‹ Discours de m. le comte de MontalembertChapitre 7 sur 24 · INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION PUBLIQUE

Discussion dans les bureaux.'

27 juin 1849

M. dp Fnlloux, appelé le 20 décembre 1848 f»n -n-'-- *-re fle l'instruction publique, s'occupa aussitôt de préparer un projet qui répondît à la fois aux vœux des défenseurs de la liberté d'enseignement et aux exigences de la Constitution. Il nomma dans ce but une commission composée de MM. Thiers, président, Janvier, Corne, Freslon, Peupin, l'abbé Sibour, de Corcelles, de Montalembert, de Montreuil, Fresneau, de Melun, représentants du peuple, Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, membres de l'ancien conseil royal de l'Université, Poulain de Bossay, inspecteur d'académie, l'abbé Dupanloup, F. Cuvier, pasteur protestant, Laurentie, ancien inspecteur général, Henry de Riancey, Bellaguet, chef d'institution, Augustin Cochin, Michel, et de MM. Housset et Alexis Chevalier, secrétaires.

Le 18 juin 1849, il présenta à l'Assemblée législative un projet élaboré par cette commission, et qui consacrait l'abolition de l'autorisation préalable et du certificat d'études; la réforme radicale de renseignement primaire, l'affranchissement des petits séminaires, la liberté des congrégations religieuses non reconnues; qui créait une académie par département; qui appelait les délégués de l'épiscopat, de l'institut, des grands corps de l'État et des conseils généraux, à siéger dans le conseil supérieur de l'Instruction publique ou dans les quatre-vingt-six conseils académiques; enfin qui, tout en étendant la surveillance de l'Etat aux petits séminaires, comme l'exigeait impérieusement la Constitution, bornait cette surveillance pour tous }es établissements libres aux questions d'ordre public.

Le projet fut immédiatement renvoyé dans les bureaux. M. de Montalembert le défendit, au soin du neuvième bureau dont il faisait partie, dans les termes suivants, publies, par tous les journaux du temps.

Messieurs, comme membre de la commission extraparlementaire qui a élaboré le projet de loi. je demande à fixer la portée et la nature de cette mesure telle que je la conçois et l'adopte.

Deux opinions absolument opposées sont en présence : l'une a prétendu que le droit d'enseigner devait, comme la justice et la force publique, relever exclusivement de l'Etat et n'être donné que par lui; l'autre affirme, au contraire, que l'Etat est aussi incompétent en fait d'éducation qu'en fait de religion, et que c'est pour l'Etat un tort et un malheur d'avoir entrepris, depuis soixante ans, une œuvre en dehors de sa mission et au-dessus de ses forces. La Constitution de 1848 semble donner raison à cette dernière opinion, puisqu'elle proclame que l'enseignement est libre, et ne fait aucune mention de l'enseignement donné par l'État.

Toutefois; en présence du grand fait créé par l'Empire sous le nom d'Université, et des habitudes prises par le pays depuis la révolution, les hommes pratiques sentent tous la nécessité de respecter et de maintenir l'institution universitaire, tout en lui opposant la concurrence de l'esprit religieux par la liberté, ainsi que le voulait la Charte de 183C, et que le prescrit formellement la Constitution nouvelle.

Le projet de loi n'est autre chose qu'une transac-, tien entre ces deux ordres d'idées. C'est un traité de l aix destiné à mettre un terme à des luttes trop pro-

longées. La liberté y est garantie, mais l'enseignement de l'État n'y est point sacrifié. Bien loin de là, l'Etat y est investi, non seulement de la surveillance que la Constitution lui attribue, mais d'une sorte de gouvernement général de l'instruction publique, qui pourrait à bon droit effaroucher les partisans de la liberté, si les exigences de l'ordre public et de la sécurité sociale n'en faisaient peut-être une condition de vie et de succès pour l'émancipation et le développement de l'éducation religieuse, surtout dans les circonstances critiques où nous sommes. Il ne s'agit donc plus d'une lutte entre l'Église et l'État, entre l'enseignement libre et l'enseignement officiel : il s'agit d'unir ces deux forces contre l'ennemi commun, contre les doctrines anarchiques qui menacent le pays, en un mot, contre le socialisme.

Sans vouloir examiner, quant à présent, jusqu'à quel point le socialisme peut être regardé comme le résultat logique de l'enseignement public tel qu'il existe en France depuis quarante ans, il y a un fait incontestable et incontesté : c'est que les instituteurs primaires, tels que la loi de 1833 les a organisés et institués, sont aujourd'hui les prédicateurs les plus actifs des utopies socialistes et des agitations anarchiques, et que, grâce à eux, la contagion a passé des villes aux campagnes qu'elle infecte de plus en plus. La loi de 1833, en créant des instituteurs inamovibles dès l'âge de dixhuit ans, en présence du curé et du maire amovibles, a commis un véritable attentat contre l'ordre social et le bon sens. Armés de cette prérogative inouïe, et sans cesse stimulés par des excitations parties de haut, depuis les circulaires de M. Guizot, en 1833, jusqu'à

celles de M. Carnot en 1848, ces jeunes gens sont naturellement regardés comme les premiers magistrats de la commune, et, après avoir été salués comme les pontifes de la civilisation et du rationalisme, ils se sont érigés en apôtres du socialisme.

Tout le corps des instituteurs primaires est loin d'avoir trempé dans cette coupable folie. On peut croire que la majorité des instituteurs se compose encore d'hommes laborieux, modestes et dévoués à leurs devoirs. Mais cette majorité se laisse dominer et représenter par une minorité, composée surtout des plus jeunes, de ceux formés dans les écoles normales, qui se croient appelés à régenter et à réformer la société, et qui préludent à cette mission par le rôle qu'ils s'arrogent dans la presse et dans la propagande électorale.

Le projet de loi oppose à ce fléau l'amovibilité de tous les instituteurs communaux. Il encourage par la liberté, et sans aucun privilège, le développement des associations religieuses vouées à l'enseignement et reconnues par l'État, où l'esprit de sacrifice et l'esprit de discipline viennent tempérer les dangers et surmonter les difficultés de la carrière si laborieuse et si délicate des éducateurs du peuple.

Il substitue ensuite, pour la surveillance et la direction de l'instruction primaire, à trois rouages administratifs dont l'impuissance est démontrée, aux comités locaux, aux comités d'arrondissement et aux académies actuelles, il substitue trois nouvelles institutions qui ont paru concilier les garanties exigées par la liberté avec l'intervention efficace depouvoirs sociaux; ce sont :

lo La surveillance individuelle et directe des maires et des curés sur les écoles communales.

2° Un conseil académique présidé par un recteur, dans chaque département, où l'autorité universitaire, chargée de surveiller l'enseignement libre et de diriger l'enseignement officiel, n'agira qu'avec le triple concours des grandes forces sociales, savoir : de l'administration, de l'Église et du suffrage universel, représentées par le préfet, l'évêque et quatre membres du conseil général.

3° Enfin un conseil supérieur de l'instruction publique, où l'ancien conseil de l'Université, transformé en section permanente et inamovible, et chargé spécialement du gouvernement des établissements de l'État, serait renforcé et contenu, pour toutes les matières qui touchent à la liberté et aux intérêts généraux de la société, par des membres de l'épiscopat, de l'Institut et de la cour de cassation choisis par leurs collègues.

On a pu s'effrayer de la création de quatre-vingt-six recteurs au lieu de vingt qui existent actuellement ; mais un examen attentif fera voir que cette combinaison est encore la plus simple qu'on ait pu concevoir. C'est d'ailleurs une concession faite à l'intérêt universitaire. On peut, si l'on veut, remplacer le recteur par un inspecteur et donner la présidence du conseil aca. démique au préfet. L'essentiel est d'avoir, non pas un recteur, mais un conseil académique ou d'éducation publique dans chaque département.

La loi écarte la gratuité et l'obligation de l'instruction primaire, comme incompatibles, l'une avec l'état de nos finances, l'autre avec nos moeurs, et toutes les

deux comme diamétralement opposées à l'esprit de Camille et à l'esprit de liberté.

En ce qui touche à l'enseignement secondaire, le projet accorde à la liberté ce qui en fait l'essence: l'abolition de toute autorisation préalable, de tout certificat d'études, etc. En revanche, et à la différence de ce qui se passe en Belgique et dans les autres pays de libre enseignement, il laisse aux Facultés de l'Etat la collation exclusive des grades. Il confie également aux fonctionnaires de l'Université les deux tiers des places d'inspecteurs chargés d'exercer la surveillance de l'État sur les établissements libres.

Pour les deux enseignements primaire et secondaire, les conditions de moralité et de capacité diffèrent peu de celles qui ont été indiquées dans les projets déjà soumis à l'Assemblée. Toutefois on y ajoute celle du stage, dans des établissements déjà reconnus, comme la plus satisfaisante des conditions et celle qui garantit le mieux la vocation et le sens pratique de l'iustituteur.

Le projet ne change rien au régime des établissements de l'État; il n'a pas voulu, comme l'un des projets rapportés à l'Assemblée précédente, constituer l'Université dotée par l'État, et dont l'État est responsable, à l'état d'église laïque, ou de corporation se recrutant et se gouvernant elle-même presque entièrement à l'abri des pouvoirs politiques.

En résumé, le projet doit apporter des remèdes efficaces et indispensables à l'état actuel de l'instruction publique en France, en déplaçant l'autorité et en transformant les fonctions dont on abuse, comme en détruisant la plupart des entraves qui s'opposent an libre développement de l'éducation religieuse.

A ceux qui croient que l'état actuel est satisfaisant, à ceux qui en nient les résultats désastreux pour la famille, pour l'ordre et pour la société, il doit nécessairement déplaire.

D'un autre côté, il ne donne pas satisfaction à ceux qui ne prennent pour guides que les principes et les théories, et qui refusent de tenir compte des faits, des intérêts, des préjugés même dans le gouvernement des choses humaines. Mais amélioré comme il le sera sans doute par la discussion, il peut et doit réunir les suffrages des hommes sages, modérés, vraiment libéraux, vraiment patriotes et vraiment religieux.

Il en a été ainsi, au commencement de ce siècle, d'un acte analogue, dans une sphère plus élevée et plus difficile encore; il en a été ainsi du Concordat. Puisset-il en être de même pour cette loi, qui sera alors le concordat de l'enseignement ! ,

M. de Montalembert fut élu par le neuvième bureau membre de la commission chargée d'examiner le projet de loi, qui ne fut discuté qu'en janvier 1850.

ASSEMBLEE NATIONALE Discussion générale «lu projet de loi sur la nresse.

Séance du 21 juillet 1849.

A la suite de l'émeute du 13 juin, M. Odilon Barrot. ministre de la justice, président du Conseil, avait présenté un projet de loi sur la presse, nécessité par les circonstances dans lesquelles se trouvait le pays. Sans porter atteinte à la juridiction du jury, et sans introduire des principes nouveaux dans la législation, ce projet se bornait à étendre au président de la République la protection accordée par le décret du 11 août 1848 à 1 Assemblée nationale, à réprimer les provocations tendant à briser les liens de la discipline militaire et les attaques contre le respect dû aux loi* ; il établissait en outre la nécessité du dépôt préalable pour les brochures,et du brevet pour les colporteurs; enfin il abrégeait quelques règles de procédure dans l'intérêt, soit de la défense des prévenus, soit de la répression des délits.

Le rapport fut présenté par M. de Combarel de Leyval dans la séance du 17 juillet.

La discussion générale s'ouvrit dans la séance du 21. L? projet de loi ayant été attaqué par M.Mathieu (delà Drôme), M. de Montalembert lui répondit par le discours suivant :

Messieurs,

L'honorable préopinant me paraft s'être considérablement écarté de la question que nous avons à discuter. Bien que je compte l'embrasser autant que pos-

ble ^ftns toute sa généralité, il me serait impossible de le suivre sur le terrain où il a fini par placer la discussion. Il y a un point cependant où je tombe pour ainsi dire sous le coup de sa parole.

J'ai commencé, il y a quatorze ans, ma carrière politique, en venant voter et parler contre les lois de septembre ! ; je viens aujourd'hui voter et parler pour une loi qui, selon lui, est encore pire que les lois de septembre.

Je ne suis pas le seul dans cette enceinte qui doive en agir ainsi. {Etres ironiques à gauche.) D'autres et de plus illustres que moi sont dans la même position. Or, je viens expliquer cette différence de coaduite, et, en l'expliquant, je prétends rendre hommage à la vérité, avertir le pays d'un grand danger public et remplir envers lui le premier de mes devoirs.

Mais, auparavant, je voudrais répondre à une objection qu'on nous fait tous les jours sur ces lois de septembre que nous voulons renouveler, à ce qu'on prétend.

On dit : les lois de septembre n'ont pas sauvé la monarchie, et celles que vous faites ne sauveront pas davantage la République.

Voix a gauche. Elle se sauvera elle-même!

Une autre voix. Ce n'est pas vous qui la défendrez !

Le citoyen de Montalembert. Eh bien, Messieurs, pour moi, je n'hésite pas à dire que si la loi que nous allons voter donne à la République douze années de prospérité, de sécurité et de liberté comme celles qui ont suivi les lois de septembre, je me regarderai, pour

1 Voir tome Ier, page 30.

mon compte , comme très justifié et très satisfait de l'avoir votée. Approbation à droite.) Une voix a gauche. Vous vivez donc au jour le

jour!

Le citoyen de Montalembekt. Oui, Messieurs, douze années sans dictature, sans état de siège, notez-le bien. . Une voix a gauche. Qui l'a t'ait, l'état de siège?

Le citoyen de Montalembert. Qui l'a fait? C'est vous, Messieurs, qui l'avez proposé et voté. Oui, encore une fois,, que la République nous donne par cette loi douze années sans dictature, sans état de siège, avec la sécurité et la liberté, et je tiendrai la République pour très honorée, et moi pour son très obligé serviteur. (Rire approbatif à droite.)

Du reste, je ne parle ici ni pour la République ni contre la République ; je parle pour la société. Je crois que la société peut vivre avec la République, mais je crois qu'elle ne peut pas vivre avec l'esprit de révolte, de sédition, de révolution que cette loi est destinée à combattre. Très bien!)

Voilà ma croyance, voilà pourquoi je viens défendre cette nouvelle loi de septembre.

Et il est bien entendu que je ne viens pas ici pour combattre les factieux du dehors, ni même pour combattre les adversaires du dedans. Mon ambition serait d'éclairer quelques amis, de lever , s'il est possible , les scrupules de quelques hommes qui, comme moi, ont toujours servi, aimé et défendu la liberté, mais qui conservent encore quelques scrupules vis-à-vis des mesures que la force douloureuse des circonstances nous oblige aujourd'hui, les uns à proposer, les autres à adopter. Voilà mon but.

Maintenant comment expliquer ce changement que je signalais tout à l'heure, chez moi et chez d'autres ? Comment, non pas le justifier, j'espère que nous n'en avons pas besoin, mais seulement l'expliquer ?

Supposons un médecin appelé et consulté sur le régime d'un homme robuste, d'un homme qui se livre à tous les exercices, à tous les travaux de la vie ordinaire; il est bien permis à ce médecin, en jugeant le tempérament de cet homme, de lui conseiller un régime substantiel, énergique, stimulant.

Eh bien! c'est ce que nous avons fait quand nous voyions, quand nous étudiions le tempérament de la France, il y a quinze ans : nous l'avons crue alors robuste, capable de résister au régime de liberté absolue qui existait alors. Mais si le même médecin est rappelé au bout de dix ans auprès du même sujet et qu'il le trouve épuisé par ses propres excès, qu'il le trouve en proie à la fièvre, au délire, au frisson, est-ce qu'il continuera à lui imposer le même régime ? S'il le faisait, ce ne serait plus un médecin, ce serait un insensé, un ignorant ou un assassin.

Toute la question consiste donc à savoir si la société française doit et peut être comparée à un malade.

Selon moi, elle est profondément malade, j'allais dire mortellement malade ! Il faut la sauver, Messieurs, il faut la sauver à tout prix, et avec elle sauver la liberté... (Sourires à gauche.)

Oui, sauver avec elle la liberté, non pas elle sans la liberté : voilà notre ambition, celle des auteurs duprojet et celle de ceux qui l'adoptent; c'est de sauver la liberté.

Et comment sauver la liberté? En la limitant, car

l'expérience est là. l'expérience des dix-huit mois par lesquels nous venons de passer, pour montrer que la liberté illimitée est l'ennemie de la liberté, qu'elle fait de la suppression des journaux le remède naturel et nécessaire, et qu'il n'y a presque pas de transition entre la liberté illimitée et la dictature.

Oui. dans mon âme et conscience, la liberté illimitée, la liberté telle qu'elle serait aujourd'hui si l'état de siège était levé et si cette loi n'était pas votée, ce serait la dictature demain.

Eh bien ! Messieurs, je viens faire ici un métier triste et dur... Rires à gauche. — Oui ! oui!

