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paroles assez rudes, du moins il n'y en avait aucune qui fût de nature à jeter dans le découragement, et qui n'inspirât au contraire le désir de recommencer et de mieux faire. Sa tyrannie, d'ailleurs, ne s'exerçait que sur la forme, et jamais il ne portait atteinte à la pensée pourvu qu'elle s'exprimât en termes modérés. Cette dou])le tradition de la modération et de l'hospitalité sous toutes ses formes que François Buloz avait léguée à la Revue y a été fidèlement suivie pendant quinze ans. C'est à vous. Monsieur, qu'il appartiendra de la perpétuer désormais. Ceux qui ont jeté sur vos épaules ce lourd fardeau ont cru apercevoir chez vous, en plus du discernement littéraire, quelquesunes des qualités éminentes qu'on a si justement reprochées à M. Buloz ; c'est-à-dire la trempe du caractère, le dédain des recommandations et au besoin une certaine vigueur
de main qui ne reculera pas non plus devant les amputations nécessaires. Il ne faudrait pas cependant que je ne sais quelle sotte légende devînt cause que les jeunes écrivains de l'avenir vous abordassent en tremblant. Il appartient à l'un de ceux qui ont vécu depuis quinze ans dans la familiarité de votre commerce de leur dire quel accueil ils trouveront, au contraire, dans le petit bureau où beaucoup d'entre nous ont passé de si bonnes heures, quels excellents conseils y recevra leur inexpérience, quels encouragements leurs efforts, avec quelle libéralité s'ouvriront à eux les trésors de votre érudition, avec quelle générosité ils seront admis au partage d'idées dont vous êtes prodigue. J'ai eu moi-même trop souvent l'occasion de mettre à l'épreuve votre confraternité littéraire pour ne pas rassurer ces timides, et j'ai trop confiance aussi dans vos facultés de
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direction pour ne pas compter que, grâce à vous, notre vieux recueil continuera de mériter son nom si glorieux et si bien gagné de Revue des Deux Mondes.
Mais c'est assez, Monsieur, parler de vos mérites personnels. Si je me laissais aller à le faire plus longtemps, votre humeur s'échaufferait peut-être, car vous n'aimez pas que l'homme inspire plus d'intérêt que l'œuvre. C'est donc à votre œuvre que, pour ne point vous déplaire, il faut que je m'attaque. Je ne sais, si l'on en doit admirer davantage la variété ou Tunité. C'est avec quelque injustice pour vous-même qu'il y a un instant vous vous êtes donné comme le représentant exclusif de la tradition, ayant eu pour unique souci de la défendre contre ce que vous avez appelé « l'assaut tumultueux de la modernité ». Cela fùt-il, je ne vous en ferais pas reproche. J'aime la
tradition, non pas seulement en littérature, et je crois comme vous que le respect du passé n'enlève rien à l'intelligence du présent ; mais votre esprit est bien plus ouvert, votre curiosité bien plus éveillée, voire compréhension bien plus large qu'il ne vous a plu d'en convenir et je ne serais pas embarrassé si je voulais citer les noms de tels auteurs modernes et très modernes qui, après avoir excité au premier abord votre méfiance, ont fmi par obtenir de vous pleine justice. De même, il n'y a peut-être pas une seule des questions ayant, au cours de ces dix dernières années, préoccupé l'opinion depuis la question du pessimisme jusqu'à la question du latin en passant par celle des cafés-concerts, sur laquelle vous n'ayez dit votre mot, avec une parfaite intelligence des goûts et des nécessités de notre époque. Vous êtes. Monsieur, beaucoup