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armé de pied en cap, et vos contradicteurs ont pu s'en apercevoir. Pour sortir cependant de cette méritoire obscurité, il vous fallait une bonne chance. Elle ne vous a pas manquée. La chance fait rarement défaut au mérite persévérant.
Un de nos confrères, étranger d'origine, mais qui a voulu devenir Français le lendemain de nos malheurs, demandait à ses débuts dans la vie littéraire un conseil à George Sand : « Dans le temps où nous vivons, lui répondit-elle, pour se faire entendre il faut crier sur les toits. La Revue des Deux Mondes est un toit. Tachez d écrire dans la Revue des Deux Mondes. » Sans le connaître, vous avez suivi ce conseil et, en 1875, vous avez poussé votre premier cri sur le toit. Ce cri eut du retentissement. C'était un article sur le roman réaliste. Avec une grande liberté de jugement et même
d'expression, vous y faisiez connaître votre sentiment sur les romanciers contemporains, et les noms les plus populaires n'étaient pas les plus épargnés. L'attaque était vive; elle ne passa point inaperçue, mais il y fut répondu de singulière façon. Ceux qui se trouvaient ainsi pris à partie, y mettant, je pense, un peu de malice, affectèrent de croire, pendant quelque temps, que cette signature nouvelle était un pseudonyme derrière lequel s'abritait un ou même plusieurs des collaborateurs habituels de la Revue. Ils s'entendaient pour vous dire, comme dans certaine épître de Voltaire, ce philosophe, à Dieu :
Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.
Vous avez donc eu à soutenir un véritable combat pour la vie, mais la victoire vous est resiée, et, un imprudent ayant donné
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corps dans un journal très répandu à ce soupçon injurieux, il s'est attiré une si verte réponse que votre existence à partir de ce jour n'a pu faire doute pour personne. C'était chose singulièrement injuste, Monsieur, de vous refuser la personnalité, et je ne crois pas qu'aujourd'hui quelqu'un s'en avisât. A l'allure si décidée de vos premiers articles, à leur tour si franc, à leur accent si mordant, comment d'ailleurs pouvait-on se méprendre et ne pas reconnaître qu'un critique était né, un critique de la bonne école sachant ce qu'il pensait, n'hésitant pas à le dire et tout prêt à en donner les raisons. Tel vous êtes apparu dès le premier jour, tel vous êtes resté depuis lors, également incapable de complaisance et d'injustice, n'écoutant aucun mot d'ordre, n'obéissant à aucune consigne et ne connaissant d'autre passion que celle de la
vérité. Vous avez déployé ces rares qualités dans une innombrable série d'études où votre plume passe avec aisance de Rabelais à George Sand, de Descartes à Baudelaire, du sermon au théâtre, sans vous laisser jamais à court d'idées, ni de bonnes raisons pour les défendre. Rappellerai -je tout ce qu'a produit depuis dix-huit ans votre labeur infatigable : cinq volumes à' Etudes critiques, trois d'Histoire et Littérature, deux de Questions de critique, un cVEssais de Littérature contemporaine, un sur le roman naturaliste, un sur le théâtre, deux sur la poésie lyrique, un sur la critique; plus un grand nombre d'articles épars dont vous pourriez, s'il vous convenait, tirer la matière de trois ou quatre volumes, soit vingt en tout. Assurément, Monsieur, si vous allez être, ou je me trompe, le plus jeune d'entre nous, vous n'êtes pas celui qui a le moins
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écrit, et ceux qui trouveraient que votre bagage littéraire n'a pas assez de poids, seraient assurément bien difficiles.
C'est dans la Revue des Deux J/o/?c/cs qu'ont paru la plupart de vos articles. Sous ce toit d'où vous aviez poussé votre premier cri, vous avez trouvé une demeure hospitalière et vous n'êtes pas le seul parmi nous. Comme vous. Monsieur, je me reprocherais à l'égal d'une ingratitude de ne pas proclamer ce que doivent à François Buloz quelques-uns de ceux qui sont venus, à leurs débuts dans les lettres, lui demander de leur ouvrir l'entrée de la Revue, comme il disait lui-même, car pour lui il n'en existait point d'autres. Sans doute on passait parfois entre ses mains des moments pénibles. On lui avait apporté, soigneusement copié d'une belle écriture, un manuscrit à la moindre page duquel on attachait un prix singulier,
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et dont on aurait dit volontiers, comme de son placet le personnage de Molière :
Ah, Monsieur! pas un mot ne s'en peut retrancher.
Quelques jours après il vous faisait venir et vous rendait votre manuscrit impitoyablement raturé et bàtonné, sans même vous dire la raison des corrections ou des suppressions qu'il exigeait, car ce qu'il sentait et voulait le plus fortement, il était parfois incapable de l'exprimer autrement que par gestes. On protestait, on s'indignait, on tempêtait, puis comme il n'y avait pas moyen de faire autrement, on se laissait amputer en gémissant; mais l'amputation faite et l'article paru, il fallait bien reconnaître que c'étaient les redites, les inutilités, les longueurs qu'il avait retranchées, et si au cours de la bataille infructueuse qu'on avait entreprise contre lui on essuyait parfois des