‹ Discours de m. le comte de MontalembertChapitre 19 sur 24 · V Univers en · texte numérisé non relu

V Univers en

qui donc pourrait contenir et réprimer cette passion universelle et exclusive du bien-être dont nous risquons tous d'être à la fois complices et victimes, si ce n'est l'Église catholique? elle qui a toujours consacré, avec une sollicitude toute spéciale, l'inviolabilité de la propriété, mais en inspirant au propriétaire l'esprit de sacrifice et d'abstinence, en imprimant à la propriété elle-même le caractère d'une charge, d'une obligation morale? elle qui a donné au inonde le type le plus complet, le plus universel et le plus varié de cette propriété corporative si sagement garantie et pratiquée en Angleterre et en Hollande comme en Amérique, si follement méconnue par nos législateurs modernes, etdont la coexistence est indispensable à la propriété individuelle, pour garantir et consolider celle-ci? elle, enfin, dont la spoliation inexcusable adonné le signal de tous les attentats commis au nom de l'Etat contre le droit privé et justifié d'avance tous les arguments du oomjUmunisrne et du socialisme moderne ? (Adhésion.) Je pourrais ainsi passer en revue toutes les plaies et tous les périls que je signalais tout à l'heure, montrer partout le remède à côté du mal, et ce remède toujours accessible et toujours efficace entre les mains maternelles de l'Église. Mais le temps presse, et je me borne à ceci. Toutes les aspirations libérales et légitimes de la société moderne impliquent le développement énergique de l'effort et de la responsabilité, de l'effort moral et de la responsabilité individuelle, c'est-à-dire des deux notions fondamentales de la vie chrétienne. A qui donc pourrait-elle s'adresser pour apprendre à discipliner l'effort, à définir et à mesurer la responsabilité, si ce n'est à la religion chrétienne? X'est-ce pas là qu'elle

est assurée de trouver l'inappréciable et indispensable secours de ces grandes vertus naturelles que la religion adopte, conserve et propage, que l'Église catholique a consacrées sous le nom des quatre vertus cardinales, et qui, reconnues et vantées par la philoso- .pîiie, n'ont cependant trouvé leur .véritable sanction et leur entier développement qu'au sein des sociétés chrétiennes ? Ce n'est pas à la politique, c'est au catéchisme que nous demanderons leurs noms et leurs attributs :1a prudence, qui éclaire et gouverne notre esprit; la justice, qui repose sur le respect du bien et du droitj d' autrui; la tempérance, qui réprime toute convoitise! déréglée; \& force, fortitudo, c'est-à-dire la force d'âmej qui sait tout braver pour accomplir le bien et tout souf* frir plutôt que de manquer an devoir. J'ose dire qu'aucun régime n'exige la pratique exacte et constante de ces quatre vertus autant que la démocratie. Aucune constitution ni aucun programme politique ne remplacera pour elle cette page du catéchisme. {Approbation prolongée.')

Mais, pour appliquer ces remèdes souverains dont les catholiques sont dépositaires, pour exercer sur la société moderne l'action salutaire qui leur appartient, il leur faut autant de bonne foi que d'abnégation. Il faut surtout que des malentendus invétérés soient éclaircis et dissipés. Il ne faut plus qu'on puisse nous soupçonner de ne pas accepter les conditions d'une époque militante, ni de sacrifier les nécessités urgentes du temps actuel à des chimères, à des regrets, même les plus naturels et les plus honorables, ni surtout de vouloir ramener le monde, directement ou indirectement, à un passé éteint sans retour.

Aucune précaution n'est superflue pour rassurer la susceptibilité ombrageuse de l'opinion à cet endroit. On a toujours et partout les yeux ouverts sur notre conduire sur nos écrits, sur nos discours, et, dès que nous donnons un prétexte quelconque à croire que des doctrines hostiles à la société moderne sont au fond de notre cœur, nos ennemis s'emparent de ce prétexte, si frivole qu'il soit, pour l'exploiter contre l'Eglise et contre la vérité catholique, pour justifier leurs préventions, leurs violences et leurs iniquités l.