A droite. Très honorable !

Le citoyen de Montalembert. Oui. il est triste. Ce ne sont pas vos clameurs qui le rendent triste, c'est mon cœur et mon patriotisme.

A gauche. Il n'y a pas de clameurs.

Le citoyen de Montalembert. Ce ne sont pas vos dérisions alors !

Le citoyen Président, N'engagez pas de conversations sur vos bancs.

Le citoyen de Montalembert. C'est un métier toujours dur et triste que d'être pessimiste, alarmiste, que de montrer les choses en noir ; mais je tiens que cela ost souvent le métier de l'honnête homme et du bon citoyen.

Nous avons tous un grand défaut ici, c'est de nous flatter nous-mêmes. Nous ne flattons plus le:- rois ni les grands pour une très bonne raison : il n'y en a plus...

A gauche. Dieu merci !

Le citoyen de Montalembert Mais nous nous

flattons nous-mêmes sous le voile transparent de la société, de l'humanité, de la patrie, de la nation, de l'état actuel des choses; nous dépassons sans cesse les bornes de l'adulation quand il s'agit de notre société, de notre pays, de notre époque; au fond, c'est nous flatter nous-mêmes.

Eh bien! je ne fera* jamais ce métier-là; je n'ai jamais été ni le courtisan ni le flatteur de personne. Je ne veux pas l'être aujourd'hui de mon pays ni de mon époque. (Approbation à droite.)

Allons au fond des choses, et voyons où en sont notre société et notre civilisation.

A l'heure qu'il est, et après les deux expériences que nous avons faites en juin 1848 et en juin 1849, je ne crains pas de dire que la société tout entière, notez-le bien, je ne dis pas tel ministère, je ne dis pas tel pouvoir, je ne dis pas même telle forme de gouvernement, mais la société tout entière est à la merci d'un coup de main. Si vous en cloutiez, comme l'honorable préopinant, je vous dirais de vouloir bien réfléchir à ce 13 juin dont il vous parlait tout à l'heure en termes si étrangement inexacts.

Qu'avons-nous vu alors à la différence du mois de juin 1848? Je vous demande la permission d'insister là-dessus. L'honorable préopinant vous a dit avec raison, et je crois que personne ne le démentira, que la loi actuelle était sortie des é v eiiuuxuiits de juin dernier.

Permettez-moi donc d'insister sur le véritable caractère de ces événements.

Qu'a t-on vu en juin 1848? On a vu une insurrection formidable éclater à Paris, mais toute la province se

lever unanimement pour venir au secours de l'ordre et des lois menacées à Paris.

Qu'a-t-on vu en juin 1849? L'insurrection, commencée à Paris, aussitôt réprimée; mais, en province, tout le contraire de ce qu'on avait vu en juin 1848 ; les ramifications du complot de Paris se manifester partout, les fonctionnaires de la révolution future déjà désignés partout, les forces de l'émeute menaçante passée en revue partout,

Si la lutte avait pu durer pendant deux jours seulement à Paris, vous auriez vu mille insurrections éclatant tout à coup sur la surface de la patrie épouvantée. {Bruit à gauche. — Marques d'approbation à droite et au centre.)

Voilà ce que vous auriez vu, Messieurs. La République eût péri, j'entends la République honnête et modérée.... (rires ironiques à gauche, la République constitutionnelle, si vous aimez mieux.

La République eût péri comme la monarchie a péri en Février, sous le coup de l'émeute, et vous auriez vula France, effrayée de ce danger, que dis-je. effrayée? écrasée sous ce danger dont elle ne voulait pas se douter la veille. Voilà la vérité; inutile de la nier: elle est claire comme le soleil.

En présence d'un état pareil qui était la réalité des choses il y a un mois, j'ai le droit de dire que la société tout entière est à la merci d'un coup de main.

Or cela n'a rien de rassurant, ni pour notre civilisation, ni pour notre CoostïiiKion; cela n'a rien d'honorable non plus ni pour notre Constitution, ni pour notre civilisation. Mais cela doit nous enseigner à être modestes sur ce que nous sommes, et modestes sur ce

que nous avons fait; modestes et perspicaces en même temps.

Ne vous y trompez pas, nous sommes dans une place assiégée. La société, à l'heure qu'il est, est une place assiégée, assiégée par ce que l'honorable préopinant désignait tout à l'heure, par le socialisme.

Eh bien! vous savez, il faut que je le dise, vous savez ce qui arrive aux places assiégées; presque toujours elles succombent.

Le siège de notre société est donc commencé : la tranchée est ouverte; plusieurs assauts vous ont été livrés, ils ont été repoussés. Vous avez fait des sorties heureuses ; vous en avez fait une heureuse en juin, dont on parlait tout à l'heure. Mais avez-vous vaincu tous vos ennemis? Non. A peine les avez-vous désarmés, et désarmés comment ? Désarmé leurs bras, mais non leur cœur. Vous leur avez ôté leurs fusils, à quelques-uns, mais pas leurs idées. {Mouvement à gauche.) L'armée assiégeante, loin d'être démoralisée ou dispersée, grossit tous les jours en nombre et en audace; on ne peut pas la chasser comme une armée étrangère; elle reste là, sur place, à guetter toutes nos fautes, à guetter toutes nos divisions et avec l'intention de profiter de toutes nos faiblesses.

Adroite. Très bien ! C'est ceîs!

Le citoyen de Montalembert. Elle est là, comme la lave du volcan, qui bouillonne toujours. Et qu'est-ce qui l'entretient, cette lave? Il est inutile de le nier, c'est la presse, la mauvaise presse; non pas la liberté de la presse, mais les excès delà presse illimitée jusqu'à ce jour dans sa liberté. [Réclamations à gauche.)

Œuvres. III. — Discours, m. H

Oui, voilà ce qui entretient le volcan ! (Très bien ! très bien !

Je ne dis pas que le volcan s'éteindrait sans la presse, je n'en sais rien; peut-être s'éteindrait-il : mais ce qu'il y a de certain, c'est que la presse l'entretient.

S'il fallait encore quelque chose pour vaincre les scrupules honorables, dont je parlais tout à l'heure, de mes amis, des conservateurs qui ont été pendant tout le cours de leur vie les défenseurs sincères et ardents de la liberté de la presse, j'invoquerais pour achever leur conversion, j'invoquerais deux grandes forces, et si je parlais à une assemblée d'anciens, de païens, je dirais deux grandes divinités : la Pitié et la Paix.

Oui, Messieurs, la pitié; et pour qui d'abord? Précisément pour ces populations pauvres, pour ces populations rurales dont parlait tout à l'heure avec l'accent d'une sympathie sincère, je n'en doute pas, l'honorable préopinant ; oui, c'est pour ces populations rustiques, pour les habitants de la campagne que je demande, que j'implore votre pitié. Ce sont eux, qui sont à l'heure qu'il est, les victimes, les victimes spéciales des excès de la presse; c'est sur eux que retombent tout le poids, toutes les amertumes du venin que distille chaque jour la presse. Oui, il y a en France, depuis un an, une presse qui spécule, qui spécule honteusement sur les mauvaises passions des habitants des campagnes, sur les mauvaises passions qu'ils ont en commun avec nous et avec tous les hommes. Cette presse spécule surtout sur leur ignorance, sur leur crédulité ; elle leur fait croire ce qu'il y a de plus absurde et de plus révoltant dans la pensée humaine. Elle spécule sur leur peur en les effrayant de mille chimères, du rétablissement

de la dîme et de la corvée. Elle spécule enfin sur leur cupidité: elle leur dit tous les jours que le bien d' autrui leur appartiendra, et elle leur fait regarder comme ennemis tous ceux qui ne sont pas disposés à devenir les instruments ou les complices de la spoliation. (Très bien ! très bien /)

Voilà, je l'affirme, et nul ne me démentira, voilà la réalité des faits dans nos campagnes. (C'est vrai! — Très bien!)

Pour ne pas rester dans le domaine des appréciations générales, je ne citerai qu'un fait spécial : il est assez éclatant pour porter la lumière dans tous les cœurs.

Il y a eu un homme parmi nous qui était, je ne crains pas de le dire, le type le plus élevé, le plus glorieux de cette population rurale dont je parle: le maréchal Bugeaud. C'était l'homme le mieux fait pour inspirer l'estime et l'affection à cette population dont il était sorti, qu'il aimait, qu'il a honorée par son exemple et par sa gloire : il lui avait consacré une grande partie de sa glorieuse vie, tout ce qui, dans cette glorieuse vie, n'avait pas été consacré à la défense de la patrie et à la défaite des ennemis de la France. (Très bien!) Sa dernière parole, dans cette enceinte, vous vous en souvenez, a été dite pour exhorter la majorité à la modération; il est mort sur cette parole, et elle a ajouté ainsi, s'il était possible, à sa gloire.

Eh bien! qu'a fait la presse, la mauvaise presse, la presse illimitée dans sa liberté, qu'a-t-elle fait de cet homme ? Elle l'a rendu odieux dans le pays même, dans le canton même dont il était l'immortel honneur; elle ! a rendu inéligible.Oui, ce grand homme deguerre

a été rendu, par la presse de son pays, inéligible non seulement ici, non seulement dans son conseil général, mais encore dans le conseil municipal de son village. Voilà ce que la mauvaise presse a produit.

A droite. Très bien ! très bien !

Plusieurs voix a gauche. Et Dupont fde l'Eure) !

Le citoyen de Montalembert. Voilà ce qui s'est passé dans la Dordogne, dans le département même de l'illustre maréchal Bugeaud.

Maintenant permettez-moi de vous parler de ce qui s'est passé à son sujet dans le mien, dans celui que j'habite, dans la Côte-d'Or.

Voici comment s'est exprimé, sur la mort du maréchal Bugeaud. l'organe qui s'appelle populaire, l'organe qui s'intitule le Citoyen, le journal qui est à l'usage des classes rurales dans le département que j'habite.

Cet article est connu, plusieurs d'entre vous l'ont déjà lu ; mais je vous demande la permission de lui infliger le stigmate de la publicité du Moniteur. (Sensation.) Je vous demande pardon de le lire, mais c'est pour votre instruction. Le voici :

« Le maréchal Bugeaud n'est plus. Le peuple tardait trop à décréter d'accusation cet instrument brutal de toutes les tyrannies. Dieu... (quelle profanation, Messieurs, que ce nom perpétuellement invoqué par de pareils fanatiques!)... Dieu s'est impatienté, et il a appelé à sa barre le héros de la rue Transnonain. Il a dit au choléra : Cet homme que tu vois là-bas appuyé sur son grand sabre se croit éternel, il se croit invincible ; il a beaucoup empoigné, va l'empoigner à son tour, et jette-le dans ce noir cachot qu'on appelle la tombe ; je l'ai jugé... »

Voix diverses. C'est ignoble ! — C'est hideux !

Le citoyen de Montalembert. Ce n'est pas tout, Messieurs; je continue :

«... Oui, Dieu l'a jugé, cet homme farouche, aussi farouche que l'insulaire de l'archipel de la Sonde, qui cloue une tête de mort au mât de son canot. Bugeaud fut l'un des fléaux de la démocratie. Dans les champs du Périgord, sa patrie, il s'était truffé d'une haine stupide contre le peuple. » (Marques d'indignation à droite.)

Voix diverses. C'est abominable.

Le citoyen de Montalembert. Voilà ce qui s'imprime dans le département que j'habite ; voilà ce qui se lit tous les jours dans le village d'où je suis.

Eh bien ! je ne crains pas de l'affirmer, ce n'est pas seulement la société politique qui est incapable de résister à des atteintes semblables, c'est la société morale, c'est le cœur humain lui-même. Non, le cœur humain, le cœur de l'homme déchu, n'est pas fait pour résister à des dangers, à des provocations et à des excitations semblables. (Très bien /)

Je vous demande donc pitié pour les paysans simples et rustiques exposés à de tels dangers. Et après vous avoir demandé pitié pour les paysans, je vous demande pitié encore pour les soldats, c'est-à-dire pour les enfants des paysans, et qui sont victimes, les premières victimes des théories insensées que débite tous les jours et partout la presse que nous voulons frapper.

Ici je ne vous lirai qu'un seul mot, qu'une seule phrase, c'est de Y Émancipation de Toulouse, du 15 juin de cette année (remarquez la date) : elle finit un

article par ces mots : « Aujourd'hui la plume, demain le fusil. Eh bien ! sur qui se dirigent ces plumes transformées en fusils ? sur qui ? est-ce sur les ennemis de la France? est-ce sur l'étranger? Non, c'est sur les enfants du peuple, sur les soldats ; ce sont les soldats français qui payent avec leur sang la rançon de toutes ces déclamations. (Très bien ! très bien!)

S'ils trahissent leur devoir, s'ils cèdent à toutes les provocations odieuses qui leur sont adressées, qu'en fait-on? Ce qu'on a fait à Lyon: on place les soldats qui ont déserté leur devoir au premier rang sur les barricades contre leurs camarades. Si, au contraire, ils restent fidèles à leur drapeau et à leur devoir, on les égorge. Ils succombent sous des balles françaises, et, il faut le dire, sous des balles qui ont été coulées par les journalistes. (Réclamations à gauche.)

A droite et au centre. Très bien ! très bien !

Le citoyen de Montalembert. J'ai entendu dire plusieurs fois, depuis que cette Assemblée est réunie, qu'on décimait ses rangs; savez-vôus quels sont les rangs qu'on décime réellement? Ce sont les rangs de nos régiments, à Paris, en juin 1848, et à Lyon en 1849. (Très bien!)

On parle sans cesse ici de l'étranger, des Cosaques, des dangers qu'ils pourraient nous faire courir. On a raison, et personne ne partage plus que moi et mes amis cette juste sollicitude qui doit nous animer tous pour la grandeur et l'indépendance de la France: mais, en attendant, qui est-ce qui prélève l'impôt du sang sur les enfants du peuple aujourd'hui? sont-ce les étrangers ? sont-ce les Cosaques ? Non, ce sont les socialistes, ce sont les rouges, ce sont les hommes exci-

tés parla presse anarchiste. {Vice et nouvelle approbation à droite.)

(Le citoyen Bac prononce quelques paroles qui n'arrivent pas jusqu'à nous.)

Le citoyen Président. Monsieur Bac, vous n'avez pas la parole. Veuillez garder le silence.

Le citoyen de Montalembert. Quant à moi, je n'hésite pas à le dire, je ne connais rien de plus coupable et de plus lâche que ces journalistes qui, dans le fond d'un bureau, coulent, comme je le disais, les balles avec lesquelles on frappe nos soldats, et ne courent eux-mêmes d'autre risque que quelques mois de prison, quand ils font courir le risque de la vie à ceux qu'ils arment et à ceux contre lesquels ils arment leurs dupes.

Nous avons vu, dans toutes les luttes cruelles qui ont éclaté, une longue traînée du sang des enfants du peuple, du sang des ouvriers et des soldats ; mais nous n'avons jamais aperçu dans ces luttes une seule goutte du sang d'un journaliste. {Mouvement. — Vive approbation à droite.)

L'un d'eux, naguère notre collègue, nous a raconté qu'il s'était borné à aller voir un jour, de loin, la sublime horreur de la canonnade. (Nouvelle approbation à droite.)

Voilà le rôle que les journalistes jouent daus nos luttes civiles...

Un membre a gauche. EtDornès !

Le citoyen Président. Veuillez ne pas interrompre. Vous êtes inscrit, vous parlerez à votre tour.

Le citoyen de Montalembert. Je viens d'entendre une interruption qui m'étonne. Comment, notre ho-

limaille collègue Dornès, qui a succombé si glorieusemenl dans la lutte sanglante de juin, on voudrait que je L'assimilasse à ces hommes que je viens de flétrir! Dornès est mort en faisant courageusement son devoir, et tous nous nous sommes associés à l'hommage qui lui a été rendu.

A droite, Très bien ! très bien !

(Le citoyen Nadaad se lève et prononce, de sa place, quelques mots qui ne parviennent pas jusqu'à nous. — Gris : A l'ordre!)

Le citoyex Président. Asseyez-vous, monsieur, et veuillez garder le silence.

Le cito en de Montalembert. Après la pitié, je vous disais tout à l'heure que j'invoquerais encore, pour vaincre vos scrupules, la paix ; la paix, le premier besoin des sociétés, le premier besoin de l'homme dès qu'il est sorti de l'état sauvage. Eh bien, la paix, l'avons-nous ? La paix au dehors, oui ; mais la paix au dedans! Est-ce la paix que l'état dans lequel nous vivons/ Xon, vous le savez tous. Cependant c'est le premier besoin et le premier devoir de l'homme social; c'est le but de tous les progrès, de toutes les lois, de toutes les inventions de la civilisation : c'est le but même de la guerre. Oui, la guerre n'est légitime que quand elle a la paix pour but.

