‹ Discours de réception de M.E. Labiche. Response de M. John LemoinneChapitre 3 sur 9 · Z DISCOURS · texte numérisé non relu

Z DISCOURS

lui échappait peut-être à lui-même. On devait être trente-deux à table, la famille seulement. Après le repas, M. de Sacy se plaçait d'habitude dans son fauteuil, sa calotte sur la tète, sa tabatière à la main, pour recevoir les hommages de ses petits sujets. Tous s'avançaient, par rang- d'âge, un peu interdits d'abord, qui avec son compliment, qui avec sa fable.

M. de Sacy soufflait, sévèrement; il savait toutes les fables par cœur et ne permettait pas qu'on estropiât les vers du wn^ siècle.

Les plus jeunes venaient les derniers, ils n'apportaient rien, que leurs joues roses, et ils n'étaient pas les moins bien reçus !

Mais bientôt la nichée devenait familière, audacieuse... Elle escaladait le grand-papa, qui se laissait faire avec bonheur; car, une fois conquis, il n'avait pas assez de bras, pas assez de g-enoux, pas assez de baisers pour accueillir ses chers envahisseurs.

N'est-ce pas là un tableau de Greuze?

Ces peintures peuvent sembler puériles à quelques-uns. Ce n'est pas mon sentiment. Je suis pénétré d'émotion chaque fois que je rencontre dans le cœur de nos maîtres ces faiblesses qui paraissent si petites et qui sont si grandes. Ainsi^ je n'ai jamais pu lire, sans en être attendri, ces recommandations de Racine à son lils malade.

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Il lui ûcril du camp de Namur : '< J'aurai une sensible joie de recevoir de vos lettres ; mais ne m'écrivez que lorsque vous serez entièrement hors de danger, parce que vous ne pourriez écrire sans mettre vos bras à Fair et vous refroidir. »

On aime à voir ces grandes intellig-ences, je ne dirai pas descendre — car aimer n'est pas descendre, — mais se complaire dans ces doux épanchemenls de l'amour paternel et perpétuer, pour ainsi dire, Tesprit de famille par l'immortelle autorité de leurs noms.

Le portrait de M. de Sacy resterait incomplet si je laissais dans l'ombre un des côtés de son caractère qui l'honore le plus.

Ce chrétien pratiquant, inébranlable dans sa foi, proclamait hautement, et en toute occasion, la liberté de penser et la liberté de discuter, et s'il appelait la philosophie la plus belle prometteuse du monde, il ne lui déplaisait pas de lui voir développer ses promesses, exposer ses systèmes, ses audaces, ses erreurs même. Il les regardait passer avec un sourire un peu dédaigneux peut-être, mais il les saluait au passage comme une manifestation de la pensée humaine. Personne n'a possédé à un plus haut degré que lui ce qu'un de vos confrères a si éloquemment nommé : le Respect de l'âme !

Il y avait encore autre chose, messieurs, sous ce

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paisible ami des lettres. J'y ai trouvé le cœur duu patriote. Je mV attendais.

Me voici obligé de toucher à une des époques les plus douloureuses de notre histoire. Je veux parler du siège de Paris.

M. de Sacy, âgé de près de soixante-dix ans, pouvait peut-être chercher un abri dans quelque retraite éloignée.

Mais il était administrateur de la bibliothèque Mazarine : il resta à son poste, près de ses livres. Un de ses fils, marié et dont la femme se trouvait dans un état de grossesse avancée, occupait en province des fonctions administratives. Je vous demande la permission de vous lire quelques fragments des lettres intimes qu'il lui adressa. C'est presque le journal de son cœur pendant le siège.

« Paris, 9 aoùl 1870.