D'ailleurs, de même qu'il ne faut pas juger l'Eglise ni l'ensemble de la doctrine catholique d'après les paradoxes ou les palinodies de tel écrivain excentrique, il ne faut pas non plus juger le fond des principes de la démocratie ni le fond du cœur des masses démocratiques d'après les invectives ou les dénonciations des romanciers et des journalistes en vogue. Tout condamner dans la société moderne parce qu'elle est démocratique, c'est s'abandonner à une aberration aussi puérile que de tout admirer dans la société ancienne parce qu'elle était aristocratique ou monarchique. (Nouvelle adhésion.) La classe moyenne, la bourgeoisie elle-même, que l'on attaque si volontiers aujourd'hui, d'en haut et d'en bas, et à qui l'on fait payer cher sa prépondérance momentanée ; la bour-

î «Avant tout, les catholiques et la presse catholique doivent éviter tout ce qui pourrait faire croire qu'il y a, dans le passé, certaines institutions, certaines formes politiques et sociales qui échappent, selon nous, à tout perfectionnement ultérieur; qu nos efforts tendent à les louer sans réserve et à les recommande)! à la génération future comme l'unique moyen de salut. » Mgr Kettler, évêque de Mayence. Liberté, Autorité, Église, 1862, eh. 1er, p. 8, de la traduction de M. l'abbé Belet.

geoisie, qui a commis de si grandes fautes, n'a pas été tout entière coupable de ses fautes. A côté de ceux qui les ont commises, et qui, au besoin, les recommenceraient, elle renferme beaucoup d'éléments honnêtes et précieux, beaucoup d'âmes qui ont toute sorte de droits à être étudiées, ménagées et ramenées. Que dis-je? N'est-ce pas elle qui peuple de ses enfants nos conférences de Saint- Vincent de Paul? N'est-ce pas elle qui a donné au catholicisme la plupart de ses plus généreux champions, tels que Lacordaire et Ozanam, pour ne citer que les morts ? Il y a une certaine haine contre le bourgeois, dont certains catholiques se font imprudemment les échos, et qui n'est, au fond, qu'un symptôme morbide de la jalousie plébéienne dont notre société est atteinte. Ce qu'on poursuit en lui, c'est encore un semblant d'aristocratie, un dernier débris de hiérarchie sociale. (Très bien!) Un dénigrement acre et venimeux ne guérira aucune des plaies d'une société où la bourgeoisie et le peuple, où toutes les classes se confondent et se pénètrent par des influences mutuelles qui font retomber sur l'ensemble le bien et le mal que l'on serait tenté d'imputer à telle ou telle fraction du corps social. Ne soyons donc ni les panégyristes ni les détracteurs à outrance de la société moderne. Sachons l'étudier, l'avertir, la corriger, s'il se peut; mais sachons surtout nous persuader que nous n'en verrons pas d'autre. Résignons-nous courageusement à la reconnaître et à la servir, avec l'espoir de la purifier et de la relever par la justice et la vérité. C'est le meilleur, peut-être l'unique moyen d'empêcher les révolutionnaires et les Sardanapales de mettre la main sur elle pour l'exploiter au profit de leur cupidité ou de leur égoïsme.

Mais il ne suffit pas d'établir que le catholicisme peut et doit apporter un remède souverain aux maux delà démocratie, je prétends encore établir que le catholicisme n'a rien à redouter de la démocratie libé-

rale, et a tout à espérer Surdéveloppement de tontes les libertés oji^eJj£jcomporte.

Le catholicisme a tout intérêt à combattre pour son , propre compte ce qui menace et ce qui compromet la société moderne et la liberté, qui en est le principe nouveau et vital. L'absolutisme, la centralisation, la ' démagogie, voilà les grands ennemis de la démocratie libérale : ce sont aussiles forces que l'Eglise rfw*'™^ partout sur son chemin, partout armées et partout implacables contre elle.

Refouler les envahissements de l'État, consacrer ie droit de propriété, respecter la liberté individuelle, établir et maintenir le droit d'association, voilà ce qu'exigent le progrès et la consolidation de la démocratie, voilà aussi ce que doit vouloir l'Église, car nul n'en profitera autant qu'elle.

Toutes les extensions de la liberté politique et civile seront favorables à l'Église, et toutes les restrictions tourneront contre elle. Quelle est donc la liberté moderne qui ne soit désormais ou nécessaire ou au moins très utile à l'Église? Il y a des libertés dont la démocratie se soucie peu, et que les catholiques regrettent ou reclament avec raison, telles que la liberté de tester, la liberté de la charité; il n'y en a pas une seule, parmi celles que la Révolution a enfantées, dont les catholiques n'aient encore plus besoin que les démocrates. {Approbation.) Partout aujourd'hui ce sont les catholiques qui ont

besoin de la liberté, et qui, bon gré mal gre, l'invoquent ou la regrettent. Par tout ce sont nos adversaires qui la restreignent, ou la viu^u.*, ou l'escamotent, en invoquant contre nous le maintien ou l'extension des usurpations de l'État sur le domaine de la conscience, de la famille, de la propriété et du libre arbitre.

C'est pourquoi il ne faut jamais cesser de répéter les fortes paroles écrites il y a vingt ans par celui qui est devenu le plus illustre de nos évoques, et dont chaque jour écoulé depuis lors n'a fait qu'accroître la glorieuse autorité:

« Ces libertés, si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres...

