‹ Discours de réception de M.E. Labiche. Response de M. John LemoinneChapitre 5 sur 9 · G DISCOURS · texte numérisé non relu

G DISCOURS

do votre langue n'est pas toujours irréprochable, mais le mot est toujours clair. Je ne veux pas dire qu'il soit cru. Celui-là, vous l'avez bien au bout de la plume, au bout des lèvres, mais vous ne le laissez pas partir.

Votre comédie est peut-être légère, même leste; mais il y a quelque chose qui l'empêche d'être immorale : elle n'est pas sentimentale. Les malheurs domestiques que vous mettez en scène sont des malheurs pour rire ; ils se passent dans un monde qui ne se prend pas au sérieux et dont on peut dire : Il faut que jeunesse se passe. Ce monde si drôle ne croit pas faire des crimes en faisant des farces, et à travers toutes ces inventions irrésistiblement comiques circule un bon courant d'air qui n'y laisse rien de malsain. Gela est si vrai qu'on vous a emprunté quelquefois vos pièces les plus populaires pour les représenter dans des maisons d'éducation où les femmes ne pouvaient être en scène, et oii la fille de M. Perrichon est vertueusement remplacée par un fonds de carrosserie que deux compétiteurs poursuivent à travers les montagnes de la Suisse. Sauf cette légère différence, les passions sont les mêmes, et on peut vous jouer ainsi dans les séminaires.

Le Voyage de M. Ver ne lion, c'est de la vraie philosophie. On l'a repris tout récemment, après vingt ans, et il est toujours aussi jeune, parce qu'il

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représente un sentiment impérissable : celui de l'ingratitude.

Il est indépendant à sa façon, ce bourgeois, il a ce qu'on a appelé l'indépendance du cœur. Il ne peut pas pardonner à celui qui l'a sauvé ; il a toujours devant lui quelqu'un qui peut lui dire : " Ilcin! sans moi! » Il a le cauchemar de la reconnaissance. Rien n'est plus vrai, plus finement, plus comiquement, et plus profondément pris sur nature; c'est de la vraie comédie.

C'est aussi de la politique, et c'est vrai des peuples comme des individus. On se rappelle le mot d'un ministre célèbre dont le pays venait d'être sauvé par l'intervention armée d'une grande puissance : « Nous étonnerons le monde par notre ingratitude. » Il y a plus de trente ans que ce mot a été dit; on pourrait le répéter aujourd'hui. Dès pays qu'on a secourus ou sauvés ne vous le pardonnent pas ; mais le monde ne s'en étonne plus.

Des mots comme celui-ci, dits avec la gravité la plus bouffonne : « Il n'y a que Dieu qui ait le droit de tuer son semblable »^ ne contiennent-ils pas la philosophie de toutes les discussions sur la peine de mort?

Je n'appuierai point sur ces œuvres uniquement légères qui échappent à toute analyse, et tellement exhilarantes que les acteurs eux-mêmes ne pouvaient en achever les répétitions. Il faut posséder

une provision inépuisable de joyeuseté pour mener ces choses-là à travers cinq actes, autant que dans une tragédie.

Un jour, vous êtes allé jusqu'à cette académie du théâtre, la Comédie-Française, et c'est à ce propos que M. Sainte-Beuve disait, en parlant de Collé :

(( Enlin Collé fit là quelque chose de ce que nous avons vu faire au spirituel et charmant auteur du Palais-Royal, Labiche. Il mit habit noir et cravate blanchepourse rendre digne du Théâtre- Français, et se retrancha de sa gaieté, du meilleur de sa veine. Il appelait cela honnester ses pièces; c'était trop les refroidir. Pour moi, j'aime mieux nos deux auteurs franchement chez eux; Labiche dans Célimare le Bien-aimé, et Collé dans la Vérité dans le vin; deux petits chefs-d'œuvre qui ont quelques traits de commun, des ornements du même genre légèrement portés. »

Je ne crois pourtant pas, monsieur, que vous ayez altéré votre naturel dans la comédie que vous aviez fait jouer au Théâtre-Français, et qui a pour titre ce mot unique : Moi. C'est là que nous trouvons ce mot également unique de l'égoïste à sa nièce, qui veut le détourner d'épouser une jeune lille, et lui raconte tout ce qu'elle a ellemême souffert d'avoir épousé un vieux mari. « Et lui ? demande-t-il à chaque trait du tableau. —

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