PREMIÈRE PARTIE
L’hgmme en naissant porte avec hii des droits sur la portion .des fruits de la terre nécessaire à son existence.
Après l’étourderie de l’enfance vient l’éveil des passions. Il choisit, parmi les compagnes de ses jeux , celle qui doit l’étre de sa destinée. Son bras . vigoureux , de concert avec ses besoins, demande du travail. Il jette un regard autour de lui ; il voit la terre, partagée en peu de mains , servir d’aliment au luxe et à la superfluité; il se demanda Quels sont donc les titres de ces gens-là ? Pourquoi le fainéant est-il tout , l’homme qui travaille
presque rien? Pourquoi eufin, à moi qui ai une femme, un père et une mère décrépits à nourrir, ne m’ont-ils rien laissé ? ■
Il court chez le ministre ilépositaire de sa confiance, lui expose ses doutes.... « I^mme, » lui répond le prêtre,, ne réfléchis jamais sur
• l’existence de la société.... Dieu conduit
• tout.... Abandonne-toi à la providence....
» Cette vie n’est qu’un voyage. Les choses y
• sont faites par une justice dont nous ne » devons pas chercher à approfondir les dé-
• crets.... Crois, obéis, ne raisonne jamais et » travaille : voilà tes devoirs. »
Urte âme fièro, un cœur sensible, une raisoitiliaturelle, ne peuvent être satisfaits de cette réponse.* Il porte ailleurs ses doutes et ses inquiétudes. Il arrive chez le plus sa-
vant du pays, c’est un notaire.. « Homme ^
• savant, lui dit-il , on s’est partagé les ‘biens »de la contrée, et l’on ne m’a rien donné. »
L’homme savpnt rit de sa simplicité, le conduit dans son étude, et là, d’acte en acte, de
contrat en contrat, de testament en testament,
il lui prouve la légitimité des partages dont il se plaint Quoi ! ce sont là les titres
• de ces messieurs! s’écrie-t-il indigné : les
• miens sont plus sacrés, jdus incontestables,
» plus universels : ils se renouvellent avec ma » transpiration , circulent avec . mon sang ,
• sont écrits sur mes nerfs, dans mon cœur;
» c’est la nécessité de mon existence, et sur- » tout mon bonheur. • En achevant ces mots , il saisit, ces paperasses qu’il jette aux flammes.... ■ * • , *
Il ne tarde pas à craindre le bras du pins-
DiscouiTs.
^santque l’on appelle justice. Il se réfugie dans sa cabane pour se jeter tout ému sur le corps glacé de son père. Ce respectable vieillard, aveugle et perclus par l’âge, ne paraît vivre encore que par un oubli de la mort.... « Mon «père, vous m’avez donné la vie, avec elle • »un vif instinct du bonheur. Eh bien! mon • père, des ravisseurs se sont tout partagé. Je »n’ai que mes bras, parcequ’ils n’ont pas pu » me les ôter. O mon père, je suis donc con- » damné au travail le plus continuel, à l’as- » servissement le plus avilissant. Au soleil »d’aoùt, comme aux frimas de janvier, il »n’y aura donc jamais de repos pour vo- , »tre fils; pour prix d’un si grand travail, «d’autres cueilleront les moissons acquises *» à la sueur de mon front ! et encore si je » pouvais suffire à tout : il faut que je nour- » risse, loge, habille, chauffe une famille
l^ISCOUHS. •
» ejitière. Le pain nous manquera, mon cœur »se brisera à chaque instant, ma sensibilité . S emoussera, ma raison s’offusquera. O mon » père, je vivrai hébété, misérable, peut-être
* même méchant. Je vivrai malheureux. Sui.s-
* je donc né pour cela ? »
« Mon fils, lui répond le vénérable vicil- » lard , le sacré caractère de la nature est tracé. » dans ton sein avec toute son énergie. Con- » serve-le toujours pour vivre heureux et fort; » mais écoute attentivement ce que quatre- » vingts ans d’expérience m’ont enseigné. Mon » fils, je t’ai élevé dans mes bras, j’ai protège;
* tes jeunes ans, et aujourd’l^ui que ton cœur » commence à palpiter, tes fibres sont aeçou- . tumées au travail sans doute, mais au tra- » vad modéré, qui rafraîchif le corps, excite le » sentiment , calme 1 imagination fougoense^
• Mon fils, t’a-t-il rien manqué? Ton babille-
• ment est grossier, ta demeure est rustique,
» ta nourriture est simple ; mais encore une
• fois, as-tu rien désiré? Tes sentiments sont
• purs comme tes ^sensations , comme toi- » même. Il te manquait une femme , mon fils,
» tu l’as choisie. Je Tai aidé de mon expérience
• à décider ton jeune cœur... O mon tendre
• ami, pourquoi te plains-tu? Tu crains l’a- ^
• venir, fais toujours comme tu as fiiit, çt tu » ne le redouteras jamais.
• Mon fils, si j’avais été au nombre des I hommes misérables qui ne possèdent rien ,
• j’eusse façonné toil corps au joug de l’ani-
• mal, j’eusse moi-même étouffé tes senti-
• roents et tes idees; j eusse fait de toi le. pre- ,
• mier des animaux de ta grange. Plié par
• le joug de l’habitude, tu eusses vécu tran-
•niscoiiRs.
