‹ Discours de réception de m. Ferdinand BrunetièreChapitre 7 sur 13 · DE M. LE COMTE D H A U SSON VI L L E · texte numérisé non relu

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moins doctrinaire que vous ne le prétendez, et c'est précisément parce que, à la connaissance approfondie de notre passé littéraire, vous joignez la curiosité du présent et le souci de l'aA^enir, que votre œuvre offre une variété dont un autre n'aurait pas manqué de se faire honneur. Et cependant cette œuvre est une; mais son unité vient de vous, de l'empreinte dont a su la marquer votre personnalité si originale et si vigoureuse à laquelle il faut que vous me pardonniez de revenir un instant.

Un trait distintif vous signale en effet. Tandis que ceux qui ont jusqu'à présent fait profession de juger les œuvres d'autrui n'ont guère vu dans cet exercice qu'un pisaller ou une préparation, tandis que Sainte- Beuve a commencé par être poète et Yillemain fini par être ministre, tandis que parmi les contemporains le roman séduit parfois celui-

ci et le [théâtre celui-là, vous, Monsieur, vous n'avez été et n'avez jamais voulu être que critique. Cet emploi de vos rares facultés de travail et de production vous a paru assez noble pour absorber toute votre vie. Mais vous avez tenu à le rehausser encore et tous vos efforts ont été consacrés à établir ce que, changeant un seul mot au titre d'un sermon fameux sur les pauvres, je serais tenté d'appeler : Téminente dignité de la critique. Comment vous en avez compris les droits et pratiqué les devoirs, c'est ce que de vos vingt volumes je voudrais essayer de dégager.

Permettez-moi cependant d'exprimer d'abord un regret. C'est que notre langue française, plus harmonieuse et limpide qu'elle n'est riche, ne possède pas pour désigner ceux qui, tenant une plume, ne sont ni poètes, ni romanciers, ni historiens, ni auteurs drama-

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tiques, ni journalistes, un autre mot que celui de critique. Ce mot me déplaît. Je lui trouve un certain air chagrin et hargneux. Il semhle impliquer un parti pris de blâme et de sévérité. J'en voudrais un nouveau et celui d'essayiste, que nous nous efforçons d'emprunter aux Anglais, ne me satisfait pas non plus complètement. Je souhaiterais, en effet, que ce nom à créer imposât surtout à celui qui le porterait, l'obligation de comprendre et d'expliquer. Qu'il se trouve en présence de quelque doctrine nouvelle ou de quelque talent naissant, le premier souci de celui qui juge ne doit-il pas être de faire preuve d'une certaine souplesse d'esprit? Xe convient-il pas qu'il se prête un peu au début, sauf à se reprendre plus tard, et s'il se rendait coupable d'une légère complaisance, le mal ne serait-il pas moins grand que s'il péchait par une sévérité excessive? Avoir

toujours l'œil en éveil et l'oreille aux aguets, être à Taffùt de tout ce qui paraît au jour, éclaircir ce qui demeure obscur, mettre en lumière ce qui est enseveli dans l'ombre et surtout donner confiance au génie qui s'ignore en le révélant à lui-même, voilà quelle me paraît être la consolation de ceux qui n'ont ni le don des vers, ni celui de l'invention, ni celui du récit et combien souvent il arrive en ce monde, à qui sait se détacher un peu de soi, qu'une consolation finit par devenir une récompense et une joie.

J'imagine, Monsieur, que vous ne partagez pas ce regret. A vos yeux, il semble que la critique soit une fonction et le critique un fonctionnaire, une sorte de préfet de police des lettres, chargé de maintenir l'ordre dans la république, d'en bannir les gens mal famés et surtout de veiller à

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