I)K M. ]■:. LABICHE
Larcher dans sou costume antique et sévère. C'est ce bon vieillard qui, devenu catholique fervent, avait inventé pour les jours de jeune et de pénitence un moyen de se mortifier. Ces jours-là, il ne lisait pas de grec et se réduisait au vil latin.
Ce jeune aristocratique n'est pas à la portée de tout le monde.
Mais peu à peu M. de Sacy s'échauffe à la vue des trésors qui composent cette collection, il nous les décrit avec une passion, une sensualité — qu'on me passe le mot, — qui n'est que l'expression de son goût pour le beau.
Quel lang-age de gourmet pour nous parler de ces Élévations à Dieu de Bossuet, dont le souvenir seul lui fait battre le cœur ! Pour nous dépeindre ce manuscrit, dont François I", peut-être, a retourné les pages, ce Rabelais^ où les doigts de M'"" de Pompadour ont laissé un peu de leur parfum, ce Martial, signé Racine ! et ce volume enfin qu'il ne veut pas nommer, ni seulement désigner, parce qu'il désire ardemment l'acheter et qu'il craint de se susciter quelque sot concurrent, quelque richard ([ui le mette en fuite avec ses écus. Bientôt sa passion l'emporte, et, dans un transport de bibliophile en éruption, il pousse ce cri, qui serait féroce, s'il n'était comique :
« Ces bonnes révolutions ! elles font sortir tous les trésors de leurs cachettes, elles remettent dans
18 DISCol.'RS
le commerce une foule de ciioses précieuses enfouies depuis longtemps, des tableaux, des manuscrits^ des livres rares ! »
Je l'avoue, je ne m'attendais pas à trouver M. de Sacy révolutionnaire.
Mais écoutez la fin de cet article qu'on ne peut lire sans émotion :
« 0 mes chers livres! un jour viendra aussi oi^i vous serez exposés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime tant ! »
Il faudrait citer cet article en entier. C'est peutêtre l'œuvre la plus personnelle et la plus attrayante de M. de Sacy. Elle ne contient que quelques pages ; mais qu'importe? il y a des médailles, bien petites aussi, dont le relief ne s'efface pas.
L'affection que M. de Sacy portait aux livres s'étendait jusque sur les employés des bibliotlièques, même les plus humbles.
Il y avait autrefois à la bibliothèque Mazarine un vieux garçon de service; il ha])itait dans un des greniers de l'Institut depuis 1812. on ne le connaissait que sous le nom de Casimir. X'ayant pas de famille, ce nom lui suffisait. Il mourut vers 1854, sans laisser même la petite somme néces-
saii'o à ses obsèques. La Biljlioth«jque y pourvut et on l'emporta à la grâce de Dieu. Quand on arriva au cimetière Montparnasse, un homme seul suivait, à pied, le chapeau à la main. C'était M. de Sacy.
Je ne pense pas avoir le droit, messieurs, de vous entretenir des travaux considéraLles de votre savant confrère dans vos commissions, dans vos réunions privées.
Mais il me sera peut-être permis de dire un mot de la préface du Dictionnaire, rendue publique, et dont la rédaction a été confiée à sa plume. Cette préface est un des modèles les plus parfaits du genre.
Il est impossible de décorer avec une science plus aimable le péristyle de votre monument et d'engag-er avec plus de grâce le public à pénétrer dans ces deux volumes.
Mais une chose m'a frappé de surprise, c'est la tolérance hospitalière de M. de Sacy pour les mots nouveaux. Lui, le classique par excellence, le champion intransig-eant du xvu^ siècle, il descend de son carrosse, il se fait novateur, radical : c'est le chef de la gauche dans la commission du Dictionnaire . Je n'ose le blâmer, car les mots nouveaux, messieurs, quand ils sont de bonne famille, ce sont vos invités de l'avenir. Mais je n'insiste pas, j'en ai quelques-uns sur la conscience.
20 DISCorRS
fît l'un pourrait croin^ que je cherche à faire un sort à mes enfants.
Messieurs, je n'ai eu qu'une seule fois dans ma vie l'honneur et la bonne fortune de me rencontrer avec M. de Sac3\ C'était chez un de vos plus sympathiques confrères; — je suis trop près de lui pour me permettre d'en faire l'éloge, on ne tire pas à bout portant — il m'avait invité à dîner : « Venez, vous vous trouverez avec M. de Sacy. »
Je dois le confesser à ma honte, je ne fus pas aussi charmé de celte invitation que j'aurais dû l'être. Je me disais : Diner avec un janséniste, avec l'auteur des préfaces sur V Introduction à la vie dévote \ sur les Lettres de Bossuet à la sœur Cor?iuaii!...
J'en demande pardon à mon amphitryon, mais je ne me promettais pas une très grande fête. Je me faisais d'avance le portrait de M. de Sacy : un g-rand vieillard, maigre, sévère^ le teint jaune et l'air désolé.
En arrivant, j'aperçus adossé à la cheminée, sa tabatière à la main, un petit homme vif, alerte, au visage frais, avec une expression de bonhomie, de douceur et de malice.
Je me penchai vers un voisin :
1. llibUotlKujiie spirilucllr, publiée par Tecliener, un éditeur iulcllij-'eiU et dévoué, que M. de Sacv honorait de son aniilié.
DK M. K. LABICHE 21
'( Est-ce que nous n'aurons pas M. de Sacy?
— Mais c'est lui.
— Ce n'est pas possible. ))
Cela dérangeait mon portrait. On servit le dîner. Le hasard de la conversation donna la parole à M. de Sacy, qui ne songeait pas à la prendre. Il se mit à causer avec la simplicité et la modestie d'un homme qui ne se croit pas au-dessus des autres. Jugez de mon étonnement quand il nous raconta une petite histoire, mais... presque du hon vieux temps... pas tout à fait, cependant.
Il était gai! gai! quelle découverte!
Il nous tint longtemps sous le charme, très longtemps, jusqu'à ce moment délicieux oi^i, tout le monde parlant à la fois, personne n'écoute plus personne.
M. de Sacy désira se retirer de bonne heure. Nous ne voulions pas le laisser partir, mais il y avait le lendemain chez lui une réunion de famille à l'occasion de sa fête ou de celle d'un des siens, car il aimait à multiplier les anniversaires, il en inventait au besoin.
Alors il nous parla de sa famille avec un épanouissement plein de tendresse, de sa femme, sa pieuse et courageuse compagne, de ses fils, modèles de piété fihale, de ses filles, dont lagràce etl'intclligence élevée charmaient sa vieillesse, et enfin de tous ses petits-enfants, dont le nombre m'échappe et*