
Tous les périls que je viens de signaler menacent également l'Église et la société. Mais l'Église, bien plus
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sûrement que la société, en possède le remède. Après icours d'en haut, qui ne saurait lui manquer, elle trouvera, dans les idées et dans, les institutions de la démocratie elle-même, les armes et les ressources nécessaires pour combattre victorieusement les dangers et les infirmités que la démocratie a enfantés. Sains exinimicis tuis.
Je ne vais pas jusqu'à prétendre que la religion puisse suffire à défendre le monde moderne de la ruine morale qui le menace. L'exemple de l'empire romain devenu chrétien, et tombé, sous le nom de Bas-Empire, au dernier rang du mépris des hommes, me préservera de cette illusion. Mais j'affirme que la société contemporaine ne se sauvera pas sans un recours énergique au christianisme intégral, au christianisme dans sa forme la plus complète et la plus vitale, à l'Eglise catholique. Ce ne sera pas assez de toute la sagesse, de tout le courage, de toutes les vertus des générations présentes ou futures, pour lutter contre de si formidables périls: elles y succomberont, si elles s'obstinent à s'y engager sans Dieu, sans le Dieu des chrétiens, le Dieu de l'Église. Oui, si la démocratie, devenue souveraine et seul arbitre de ses destinées, imite la bourgeoisie voltairienne dans sa répugnance pour le frein religieux, dans son indifférence pour le frein moral, dans sa haine du prêtre; si, comme sa devancière, elle se laisse pervertir et énerver par la prospérité, pour ne retrouver la foi et la raison que sous l'empire de la souffrance et de la peur, on peut lui prédire une prompte et honteuse ruine. {Applaudissements.) Elle ne se relèvera, de temps à autre, dans un paroxysme de turbulence éphémère, que pour retomber chaque fois plus bas dans l'abîme du césarisme.
ATI CONGRÈS DE MALIXES. 425
La religion, nous l'avons dit cent fois, a besoin de la liberté ; mais nous avons toujours ajouté : La liberté a non moins besoin de la religion, et plus, mille fois plus que toute autre, la liberté démocratique. Sans le secours de l'antique bienfaitrice du monde, toujours vivante et toujours jeune, jamais la liberté moderne ne viendra à bout des obstacles et des ennemis qui l'assiègent. Pi us on est démocrate, plus il faudrait être chrétien ; car le culte fervent et pratique du Dieu fait homme est le contre-poids indispensable de cette tendance perpétuelle de la démocratie à constituer le culte de l'homme se croyant Dieu. {Vive approbation.} L'enivrement de soi, l'idolâtrie du bonheur terrestre, l'apothéose de la raison souveraine du peuple souverain, ce poison inhérent au développement de la démocratie, ne rencontre d'antidote que dans la foi et l'humilité du chrétien.
C'est pourquoi Tocqueville, cet illustre contemporain que l'on cite déjà comme un ancien, a prononcé cette sentence immortelle : « Plus l'homme s'accorde de liberté sur la terre, plus il doit s'enchaîner du côté du ciel. » {Applaudissements.)
Ici encore, les faits parlent plus haut que la fl^orie. Tous les pays qui ont conquis et conservé la liberté, toutes les révolutions démocratiques qui ont réussi, portent au front la marque indélébile de la religion ; témoin la Hollande au seizième siècle, l'Angleterre au dix-septième, l'Amérique m dix-huitième, et je suis fier de pouvoir ajouter La Belgique au dix-neuvième. Interrogez tous ceux qui reviennent des États-Unis, ils vous diront à quel point ce peuple immense, si grand, si belliqueux, si prodigieux au milieu de ses malheurs, de ses discordes, est dominé par la religion, et comment cette
religion, sous une forme le plus souvent incomplète, erronée, mais sérieuse et sincère, demeure la première is institutions politiques, la seule même qui soit universelle et invariable. Le crime des auteurs de la Révolution française,crime impardonnable devant Dieu et devant les hommes, c'est d'avoir méprisé, outragé et persécuté la religion de la France. C'est pour cela qu'elle n'a pas réussi, et qu'on a pu dire d'elle avec une haute et triste raison : « Civilement, elle a fait son œuvre ; politiquement, elle n'est jusqu'ici qu'une grande espérance trompée1. »
Insistons sur cette nécessité impérieuse pour la démocratie moderne de recourir humblement et cordialement à la religion de sesjDères^ Dans l'une des phases plus récentes de cette révolution qu\ dure encore, au 24 février 1848, une main ennemie pénétra dans le cabinet du grand et intègre orateur que l'émeute venait de proscrire, y déroba les notes qu'il se proposait de porter le lendemain à la tribune, et les livra à la publicité. On y lisait entre autres cet axiome : « Deux caractères essentiels du bon citoyen dans un pays libre: 1° savoir respecter et supporter la liberté d'autrui ; 2» savoir se servir de sa propre liberté -. »
Or, je le demande, qui donc enseignera l'art de pratiquer ces deux conditions au bon citoyen de la démocratie moderne? Qui, si ce n'est la religion? — Qui lui enseignera surtout à réagir contre le niveau écrasant de l'Etat moderne? Qui lui inspirera cette force morale, cette patience virile, cette persévérance in vin»
1 Le prince Albert de Broglie, en 1855.
- Guizot, Froid de Discours publié clans la Revue rétrospectiV6t
table, cotte intraitable indépendance dont nous aurons de plus en plus besoin pour tenir tête au torrent? (Mouvement.) Qui maintiendra la vie dans nos âmes et l'espérance dans notre cœur, quand nous aurons roulé de mécompte en mécompte, de servitude en servitude, quand nos votes, nos vœux, nos discours seront noyés dans les clameurs serviles de la foule,quand nos mains seront désarmées, nos lèvres cousues, notre plume brisée? (Longue approbation.) Qui, si ce n'est la religion ? Car elle seule est la source intarissable de cette force surnaturelle qui maintient le ressort des âmes, qui leur instille l'instinct du droit, de la dignité et de la liberté. J'ajoute encore et toujours : La religion personnifiée dans l'Église catholique; car c'est elle, et elle seule, qui, malgré certaines alliances regrettables et certaines apparences contraires, finira toujours, à un jour donné, par entrer en lutte avec le pouvoir absolu. Elle seule a su résister au premier des Napoléons, à l'heure où le continent tout entier se prosternait devant lui. Elle seule sait encore, comme aux jours de sa jeunesse, enfanter des martyrs ; et le martyre, a dit je ne sais plus quel philosophe, est une invention du ciel pour dompter les maîtres de la terre. (Acclamations.)
Qui encore parviendra à consolider, à rétablir dans la conscience des masses cette notion de la propriété qui a déjà reçu de si rudes atteintes et que menacent bien d'autres dangers ? N'est-ce pas encore une fois, la religion? Car, on l'a dit très-justement, « pour croire à la propriété, quand on ne croit pas à Dieu, il faut être propriétaire1. » (Rires universels et prolongés.) Eh!