‹ Discours de réception de m. Ferdinand BrunetièreChapitre 8 sur 13 · DE M. LE COMTE D*H AUSSON VILL E · texte numérisé non relu

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ce que chacun s'y tienne exactement à son rang. La tache n'est pas facile à remplir dans un temps où non seulement les hommes, mais les genres, ont perdu tout respect de la hiérarchie. Dès le jour où vous êtes entré en charge, vous avez pris à cœur cette besogne nécessaire et vous l'avez exécutée avec une conscience, avec une ardeur, avec une absence de toute considération personnelle qui vous ont marqué au coin d'une fière et courageuse indépendance. — Ahl Monsieur, que vous êtes pugnace ! Vous ne pouvez apercevoir une réputation dont l'empire vous paraît usurpé sans lui déclarer la guerre, ni une statue qui ne vous semble point méritée sans la déboulonner de son piédestal. Parfois même vous n'attendez pas que cette statue soit érigée ; à peine apparaît-elle à l'état de simple maquette qu'aussitôt vous foncez sur elle et la réduisez en

poudre. Mais si les expulsés de la république des lettres ont fait parfois entendre contre vos arrêtés des protestations assez bruyantes, s'ils se sont pourvus devant l'opinion publique, l'opinion vous a généralement donné raison, et, en tout cas, nul n'a jamais prétendu que les mesures les plus sévères prises par vous aient été inspirées par un autre souci qu'une conception élevée de la dignité des lettres, ni que de mesquines considérations de rivalité ou de représailles y aient eu la moindre part. La meilleure preuve en est que vous avez passé au crible, aA^ec une égale rigueur, les réputations du passé. Vous n'avez fait grâce ni aux grands hommes de la Révolution dont la légende ne résiste pas toujours à un examen attentif de leur conduite, ni aux philosophes de l'Encyclopédie, qui se sont montrés parfois moins philosophes dans

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leurs mœurs que dans leurs écrits, ni aux gens de lettres qui ont vécu de flatteries ou d'expédients, ni aux prélats qui ont manqué aux principales vertus de leur état, et je dirais volontiers qu'on n'a jamais relevé dans vos écrits une seule marque de faiblesse, n'était votre partialité bien connue pour Bossuet. En présence de cette statue, le lieu serait mal choisi pour vous en blâmer. Mais ne craignez-vous pas que ce trop juste culte ne vous ait entraîné à un peu de prévention contre ses adversaires? On raconte que, certain jour, un visiteur entrant brusquement dans votre cabinet vous entendit vous exprimer avec véhémence sur le compte d'un personnage dont il n'avait pas saisi le nom : « De qui parlez -vous donc ainsi ? » vous demandat-il : « Et de qui voulez-vous que ce soit, — auriez-vous répondu — sinon de ce Féne-

Ion? » A plusieurs reprises, en effet, vous avez été dur pour Fénelon, et tout récemment encore. Je vous accorderai, si vous voulez, qu'au début de sa vie les fins diverses qu'il se proposait ont pu donner à sa démarche une allure un peu incertaine, et encore que des premiers combats où l'ambitieux et le chrétien sont entrés en lutte dans son cœur, le chrétien n'est pas toujours sorti victorieux. Mais de cette complexité même d'une nature ardente en ses désirs et généreuse en ses desseins, de cette ambition contenue qui avait toujours le bien public pour objet, de ces luttes silencieuses oii la vertu a Uni par remporter un douloureux triomphe, n'est-il pas équitable de lui tenir quelque compte, et ses dernières années si touchantes n'auraient-elles pas dû lui valoir, de votre part, un peu d'indulgence? Mais je sais qu'à vos yeux, chez la

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critique, l'indulgence n'est qu'une faiblesse. Pour moi, je me demande, au contraire, si elle ne serait pas tout à la fois le complément de la sagacité et la forme supérieure de l'intelligence. En tout cas, tous tant que nous sommes nous en avons besoin. Essayons donc d'être un peu indulgents les uns pour les autres, même en littérature.

A l'éminente dignité de la critique, il ne suffit pas, à vos yeux, qu'elle soit courageuse, indépendante, qu'elle échappe à tout soupçon de parti pris ou de camaraderie. Vous voulez encore qu'elle ait des principes. Vous n'admettez pas qu'elle se borne à traduire des impressions toutes personnelles, et qu'elle se réduise à l'expression arbitraire d'un jugement individuel. Elle rend des arrêts ; elle doit avoir un code. Sur ce point, vous n'entendez pas raillerie, et vous avez rompu plus d'une lance avec de bril-

lants rivaux qui, un jour peut-être, seront pour vous des confrères. Dans votre esprit, où tout s'enchaîne avec une rigueur logique, cette conception de la critique se rattache d'ailleurs à une théorie plus générale. Vous trouvez que la personnalité envahit trop la littérature. Comme à Pascal, le moi vous paraît haïssable ; et c'est à vos yeux une manie toute française que d'entretenir le public de soi. Assurément cela est du plus mauvais goût. Mais comme il est heureux cependant que le bon goût n'ait pas toujours fait loi, et s'il fallait retrancher de notre langue les Mémoires du Cardinal de Retz, les Souvenirs de Madame de Caylus ou ceux de Madame de Staal-Delaunay, les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d'Outre-Tombe, vous-même, j'en suis certain en éprouveriez quelque regret. Et puis, je ferai devant vous l'aveu de ma faiblesse :

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l'homme m'intéresse, et la femme aussi.