Eh bien, cette paix, elle vous est nécessaire non seulement pour jouir, comme on croit, de ces biens matériels dont la possession et la jouissance sont légitimes, quand ces biens eux-mêmes le sont, mais elle vous est nécessaire surtout pour jouir de la vie domestique, de la vie intime, de la vie du cœur, de la vie de famille, de ce qu'il y a de plus intime et de plus sacré dans le cœur de l'homme. Comment en jouirions-nous

au milieu des bouleversements, des menaces, des terreurs qui nous assiègent aujourd'hui ? Oui, quel est le père, quelle est la mère qui peuvent aujourd'hui contempler la tête de leurs enfants sans trembler pour l'avenir, sans que des larmes ne viennent mouiller leurs paupières, larmes d'une trop juste appréhension, d'une trop légitime sollicitude pour l'avenir que réservent à ces êtres chéris, que Dieu nous a donnés, les insensés qui condamnent notre pays et notre société à un incendie perpétuel ?

Oui, voilà ce qu'ils font, ces ennemis de la paix, des familles et des Etats. Je parle de ce que j'ai ressenti moi-même, et voilà pourquoi, du haut de cette tribune, je lance sur leur tête, non seulement la réprobation d'un honnête homme, d'un bon citoyen et d'un ami de la liberté, mais aussi la malédiction d'un père. (Très bien ! Très bien /)

Maintenant, sont-ce là les seuls coupables ? Non, ils ne sont pas, dans ma pensée, les seuls coupables, et ici j'aborde la partie la plus difficile et la plus délicate de la tâche que je me suis imposée. Est-ce que le parti qui s'appelle conservateur, modéré, des honnêtes gens, enfin le parti auquel je me fais gloire d'appartenir, le parti de la résistance, si vous l'aimez mieux, dans tous les éléments divers qui le composent aujourd'hui, est-ce qu'il n'a rien à se reprocher dans la situation actuelle du pays? Non, je ne dirai pas cela; je crois qu'il est en partie indirectement, involontairement, partiellement, complice du mal que nous déplorons tous.

Je ne signalerai pas seulement cet aveuglement vraiment surnaturel de beaucoup d'entre nous en pré-

sence du danger, ni cette folle sécurité dans laquelle on se replonge le lendemain d'une lutte, ni cette disposition si spirituellement caractérisée par un de nos collègues i, lorsqu'il a dit que, dans ce pays, le lendemain dune victoire de l'ordre sur le désordre, l'ordre avait l'air de demander pardon au désordre de l'avoir vaincu. Ce n'est pas seulement cette disposition-là que je veux blâmer, non, c'est l'esprit d'opposition, de critique, qui existe jusqu'au sein même de ceux qui, aujourd'hui, voudraient défendre et maintenir la société.

Ces mauvais journaux que je signalais tout à l'heure, qui est-ce qui les lit souvent, qui est-ce qui les achète, qui est-ce qui les encourage ainsi de la manière la plus efficace ? Ce sont trop souvent des conservateurs comme nous.

Qu'est-ce qui. en enfre, a ce goût dépravé pour l'opposition permanente et perpétuelle que je signalais tout à l'heure, si ee n'est dans le présent, au moins dans le passé ? X'en sommes-nous pas tous coupables ? Ne sommes-nous pas tous habitués à être d'une indulgence infatigable pour tout ce qui attaque, pour tout ce qui blâme, pour tout ce qui critique le pouvoir, et en même temps d'une implacable sévérité pour tous les actes, pour toutes les dispositions de ce pouvoir, quel qu'il soit? Qui faut-il accuser de cette étrange inconséquence ? X'est - ce pas encore lei honnêtes gens, les conservateurs, les propriétaires, les modérés? Et cependant ils veulent que le Grouvernement les sauve; et le Grouvernement est obligé, pour les

1 M. Jules de Lasteyrîe

sauver, de lutter sans cesse pour eux, de lutter jour et nuit, d'avoir pour eux de la vigilance, de la prudence, du courage, de l'esprit, de l'intelligence, tout au monde ; et eux ne se croiraient tenus à rien envers un pouvoir qui les représente et qui les protège ! {Très bien! très bien!)

Savez-vous quel est le comble de l'impartialité des hommes que je désigne? Je ne m'exclus pas de leur nombre ; savez-vous quel est le comble de l'impartialité chez eux? C'est de se tenir à l'écart et déjuger les coups comme s'ils ne portaient pas sur nous, pour nous et contre nous. {Mouvement d 'approbation à droite.)

Eh bien, je déclare que tant que nous resterons dans ces dispositions nous ne sauverons pas la société, nous ne la sauverons pas. {Interruption.)

Je disais tout à l'heure que nous avons été tous coupables. Et, en effet, Messieurs, je crois qu'il serait facile de le prouver. Oui, depuis la chute de l'Empire, tous nous avons, plus ou moins, lorsque nous n'étions pas nous-mêmes au pouvoir, nous avons tous, plus ou moins, sympathisé avec les agressions dirigées contre le pouvoir, quel qu'il fût.

Sous la Restauration, les libéraux de toutes les nuances ; sous la monarchie de Juillet, les légitimistes d'abord, puis les républicains, puis les dynastiques, et enfin, faut-il le dire, les catholiques eux-mêmes {on rit), moins que les autres, beaucoup moins, mais encore trop, je le reconnais maintenant.

A droite. Très bien ! très bien !

Le citoyen de Montalembert. Tous, a des degrés divers, nous avons trop présumé de la force de cette société, de la solidité de ses remparts {Très bien!)

Nous n'avons pas apprécié, assez compris la fragilité extrême de l'abri qui nous couvrait. Nous avons tous ce reproche à nous faire; nous avons tous sympathisé avec l'agression dirigée contre le pouvoir, quand il ne nous appartenait pas, ou quand nous ne sympathisions pas profondément avec lui. Je n'hésite pas à le déclarer, ce pays-ci ne pourra être sauvé que quand les hommes tout à fait étrangers au pouvoir, qui n'en sont ni les dépositaires, ni les confidents, consentiront à le défendre, à l'aimer et à le protéger avec toute la force que la constitution et la civilisation mettent à leur usage.

C'est là la seule condition de salut pour la société.

A droite et AU centre. Très bien ! très bien !

Le citoyen de Montalembert. Au lieu de cela, qu'avons-nous vu? Nous avons vu, sous le dernier régime, des hommes à peine sortis du pouvoir et qui devaient y rentrer presque aussitôt, user de ce court espace de temps pour affaiblir et discréditer ce pouvoir dont ils avaient été longtemps et dont ils devaient redevenir sitôt les dépositaires. Nous avons vu d'autres hommes continuel' pendant dix-huit ans, avec le plus grand talent, avec la meilleure foi du monde, je n'en doute pas, à attaquer sur toutes ses faces ce même pouvoir...

Un membre a gauche. M. Odilon Barrot !

Le citoyen de Montalembert. Eh bien, oui, M. Odilon Barrot ; et il ne m'en voudra pas de le désigner; il sait les sentiments que j'ai pour lui et combien je vénère, combien j'honore aujourd'hui les services qu'il rend à la patrie. Je vous remercie de m' avoir fourni cette occasion de le nommer et de l'honorer publiquement (Très bien-' très bien!)

Eh bien, oui, nommons -les par leur nom, si vous voulez : 31. Guizot, M. Barrot, tous les deux ont été successivement condamnés à user tout leur patriotisme, tout leur talent, toute leur énergie à défendre le pouvoir qu'ils avaient, dans d'autres temps, déprécié. Qu'est-ce que cela prouve ? Que ce sont des apostats, dos hommes corrompus? Pas un d'entre vous n'a osé le dire et personne n'osera le supposer. (Très bien!) Qu'est-ce que cela prouve donc ? Qu'il y a dans la manière dont nous entrons dans la vie politique, dans la manière dont nous apprécions les rôles du pouvoir et de la société, quelque chose de radicalement faux et de radicalement téméraire ; quelque chose d'incompatible, non seulement avec l'intérêt de la société, mais avec l'intérêt de la liberté même et avec le devoir que nous avons tous de préserver cette liberté de la ruine infaillible qui l'attend, lorsqu'on a trop longtemps lâché le frein à ce qui se cache sous son voile et sous son nom.

Qu'arrive-t-il aux hommes publics dans ce pays-ci? Ils commencent tous par ne pas assez croire à l'autorité, par ne pas assez la respecter. Et comment finissent-ils'? Ils finissent de deux manières: les uns vont tomber au fond de l'abîme où ils cherchent à entraîner la sociétéaveceux. (Très bien! — C'est cela!) Les autres consacrent leur talent et leur énergie à défendre la société avec des armes dont ils ont eux-mêmes trop souvent émoussé le tranchant et affaibli le ressort.

A droite. Très bien!

Le citoyen de Montalembert. Après avoir fait le procès de tout le monde, permettez-moi de faire, en deux mots, le mien.

174 LIBKRTÉ

Je ne devrais pas me nommer, parler de moi après les hommes illustres que je viens de citer ; mais je veux el je dois me soumettre moi-même aux critiques que j'ai dirigées contre eux. Moi aussi j'ai fait de l'opposition toute ma vie, non pas systématique, mais trop souvent vive et exagérée. Ma position était, j'ose le dire, favorable pour en faire, car je n'avais ni animosité contre personne, ni ambition personnelle. J'étais sans animosité, car personne ne m'a fait de tort ni de mal: sans ambition, car je ne me suis jamais reconnu, pas plus que je ne me reconnais maintenant, la capacité nécessaire pour exercer le pouvoir. {Légère rumeur).

J'ai cependant été dans l'opposition: ma voix, je dois le dire, a été trop souvent grossir cette clameur téméraire et insensée qui s'élevait de tous les points de l'Europe à la fois, et qui a fini par cette explosion où l'on a essayé de renverser tous les trônes, tous les pouvoirs, tous les gouvernements, non parce qu'ils étaient oppresseurs, comme quelques-uns l'étaient, en effet ; non parce qu'ils avaient commis des fautes, ce qui est incontestable; mais parce que c'étaient des pouvoirs, parce que c'étaient des gouvernements, parce que c'était l'autorité, pas pour d'autre raison.

A droite. Très bien !

Le citoyen de Moxtalembebt. Je me pardonne à moi-même, et j'espère que Dieu me pardonnera, parce que j'étais de bonne foi.

Mais je vous assure que je ne me pardonnerais pas si je me croyais assez important pour avoir contribué en quoique ce soit à la catastrophe que j'ai signalée tout à l'heure. Vous voyez donc bien à quel degré je dois

être indulgent pour ceux dont je parlais, puisqu'il n'a fallu rien moins que l'abîme qui s'est entr'ouvert sous mes pieds le lendemain du 24 février, pour me faire comprendre combien j'avais pu dévier, moi aussi, delà vérité politique. (Rumeurs en sens divers.)

Une voix. Il faut rappeler Louis - Philippe ! (Agitation.)

Le citoyen de Montalembert. Ainsi donc, reconnaissons-le, Messieurs, nous avons tous été, à différents degrés, coupables envers cette grande loi du respect qui est la base de la société, sans laquelle vous ne pouvez concevoir aucune des trois choses que nous faisons profession de vouloir défendre : ni la religion ; car qu'est-ce que la religion sans le respect? ni la propriété ; car qu'est-ce que la propriété sans le respect? ni la famille; car qu'est-ce que la famille sans le respect? C'est le respect qui rend bon et social; le mépris et l'injure rendent mauvais. (C'est très vrai!) Et j'ajoute que c'est le respect qui rend libre, qui rend vraiment digne, vraiment capable de pratiquer et de comprendre la liberté.

Eh bien ! nous avons oublié, Messieurs, les conditions mêmes de la liberté ; nous avons oublié que c'était une plante encore plus délicate que durable, et qui avait besoin du temps pour grandir et se fortifier, qui exigeait qu'on veillât sur sa délicatesse, je dirais presque sur sa sainteté, avec un scrupule profond.

Nous avons cru pouvoir l'exposer impunément a toutes les secousses, à tous les caprices, à toutes les épreuves de notre volonté, de notre fantaisie. Nous l'avons traitée, je ne crains pas de le dire, comme ces arbres; ces pauvres peupliers qu'on lui donne quelque-

fois pour symbole, qu'on arrache par leur racine, et qu'on plante avec des rubans au milieu de quelques pavés; ils y dépérissent et finissent dans le mépris et dans l'oubli. (Rires approbatifs à droite.)

La liberté n'est pas cela, selon moi. La liberté, au contraire est un chêne aux profondes racines qui croît Lentement, qui grandit lentement, mais qui, quand une fois il est. enraciné, étend au loin ses branches, et sert d'abri, de consolation, d'honneur à de nombreuses générations.

Voilà le symbole de la vraie, de la bonne liberté, telle que je la comprends, telle que je l'ai voulue et servie.

La liberté peut naître d'une révolution, c'est incontestable, mais elle ne peut vivre, disons-le franchement, elle ne peut vivre qu'à la condition de tuer sa mère, de tuer l'esprit révolutionnaire. (Approbation à droite.) C'est ce qu'elle a fait en Angleterre. Là elle est née de deux révolutions; mais qu'a-t-elle fait depuis qu'elle y existe ? Elle s'est constamment appliquée à tuer l'esprit de révolte. Vous direz que l'Angleterre est une monarchie et une aristocratie, et que ce n'est pas de cette liberté que vous voulez. Je vous répondrai que la République française, la République démocratique que nous avons, n'a pu exister jusqu'à aujourd'hui qu'en tuant autant qu'il était sn elle, ou du moins en combattant énergïquement, courageusement l'esprit de révolution ; c'estee qu'elle a fait en juin dernier, c'est ce qu'elle a fait en juin 1848, c'est ce qu'elle fera encore. Si elle ne peut pas le faire, elle périra, je n'hésite pas à le dire. Elle sera remplacée par deux dictatures : d'abord par la dictature de l'anarchie, cette dictature que nous

connaissons tous, dont le code est déjà proclamé, dont les lois sont déjà écrites, dont les satellites sont partout enrégimentés, haletants après la spoliation et le pillage. (Exclamations à gauche. — Vives approbations à droite.) Et après cette dictature-là,savez-vous laquelle nous aurons? Non pas la dictature d'un Napoléon, d'un saint Louis ou d'un Charlemagne, mais la dictature du premier caporal venu qui vous apportera l'ordre matériel au bout de son sabre, et que vous bénirez tous (cive interruption à gauche), que vous accueillerez, vousmêmes qui m'interrompez. (Mouvements en sens divers.) Vos pères l'ont bien fait. (Interruptions diverses à gauche.)

(Un membre se lève à gauche et prononce quekpies paroles qui ne parviennent pas jusqu'à nous.)

Le citoyen Président (Daru). Veuillez garder le silence.

Le citoyen de Montalembert. Vous m'interrompez à chaque instant, j'ai bien le droit de vous interpellera mon tour.

Le citoyen Président. Il y a cinq ou six personnes qui ne peuvent pas se tenir tranquilles à leur banc.

Le citoyen de Montalembert. Je dis que ceux qui m'interrompent, s'ils n'ont pas déjà été enlevés et engloutis dans l'orage, seront les premiers à bénir et peut-être à servir cette dictature, et je dis que leurs pères l'ont fait, leurs pères, ces montagnards d'autrefois, dont ils ont ramassé le nom je ne sais où. (Vive approbation à droite.)

Je vote donc pour ce projet, non pas, certes, parce qu'il est contre la liberté, et contre 1 a liberté de la presse en particulier, mais parce que, au contraire, il est

Œuvres. III. — Discours, ni. 12

pour la liberté de la presse, parce qu'il est destiné à nous préserver de la dictature, parce qu'il est destiné à sauver la liberté de ses propres excès, parce qu'il est destiné à rendre hommage et service à. cette liberté que j'ai toujours aimée, que j'ai toujours servie, que je veux aimer et servir toujours. Et c'est ce dévouement même qui m'inspire un ressentiment profond et que je ne cherche pas à déguiser, contre ceux qui m'ont fait douter, non pas de la liberté je n'en douterai jamais!... mais peut-être de la possibilité, de la capacité où est la France de la comprendre, de la défendre et delà conserver toujours; contre ceux qui m'ont montré dans l'avenir cette terrible alternative des deux catastrophes que je signalais tout à l'heure, la dictature de l'anarchie ou la dictature du despotisme.