» Courage ! courage ! mon cher et bien-aimé enfant, fais ton devoir résolument et aussi gaiement même que tu le pourras, et par-dessus tout aie confiance enDieu. Nos pères en avaient vu bien d'autres et, au total, la France s'est toujours relevée. Nous sommes gâtés par le bonheur et par la vie aisée. »

Et il termine par ces mots : « Courage! courage ! »

li septembre. — « Nous avons depuis ce matin à loger un mobile, qui est d'Albi : c'est un très brave et très gentil garçon, auquel je m'attache déjà. J'ai eu un extrême plaisir à lui voir faire le signe de la croix avant de manger. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il est bon chrétien et bon patriote. iNous entendons bien le traiter, tant qu'il sera avec nous, comme un septième enfant que Dieu nous a envoyé. »

N'est-elle pas touchante, cette affection de M. de Sacy pour ce petit mobile ignorant que Dieu lui envoie?

13 septembre. — « Merci, ma bonne fille, de ta chère lettre. Elle nous a consolés et charmés. Je risque encore celle-ci, espérant qu'elle vous arrivera. Tant que. ton mari ne sera pas relevé de son poste, l'honneur et le patriotisme veulent qu'il y reste. La place où Dieu nous veut est celle qui nous marque notre devoir. Bien m'en a pris de rester à la mienne pour recevoir la visite du nouveau ministre de l'instruction publique, qui est venu ce malin à la bibliothèque nous donner ses instructions pour le cas d'un bombardement. J'aurais été bien honteux qu'il ne m'y trouvât pas. »

Ainsi ses livres, ses chers livres étaient menacés. C'est sur son cœur qu'on allait tirer. Ah! le pauvre homme! il ne lisait plus M"' de Sévigné!

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Voici sa dernière lettre. Les privations du siège p commencent à se faire durement sentir :

« Chers etbien-aimés enfants, nous continuons à nous porter assez bien. J'ai eu ces jours derniers quelques maux d'estomac, cela était venu je ne sais pourquoi... » — Pourquoi? il ne veut pas le dire, — '( et s'en est allé je ne sais comment. Ce qui nous manque par-dessus tout, c'est d'avoir de vos nouvelles. Peut-être en ce moment ma chère Clotilde accouche-t-elle, et nous n'en savons rien! Ayez le plus d'enfants que vous pourrez, malgré la dureté des temps, et élevez-les dans la haine de tout ce qui porte le nom de

Je passe vingt lignes, messieurs.

(( Nous étions trop heureux, voyez-vous, cela ne pouvait pas durer. Mais que la France soit délivrée, et nous supporterons tout ! Que m'importe la pauvreté? S'il faut aller mourir à l'hospice, je ne craindrai que d'en être trop fier. »

La simplicité pleine de bonhomie et de grandeur qui règne dans ses lettres est éloquente comme la vérité même. Je n'y ajouterai rien. Je n'y prendrai qu'un mot pour le redire à notre pauvre pays, encore saignant de sa blessure : Courage! courage! C'est le mot de M. de Sacy, écoutons-le et surtout gardons-en le souvenir.

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Ma lâcho. est lorminée, messieurs; je ne sais si j'ai réussi à vous rappeler les vertus et la grandeur morale de votre regretté confrère; mais plus je pénétrais dans sa vie, plus je me trouvais charmé et comme attiré par un sentiment de respect lilial. J'étais lier d'admirer, sans réserve, cette àme limpide dans laquelle on pouvait reg^arder jusqu'au fond.

Sa fin a été le digne couronnement de sa vie. Il a vu s'approcher la mort, non sanspeine, car il était heureux ; mais sans crainte, car il était chrétien.

Ses derniers adieux ont été pour vous, messieurs, pour cette Académie qu'il aimait tant! et qui, de son côté, le tenait en si haute et si affectueuse estime.

M. le secrétaire perpétuel de l'Académie vous a rendu compte de la dernière visite qu'il eut le douloureux honneur de lui faire; il vous a rapporté ses paroles au milieu d'une émotion qui ne s'est pas elïacée :

« Je ne suis plus de ce monde, lui a-t-il dit, ma pensée est ailleurs; elle n'appartient plus à la terre. Vous ne me reverrez plus à l'Académie, faites-lui mes adieux. Dites-lui qu'après ma famille, c'est elle que je reg-rette le plus. »

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