Cet être humain, mon semblable, si différent de moi, pique ma curiosité ; et lorsqu'il ou lorsqu'elle me raconte des choses que tous deux feraient évidemment mieux de ne pas me raconter, je ne puis m'empêcher de leur prêter une oreille d'autant plus attentive. Mais encore faut-il que nous ne soyons pas pris en traître, et c'est un abus si l'auteur d'un article sur un ouvrage nouveau en profite pour nous entretenir de ses impressions d'enfance ou de ses péchés de jeunesse. Décidément, vous avez raison, Monsieur, il faut des principes au critique. Mais lesquels? C'est ici que la difficulté m'apparaît un peu plus grande qu'à vous.

Sans doute il existe entre tout ce qui est noble pur, élevé, une secrète et mystérieuse harmonie. Sans doute encore le beau n'est qu'une convenance supérieure et le goût une

des formes de la délicatesse. Mais autant il est facile de s'entendre à ces hauteurs et de tomber d'accord sur ces considérations abstraites, autant l'accord devient malaisé, lorsqu'il s'agit de tirer de ces prémisses quelques conclusions positives. Faut-il, ce qui est à vos yeux le premier devoir de la critique classer les genres? Qui dira si la poésie épique est supérieure à la poésie lyrique, la tragédie à la comédie, l'histoire au roman, et dans les limites d'un même genre qui prouvera que telle œuvre l'emporte sur telle autre, par exemple la Princesse de Clèves sur Manon Lescaut ou au contraire Manon Lescaut sur la Princesse de Clèves ? Suivant que le spectacle de la vertu engageant avec l'amour une lutte dont elle sort victorieuse, ou celui de la passion s'abandonnant sans remords à ses entraînements aura pour nous plus d'attraits,

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nous donnerons la préférence à Tune ou à l'autre, et tandis que nous croirons de bonne foi nous décider par des raisons de doctrine en réalité nous ferons tout simplement monter en grade nos préférences, en les élevant à la dignité des principes. Ce sera la vengeance détournée de ce fâcheux moi que vous voulez expulsera coups de fourche, mais qui trouve pour rentrer en nous plus d'une porte secrète. C'est qu'il est terriblement difficile de dépouiller sa personnalité, et ce n'est pas à tort que nos moralistes chrétiens ont vu dans ce dépouillement le plus haut degré de la perfection humaine.

Vous-même, monsieur, ètes-vous bien assuré d'avoir atteint ce degré ? Souffrez que j'en use avec une entière franchise : je vous trouve sur ce point le plus imparfait du monde, et je vous en fais mon très sincère compliment. Si votre critique était en effet

toujours dogmatique et raisonneuse, je craindrais qu'elle ne parût à la longue un peu froide. Ce qui la rend au contraire si animée, si vivante, ce qui fait et fera toujours relire avec intérêt telle page écrite par vous il y a quinze ans sur un livre oublié, c'est que, derrière cette page, vous apparaissez tout debout, avec votre antipathie véhémente contre ce qui est mauvais goût, charlatanisme ou indécence, avec votre prédilection passionnée pour ce qui est noblesse des sentiments, élévation des idées, beauté de la forme. Antipathies ou prédilections, vous ne les raisonnez point, vous les affirmez et c'est précisément ce côté tout personnel de votre critique qui en fait la force et l'éclat, qui en assure la supériorité sur cette critique indécise et ondoyante derrière laquelle il est impossible de discerner la pensée véritable de l'écrivain. De cette supériorité à laquelle

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l'Académie rend aujourd'hui justice, vous paraissiez, Monsieur, avoir ignoré jusqu'à présent la véritable raison et je ne suis pas fâché de vous l'avoir l'ait entendre en passant.

L'indépendance et la fermeté des principes, ces hautes vertus, ne suffisent encore point à satisfaire votre ambition pour la critique. Désireux de l'égaler aux plus nobles emplois de l'esprit humain vous avez jeté les yeux autour de vous, et vous avez été frappé du grand nombre de sciences que notre époque a vu naître ou se développer : la science économique, la science sociale, la science pédagogique, la science pénitentiaire, sans parler des autres, les vraies, et vous vous êtes demandé pourquoi la critique ne deviendrait pas une science à son tour. Depuis quelques années cette idée paraît hanter votre esprit et votre plume n'a peut-être pas écrit

une page où ne se retrouve la trace de cette hantise. Sainte-Beuve, qui lui aussi avait à cœur la dignité de la critique, avait conçu cette pensée avant vous. Dans ce qu'il appelait, avec un peu d'ironie, je crois, ses jours de grand sérieux, il s'était demandé s'il n'y aurait pas moyen d'écrire une histoire naturelle des esprits, de les classer par genre, par espèces, par familles et d'en dresser une sorte de nomenclature. Mais il n'y insistait pas. Vous, Monsieur, vous avez repris et développé cette idée. Il vous a semblé que la critique présentait avec l'histoire naturelle plus d'une analogie et qu'elle ne pouvait mieux faire que d'employer ses méthodes. Cependant vous avez reculé jusqu'à présent devant la classification des esprits, et nous vous saurons gré de persévérer dans cette réserve. Il y aurait, en effet, quelque chose d'importun dans la pensée que vous classez en

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