Encore un mot, en finissant, sur une considération qui me frappe depuis quelque temps. Nos adversaires insistent beaucoup sur le rôle que joue notre majorité, sur l'abus que nous faisons, disent-ils, de la majorité. Ils nous rappellent, et c'est leur droit, qu'un jour cette majorité pourra devenir minorité, et que la minorité pourra devenir majorité. Eh bien! je suis bien aise de le dire, c'est une éventualité que je crois très possible, et que j'envisage pour ma part tous les jours. Jamais je n'émets un vote dans cette Assemblée sans m'interroger moi-même, et sans me demander si, étant de la minorité, je voterais autrement que je ne le fais comme membre delà majorité. Un ou deux orateurs de cette minorité, en signalant" l'abus que nous faisons, selon eux, de notre force, nous ont promis d'avance qu'ils ne nous imiteraient pas ; et l'honorable M. La-

grange nous le disait encore avant-hier : « Quand nous serons majorité, nous ne ferons pas contre vous, minorité, ce que vous avez fait contre nous. » Eh bien! je crois parfaitement à la parole de M. Lagrange pour ce qui le concerne en son particulier ; je crains même qu'il n'ait dit que trop vrai pour d'autres que lui. Ils ne feront pas contre nous ce que nous avons fait? Ah! je le crois bien, étant minorité ils nous ont déjà mis hors la loi ! Jugez donc de ce qu'ils feraient s'ils étaient majorité ! ( Vive approbation à droite.}

Je rentre donc dans cette éventualité et je l'envisage tout entière.

On nous a parlé de représailles. Eh bien ! je les accepte et je suis sûr qu'aucun de mes amis ne me démentira, quoique je ne parle ici qu'en mon propre nom.

Oui, si étant majorité nous faisons contre la Constititution, contre les lois, contre l'ordre public ce qu'ont fait les hommes que nous avons frappés et que nous voulons frapper par la loi qu'il est question de voter aujourd'hui; si nous faisons cela, je consens d'avance à ce qu'on fasse contre nous ce que nous aurons fait contre eux.

Oui, si jamais nos journaux prêchent la guerre civile, si jamais ils disen1 : Aujourd'hui la plume, demain le fusil] nous consentons d'avance à ce que les journaux soient supprimés. Si nous venons ici, à cette tribune, proclamer l'appel aux armes, si, après cela, nous descendons dans la rue, si nous protestons contre la liberté contre la dignité, contre le mandat de nos collègues; si cela m'arrivait, à moi, personnellement, et si, après avoir commis tous ces crimes, j'en étais quitte pour

quelques mois de détention préventive, exigée par les lenteurs regrettables mais tutélaires de la justice; si j'en étais quitte pour quelques années de prison terminées, comme elles l'ont toujours été sous la monarchie, et comme je pense bien qu'elles le seraient sous la république, par une généreuse amnistie; si j'en étais quitte à si bon marché, je m'y résignerais, je m'en consolerais, et je vous le pardonne d'avance. (Rires.)

Mais ce que je ne me pardonnerais pas, ce que je me reprocherais à moi et à tout mon parti, ce serait de ne pas profiter du temps où nous sommes encore la majorité, du loisir que vous voulez bien nous laisser pour faire de bonnes lois, pour consolider l'autorité, pour fortifier le pouvoir, pour sauver cette société tous les jours menacée, tous les jours sapée, tous les jours ébranlée jusqu'à ce que, par je ne sais quelle effroyable explosion, elle nous engloutisse tous dans ses débris ! Ce que je ne me pardonnerais pas, ce serait de ne pas profiter de la liberté de cette tribune que nous, la majorité, nous avons maintenue, pour y dire la vérité tout entière, la vérité à vous, minorité, et au pays tout entier. Car il a soif de la vérité, ce pauvre pays, il a soif de vérité en même temps que d'autorité et de vraie liberté. C'est à vous qu'il appartient de lui garantir ces biens suprêmes par des lois tutélaires dont celle-ci, que vous allez voter, sera le premier chapitre. (Marques nombreuses d'approbation.)

(Extrait du Moniteur du 22 juillet 1849.)

M. Jules Favre répondit au discours précédent, inspiré, selon lui, par la passion et la peur: il dit que si véritablement la société était assiégée parle socialisme, le véritable moyen de faire eesseï

le siège serait de donner entrée au socialisme dans la place. Dans les séances suivantes, le discours de M. de Montalembert fut longuement combattu, en même temps que la loi, par M. Grévy, M. Pierre Leroux, etc . Le projet fut défendu par M. Dufaure, M. Nettement et M. Thiers, auquel répondit M. Crémieux.

La discussion générale terminée, il s'en éleva une autre, très prolongée, sur les articles. Enfin la loi fut votée, le 27 juillet, à la majorité de 400 voix contre 146.

ASSEMBLEE NATIONALE LÉGISLATIVE

Discussion des crédits supplémentaires relatifs à l'expédition de Rome.

(Séance du 19 octobre 1M9.)

L'expédition de Rome avait été couronnée d'un plein sucres. Le Souverain Pontife avait été remis en possession de ses Etats et s'apprêtait à rentrer dans Rome. Ce fut dans ces circontances que le Président de la République écrivit au lieutenant-colonel Edgard Ney, son officier d'ordonnance, en mission à Rome, une lettre datée du 18 août, dans laquelle il annonçait l'intention d'exiger du Pape, avant de rappeler notre armée, des institutions spéciales. On y lisait le passage suivant ;

« J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint- « Père comme notre propre action restent stériles, en présence de < passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à « la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part « au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du « drapeau, tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le « caractère de notre intervention.

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape: « Ami aie, sécularisation de l'administration, code Xapoléon

« et gouvernement libéral. »

Le Souverain Pontife ne tarda pas à faire connaître par un acte libre et spontané les institutions qu'il destinait au peuple romain. Aux termes du Motu proprio du 12 septembre 1849, il créa un conseil d'État et une consulte, produit indirect de l'élection ayant voix délibérative en matière de nuances; il assura

des libertés communales et provinciales étendues, et il annonça la réforme des lois civiles et de l'organisation judiciaire.

L'Assemblée législative fut saisie, au retour de la prorogation, d'une demande de crédits relatifs à l'expédition de Rome. La commission chargée de l'examen de ce projet se prononça énergiquement pour le maintien de l'indépendance absolue du Souverain Pontife. M. Thiers. nommé rapporteur, lut dans la séance du 13 octobre un rapport dans lequel il insistait sur le véritable caractère de l'expédition :

« Sans l'autorité du Souverain Pontife, disait-il, l'unité eatho- « lique se dissoudrait ; sans cette unité, le catholicisme périrait « au milieu des sectes, et le monde moral, déjà si fortement « ébranlé, serait bouleversé de fond en comble. Mais l'unité « catholique, qui exige une certaine soumission religieuse de la « part des nations chrétiennes, serait inacceptable si le Pontife « qui en est le dépositaire n'était complètement indépendant; « si au milieu du territoire que les siècles lui ont assigné, que « toutes les nations lui ont maintenu, un autre souverain, prince « ou peuple, s'élevait pour lui dicter des lois. Pour le Pontificat, « il n'y a d'indépendance que la souveraineté même. C'est là un « intérêt du premier ordre, qui doit faire taire les intérêts partiel culiers des nations, comme dans un Etat l'intérêt public fait « taire les intérêts individuels, et il autorisait suffisamment les « puissances catholiques à rétablir Pie IX sur son siège ponti- « fi cal.

>< ...La France, une fois prése?rte à Rome par son armée, n'y «. pouvait commettre l'inconséquence de violenter elle-même le v< Saint-Père, qu'elle venait délivrer de la violence d'une faction. <c Elle a dû lui rendre son trône et sa liberté, sa liberté pleine « et entière : car telle était sa mission...

« ...Les conseils de la France devront être dirigés de manière à « convertir en paroles efficaces le Motu proprio, et surtout & « étendre la clémence du Pontife sur tous ceux qui peuvent être « amnistiés sans danger pour l'ordre public. Ce doit être l'œuvre « d'une influence continuée avec patience, avec calme, avec « respect, influence qui constituerait une prétention inadmis- « sible, si des circonstances impérieuses ne nous avaient amenés « à l'exercer, mais qui, renfermée dans des bornes convenables,

« est parfaitement compatible avec l'indépendance et la dignité « du Saint-Siège... Une portion de cette tâche est accomplie. o Nous souhaitons que le reste s'accomplisse le plus tôt possible, « et « ne nos troupes puissent bientôt laisser paisiblement établi « dans ses États le Saint-Père, qu'elles sont allées délivrer et « non pas opprimer. »

La discussion s'ouvrit le 18 octobre.

M. de Toequeville, ministre des affaires étrangères, déclara au nom du Gouvernement qu'il acceptait la lettre du Président, mais qu'il trouvait dans le Motu proprio le germe de libertés suffisantes.

Après un très remarquable discours de M. de la Rosière, en faveur du pouvoir temporel des Papes, M. Victor Hugo prit la parole, dans la séance du 19 octobre, et dans un discours dirigé contre la politique et l'histoire du gouvernement pontifical, il se sépara de la majorité, dont il avait jusqu'alors fait partie.

M. de Montalembert lui .succéda à la tribune.

Messieurs, le discours que vous venez d'entendre a déjà reçu le châtiment qu'il méritait dans les applaudissements qui l'ont accueilli.

A droite. Très bien ! très bien ! ( Vives réclamations à gauche).

Un membre A gauche. Vous êtes un insolent !

Voix xombreuses a gauche. A l'ordre ! à l'ordre ! (Agitation bruyante).

i M. le Président (Dupin). Ce n'est pas parlementaire, monsieur de Montalembert.

A gauche. Nous demandons le rappel à l'ordre !

i Après la prorogation de 1849, le Moniteur substitua dans ses compte-rendus la désignation habituelle de Monsieur à celle de citoyen. Quelques membres de la gauche réclamèrent : ils ne furent pas écoutés. Le Président de l'Assemblée, M. Dupin, mit

lin h la discussion en citant ce vers :

Appelons-nous Messieurs, et soyons citoyens l

M. le Président. J'ai fait observer à l'orateur que son expression n'était pas parlementaire.

A gauche. Mais c'est une insolence! A l'ordre! à l'ordre !

M. le Président. J'ai dit à l'orateur ce que je devais lui dire.

Cris. A Tordre! {Tumulte).

M. Arnaud (de l'Ariège). Pourquoi de telles provocations de la part d'un chrétien ? Nous avons applaudi aussi, nous !

M. de Montalembert. Vous n'êtes pas chargé de ma conscience de chrétien.

A gauche. A l'ordre ! à l'ordre !

M. le Président, s' adressant à la gauche. C'est vous que je rappelle à l'ordre maintenant, car vous le troublez. (A l'ordre! à l'ordre! — L'agitation est à son comble.) Ce n'est pas à vous à rappeler à l'ordre, c'est à moi !

A gauche. Eh bien ! rappelez-y donc !

M. le Président. J'ai adressé à M. de Montalembert les paroles que j'ai cru devoir lui adresser.

A gauche. Lesquelles! lesquelles!

M. le Président. Si vous aviez gardé le silence, vous les auriez entendues.

M. de Montalembert a maintenant le droit de s'expliquer; il a la parole.

Voix a gauche. Eh bien ! nous écoutons.

M. le Président. C'est fort heureux que vous vouliez bien vous soumettre au règlement.

A gauche. Pourquoi tolérer des provocations ?

M. le Président. Vous venez d'en dire cent fois plus que M. de Montalembert. (Vives rumeurs à gauche.)

Je ne céderai jamais à la violence, quelle qu'elle soit ! {Très bien!)

Voix a gauche. Nous ne laisserons pas parler l'orateur.

.M. le Pressent. Est-ce que vous vous croyez les maîtres ici? C'est-à-dire qu'il dépendra de vous, Messieurs, d'empêcher la séance de continuer ! Gardez le silence. L'orateur a la parole, vous ne l'avez pas! Il a la parole pour s'expliquer. {Ecoutez! écoutez!) . M. Nadaud. Je prends l'engagement de ne jamais insulter personne, mais je ne me laisserai pas insulter non plus.

M. le Peésttvext. Ajoutez-y l'engagement de vous taire et d'observer le règlement. {Très bien ! très bien !)

M. de Montalembetct. Puisque le mot de châtiment vous blesse, Messieurs, je le retire et j'y substitue celui de récompense. (Rires et approbation à droite. — Murmures à gauche.)

Je dis donc que l'orateur a déjà recueilli pour récompense les applaudissements de l'extrême opposition, mais que la majorité dont il a fait partie jusqu'aujourd'hui, que les électeurs modérés de Paris qui, comme moi, l'ont nommé... interruption), qui l'ont nommé pour représenter le grand parti et les grands intérêts de l'ordre ; que ces électeurs-là auront le droit de se demander si c'est pour recueillir de tels applaudissements qu'ils l'ont envoyé à cette tribune. > Exclamations à gauche.)

M. A. Tftouret et plusieurs autres membres. C'est une nouvelle injure.

IL Flaxpix. Il y a double injure, e^ contre l'orateur, et contre ceux qui l'ont applaudi 1

Dr RETOUR DE PIE IX A ROME. 187

M. GrEÉVY. L'orateur a injurié une partie de l'Assemblée. (Agitation.) Monsieur le Président, vous ne devez pas tolérer cela.

M. le Président. L'expression qui vous a blessé a été retirée (Exclamations nombreuses à gauche).

Un membre. Elle a été aggravée !

M. GtRévy. Vous n'auriez pas toléré cela de la part d'un orateur de la gauche.

. Voix a droite. Vous n'avez pas la parole ! A l'ordre !

M. de Moxtalembert. L'avenir lui garde, à l'honorable préopinant... vous me permettrez de lui dire cela... l'avenir lui garde un autre châtiment... (Nouvelles exclamations à gauche.')

M. le Président. C'est trop personnel.

M. A. Thouret. M. Victor Hugo n'est pas là ! Attendez qu'il y soit! Vous attaquez un orateur absent, cela n'est pas digne de vous. (Vive agitation.)

(Un certain nombre de représentants de la gauche se lèvent et paraissent se disposer à quitter la salle. — Un grand tumulte éclate.)

A droite. A Tordre ! cà l'ordre ! Assis ! assis !

M. le Président, à V orateur, au milieu du bruit. Vous devez laisser M. Victor Hugo en dehors de votre discussion. Si c'est une attaque personnelle, je ne la tolérerai pas !

M. de Moxtalembert. Je n'attaque pas la personne de M. Victor Hugo...

M. le Président. Répondez à ces raisonnements, mais n'attaquez pas sa personne Très bien !)

M. A. Thouret. A la bonne 1. ire, c'est de la justice.

M. le Président, s1 adressant à l'extrême gauche.

Mais vous ne voulez pas même entendre ce qu'a dit le président à force de faire du bruit. Vous le lirez demain, puisque vous ne voulez pas l'entendre aujourd'hui. Vous cédez trop à la violence, je vous le dis. (Exclamations à gauche!)

M. Pascal Dupkat. Je demande la parole pour un rappel au règlement.

M. le Président. Qu'est-ce que c'est que ce rappel au règlement ?

M. Pascal Dupkat. Je vais vous le dire ; je veux m'adresser à l'Assemblée.

(M. Pascal Duprat monte à la tribune et se présente à côté de M. de Montalembert.)

A droite. A Tordre ! à l'ordre ! Vous n'avez pas la parole !

(M. le président invite M. Pascal Duprat à descendre de la tribune. Après quelques paroles échangées avec lui, M. Pascal Duprat quitte la tribune) .

M. le Président. Je répète qu'on n'a pas le droit de me dire que je devais rappeler à l'ordre l'orateur, parce que c'est moi qui en suis juge.

M. Pascal Dlvrat. Vous oubliez le règlement.

M. le Président. A la première phrase de M. de Montalembert , je lui ai fait remarquer que cette phrase n'était pas parlementaire; il avait le droit de s'expliquer; il a retiré le mot qui vous a blessé et l'a remplacé par un autre.

A gauche. Par un autre plus blessant!

M. le Président. A sa seconde phrase, qui me semblait trop personnelle, je lui ai dit : « Répondez aux raisonnements de l'orateur, et n'attaquez pas sa personne. » {Très bien!)

J'ai cru remplir en cela mon devoir, et quant à l'injonction de rappeler à l'ordre, j'en suis juge sous ma responsabilité. {Rumeurs à gauche. — Vive approbation à droite.)

Je ne rappelle à l'ordre que les interrupteurs violents {Nouvelle interruption.)

Je le répète, j'en suis seul juge, vous n'avez pas le droit de me dicter mon devoir. (Très bien! très bien!)

Écoutez maintenant. M. de Montalembert a la parole.

M. de Montalembert. On me demande de répondre à l'orateur ; c'est mon désir, mon droit, mon devoir, et, en même temps, on me fait remarquer qu'il est absent et que je ne dois pas parler de lui en son absence.

H est cependant bien difficile de suivre un discours aussi passionné, aussi véhément, aussi emporté que celui que vous venez d'entendre {mouvements divers) sans être nécessairement entraîné, non pas à attaquer la personne de l'orateur, rien n'est plus loin de ma pensée {interruption), mais à lui adresser des interpellations auxquelles on n'a pas le droit de m'opposer son absence.

Plusieurs membres a droite. Vous avez raison ; il devrait être là !

