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à moi et ce n'est pas sans quelque appréhension que mon ignorance va s'enhardir à vous opposer une légère contradiction.
Je vous communiquerai d'abord quelques doutes sur l'utilité dont vous semblez pénétré d'introduire dans la langue des lettres le vocabulaire de la langue des sciences. Lorsque vous nous entretenez de l'embryologie des genres, de leur morphologie et de leur différenciation, au lieu de nous parler tout simplement de leurs origines, de leur forme et de leurs différences, je n'aperçois pas bien ce que votre discours y gagne en clarté et je sens ce qu'il y perd en harmonie. Mais ce n'est là qu'un détail et ma querelle va plus haut. N'avez-vous t)oint scrupule, en introduisant la science dans le domaine de la littérature de vous être rendu coupable d'une véritable trahison. J'ai hâte d'expliquer ce gros mot. La science estdeve-
nue de nos jours une fort envahissante et orgueilleuse personne. Autrefois, elle se contentait d'étudier les phénomènes sensibles et d'en rechercher les lois. Aujourd'hui il n'est presque point dans les connaissances humaines de province où elle ne prétende à pénétrer, point de mystères dans la nature, qu'elle n'ait l'ambition d'expliquer, point de besoins dans le cœur de l'homme auxquels elle ne se croie en mesure de satisfaire. Mais l'excès même de ces prétentions a amené une certaine révolte, et il s'est trouvé dans ces dernières années des esprits courageux pour lui dire que son empire n'est pas aussi étendu qu'elle se le figure, qu'il y a des provinces qui lui échappent, des mystères auxquels elle n'a point de réponse et des besoins qui ne trouvent pas en elle leur aliment. La lutte se poursuit entre scientifiques et idéalistes, non sans gloire pour ces
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derniers. Vous intervenez dans ce conflit. Mais pour quoi faire? C'est pour livrer à la science, vous, l'homme de lettres par excellence^ les clefs de la province littéraire. De cette province jusqu'à présent la science s'était médiocrement soucié. Ce qui s'y passait était à ses yeux jeux d'esprit. Et voilà, si l'on doit vous en croire, que ces jeux seraient des phénomènes, ces phénomènes seraient régis par des lois, et il faudrait appliquer à leur étude les méthodes de l'histoire naturelle. J'y éprouve une répugnance invincible et je la crois justifiée par une objection sérieuse : c'est qu'entre les opérations de la nature et celles de l'homme il n'y a point simihtude de procédés. Que les espèces animales évoluent suivant des lois fatales, je m'incline devant ceux qui l'enseignent, tout en me demandant s'ils en sont absolument sûrs ; mais que les genres
littéraires évoluent de même façon ; que suivant un des exemples donnés par vous l'éloquence de la chaire ait dû nécessairement se transformer en poésie lyrique et Massillon engendrer Alfred de Musset, voilà ce qui me laisse absolument incrédule. Les genres ont pu se succéder dans un ordre habituellement le même et se transformer insensiblement sous certaines influences. Mais cet ordre n'avait rien de fatal car il s'est modifié suivant les littératures et les pays ; mais ces influences sont essentiellement diverses et variables, car elles tiennent à ceux qui les ont exercées. Il y a, en un mot, un facteur dont votre théorie ne me paraît pas tenir un compte suffisant : c'est l'homme, c'est l'individu. Ah î de grâce. Monsieur, ne sacrifions pas l'individu, et réunissons-nous, au contraire, pour le sauver des dangers qui le menacent : sauvons-le en philosophie