DIRECTEUR DE LACADEMIE FRANÇAISE
Monsieur,
Un roi d'Espagne, Philippe III, du haut de son palais, regardait un étudiant qui se promenait dans la plaine et s'arrêtait à chaque pas pour rire d'un rire irrépressible. Le roi se prit à dire : « Je suis sur qu'il lit Don Quichotte. » Il envoya un de ses officiers pour s'enquérir, et, en effet, ce que l'étudiant lisait si joyeusement, c'était bien ce chef-d'œuvre de sentiment, de philosophie et de gaieté.
C'est ainsi qu'en voyant partir non seulement d'une salle de théâtre, non seulement d'une réu- 7iion, d'un groupe, mais même de la figure d'un lecteur solitaire, un éclat de rire incessant et épanoui,
nous pouvons dire à coup sur : « On lit Labiche. » Car, outre le Labiche du théâtre, il y a le Labiche en chambre ; celui qui accompag-ne les voyageurs et leur fait oublier la notion du temps, celui qu'on lit le soii- au coin du feu et qui égayé les foyers les plus ennuyés, celui que les hypocondriaques ne peuvent lire ou entendre sans se sentir guéris.
Vous aviez cependant beaucoup de motifs, monsieur, de redouter le livre et la lecture. Vous aviez la modestie et le bon esprit de le comprendre, mais vous le compreniez plus qu'il ne le fallait. C'est un ami, aujourd'hui un confrère, qui a eu du courage pour vous et vous a forcé à faire des volumes.
Comment, en effet, n'auriez-vous pas douté de vous-même? Comment n'auriez-vous pas hésité devant cette tâche, de réunir pour l'ensemble et pour la durée des œuvres de l'improvisation, de l'observation éphémère et de la satire quotidienne? Est-ce que dans tous les personnages de vos comédies il n'y avait pas une part qui était la propriété de l'acteur? est-ce que dans toutes les allusions à telle ou telle conformation de tournure ou de figure il n'y avait pas la part des personnes qui étaient sur la scène et dont les traits étaient connus et populaires? est-ce que, dépouillé de cette sorte de collaboration , votre théâtre ne risquait pas de perdre une des conditions de son succès?
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Ce genre d'épreuve est bien connu de tous ceux qui écrivent sur les événements quotidiens, sur les affaires toujours courantes dont on n'a pas vu le commencement et dont on ne verra pas la fin, qui ne sont jamais des œuvres complètes, ni un livre jamais fermé. Eux aussi font des allusions à mille clioses qui seront oubliées le lendemain ; et leurs traits d'esprit, qui portent sur le vif, ne sont plus compris la semaine suivante. Vous avez sur eux, monsieur, cet avantage, que les ridicules, grands et petits, et les infortunes familières qui défrayent vos comédies restent de tous les temps, de tous les jours , et sont de toutes les sociétés.
C'est pourquoi vous avez résisté victorieusement à l'épreuve du livre, et nous devons remercier notre confrère, un des maîtres de la scène, d'avoir eu avant vous, et malgré vous, conscience de vous.
Un homme qui a été, pour ainsi dire, l'incarnation de l'Académie française, M. Yillemain, disait, en recevant M. Scribe : « Dans tout genre de littérature, toute célébrité durable est un grand titre académique, et il n'est donné à personne d'amuser impunément le public pendant vingt ans. » Yous, monsieur, vous le faites rire depuis quarante ans, et il rit encore, et il rit toujours. Yous avez acquis et conquis ce qui est le signe populaire du succès, vous êtes devenu proverbial. Yos mots, vos
titros sont dans la boiicho de tout le monde dans la mémoire des petits et des grands. Partout on dit : « Tout est rompu, mon gendre, » ou bien : « Embrassons-nous, FoUeville. » Tous les camarades de collège s'appellent des Labadens, et le mot que répète si souvent l'ancienne comédie est devenu : « Le plus heureux des trois. »
Vous êtes trop modeste en appelant vos comédies des badinages, et vous vous rendez meilleure justice en réclamant le don de la bonne humeur. Il faut que vous l'ayez possédé bien naturellement, et comme de source, pour l'avoir toujours conservé au milieu des temps les plus troublés. Vous nous avez égayés quand nous avions envie de pleurer. Embrasso7is-7ious, FoUeville, par exemple, tombait au milieu des élections menaçantes de 1830, et mon cher confrère, M. J. Janin, qui cependant n'était pas enclin à la mélancolie, disait ce jour-là : ^ (' Embrassons-nous... embrassons-nous... Je ne demanderais pas mieux ; mais il faut aller voter ! »
C'est que vous avez cette qualité précieuse de l'esprit, si rare aujourd'hui : la santé. Vous avez l'esprit bien portant, l'heureux équilibre du sanget des humeurs. Voilà pourquoi vous avez duré: la bonne humeur, comme une liqueur généreuse, ne s'altère pas et ne fait que s'améliorer avec le temps. On peut mettre du Labiche enbou-
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Icillo et eu expédier aux malades et aux mélaucoliques;- c'est plus souveraiu que toutes les eaux. Me serait-il permis de rappeler à ce propos le nom d'un homme que uous avons tous connu et aimé, M. Bersut? Pendant qu'il soutirait avec tant de courage les plus cruelles tortures, un de ses amis, un ne nos confrères, lui avait apporté le Théâtre de Labicke. En mourant, monsieur, il vous légua à son tour son livre sur les Moralistes.
Mais vous aviez tant fait rire qu'on se refusait à vous croire sérieux ; on ne pouvait pas s'y résigner; on avait pour de vous changer. Yous ne pensiez pas à l'Académie; eh bien, faut-il le dire, le public n'y pensait pas non plus pour vous, et dans le premier moment il n'a pas voulu le croire. Beaucoup ont dit : « C'est lui qui veut rire ! on le reconnaît bien là! » Vous avez rencontré les inconvénients du jeune homme qui a dépensé légèrement sa vie, et qui, un beau jour, annonce à ses ^ amis qu'il va se marier. « Allons donc! lui se marier! lui se ranger! C'est pour rire! '>
Et cependant ce jeune homme devient bon mari, bon père, et même académicien.
C'est qu'au fond votre théâtre est plus sérieux qu'il n'en a l'air, et vous-même vous êtes plus grave que vous ne le dites. Oh! vous n'avez pas de prétention à l'idéal; mais la vie ordinaire en manque, et c'est elle que vous montrez. La correction