M. de Montalembert. Je ne crois pas qu'un orateur quelconque ait le droit de laisser la Chambre sous le coup des paroles et des idées qu'il a énoncées devant elle, et puis de s'éloigner, et de ne pas rester là pour écouter la réponse. {Mouvements divers.}

Du reste. Messieurs, vous aller juger: permettez-moi d'achever ma pensée, et vous jugerez ensuite si elle a quelque chose d'injurieux et de trop personnel.

Voici ce que je voulais dire de l'avenir que j'annonçais à l'honorable préopinant. Je lui disais qu'un jour, peut-être, il irait lui-même à Rome, dans cette ville incomparable, il irait y chercher le repos, le calme, la paix, la dignité dans la retraite, tous ces biens qui ont été assurés à cette ville éternelle, depuis tant de siècles, par ce môme gouvernement clérical qu'il a insulté tout à l'heure à cette tribune. Il ira peut-être chercher un jour ces bienfaits ; il les trouvera, et alors il bénira le ciel d'avoir inspiré aux nations chrétiennes la pensée de maintenir en Europe un asile, un seul, pour des biens si précieux, à l'abri de ces orages, de ces calomnies, de ces mécomptes, de ces violences de la vie politique, où son inexpérience semble aujourd'hui placer le bonheur suprême des peuples et des individus. Eh bien! là il se repentira d'avoir fait le discours qu'il vient de prononcer, et ce repentir sera son châtiment. Je ne lui en souhaite pas d'autres. (Eumeurs à gauche.)

Il se repentira alors d'avoir lancé l'injure...

Voix a gauche. Donnez-lui l'absolution !

M. de Moxtalembert. Il se repentira alors d'avoir lancé l'injure, et ne me permettrez-vous pas de dire la calomnie ? contre le chef vénéré de l'Eglise, contre l'oracle vivant de nos cœurs, de nos consciences et de nos âmes. Oui, la calomnie. C'est calomnier la France que de lui prêter les instincts et les pensées dont il s'est fait l'organe à cette tribune ? Et c'est surtout calomnier le pape que de le supposer capable d'entretenir un moment la pensée des supplices, des proscriptions, des rigueurs, des violences, qu'il lui reproche. (Approbation à droite. — Rumeurs à gauche^

Où sont donc ces gibets, ces bourreaux, ces supplices qu'il a essayé de nous montrer ? Où ont-ils jamais existé dans la pensée dé Pie IX, ou même sous ses précédesseurs? (Exclamations à gauche.)

Non, pas même sous ses prédécesseurs. Depuis trois siècles...

Une voix a gauche. L'histoire est là !

M. de Montalembert. Oui, l'histoire est là, et l'histoire dit que depuis trois siècles il n'y a pas eu à Kome un seul pape cruel, dur ou tyrannique. Voilà ce que dit l'histoire.

M. àntony Thouret. L'histoire du père Loriquet !

M. de Montalembert. Vous le savez bien, le pape pardonne toujours ; il est obligé de pardonner. Vous l'avez dit, vous le comprenez, il doit toujours pardonner, et c'est pourquoi il est obligé, dans cette amnistie que vous avez injurieusement qualifiée de proscription, non pas de dévouer tels ou tels individus, qu'il en a exceptés, aux supplices, aux bourreaux, aux prisons même, mais simplement de les tenir éloignés du domaine que vous venez de reconquérir pour lui, afin qu'ils ne recommencent pas à lui rendre son gouvernement impossible. Et il le fait par cela seul qu'il ne peut pas les punir comme d'autres puissances peuvent le faire, comme on le fait même en France. Il est obligé d'avoir recours au système préventif, parce que le système répressif lui est plus difficile et plus impossible qu'à qui que ce soit. (Approbation à droite.)

Vous parlez d'amnistie, et vous faites reposer toute la discussion, du moins la partie la plus véhémente de la discussion sur ce point, et vous oubliez, vous qui

vous faites l'orateur du gouvernement et du président de la République, vous oubliez que c'est un glaive à deux tranchants, vous oubliez que le gouvernement du président de la République, d'accord avec l'immense majorité de cette assemblée, a refusé l'amnistie que sollicitaient avec tant d'instance, pour d'autres coupables, les hommes qui vous applaudissent aujourd'hui. (Approbation à droite.)

Une voix a gauche. Ce n'est pas la même question !

M. de Moxtalembert. Vous parlez d'amnistie, et vous oubliez que Pie IX l'a déjà donnée. Quel a été donc le premier acte de son pontificat ? L'amnistie la plus complète, la plus étendue, la plus universelle. Le lendemain du jour où il a ceint la tiare, il a donné cette amnistie, et il l'a donnée à qui ? A des hommes qui sont tous, ou presque tous, devenus parjures; à des hommes qui avaient juré de ne pas l'attaquer, qui avaient tous solennellement juré de respecter son pouvoir tel qu'ils le trouvaient en rentrant dans ses États, à des hommes qui ont communié de ses mains, en prêtant ce serment. (Sourires sur quelques bancs de la gauche.)

Oh! je rends cette justice aux démagogues, aux révolutionnaires français ; ils peuvent approuver ces parjures, mais ils ne les imiteraient pas ; ils n'auraient jamais commis un acte aussi sacrilège. {Très bien! très bien !)

Voilà ce que le pape a fait, voilà la récompense qu'il a reçue, et vous osez lui reprocher encore de n'avoir pas donné l'amnistie, quand c'est là la récompense qu'il a reçue pour la première amnistie qu'il a donnée.

A droite. Très bien ! très bien !

M. de Montalembert. Messieurs, Bossuetaparlé de je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute à la vertu. Eh bien! Pie IX a connu ce je ne sais quoi d'achevé ; il a connu le malheur, mais il a connu en outre ce qu'il y a de plus poignant, de plus cruel dans le malheur, l' ingratitude . Et cependant je ne l'en plains pas, je l'en honore, j'oserai presque dire, je lui en porte envie. Ne fait pas des ingrats qui veut ; pour faire des ingrats, il faut avoir fait du bien à ses semblables, il faut avoir tenté de grandes choses pour l'humanité. Il n'est pas donné à tout le monde de faire des ingrats. Heureux donc ceux qui font des ingrats, mais malheur à ceux qui le sont, et malheur à ceux qui se font les organes et les orateurs de l'ingratitude. (Vive approbation à droite.)

Pie IX a trouvé l'ingratitude non seulement à Rome, non seulement en Italie, mais en Europe, mais ici! car c'est être souverainement ingrat envers le Souverain Pontife que de méconnaître à ce point ses vertus et ses services. C'est être ingrat envers lui que de répondre à sa conduite et à sa vie par les virulentes attaques du préopinant, et par des injures grossières dont la sévérité légitime de notre président a fait justice l'autre jour, mais que le Moniteur garde pour l'instruction de la postérité indignée. (Nouvelle approbation à droite.)

Eh bien ! à cette ingratitude, qui a trouvé ici, à cette tribune même, un piédestal si déplorable, qu'il me soit permis d'opposer ici le tribut solennel de mon admiration, de ma reconnaissance et de mon amour.

A droite. Très bien ! très bien 1

Œuvres. III. — Discours, m. U

Un membre A gauche. Il se croit en carême.

M. de Montalembert. Un mot encore avant de quitter ce terrain, où il m'a été si douloureux et si dur de descendre à la suite de l'honorable préopinant. Vous l'avez entendu affecter, pendant tout le cours de son discours, de séparer le souverain Pontife de ce qu'il appelle son entourage. Eh bien ! Messieurs, je viens protester contre cette ruse de guerre, contre cette ruse de tribune. Non, Messieurs, de deux choses Tune : ou le Pape Pie IX sait ce qu'il veut, et alors toutes les invectives que vous adressez au gouvernement clérical et à son entourage tombent sur lui ; ou bien, il ne sait pas ce qu'il veut, il est l'instrument d'autrui, et alors il ne mérite aucun des éloges dérisoires que vous daignez encore accorder à sa personne. Choisissez. (Approbation ci droite.)

Cette distinction, Messieurs, est une bien vieille rubrique, une vieille rubrique révolutionnaire que l'honorable M. Victor Hugo aurait dû trouver au-dessous de lui : elle est d'ancienne date. Savez-vous pour qui a été inventée cette distinction entre le chef de l'État et son entourage ? Je vais vous le dire. C'est pour l'infortuné Louis XVI. Oui, quand Louis XVT a commencé sa carrière de réformateur comme Pie IX, il a été entouré des applaudissements de tous et salué par l'enthousiasme hypocrite d'un grand nombre.

Un membre a gauche. lia trahi la France ! (Marques de réprobation à droite.)

M. de Montalembet. Puis on s'est mis à le séparer de son entourage, à le distinguer de sa famille, de ses serviteurs et amis, et on a dit : Le roi est bon ;' il a de bonnes intentions, mais ce qui est détestable, c'est

ce qui l'entoure, ce qui le dirige, ce qui inspire son action et sa pensée. Et après qu'on a eu séparé, emprisonné et immolé ses serviteurs, ses amis, on l'a pris, lui, seul, dépouillé, isolé de tous, et on l'a jeté au bourreau sous le nom de Louis Capet. ( Vive adhésion à droite. — Sensation prolongée.)

Un membre a gauche. On a eu raison. {Protestations vives et nombreuses à droite.)

M. de Montalembert. Maintenant, si vous voulez me le permettre, je rentrerai dans l'examen de la question même. Elle embrasse trois faces, que la plupart des orateurs précédents ont mêlées comme à dessein. La Souveraineté temporelle du Pape, la conduite de l'expédition à Rome, et la nature des institutions ou des libertés qu'il s'agit de garantir aujourd'hui à l'Etat romain. Je compte laisser complètement de côté les deux premières questions que je viens d'indiquer. Je les crois tranchées par des votes de l'assemblée. Oui, quant à la souveraineté temporelle du Pape en soi, et quant à la conduite de l'expédition, les votes souverains de l'Assemblée législative ont prononcé.

Il n'y a pas de recours contre ces arrêts souverains, si ce n'est devant l'avenir. Dans le présent, je ne connais plus qu'une question vraiment essentielle, celle du degré de liberté que la France doit et peut réclamer, après avoir rétabli le Pape dans Rome et sur son trône temporel. Je veux la débattre, la préciser, l'approfondir autant que possible.

Le plus grand nombre des orateurs qui se sont fait entendre ici ont déclaré qu'on ne pouvait pas réclamer pour les États romains ce que M. le ministre des affai-

res étrangères a appelé la grande liberté politique.

Je tâcherai d'examiner avec vous si, ce principe étant admis, on peut et on doit demander autre chose que ce qui est contenu dans le Motu proprio du 12 septembre. Ce Motu proprio, remarquez-le bien, n'est qu'un programme. C'est en quelque sorte, comme on vous l'a dit, je le crois, la déclaration de Saint-Ouen qu'a faite Louis XVIII, avant de donner la Charte de 1814. C'est un acte qui renferme les principes et les bases du gouvernement futur des Etats romains. On vous l'a dit, et je demande la permission de le redire pour bien fixer le point de la discussion, cet acte assure quatre principales garanties : d'abord la réforme de la législation civile; ensuite la réforme des tribunaux ; en troisième lieu, de grandes libertés provinciales ; libertés plus grandes, comme a semblé le dire hier M. le président du conseil, que celle que nous avons, ou même que nous aurons en France : libertés si grandes que vous n'osez pas, quant à présent, en faire jouir la ville de Paris elle-même, et vous avez bien raison. (Rire approbatifà droite.)

Voilà pour les franchises provinciales et communales ; le Pape ne fait aucune exception.

En quatrième lieu, le Motu proprio garantit la sécularisation de l'administration, en ce sens qu'il n'y a pas exclusion des ecclésiastiques, mais admission des laïques. Il est bon de dire d'abord que cette admission des laïques est déjà aujourd'hui, sous le Pontificat de Pie IX, tellement générale, que, d'après une statistique officielle de tous les emplois de l'Etat pontifical, qui a été publiée dernièrement à Naples, d'après la statistique officielle de tous les emplois et charges, dans

l'ordre politique, judiciaire et administratif, et des traitements qui leur sont respectivement assignés en 1848, il y a en tout 109 ecclésiastiques seulement et 5,059 laïques. Voilà quelle est la proportion actuelle.

Un membre de la commission. Il y en a 243.

M. de Montalbmbert. Oui ; mais ce nombre comprend 134 aumôniers des prisons.

Maintenant, il ne peut entrer dans la pensée de personne, ce me semble, de vouloir exclure les ecclésiastiques du petit nombre de places éminentes qu'ils remplissent aujourd'hui, je dis éminentes, parce que le Souverain étant lui-même ecclésiastique... à moins que vous ne vouliez peut-être que le Pape soit un laïque (l'ires approbatifs à droite), il faut nécessairement qu'il ait autour de lui, comme principaux ministres de sa souveraineté, des ecclésiastiques comme lui, et vous allez le comprendre. Prétendre imposer au Pape l'obligation d'exclure les ecclésiastiques des principaux offices de ses Etats, ce serait comme si vous imposiez à l'empereur de Russie, souverain essentiellement militaire, l'obligation de gouverner uniquement par des avocats. (Rires approbatifs à droite.)

Au lieu de cela, que fait l'empereur de Russie? Il place sans cesse à la tête de ses ministères et de ses principales administrations des militaires comme lui, et il a eu longtemps pour ministre des finances un général d'infanterie, et ses finances ne s'en sont pas plus mal portées, au contraire. (Exclamations et rires.)

Une voix a gauche. Un' avait pas le titre de général.

M. de Montalembert. Si, c'était le général Cancrine. Remarquez d'ailleurs que le Motu proprio se prête à tous les développements, à toutes les appKca-

tions dos principes, des concessions, des libertés qui y sont contenues, comme l'a dit M. le ministre des affaires étrangères, en germe. Je suis tout à fait d'accord avec lui pour désirer que le Gouvernement français insiste sur l'exactitude et l'intégrité de ces applications.

J'insisterai comme lui, dans le double intérêt d'abord de la dignité de notre politique à l'extérieur, et ensuite dans l'intérêt même de la sécurité du pouvoir temporel du Pape. Là-dessus, nous sommes parfaitement d'accord.

A deoite. Très bien ! Très bien !

M. de Montalembert. Mais veut-on plus, veut-on des institutions, des libertés politiques, dont aucune mention n'est faite dans le Motu proprio? S'il en est ainsi, je crois qu'on se trompe et qu'on court risque de se briser sur un écueil, parce que ces libertés sont incompatibles avec la nature même des choses.

Je voudrais d'abord bien établir pourquoi et en quoi certaines libertés sont hicoinpatibles avec la souveraineté temporelle du Pape. Ce n'est pas la liberté en soi qui est incompatible avec cette souveraineté. Elle a existé partout pendant le moyen âge. Alors des libertés très considérables, locales, individuelles et générales ont coexisté dans les Etats romains avec \a souveraineté temporelle des papes, comme elleî: coexistaient dans d'autres pays avec la souveraineté des rois.

Mais qu'est-il arrivé dans ces derniers temps ? C'esl que la démocratie moderne a établi une synonymie à peu près complète entre la liberté et la souveraineté du peuple. Certes, cette synonymie n'est pas au fond des choses, car il y a une très grande liberté

en Angleterre, où il n'y a pas de souveraineté du peuple ; il y a eu une grande liberté politique en France sous la Restauration, alors que le principe de la souveraineté du peuple n'était pas proclamé. C'est ce principe de la souveraineté du peuple, comme le général Cavaignac l'a parfaitement établi à cette tribune, qui est absolument incompatible avec la souveraineté temporelle du Pape ; et c'est parce que l'on confond toujours la liberté avec la souveraineté du peuple, qu'on est amené à dire et à prouver que certaines libertés, généralement réclamées, sont incompatibles avec la souveraineté du Pape. (Approbation à droite.}

J'irai même plus loin, et je dirais presque que la souveraineté du peuple elle-même, à un certain degré, ne serait peut-être pas incompatible avec la domination temporelle du Pape ; mais il faudrait pour cela que cette souveraineté consentît à s'effacer, à rester dans le vague, à fixer seulement l'origine du pouvoir, comme cela s'est fait en Belgique, comme cela s'est fait en Amérique, lorsque les Etats-Unis se sont constitués. Mais ce n'est pas là ce qu'entendent les politiques et les démocrates de notre temps.

Ils entendent par la souveraineté du peuple, non pas le droit qu'a un peuple de créer son gouvernement et de fonder ses institutions, mais le droit de les changer comme il l'entend, de tout renverser, de tout remettre en question, tous les jours, sans prétexte, sans cause, sans provocation même, uniquement au gré de sa volonté. Voilà ce qui est absolument incompatible avec la notion catholique de l'autorité; et voilà cependant ce qu'on entend aujourd'hui par la souveraineté du peuple ; voilà ce que les Romains, notamment, ont entendu

par la souveraineté du peuple. (Vives réclamations à gauche.)