• «quille (le ton apathie, content de ton igno-
» rance. Tu n’eusses pas été heureux , ô mon » fils ! tu ne l’eusses pas été , mais tu fusses » mort sans savoir si tu avais vécu; car, mon
• fils,, comme tu l’qs observé, pour vivre il » faut sentir et raisonner , dès lors ne pas être » accablé par le besoin physique. Oui , bon » jeune homme , que cette nouvelle te rafraî-
• chisse, te console; calme tes inquiétudes; ^
•» ces champs , 'cette cabane , ces animaux sont
B à nous. J’ai voulu te le laisser ignorer : il est Bsi^heureux et si doux de monter, si dur de
»d«scendre! • ' *
• Ton pèrebioittôt ne sera plus; il a assez
B vécu; il a connu les vrais plaisirs, il conu naît le plus grand de tous, puisqu’il te
» presse encore contre son sein. Une seule
• chose, mon fils, si tu veux l’imiter: tou
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• Allie est ardente, mais ton travail, mais*
• la femme, ce doux présent de l’amour, .
• mais tes enfants, que d’objets pour remplir » le vide de ton cœur. Garde-toi seulement
• de la cupidité des richesses. Les riciiesses
• n’influent sur le bonheur, mon fils, qu’au- » tant qu’elles procurent ou refusent le néces-
• saire physique. Tu l’as ce nécessaire, et avec » lui l’habilnde du travail. Tu es le plus riche
• du pays: sache donc.brider ton imagination.
» D’une âme ardente à une imagination dé- » réglée, il n’y a, mon fils, que la raison au
• milieu. *
• Les riches sont-ils he*reux? Mon fils,
• ils peuvent fétre, mais pas plus que toi. Us
• peuvent l’étre, entends-tu; car rarement ils » le sont. Le bonheur est spécialement dans
• ton état, parceque c’est celui de la raison et
rfdii sentiment. L’étatj du riche est l’empire »de l’îpnagination déréglée, de la vanité, des «jouissances des sens, des caprices, des fan- » taisies... Ne l’envie jamais, et si l’on t’offrait «toutes l^s richesses de la contrée, monuni- » que ami , rejette-les lôin- de toi, à moins que » ce ne soit pour les partager incontinent à tes » concitoyens. Mais , mon fils , cette lutte de «force et de magnanimité n’appartient qu’à «un Dieu... Sois homme, mais sois-le vrain ment : vis maître de toi. Sans force, mon » fils^, il n’est ni vertu ni bonheur. »
Voilà les deux bouts de la chaîne sociale conitus. Oui, messieurs, qu’au premier soit l’homme riche , j’y consens ; mais qu’au dernier ne soit pas le misérable; que ce soit,
ou le petit propriétaire, ou le petit marchand, ou l’habile artisan, qui pui.sse, avec
un tra^'ail modéré, nourrir, liabiller, loger srf famille. Vou.s recommanderez donc a# législateur de ne pas consacrer la loi civile où peu pourraient tout posséder; il faut qu’il résolve son problème politique de manière que le moindre ait quelque chose. Il n établit pas ^our cela l’égalité,» car les deux extrêmes sont si éloignés, la lathude est si forte, que l’inégalité peut subsister dans l’intervalle... Dans la hutte comme dans le palais, couvert.de peaux comme de broderies de Lyon ; à la table frugale de Cincinnatus , comme à celle de Vitellius, l’homme peut être heureux; mais encore, cette hutte, ces peaux, cette table frugale, encore f#ut-il qu’il les ait. Comment le législateur peut-il y influer? Comment doit-il résoudre son problème politique, pour que le moindre ait quelque chose? Les difficultés sont grandes,
e); je ue sache personne qui s’en soit itiieiix tiré que M. Paoli.
M. Paoli, dont la sollicitude, pour l’humanité et ses compatriotes fait le caractère distinctif, qui fit un moment renaître au milieu
de la Méditerranée’ les beaux jours de Sparte et d’Athènes ; M. Paoli , plein de ces senti- ' inents, de ce génie que la nature ne réunit || dans un 'même homme^que pour la consolation des peuples, parut en Corse pour fixer les regards de l’Europe. Ses concitoyens, ballottés par les guerres civiles et étrangères, reconnurent son ascendant et le proclamèrent à* peu près comme jadis Solon le fut à Athènes, ou les décemvirs à Rome. Les affaires étaient dans un tel désordre qu’un magistrat revêtu d’une grande autorité et d’un génie transcendant pouvait seul sauver la
patrie. Heureuse la nation où la chainc sociale n’est pas assez rivée pour craindre les
conséquences d’une démarche aussi téméraire! heureuse, lorsqu’elle a des hommes qui justifient une confiance aussi illimitée , s’en rendent dignes!
’ Arrivé au timon des affaires , appelé par 0 ses compatriotes à leur doijner des lois , M. Paoli établit uu^ constitution , non seulement fondée sur les mêmes principes que l’actuelle, mais encore sur les mêmes divisions administratives. Il y eut des municipalités, des districts, des procureurs-syndics, des procureurs de la commune. Il renversa le clergé et appropria à la nation le bien des évêques : enfin la marche de son gouvernement est presque celle de la révolution actuelle. H trouva dans sou activité’ sans pa-