‹ Discours de réception de m. Ferdinand BrunetièreChapitre 12 sur 13 · DE M. LE COMTE D'H AUSSON VILLE · texte numérisé non relu

DE M. LE COMTE D'H AUSSON VILLE

lièrement glorieuse, ouvrir cette année le nouvel amphithéâtre, vous essayez en ce moment de faire partager votre admiration pour Bossuet. L'entreprise vous sera aisée et l'éclatant succès de votre leçon d'ouverture en a été la preuve. Mais les applaudissements qui, ce jour-là, ont ratifié le choix de l'Académie, avaient une signification plus flatteuse encore. Ils s'adressaient moins à votre leçon, moins surtout à telles déclarations dont votre probité intellectuelle se fait un devoir peut-être excessif qu'à votre vie tout entière, moins au conférencier, je voudrais pouvoir dire au professeur, qu'à l'homme lui-même, et dans un temps ou certains succès doivent trop à la camaraderie ou au charlatanisme, c'est une chose saine et fortifiante de constater que pour arriver comme vous, non seulement à la réputation, mais à la popularité, il suffit de quoi ? Oh I de bien peu

de chose : d'avoir consacré vingt-cinq ans de sa vie à un travail sans relâche ; de s'être fait du métier des lettres une conception tellement haute qu'elle soit incompatible je ne dis pas avec la moindre faiblesse, mais avec la plus légère complaisance; d'avoir placé constamment le souci de la sincérité et de la justice au-dessus de toute préoccupation personnelle ; enfin de mettre au service de ces rares qualités un double don qu'il n'est pas fréquent non plus de posséder à un égal degré : celui de l'écrivain et celui de l'orateur. Voilà, Monsieur, ce que, même dans le palais de la Vérité, on pourrait dire de vous ; et, puisque les deuils répétés qui ont frappé l'Académie m'appellent pour la seconde fois en bien peu de temps à l'honneur de parler en son nom, c'est pour moi une grande et personnelle joie de pouvoir saluer en vous le modèle achevé, dans notre

DE iM. LECO.MTE D " Il A USSO N V I L LE . 107

littérature contemporaine, de ce que nos pères appelaient : l'honnête homme.

Vous avez, Monsieur, parlé en excellents ternies du confrère que nous avons perdu et nul ne pouvait le faire mieux que vous. Ce que vous devez à la Revue des Deux Mondes, M. John Lemoinne le devait au Journal des Débats. Il fut un hôte assidu de cette vieille et célèbre maison de la rue des Prêtres, qui semblait naguère un peu lézardée mais qui a été remise à neuf et repeinte en blanc et rose. S'il fut mort quelques années plus tôt, il aurait eu sa page brillante entre Chateaubriand et Prévost-Paradol dans le livre du Centenaire, heureuse idée par laquelle une direction intelligente a tenu sans doute à montrer que la tradition de la maison est à la fois la variété des talents et celle des opinions. A cette tradition M. John Lemoinne est demeuré fidèle. Du talent il en avait

autant que personne, du plus vif, du plus étincelant. Il fut un polémiste redoutable. Les traits qu'il décochait partaient d'une main sûre ; ils arrivaient droit au but ; ils pénétraient profondément et piquaient Tadversaire au vif. Mais ces traits n'étaient jamais empoisonnés, et à la condition que celui qui les avait reçus n'eût pas la peau trop sensible ni la rancune trop longue, il pouvait encore serrer la main qui les avait lancés. Quant aux opinions, M. John Lemoinne avait trop d'esprit pour ne pas recourir à ce droit d'en changer que vous avez revendiqué pour les hommes politiques dans un pays où les gouvernements eux-mêmes ont changé si souvent. C'est un droit auquel je ne tiens pas pour mon compte mais que je reconnais avec vous, à la condition cependant qu'il n'en soit pas fait abus. M. John Lemoinne en a usé seulement. Il a évolué lui aussi.

DE M. LE COMTE d' H AUSSON VIL L E . 109

mais dans les limites d'un même genre, car il y avait certains points de doctrine auxquels il demeurait invariablement fidèle. Il aimait la liberté d'un amour sincère. Toutes les libertés à vrai dire ne lui tenaient pas également à cœur. Que la liberté de la presse lui parût la plus précieuse de toutes, personne assurément ne songerait à lui en faire reproche. La liberté d'éducation et le droit pour le père de famille de choisir le maître de ses enfants lui paraissaient moins nécessaire. Il mettait au-dessus la liberté parlementaire. Il avait aimé, il aurait aimé encore à entendre des voix éloquentes débattre avec noblesse dans une assemblée les affaires du pays. Mais élevé à l'école anglaise il avait le sentiment que si Ton veut être assuré que ces débats ne s'abaisseront point aux rivalités de personnes ou aux trafics de conscience , que les intérêts permanents

Page 1