« Nous acceptons, nous invoquons les pxJLicipes et les libertés proclamés en Sj...

« Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et contre nous, mais pour nous, Dieu le voulant ainsi malgré vous1. » {Applaudissements et bravos prolongés.)

Prenons une à une les idées les plus populaires, les institutions les pluo acceptées au sein de la démocratie moderne, je défie qu'on en trouve une seule qui, dans l'état actuel du inonde, ne soit acceptable ou même profitable aux catholiques.

Le dix-neuvième siècle se vante, et avec raison, d'avoir restauré l'idée de nationalité. Cette idée, comme je viens de l'indiquer, je la crois plutôt menacée que servie par le progrès de la démocratie cosmopolite. Transformée en principe absolu, elle peut, comme

i Dttpanlottp, de la Pacification religieuse, 18-1-1. GEï^res. III. - D scours. m. 28

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^J-l DISCOURS PRONONCÉS

toutesles idées et tous les principes de ce monde, provoquer des applications immodérées, périlleuses, et tomber dans l'absurde. Mais, prise ensoi, sans exagération, sans abus, elle est une vérité, et, comme toute vérité, elle est une puissance. Or, cette idée, d'où vient-elle ? Qui donc a baptisé, béni, instruit, formé, consacré toutes les nationalités chrétiennes ? qui donc a veillé sur leur croissance avec la plus maternelle tendresse, si ce n'est l'Eglise ? Dans l'antiquité, ne sont-c pas les peuples religieux par excellence, comme les Juifs et les Romains, qui ont maintenu la flamme toujours vivante de l'esprit national, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ? Et dans le monde moderne, qu'il s'agisse de nationalités triomphantes comme la France, ou souffrantes comme l'héroïque Pologne, de nationalités unitaires comme l'Espagne, ou mixtes comme la Hongrie, de nationalités d'origine latine, d'origine germanique ou d'origine mixte comme la vôtre, qui donc ont-elles toutes trouvé à côté de leur berceau et pendant toute leur carrière, si ce n'est l'Église, ses missionnaires, ses pontifes, ses apôtres, ses saints, ses moines, ses innombrables ministres perpétuellement courbés sur les sillons qu'ils creusent cte siècle en siècle pour y semer la civilisation, la vertu, la justice et la liberté? (Vive adhésion.) Il faut supposer, d'un côté, le comble de l'ingratitude et, de l'autre, un abîme d'inintelligence pour établir un conflit entre la régénération légitime des nationalités opprimées et l'inépuisable maternité de l'Eglise.

D'autres m'objecteront peut-être 1 ejui ff teig-e-jnn^Ei^ sel. Le suffrage universel! Je n'en suis pas l'apologiste; j'ensuis, au contraire, la victime. (Hilarité.) Mais il

existe, et il menace de gagner chaque jour -du terrain. Ceux qui le réprouvent ou le contestent en droit ne peuvent faire autrement que de le reconnaître comme un fait, et, sachez-le bien, ce fait, une fois introduit, deviendra un fait définitif et une conquête irrévocable.-] tj Mais ce fait ou ce droit, qu'a-t-il donc d'incompatible , avec l'Église, avec la vérité catholique? Nous autres, vieux libéraux, vieux parlementaires, hommes des anciens partis, comme disent les nouveaux courtisans {nouvelle hilarité et bravos), nous pouvons bien nourrir de graves appréhensions, de légitimes inquiétudes sur la possibilité de concilier la pratique du suffrage universel avec les lumières et l'indépendance qu'exige le gouvernement représentatif chez le corps électoral. Mais, tous, victimes ou vainqueurs du suffrage universel, nous avons le même intérêt à désirer, à exiger ■ju'il soit éclairé, affranchi, délivré de toute influence abusive, de la pression des menaces ou des promesses du pouvoir. Ce n'est pas seulement notre intérêt, c'est notre devoir, notre honneur, notre avenir moral qui nous imposent ce programme. En quoi ce programme peut-il blesser les intérêts ou les droits de l'Église ? Pourquoi, d'ailleurs, l'Eglise, née pour éclairer, pour convertir, pour gouverner, non pas quelques hommes, mais tous les hommes, pourquoi craindrait-elle d'être en contact avec les masses sur le terrain du suffrage électoral? Ah ! je suis mille fois de l'avis de ceux qui estiment que l'Église ne doit descendre sur ce terrain, comme sur tout champ de bataille électoral, qu'à très bon escient, avec d'infinies précautions et pour des motifs strictement impératifs. Mais, une fois admise la nécessité pour elle de sortir dans certains cas de sa

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