S'ils avaient voulu se contenter de la liberté modérée, ils auraient aujourd'hui et les deux Chambres et la garde civique, et la liberté de la presse, et toutes les libertés qu'avait données Pie IX. Ils n'en ont pas voulu ; ils ont préféré aux concessions de Pie IX les excitations de je ne sais quels démagogues titrés ou non titrés ; ils ont préféré la révolution à la liberté, et maintenant ils portent la peine du choix qu'ils ont fait ; ils perdent la liberté politique pour avoir voulu la confondre avec l'exercice arbitraire, inique de la souveraineté du peuple. (Très bien.)

Je veux éviter, autant que possible, toutes les questions vagues, je veux avant tout sortir du vague ; c'est le premier besoin de la question.

Les grandes libertés politiques des nations modernes consistent surtout, comme l'a dit M. de Tocqueville, dans trois choses : la garde nationale, la liberté de la presse et la liberté de la tribune, ou pour mieux dire la souveraineté de la tribune, car partout où la tribune est libre elle est souveraine. On nous reproche donc d'écarter, à Rome, la liberté de la tribune, la garde civique et la liberté de la presse.

Quant à ce qui touche la liberté de la presse, je ne sais pas de meilleur moyen de répondre à l'objection qu'on fait à ce sujet que de citer le mot d'un homme d'État anglais en 1814, auCongrès où l'on discutait sur les institutions, sur la constitution que l'on donnerait à l'île de Malte, qui était une nouvelle acquisition de l'Angleterre. Cet homme d'Etat déclara que l'Angleterre ne donnerait pas à l'île de Malte la liberté

de la presse. Comment ! lui dit-on, vous Anglais, qui avez la liberté illimitée chez vous, vous n'aimez donc pas la liberté de la presse?

Si fait, répondit-il, je l'aime beaucoup ; mais je ne l'aime pas sur un vaisseau de ligne. Eh bien ! si un Anglais pouvait comparer l'île de Malte à un vaisseau de ligne, à plus forte raison le monde catholique a-t-il le droit de comparer la ville de Rome à un vaisseau de ligne et d'y maintenir une certaine discipline incompatible avec la liberté de la presse. {Rires ironiques à gauche.)

Mais nous dit -on, nous ne demandons rien de tout cela, nous ne demandons aucune de ces grandes et difficiles libertés que vous venez de citer ; nous ne demandons qu'une seule chose qui se trouve dans l'annexe d'une des dépêches que le Gouvernement a lues à la tribune hier.

Cette chose, c'est le suffrage délibératif en matière d'impôts accordé à la Consulte qui est créée par le Motu proprio.

Eh bien ! Messieurs, je conçois parfaitement que le Gouvernement ait demandé cette condition, mais j'approuve très fort qu'il n'en ait pas fait l'objet d'un ultimatum, et voici pourquoi : c'est que cette chose, si petite en apparence, est grosse comme le monde, elle renferme en soi tous les principes de la souveraineté parlementaire. Donner le suffrage délibératif en matière d'impôts à une Assemblée, c'est constituer en sa faveur le partage de la souveraineté ; ce n'est pas autrement que les parlements d'Angleterre et de France sont devenus souverains.

En effet, lisez l'histoire d'Angleterre, et voyez com-

ment la chambre des Communes est parvenue successivement à dominer la Couronne et la Chambre des pairs, c'est uniquement parce qu'elle a été investie du vote des subsides et de la faculté souveraine de refuser le budget.

Mais en France, croyez-vous que quand Louis XVIH donnait la Charte de 1814, il avait l'intention de créer la souveraineté parlementaire? Quant à moi, je n'en sais rien; mais je ne le suppose pas. Comment donc a-t-il été amené à reconnaître cette souveraineté parlementaire ? Parce qu'il a accordé, entre autres choses, dans sa Charte, le vote souverain de l'impôt, et cette puissance délibérative en matière de finances réclamée your la Consulte de Rome. Pas autre chose. Ce n'est pas la composition des Chambres qui a fait leur souveraineté, ce n'est pas même le suffrage électoral dont l'une d'elles émanait, c'est cette faculté d'accorder ou de refuser les finances au roi. En effet, voyez ce qui est arrivé la première fois que le roi a voulu user du droit que la Charte de 1814 lui assurait, du droit de faire la paix ou la guerre, la guerre d'Espagne en 1823; comment s'y est-il pris ? Est-ce qu'il a pu la faire comme il l'entendait ? Pas le moins du monde ; il a été obligé de venir demander aux Chambres, à la Chambre des députés, l'argent nécessaire pour faire la guerre, et c'est la Chambre des députés qui a décidé, en donnant ou en refusant des millions, qu'il y aurait la guerre ou qu'il y aurait la paix. A partir de ce jour-là, et dès avant la Charte de 1830, la souveraineté parlementaire a été créée en France.

Il en serait de même à Rome, il en serait de même si la Consulte ou une assemblée quelconque était in-

vestie du suffrage délibératif en matière de finances. (Bruits en sens divers.) Mais voyez, Messieurs, ce qui arriverait. Toutes les fois que dans cette assemblée se manifesterait un esprit hostile à la direction donnée par le Saint-Père, même aux affaires de l'Église, savez-vous ce qui arriverait ? On lui refuserait les subsides, ou on le menacerait de ce refus ; on menacerait du refus de budget un Pape qui ne voudrait pas suivre telle ou telle voie dans le gouvernement général de l'Eglise, exclure, par exemple, telle ou telle congrégation ; vous verriez venir à la tribune de l'assemblée romaine tel orateur qui, s'inspirant des idées exprimées il n'y a pas longtemps à celle-ci par l'honorable M. Pierre Leroux, viendrait prouver l'incompatibilité de telle ou telle congrégation religieuse, de la Compagnie des Jésuites, par exemple, avec le progrès moderne, en accompagnant son argumentation du baculus et du cadaver, et de tout le cortège habituel... (on rit), et puis joindre à sa proposition la menace du refus du budget.

Quel remède aurait le chef de l'Église, et quel remède trouverait le monde catholique tout entier dans une position si délicate et si difficile ? Comprenez bien, Messieurs, que si on voyait à côté du Pape une chambre législative investie de cette grande prérogative, les catholiques du monde entier ne sauraient plus à quoi s'en tenir. Leur position deviendrait, sous certains rapports, plus délicate, plus difficile, plus pénible que si le Pape était captif d'une autre puissance, ou même sujet, ouvertement sujet de la République romaine. Alors, au moins, les catholiques sauraient à qui ils ont affaire.

Mais avec une Chambre investie du suffrage déli bératif à côté de lui, on serait toujours dans le doute ; la souveraineté serait partagée, elle serait par conséquent anéantie. Le Pape serait nominalement le chef, mais réellement le sujet; il serait condamné à faire la volonté d'autrui au nom de sa propre volonté ; ce serait pour lui, comme pour nous, la position la phis fausse, la plus équivoque, la plus terrible : la raison, la conscience et la bonne politique nous invitent également à l'éviter. (Très bien ! très bien!)

Ux membre. Et la monarchie représentative...

M. de Montalembert. Dans la monarchie représentative, l'honorable interrupteur le sait aussi bien que moi, le roi n'est au fond que ce que je viens de dire tout à l'heure : il n'est que le chef nominal, il n'est pas le chef réel de la politique; ceci a été consacré en 1830. (Approbation à droite.)

Eh bien ! voilà l'état que nous ne pouvons pas admettre pour Rome, et qu'aucun esprit, vraiment politique, ne saurait infliger, je ne dis pas seulement au souverain Pontife, mais au monde catholique; car alors, en allant rétablir le Pape dans sa souveraineté, vous auriez manqué complètement votre but ; cette souveraineté, vous l'auriez divisée, partagée, anéantie, et tôt ou tard, vous l'auriez condamnée à subir le sort du patriarche de Constantinople, c'est-à-dire à perdre son indépendance, son autorité et sa dignité dans je ne sais quel dédale de factions et de partis politiques, dont sa souveraineté réelle et effective peut seul le préserver. C'est ce qui est arrivé aupatriarche de Byzance. (Approbation à droite.}

Maintenant, qu'avez-vous été rétablir a Rome? Ce

n'est pas un souverain, comme par exemple le grandduc de Toscane, car vous n'avez pas été rétablir le grand-duc de Toscane quand il a été détrôné !

Ce n'est pas non plus, comme l'a dit l'honorable général Cavaignac, ce n'est pas un homme infiniment respectable...

A gauche. Ah ! ah ! {Bruit.)

M. de Montalembert. Certes, le Pape est à la fois un souverain et un homme infiniment respectable ; mais je dis que ce n'est ni le souverain ni l'homme infiniment respectable que vous avez été rétablir : c'est le Pape, le pontife, le chef spirituel des consciences catholiques que nous avons été rétablir. Eh bien ! maintenant, quel est votre intérêt après la grande œuvre que Vous avez entreprise et accomplie? c'est de rétablir et de maintenir ce Pape dans la plénitude de son autorité morale sur les consciences catholiques que vous avez voulu servir et affranchir du plus grand des dangers. Mais, sachez-le bien, cette autorité morale peut être plus ou moins entière.

Je touche ici un sujet infiniment délicat. Si le Pape faisait les concessions que demandent l'honorable M. Victor Hugo et plusieurs autres membres de cette Assemblée...

Mon Dieu ! je ne voudrais rien dire qui pût porter atteinte le moins du monde au respect que je lui dois, à l'autorité infaillible qu'il a sur toutes les consciences catholiques ; mais je suis obligé de le déclarer, il ne jouirait peut-être plus de cette grande et si juste popularité dont il a été investi par les acclamations unanimes de toutes les nations catholiques du moment où il est monté sur le trône apostolique

Je ne parle pas de ces acclamations hypocrites qui n'ont été pour Pie IX que le signal de la perfidie et de la conspiration ; je parle de cet enthousiasme sincère, universel, dont le monde catholique, hors de l'Italie, hors de Rome, l'a salué et entouré. Si on voyait Pie IX profiter si peu de l'expérience douloureuse qu'il a faite, et vouloir recommencer à courir les risques, les dangers à la situation où il s'est déjà trouvé; si on le voyait rétablir, non pas même la liberté de la presse, non pas même la garde civique, mais seulement ce pouvoir parlementaire que le Motu proprio refuse, je dis humblement, sincèrement, que la confiance, la profonde et filiale confiance que nous avons en lui serait alarmée ; je ne dis pas ébranlée, mais alarmée. (Mouvement.)

Permettez, je le disais tout à l'heure, qu'est-ce qui fait donc l'empire du Pape? Je ne veux pas parler, comprenez-moi bien, de l'autorité dogmatique, infaillible, qui lui resterait toujours ; je parle de l'autorité personnelle du Pape actuel, de la popularité du Pape du moment. Cette autorité-là serait ébranlée dans l'opinion des catholiques si on le voyait, après la grande et glorieuse épreuve qu'il a faite (et que je le féliciterai toute ma vie d'avoir entreprise), si on le voyait recommencer cette carrière pleine de périls pour lui, pour l'Eglise, pour la charge dont il n'est, après tout, comme il le dit lui-même chaque jour, que le dépositaire. (Assentiment à droite.) Et il faut bien, après tout, puisqu'on lui recommande tant de tenir compte de l'opinion publique, qu'il compte pour quelque chose celle des catholiques.

Maintenant, si, comme je le crois, il est établi que le suffrage délibératif accordé à la Consulte est identique avec le gouvernement parlementaire, je dis que

le souverain Pontife et ceux qui défendent sa politique ici ont le droit d'opposer à la création, ou plutôt au rétablissement du pouvoir parlementaire dans l'État romain, différents ordres d'objections que je vais rapidement parcourir devant vous. Ils ont d'abord le droit d'examiner quels sont ceux qui demandent ces institutions. Je parle des institutions parlementaires, de ce qu'on appelait tout à l'heure la monarchie représentative.

Or, il y a deux espèces d'hommes qui demandent ces institutions : les premiers sont ceux qui les ont détruites en France; ce sont ceux qui s'appellent les républicains de la veille.

Comment peuvent-ils demander en Italie des institutions qu'ils ont détruites en France. (Rire d'assentiment à droite.)

Savez-vous pourquoi ils le font ? J'en trouve l'expli- :ation dans un passage du journal le National, qui porte la date du 12 septembre 1849, la même date que le Motu proprio.

Une voix. La concordance de date est curieuse.

M. de Montalembert. Voici ce que dit ce journal :

« Quoi que fasse Pie IX, le peuple romain n'acceptera pas franchement les libertés nouvelles qui lui seront données ; il ne s'en servira que pour renverser le prince qui aura cru pouvoir les lui accorder et pour se débarrasser de son autorité. » (Ah ! ah ! — Hilarité 'prolongée à droite.)

Un membre. Va pour le Motu proprio du National.

M. de Montalembert. Je trouve les hommes qui parlent ce langage très logiques. Je ne dirai même pas qu'ils sont incompétents dans la matière. Au contraire,

je les trouve très compétents. {Nouvelle hilarité. ) Seulement, je déclare que leur opinion, ainsi manifestée, prouve contre leurs réclamations, et qu'il faudrait que le Pape et ses conseillers fussent bien aveugles pour ne pas être éclairés par des aveux aussi francs et aussi logiques.

Voilà pour la première classe de ceux qui demandent le gouvernement représentatif en Italie.

Maintenant, il y en a une autre ; et ceux-là sortent de la nombreuse classe d'hommes qui ont, non pas renversé le gouvernement parlementaire en France, mais qui l'ont, au contraire, aimé, servi, pratiqué. Je suis de ce nombre. J'ai beaucoup aimé le gouvernement représentatif; j'ai fait plus que l'aimer, beaucoup plus : j'y ai cru. J'ai cru de bonne foi, et même, si vous voulez que je vous l'avoue, j'y crois encore... {Rires prolongés à gauche.)

Plusieues voix. Très bien ! très bien ! (Rumeurs à gauche.)

M. de Moxtalembert. Je crois qu'en théorie, et vu l'imperfection humaine, c'est le meilleur des gouvernements. (Murmures.)

Mais vous m'avez enseigné une pratique toute différente de la théorie (on rit), et, après avoir vu que ce gouvernement, conduit, dirigé comme il l'était de part et d'autre, dans le pouvoir et dans 1 opposition, par les hommes éminents que je vois devant moi, M. Barrot, M. Thiers, M. Dufaure, M. Mole et tant d'autres ; après avoir vu que ce gouvernement, ainsi conduit, ainsi dirigé, avec toutes les conditions possibles de prospérité, de succès et de durée, a fini, comme vous l'avez vu, par une surprise qui l'a renversé net, de

fond en comble, en un jour... (Vives réclamations à gauche.)

A droite. Très bien î très bien ! — C'est très vrai ! (Agitation.)

Un membre, au milieu du J>ruit. Par un escamotage !

M. de Montalembert. Je dis qu'après avoir vu ce grand et puissant gouvernement constitutionnel se terminer en France par... vous ne voulez pas que je l'appelle une surprise... par une révolution qui l'a renversé... (Bruit à gauche.)

A droite. Allez ! allez ! Très bien !

M. de Montalembert. Après l'avoir vu finir de la sorte, je suis bien obligé de me dire à moi-même que là n'est pas la perfection en fait de politique, et je conçois, par conséquent, que le Pape ou tout autre souverain, à qui j'aurais été tenté moi-même, en 1846 ou 1847, de conseiller le gouvernement représentatif, nous réponde aujourd'hui : « Avant de le conseiller aux autres, vous auriez bien dû réussir à le garder vous-même. » (Rire d'adhésion à droite.)

Une voix a gauche. Et la monarchie absolue l'avez-vous su garder ?

M. de Montalembert. Non, car je n'y ai jamais cru; je ne l'ai jamais défendue nulle part.

Voilà pour les personnes qui recommandent le gouvernement constitutionnel au Pape et leurs deux catégories.

Mais j'ajoute qu'il y a une autre objection, plus puissante encore, tirée des expériences qu'on a faites de ce gouvernement constitutionnel en Italie.

Il y a encore un pays qui possède un gouvernement constitutionnel en Italie, c'est le Piémont. Quel usage

Œuvres. III. — Discours, lii, i4

y a-t-on fait du gouvernement représentatif et de la souveraineté parlementaire ? Je vous prie de réfléchir à ceci, et d'y répondre, si vous le voulez.

Oui, il est venu un moment où le roi de Sardaigne a donné à son peuple le gouvernement constitutionnel qu'on veut aujourd'hui contraindre le Pape à accepter. Eh bien ! quel usage la majorité de la chambre piémontaise a-t-elle fait de ce nouveau pouvoir ?

Elle a d'abord, comme vous le savez, précipité le roi Charles-Albert dans la dénonciation de l'armistice avec les i^utrichiens et clans la catastrophe de Novare. Et puis, comment a-t-elle supporté ce malheur ? Vous souvenez-vous du tableau qu'a fait, à cette tribune même, notre honorable collègue M. Drouyn de Lhuis, à l'Assemblée constituante, qui était quelquefois plus tolérante que vous, Messieurs ? (Approbation à droite.}

Vous souvenez-vous du tableau qu'il a tracé de cette opposition piémontaise, qui, lorsque les Autrichiens faisaient mine d'entrer par une des portes de Turin, comme par cette porte-là, s'en allait par celle-ci '? {Mouvement.)

