‹ Discours de réception de m. Ferdinand BrunetièreChapitre 3 sur 13 · DE M. LE COMTE D*H AU SSON VILLE · texte numérisé non relu

DE M. LE COMTE D*H AU SSON VILLE

la carrière administrative, et si vous l'aviez choisie, entré à dix-huit ans dans un ministère, vous seriez probablement aujourd'hui chef de bureau, qui sait I peut-être même chef de division, à moins que déjà vous n'eussiez été révoqué pour indépendance d'humeur. Mais tel n'était pas votre compte. Ce que vous aimiez c'était les lettres; et ce que vous vouliez c'était vous faire un nom. Or, si l'on peut aimer les lettres en province, il est difficile de se faire un nom ailleurs qu'à Paris. C'était donc à Paris que vous tendiez. Vous y êtes arrivé à dix-huit ans pour y achever votre philosophie tout en vous préparant à l'École normale. Je doute que cette préparation ait été fort sérieuse, puisque vous avez été refusé. Mais c'est que déjà vous aviez en tête autre chose que votre examen. Votre esprit vif et curieux débordait l'enseignement qui vous était donné

et s'inquiétait d'une foule de matières qui ne figuraient point dans le programme, tandis que vous en négligiez d'autres qui étaient indispensables. Vous n'étiez pas fort exact à la classe de philosophie et vous ne pouviez mordre aux vers latins; mais vous suiviez, à l'École des Beaux- Arts, les cours de M. Taine, vous erriez dans les galeries du Louvre ou bien vous étudiiez l'origine des langues avec Burnouf, et celle des espèces avec Darwin.

D'aussi graves pensers ne vous absorbaient cependant pas complètement. J'ai annoncé que je dirai tout : vous aviez une passion, celle du théâtre. Le répertoire classique vous charmait, et comme il ne vous était pas possible d'aller à la Comédie-Française aussi souvent que vous l'auriez souhaité, vous avez pris bravement votre parti et vous vous êtes enrôlé — emploierai-je une périphrase et

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dirai-je : clans la troupe de ceux dont les applaudissements sont stipendiés ; — non, j'appellerai la chose par son nom et je dirai tout simplement: dans la claque, pa^^ant ainsi le plaisir d'entendre Molière ou Racine au prix d'applaudir également certains auteurs modernes, dont vous goûtiez moins les pièces. Il est vrai que depuis lors et pendant le temps trop court où vous avez essa3"é de la critique dramatique, vous le leur avez fait payer à leur tour.

Enfin, vos dix-huit ans prenaient aussi leur large part des plaisirs de cette grande exposition internationale de 1867, dont les hommes de notre génération n'oublieront jamais l'élégance et la gaieté; non point que depuis lors et dans le môme genre un spectacle encore plus éclatant n'ait été offert à leurs yeux, mais tout simplement parce qu'elle a marqué pour eux la dernière année

de jeunesse et d'insouciance avant les épreuves de la patrie. Ces épreuves, Monsieur, ne vous ont point laissé insensible. Vous aviez été exempté du service militaire pour myopie constatée, disait le service médical; mais vous avez pensé qu'il y a des circonstances où rien n'exempte, et cette myopie ne vous a pas empêché de voir le feu. Engagé pour la durée de la guerre dans un des régiments qui ont soutenu le siège de Paris, vous avez mené pendant cinq mois la dure vie du fantassin, piétinant sac au dos dans la boue glacée, sans même avoir toujours la douceur de recevoir ou de rendre des coups de fusils. Votre engagement terminé, le problème de l'existence se posait devant vous dans toute son acuité. Après avoir essayé pendant quelques mois de le résoudre en vous livrant dans une étude de province à la pratique du droit, vous n'avez pu y tenir et vous êtes

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