Vous souvenez-vous de ce tableau ? Pour moi, il est resté gravé dans ma mémoire.

M. Bixio. Il n'a pas dit cela ! {Réclamations et mouvements divers.)

M. de Montalembert. 7\Iais dès que l'ennemi s'est retiré, l'opposition est rentrée par sa porte. Et qu'at-ellefait depuis qu'elle est rentrée, car c'est elle qui est devenue majorité? Elle rend le gouvernement impossible en Piémont, de l'aveu de tout le monde, de l'aveu des amis sincères et dévoués de la liberté italienne,

de la liberté constitutionnelle en Italie. Elle répond par des bravades aux Autrichiens qui sont loin, et au gouvernement qui est sous sa main elle rend le pouvoir impossible. Elle complique les difficultés, crée mille embarras, et rend insupportable le fardeau du gouvernement aux hommes généreux et dévoués qui en sont chargés, à la dynastie nationale et patriotique qui est la seule garantie de l'indépendance de ce pays. (Approbation à droite.^)

Voilà les conséquences que donne la pratique du seul gouvernement constitutionnel d'Italie. Voilà les encouragements qu'il donne à Pie IX. J'oublie même que ces grands hommes d'Etat sont occupés depuis quelque temps à tourmenter, à vexer les évêques et l'Église elle-même, en Piémont. (Exclamations et rires ironiques à gauche.

Voulez-vous que Pie IX, le chef des évêques, ne s'inquiète pas de la manière dont ils sont traités par la chambre piémontaise ? Croyez-vous qu'il n'ait pas l'œil ouvert sur toutes ces choses ? Croyez-vous que ce soit un encouragement pour lui que de voir la manière dont l'assemblée délibérante et parlementaire du Piémont traite et dirige les affaires ecclésiastiques de ce pays, là, à sa porte ? Croyez-vous que ce soit un argument en faveur du gouvernement constitutionnel à Rome ?

Et cependant les Piémontais n'ont pas affaire à un gouvernement clérical ; le gouvernement appartient à des laïques, à des hommes qui sont, à ce qu'on prétend, les plus indépendants, les plus éclairés et les plus libéraux de l'Italie actuelle. Eli bien ! ils leur rendent, je le répète, le gouvernement impossible ; ils fontdou-

ter les amis de la liberté italienne de la possibilité d'avoir un gouvernement parlementaire dans ce pays. (Très bien!)

Mais il y a une autre expérience: c'est celle qu'a faite Pie IX lui-même.

Est-ce qu'il n'a pas donné à son pays, comme je le disais tout à l'heure, toutes les libertés qu'on réclame, et plus encore ? Il a donné la liberté de la presse ; il a donné la garde civique ; il a donné les deux Chambres, le Statut constitutionnel. Eh bien! quel en a été le résultat pour lui? La presse l'a renversé moralement avant qu'il fût renversé de fait. La garde civique l'a assiégé dans son palais du Quirinal. Et les deux chambres sont restées muettes et impassibles quand son ministre a été assassiné ; et c'est le chef du parti constitutionnel de ce temps-là, Mamiani, qui s'est constitué le successeur du ministre assassiné et le geôlier du Saint-Père.

Voilà l'expérience qu'a faite le Pape du gouvernement constitutionnel. (Rumeurs à gauche. — Approbation à droite.)

Les uns disent que le Pape a changé; les autres diraient volontiers qu'il s'est trompé. Je ne crois ni l'un ni l'autre. Non, Pie LX n'a ni changé, ni erré ; il ne s'est ni trompé, ni transformé.

Il ne s'est pas trompé en essayant de donner la liberté à son pays et à l'Italie ; quand il a invité, non pas, comme on l'a dit, l'Eglise à se réconcilier avec la liberté... l'Église réconcilie, elle ne se réconcilie pas, elle n'a pas besoin de se réconcilier avec personne... (mouvement), mais quand il a invité la liberté moderne à se réconcilier avec l'Église, trop longtemps méconnue par elle.

S'il n'avait fait ce grand essai, cette grande et noble épreuve, et cela avec une droiture et une bonne foi incomparables, on aurait pu douter de la grandeur de son âme; on aurait pu croire, quelques esprits étroits auraient pu croire, que l'autorité pontificale repoussait systématiquement le progrès, la civilisation, la liberté. Mais maintenant, après l'épreuve qu'il a faite, il est hors de doute que si la liberté n'a pas pris racine à Rome, ce n'est pas la fa»te de Pie IX, c'est la faute de ceux à qui il a donné cette liberté. (Vive approbation à droite.)

Il ne s'est donc pas trompé en entreprenant cette noble et grande œuvre qui l'immortalisera, et dont, pour mon compte, je le féliciterai toujours.

Il ne doit pas non plus avoir changé ; je suis convaincu qu'il n'est nullement disposé à sacrifier la cause de la liberté, de la liberté du bien, au culte de la force ; mais il a vu, il s'est éclairé, il a tenu les yeux ouverts, il a profité de la leçon que Dieu lui a donnée par les événements, et il serait inexcusable de ne pas en profiter.

Et, du reste, s'il avait changé, ce que je ne crois pas, est- ce qu'il serait par hasard le seul qui ait changé en Europe, en France et partout ailleurs ?

On a parlé hier de l'apostasie du grand parti libéral.

Eh bien, Messieurs, que s'est-il passé en effet dans le monde depuis quelques années? Croyez-vous qu'en effeJt les hommes de sens, de cœur, de conscience, y aiment la liberté, ou croient en elle, croient à la marche ascendante du genre humain, au progrès indéfini de la civilisation et des institutions, comme ils le faisaient il y a deux ou trois ans? {Mouvements en sens

diver&.) Croyez-vous qu'en France, en Europe, partout, les cœurs, les consciences, les intelligences les plus hardies n'aient pas été ébranlées? Croyez-vous qu'une lumière sanglante ne s'est pas levée dans bien des intelligences et dans bien des consciences? {Nouvelle approbation à droite).

Et si vous doutez de notre compétence, de notre impartialité, à nous, hommes politiques, à nous, hommes parlementaires usés et dégoûtés par les fatigues de la vie politique, eh bien! alors je vous dirai : Allez sonder les profondeurs des nations, allez auprès de n'importe quel foyer modeste interroger des patriotes obscurs, mais généreux et intelligents ; allez demander aux hommes qui ne se sont jamais mêlés aux affaires, qui sont toujours restés loin du bruit, de l'agitation, des dégoûts de la vie politique ; frappez à la porte de leur cœur, sondez leur conscience, et demandez-leur s'ils aiment le progrès, la liberté, du même amour qu'ils l'aimaient autrefois ; ou bien si, en l'aimant toujours, ils y croient avec la même foi, avec la même confiance ? Vous n'en trouverez pas un sur cent, pas un sur mille. (Vive et longue approbation à droite. — Murmures et dénégations à gauche.)

Ah! cela est triste, c'est une triste vérité; je conçois la douleur qu'elle vous 'inspire, elle m'en inspire aussi à moi; mais c'est une vérité, et je défie de la nier. Faites cette recherche que je vous indique : allez sonder les cœurs, vous n'en trouverez pas un sur cent, pas un sur mille parmi les libéraux d'autrefois qui aient la, même foi, la même ardeur qu'ils avaient il y a deux ou trois ans. (C'est vrai ! c'est vrai ! — Non! non!) Mais hier vous l'avez dit : l'un de vos orateurs que

nous avons écouté avec le silence du respect, si ce n'est celui de la sympathie, l'un de vos orateurs l'a dit lui-même hier à cette tribune ; il l'a signalé, il l'a défini, il a qualifié cela d'apostasie du grand parti libéral ; je tâche de venir vous expliquer ce phénomène, et vous m'interrompez, et vous regardez cela comme une injure.

J'ai bien plus à vous dire, je dis que ce phénomène est universel, et }e vais maintenant en donner la raison. Pourquoi ce changement ? Parce que le nom et le drapeau de la liberté ont été usurpés par d'impurs et d'incorrigibles démagogues qui l'ont souillé et qui s'en sont servis pour faire triompher le crime. (Violentes exclamations à gauche. Vive approbation à droite.)

Pourquoi donc, Messieurs (l'orateur se tourne vers la gauche), voulez-vous prendre ce que je dis pour vous V (Rires à droite.) Pourquoi ne voulez -vous pas m'écouter ? Laissez-moi donc faire ici de l'histoire.

Je dis que partout d'impurs et incorrigibles démagogues ont souillé la cause de la liberté. {Nouvelle interruption à gauche.)

Un membre a gauche. Ce sont les Jésuites qui l'ont salie. (Exclamations et rires à droite).

M. de Montalembert. Je dis que partout, au pied du Capitole comme à la barrière Fontainebleau, dans les faubourgs de Francfort comme sur le pont Pesth i, partout le poignard démocratique a été indignement uni au drapeau de la liberté. (Vives réclama-

i Alhision aux assassinats commis par les insurgés révolutionnaires sur le général de Bréa, en juin 1848; sur le prince Lichnowski et le général Auerswald à Francfort, en septembre 1848; sur le ministre de la guerre comte de la Tour, à Vienne, et Ips oi'ni^vruix comte de Lamberg et de Zichy, en Hongrie, en octobre lbifj,

tions à gauche. — Nouvelle et plus vive approbation à droite).

M. le Président. Laissez donc la liberté de parler contre l'assassinat!

M. V. Lefraxc. A-t-on parlé de ceux de la Hongrie ?

M. Charras. Et les gibets monarchiques !

M. de Moxtalembert. J' entends une interruption que je saisis au passage. On m'objecte les gibets monarchiques.

Croyez-vous que j'aie deux poids et deux mesures ? Jamais! C'est moi qui ai flétri autrefois les massacres de Grallicie à la Chambre des pairs. Je ne m'en repens pas, et je ne rétracte rien.

Vous m'objectez les supplices de la Hongrie, les supplices du comte Bathiani et autres. Je n'hésite pas à déclarer ici que si les faits que les journaux rapportent sont vrais, que s'il n'y a pas d'autres motifs pour ces exécutions que ceux publiés...

A Gauche. Ah ! ah ! vous en doutez ?

A droite. Laissez donc parler !

M. de Moxtalembert. S'il en est ainsi, je réprouve ces exécutions ; je les réprouve, je les déplore, je les déteste ; mais j'ajoute qu'après tout, ce sont des représailles provoquées par le meurtre du comte Zichy, du général de la Tour... (Exclamations ironiques à gauche).

Voix a gauche. C'est là de la charité chrétienne 1

M. Frichox. Ce n'est guère catholique.

M. Wolowski. On se déshonore par des représailles pareilles !

M. de Moxtalembert. Je poursuis et je dis que ce sont les forfaits, les assassinats, les crimes commis

partout au nom de la liberté, qui ont glacé et désolé les cœurs les plus dévoués à sa cause.

Savez-vous ce qui éteint dans les cœurs la flamme rayonnante et féconde de la liberté ? Ce n'est pas la main des tyrans. Voyez la Pologne ! Depuis trois quarts de siècle, est-ce que cette flamme de la liberté n'y brûle pas inextinguible sous une triple oppression ? Savez-vous ce qui l'éteint? Ce sont eux, eux ! ces démagogues dont je parlais tout à l'heure, ces anarchistes (vive et longue approbation à droite; — réclamations à gauche), ces hommes qui déclarent partout une guerre impie et implacable à la nature humaine, aux conditions fondamentales de la société, aux bases éternelles de la vérité, du droit et de la justice sociale. Voilà les hommes qui éteignent l'amour de la liberté. (Nouvelle approbation.)

Voyez, je vous en conjure, ce qui se passait en Europe il y a trois ans. La liberté étendait partout graduelle" ment son empire ; les rois venaient tous, tour à tour, en regimbant, je le veux bien... (on rit) ; mais ils venaient tous, tour à tour, déposer en quelque sorte leur couronne aux pieds de la liberté, lui demander un sacre nouveau, une investiture nouvelle. Le Pape lui-même, le symbole vivant de l'autorité, l'incarnation du pouvoir le plus auguste et le plus ancien... (Rires ironiques à l'extrême gauche.)

M. le Président. Je dois constater, à la charge de qui il appartiendra, qu'on n'a pas pu attaquer l'assassinat, la démagogie et l'anarchie sans exciter des déclamations, et qu'on ne peut pas rendre hommage à ce qui est respectable sans exciter les rires et la dérision. (Vifs applaudissements sur tous les bancs de la droite. — Rumeurs à V extrême gauche).

Vous blessez tous les sentiments publics. (Nouveaux applaudissements.)

M. de Montalembert. Pie IX lui-même, le symbole le plus auguste et le plus ancien de l'autorité sur la terre, avait cru pouvoir demander à la liberté, à la démocratie, au progrès, à l'esprit moderne, un rayon de plus pour sa tiare. Eh bien ! que s'est-il passé ? Vous avez arrêté tout cela, vous avez tout bouleversé, tout détruit : vous avez arrêté, détourné tout ce courant admirable qui nous inspirait, à nous, vieux libéraux, comme vous dites, tant de confiance et d'admiration. Ce courant s'est perdu. Vous avez détrôné quelques r^is, c'est vrai, mais vous avez détrôné bien plus sûrement la liberté ! (Applaudissements à droite).

Un membre a gauche. Nous avons la première manche, vous avez la seconde; nous verrons qui aura la belle.

M. le Président. Ce sont là des expressions d'estaminet dont on devrait bien s'abstenir.

M. de Montalembert. Les rois sont remontés sur leurs trônes, la liberté n'est pas remontée sur le sien. Elle n'est pas remontée sur le trône qu'elle avait dans nos cœurs. Oh! je sais bien que vous écrivez son nom partout, dans toutes les lois, sur tous les murs, sur toutes les corniches. (L'orateur montre la voûte delà salle.— Longue approbation et hilarité à droite.) Mais dans les cœurs, son nom s'est effacé. Oui, la belle, la fière, la sainte, la pure et noble liberté que nous avons tant aimée, tant chérie, tant servie... (violents murmures à gauche), oui servie, avant vous, plus que vous, mieux que vous (nouvelles rumeurs); cette liberté-là, elle n'est pas morte, j'espère, mais elle est éteinte, évanouie,

écrasée, étouffée (nouvelles rumeurs à gauche) entre ce que l'un de vous a osé appeler la souveraineté du but, c'est-à-dire la souveraineté du mal, et, de l'autre côté, ce retour forcé vers l' exagération de l'autorité, dont vous avez fait un besoin pour la nature humaine, pour la société et pour le cœur humain, effrayé de vos excès. (Marques oV approbation et longs applaudissements sur les bancs de la majorité.)

Eh bien! ce même mouvement que je signalais, que vous signalez, que vous reconnaissez vous-mêmes dans le inonde politique, ce mouvement s'est produit dans l'Église et dans ce inonde catholique dont vous discutez aujourd'hui les destinées.

Oui, quand Pie IX est monté sur son trône, et quand, voyant devant lui la liberté, la démocratie moderne, il a marché droit à elle, et lui a dit : Vous êtes ma fille et je suis votre père... (Rires ironiques à gauche.)

M. le Président. C'est le comble de l'indécence !

Voix nombreuses a droite. Très bien ! très bien ! — Attendez le silence!

M. de Montalembert. Ce jour-là il s'est manifesté immédiatement deux opinions dans l'Eglise catholique. Les uns, c'était la minorité, les gens prudents, un peu peureux, un peu diplomates, les gens expérimentés, âgés, les sages, disaient volontiers : Mais le Pape entreprend là peut-être quelque chose de bien risqué, de bien dangereux, qui tournera mal pour lui. Les autres, et c'était la grande majorité, et j'en étais, moi, Messieurs; oui, moi et mes amis, ce qu'on appelait alors le parti catholique, nous avons salué avec passion, avec enthousiasme, ce mouvement du Pape. Eh bien! nous sommes obligés de le dire, nous avons reçu un

effroyable démenti. L'épreuve a tourné non pas contre nous, non pas contre Pie IX, mais contre la liberté. (Bravos nombreux à droite.) C'est pour cela que je voudrais tenir ici, devant moi, tous ces démagogues, tous ces perturbateurs dont je parlais tout à l'heure, et je voudrais leur dire une bonne fois la vérité, et la voici. ( Vive approbation à droite. — Fumeurs à gauche.)

À deoite. Très bien ! Très bien ! Parlez ! parlez !

M. de Montalembert. La voici, cette vérité. Si je pouvais m'adresser à tous ensemble, je leur dirais : Savez-vous quel est devant le monde le plus grand de tous vos crimes ? Ce n'est pas seulement le sang innocent que vous avez versé, quoiqu'il crie vengeance au ciel contre vous; ce n'est pas seulement d'avoir semé à pleines mains la ruine dans l'Europe entière, quoique ce soit le plus formidable argument contre vos doctrines. Non ! c'est d'avoir désenchanté le monde de la liberté. (Acclamations à droite. — Très bien ! très bien !)

C'est d'avoir en quelque sorte désorienté le monde! C'est d'avoir compromis, ou ébranlé, ou anéanti clans les cœurs honnêtes cette noble croyance ! C'est d'avoir refoulé vers sa source le torrent des destinées humaines! (Applaudissements prolongés sur les bancs de la majorité.)

Je demande mille pardon à l'assemblée de la retenir encore à une heure si avancée.

A droite. Parlez ! parlez !

M. de Montalembert. J'aime à croire que Pie IX n'accepte pas la déplorable alternative que je signalais tout à l'heure ; j'aime à croire, et je suis même convaincu, qu'il reconnaît qu'il y a un milieu à garder

entre cette souveraineté du mal que la fausse liberté réclame, et le retour exagéré et absolu vers le despotisme. Mais au moins vous tous, amis sincères et fidèles de cette pauvre liberté dont je vous peignais tout à l'heure les douleurs et les catastrophes, aidez-le dans sa tâche, ne le découragez pas, ne l'embarrassez pas, ne compliquez point sa situation déjà si difficile et si douloureuse ; prêtez-lui le concours de vos sympathies et de vos respects, et aidez-le à trouver dans la sainteté de sa conscience et dans la pureté de ses intentions ce milieu que nous désirons, nous tous qui croyons encore, malgré tout, à la liberté. (Vifs applaudissements à droite.}

Mais enfin, supposons, et c'est par là que je devrais terminer : vous m'êtes témoins que si je vous ai fatigués trop longtemps à la tribune..

A droite. Non ! non! Parlez!

M. de Montalembert. Vous savez que mes interrupteurs ont occupé au moins* la moitié du temps que je vous ai pris. (Rire approbatif à droite.')

Maintenant, je ne puis pas descendre de la tribune sans examiner une supposition menaçante. Je suppose que je me trompe, que M. Thiers se trompe, que la commission se trompe, que le Pape se trompe, quetout le monde se trompe, excepté MM. de l'opposition, et une certaine fraction que je ne sais trop comment appeler; ce-tte portion de la plaine ou de l'ancien parti modéré, dont M. Victor Hugo s'est fait l'orateur. (Réclamations violentes sur les bancs que veut désigner l'orateur.) Je suppose donc que nous avons tous tort de trouver que le Pape accorde assez par son Motu proprio; il faut donc exiger plus; il faut, comme l'a

dit M. Victor Hugo, le contraindre à faire plus. Voyons donc comment vous vous y prendrez, vous, pour le contraindre; car, avant tout, il ne faut pas rester, comme on l'a fait jusqu'à présent, dans le vague ; il faut voir où l'on va, où l'on marche. Je suis convaincu que personne ici ne veut, à l'heure qu'il est, user de violence. Quant au Gouvernement, le langage intelligent et généreux qu'a tenu hier M. le ministre des affaires étrangères ne me permet pas de supposer un instant qu'il veuille avoir recours à la contrainte, à la violence. Je suis même convaincu que personne, ni dans la majorité, ni même dans la minorité n'a cette pensée, quant à présent. Ne me démentez pas, je vous en supplie. (Interruption.)

Une voix a gauche. Ah ! comme c'est gentilhomme !

M. de Montalembert. Je dis que personne ici, ni d'un côté ni de l'autre, ne veut, de propos délibéré, employer contre le Saint-Père une violence quelconque. (A gauche : Non !) Nous sommes donc d'accord.

Eh bien, maintenant, puisque vous ne voulez pas employer cette violence, puisqu'il n'entre' dans l'esprit de personne, sans exception, de renouveler contre Pie IX des attentats qui ont été commis contre Boniface VIII et tant d'autres papes, évitez d'entrer dans la voie qui peut conduire, qui peut aboutir à cette violence dont vous désavouez d'avance la pensée.

Mais laissez-moi vous le demander : Croyez-vous que les hommes qui ont été conduits à porter la main sur le Saint-Siège, sur les souverains Pontifes eux-mêmes, soient entrés avec cette pensée dans leurs luttes contre le Saint-Siège? Croyez-vous qu'ils se sont dit tout d'abord : Je ferai le Pape prisonnier ou je lui forcerai la

main par tous les moyens que peut fournir la violence ou la contrainte ? Je suis convaincu qu'il n'en est rien ; mais ils y ont été conduits comme vous y seriez conduits vous-mêmes si vous entriez dans cette voie, par le dépit, par l'impatience, par la menace maladroitement faite, qui manque son effet, et à laquelle un détestable amour-propre force de rester fidèle : voiLà comme on aboutit à la contrainte et à la violence. (Sensation.)

Napoléon lui-même, quand il a fait Pie VU prisonnier, croyez-vous qu'en commençant à lutter avec lui il a envisagé d'avance la nécessité où il s'est cru placé, de traîner Pie VU â Savone et à Fontainebleau ?

Je suis convaincu du contraire ; et puisque j'ai cité ce nom et cette histoire, déjà citée dans cette discussion par M. le général Cavaignac, si je ne me trompe, je m'y arrêterai un instant. Je sais bien que c'est un lieu commun de l'histoire que cette défaite de Napoléon par Pie VU; il doit être familier à tous les esprits ; cependant il renferme debien grands enseignements. D'abord, il renferme celui-ci, dont on ne paraît pas toujours assez préoccupé. On dit : mais, après tout, nous ne luttons avec le Saint-Siège que sur un objet purement temporel ; il ne s'agit pas du tout de l'autorité spirituelle, de la vérité dogmatique. C'est très vrai; mais Napoléon, lui aussi, quand il luttait avec Pie VU, était-ce pour un objet spirituel, dogmatique? Pas le moins du monde. C'était bel et bien pour un objet purement temporel, pour un règlement de police et pour une question de guerre; pour une question déports que Pie VII ne voulait pas fermer aux Anglais; pour une question de guerre qu'il ne voulait pas déclarer aux Anglais,

tout comme Pie IX, qui a été détrôné par ses sujets pour n'avoir pas voulu faire la guerre aux Autrichiens. Cela n'a pas empêché l'Europe et le monde de voir en i ie VII le martyr des droits de l'Église.

Et qu'est-il résulté après tout de cette lutte entre Napoléon et Pie VII? Une grande faiblesse et une grande déconsidération pour le grand Empereur, et, en fin décompte, une grande défaite. Car, et ceci est ce qu'il y a de plus grave, ce qui doit frapper tous les esprits, même les plus prévenus, même les moins sensibles aux préoccupations que l'on suppose peut-être dominer chez moi en ce moment : ce n'est pas seulement le discrédit et la déconsidération qui, tôt ou tard, s'attachent à ceux qui luttent contre le Saint-Siège, mais c'est encore la défaite ! Oui, c'est l'insuccès qui est certain ; certain, notez -le bien î

Et pourquoi l'insuccès est-il certain ? Ah ! remarquez bien ceci : parce qu'il y a entre le Saint Siège et vous, ou tout autre qui voudrait combattre contre lui, il r a inégalité de forces. Et sachez bien que cette inégalité n'est pas pour vous, mais contre vous. Vous ayez 500,000 hommes, des flottes, du canon, toutes les ressources que peut fournir la force matérielle. C'est vrai. Et le Pape n'a rien de tout cela, mais il a ce que vous n'avez pas, il a une force morale, un empire sur les consciences et sur les âmes auquel vous ne pouvez avoir aucune prétention, et cet empire est immortel. (Dénégations à gauche. — Vive approbation à droite.)

Vous le niez; vous niez la force morale, vous niez la foi, vous niez l'empire de l'autorité pontificale sur les âmes, cet empire qui a eu raison des plus fiers empereurs. Eh bien; soit; mais il y a une chose que vous ne

pouvez pas nier, c'est la faiblesse du Saint-Siège. Or, sachez-le, c'est cette faiblesse qui fait sa force insurmontable contre vous. Oui, vraiment car il n'y a pas dans l'histoire du monde un plus grand spectacle et un plus consolant que les embarras de la force aux prises avec la faiblesse. {Nouvelles et nombreuses marques d'adhésion à droite.

Permettez-moi une comparaison familière. Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit : Frappez , mais vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas. (Très bien! très bien!) Eh bien! l'Eglise n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme, c'est une mère. {Très bien! très bien! — Une triple salve d'applaudissements accueille cette phrase de V orateur.)

C'est une mère, c'est la mère de l'Europe, c'est la mère de la société moderne, c'est la mère de l'humanité moderne. On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient un moment, dans toute lutte contre l'Eglise, où cette lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité. {Nouveaux applaudissements.)

Figurez-vous, Messieurs, Pie IX en appelant à l'Europe, en appelant à la postérité, en appelant à Dieu contre les violences et contre la contrainte de la France, de la France qui l'a sauvé, et qui viendrait ainsi ajouter la plus ridicule des inconséquences à un crime qui n'a jamais porté bonheur à personne depuis que

Œuvres IU. — Discours, in. 15

l'histoire existe. (Très bien! très bien! longue anprnha tion.

En outre. Messieurs, sachez bien que vous n'en vien. drez pas à bout, parce que l'Eglise a des ressources infinies pour la résistance. (Hilarité et violente interruption à gauche.}

M. Charras. Nous le savons bien; demandez plutôt à Ravaillac !

M. de Montalembert. S'il vous arrive jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, d'être engagés dans une lutte sérieuse avec elle, vous ne ririez pas longtemps, je vous le promets.

Voix a gauche. Nous le savons bien !

M. de Montalembert. Je dis qu'elle a des ressources infinies pour la défense. Oh! pour l'attaque, quand cela lui arrive, je conçois son infériorité; elle n'a rien de ce qu'il faut pour l'attaque, pour le rôle agressif. Mais pour la défense, je vous assure qu'elle est incomparable. C'est le contraire des places assiégées dont je vous parlais la dernière fois que j'ai paru à cette tribune. Je vous disais que les places assiégées, et c'est un axiome de la science stratégique des modernes, sont toujours prises, tôt ou tard. Eh bien ! pour la citadelle de l'Église, c'est précisément le contraire : elle est imprenable.

Un membre a gauche. Elle n'existe plus! (Rires ironiques.)

Voix adroite. Le nom de l'auteur !

M. de Moxtalembert. Vous devez le savoir, Messieurs, elle a, dans un vieux livre appelé les Actes des apôtres, un vieux texte, nonpossumus, qui a été inventé par un vieux Pape appelé saint Pierre. (Rire général et

approbation.') Et avec ce mot-là, je vous jure qu'elle vous conduira jusqu'à la fin des siècles sans céder. (Rumeurs à gauche.)

Je sens qu'il faut finir, et je voudrais cependant répondre encore un mot à M. Victor Hugo, qui a prétendu que les idées étaient tout aussi invincibles et aussi durables que les dogmes. C'est bien là la prétention du monde moderne, de créer des idées et de leur donner l'éternité et l'omnipotence des dogmes.

Eh bien ! je suis bien aise de vous le dire en passant, c'est une prétention chimérique... {rumeurs à gauche) ; oui, chimérique. Aucune idée ne peut avoir cette résistance contre le canon et contre la force que lui prêtait M. Victor Hugo. Par trois raisons : la première, c'est que les idées sont variables et que les dogmes sont immuables. {Très bien ! très bien /) La seconde, c'est qie les idées sont fabriquées par vous et par moi... on connaît les officines où elles se fabriquent... {Rire général et marques prolongées d'approbation à droite.) Les dogmes, au contraire, ont une origine mystérieuse et surnaturelle...

A gauche. Oh ! oh !

A droite. Oui ! oui ! Très bien ! très bien !

M. de Montalembert. Et en dernier lieu, les idées ne régnent que pour un temps ; et sur quoi? sur l'imagination, tout au plus sur la pensée, sur la raison, sur la passion. Les dogmes régnent sur la conscience. Voilà la différence. (Applaudissements prolongés à droite.)

Du reste, quand 31. Victor Hugo m'aura trouvé une idée qui dure depuis dix-huit siècles et qui a cent millions de fidèles, alors je consentirai à reconnaître à

cette idée-là les droits que je réclame pour l'Église. (Rires approbatifs à droite.)

Je termine, en relevant un mot qui m'a été sensible, comme à vous tous, sans doute : on a dit que l'honneur de notre drapeau avait été compromis dans l'expédition entreprise contre Rome pour détruire la République romaine et rétablir l'autorité du Pape. A gauche. Oui ! oui !

M. de Montalembert. Ace reproche,tous, dans cette enceinte, doivent être sensibles et le repousser comme je viens le faire en ce moment. Non, l'honneur de notre drapeau n'a pas été compromis; non, car jamais ce noble drapeau n'a ombragé de ses plis une plus noble entreprise. {Réclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)

L'histoire le dira. J'invoque avec confiance son témoignage et son jugement.

A gauche. Nous aussi.

M. de Montalembert. Vous aussi, soit ! L'histoire, si je ne me trompe, jettera un voile sur toutes ces ambiguïtés, sur toutes ces tergiversations, sur toutes ces contestations que vous avez signalées avec tant d'amertume etune sollicitude si active pour faire régner la désunion parmi nous (très bien!) ; elle jettera le voile sur tout cela, ou plutôt elle ne le signalera que pour constater la grandeur de l'entreprise par le nombre et la nature des difficultés vaincues. (Nouvelles approbations d droite.)

Mais l'histoire dira que mille ans après Charlemagne et cinquante ans après Napoléon ; mille ans après que Charlemagne eut conquis une gloire immortelle en rétablissant le pouvoir pontifical, et cinquante ans

après que Napoléon, au comble de sa puissance et de son prestige, eut échoué en essayant de défaire l'œuvre de son immortel prédécesseur, l'histoire dira que la France est restée fidèle à ses traditions et sourde à d'odieuses provocations.

Elle dira que trente mille Français, commandés par le digne fils d'un des géants de nos grandes guerres impériales (vifs applaudissements à droite) ont quitté les rivages de la patrie pour aller rétablir à Rome, dans la personne du Pape, le droit, l'équité, l'intérêt européen et français. (Nouveaux applaudissements à droite. — Réclamations à gauche.)

Elle dira ce que Pie IX lui-même a dit dans sa lettre d'actions de grâces au général Oudinot :

« Le triomphe des armes françaises a été remporté sur les ennemis de la société humaine. » Oui, ce sera là l'arrêt de l'histoire, et ce sera une des plus belles gloires de la France et du dix-neuvième siècle.

Cette gloire, vous ne voudrez pas l'atténuer, la ternir, l'éclipser, en vous précipitant dans un tissu de contradictions, de complications et d'inconséquences inextricables. Savez-vous ce qui ternirait à jamais la gloire du drapeau français ? ce serait d'opposer ce drapeau à la croix, à la tiare qu'il vient de délivrer; ce serait de transformer les soldats français de protecteurs du Pape en oppresseurs; ce serait d'échanger le rôle et la gloire de Charlemagne contre une pitoyable contrefaçon de Garibaldi. (Vifs et longs applaudissements à droite.)

(Extrait du Moniteur du 20 octobre 1849,)

« Ce discours, dit le Journal cl ^ Débats, est sxxivi d'applaudis- « sements tels qu'où ue se souvient pas d'en avoir entendu dans « les Assemblées délibérantes. »

M. Emmanuel Arago répondit au commencement delà séance suivante à M. de Montalembert. Tl termina son discours en engageant l'Assemblée à « ue pas persévérer dans la voie funeste « où l'entraînait l'hypocrisie, le fanatisme catholique, et qui « menait aux abîmes. »

Apres un discours de M. Odilon Barrot, président du Conseil des ministres, l'Assemblée affirma les principes énoncés dans le rapport de M. Thiers et acceptés par les ministres, en votant purement et simplement les érédira demandés à la majorité de 467 voix contre 168.

Ce vote eut pour conséquence le changement du ministère et le Message présidentiel du 31 octobre, par lequel le Président de la République annonçait à l'Assemblée que les anciens ministres (MM. Odilon Barrot, Dufaure, de Tocqueville, de Falloux, Buffet, etc.) n'avaient pas suffisamment représenté sa pensée1. Mais il u'en résulta aucun changement, pendant la durée du gouvernement républicain, dans la politique française à Rome, où le Pape rentra sans autre condition le 12 avril 1850.

1 « Au milieu de cette confusion, » dit le Président dans ce message, « la France inquiète, parce qu'elle ne voit plus de direction, cherche « la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. Or cette volonté ne peut t être sentie que s'il y a communauté entière d'idées, de vues, de con- « victions, entre le Président et ses ministres, et si l'Assemblée elle- « même s'associe à la pensée patriotique dont l'élection du pouvoir c exécutif a été l'expression. »

Page 1