‹ Discours de Sir Georges Cartier, baronnet [microforme]Chapitre 47 sur 247 · L'INDÉPENDANCE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

L'INDÉPENDANCE DES DÉPUTÉS

loi qui déclare qu'un fonctionnaire du gouvernement ne peut siéger parmi nous. Néanmoins l'honorable député d'Iberville n'est pas satisfait, il demande qu'un député ne reçoive jamais aucune rétribution pour les services qu'il aura pu rendre à la province. Que résulterait-il de cette mesure ? Que des hommes éminents, intègres, d'une honnêteté établie, comme les honorables députés de Québec (M. Chabot) et de Laprairie (M. Loranger), ne pourraient jamais faire profiter la province de leurs études spéciales. Le premier, par exemple, nommé membre de la commission seigneuriale, possède pour sa fonction des spécialités qu'on trouverait difficilement ailleurs ; c'est à ses seuls talents, à sa réputation, qu'il a dû d'être choisi parmi tant d’autres qui briguaient cette charge. Le second, tout le pays sait à quelle hauteur il s'est élevé par sa plaidoirie devant la Cour seigneuriale, en faveur des censituires. Ce sont là des services difficiles à obtenir, des services dont le pays gardera mémoire, et qui, pourtant, n auraient jamais été rendus, si la proposition du député d'Iberville avait été adoptée à une session antérieure. Et, sous prétexte de mettre notre indépendance à l'abri d'une tentation problématique, on aurait privé les censitaires de cette pluidoirie magistrale. Je ne mets nullement en doute le mérite des autres avocats qui ont figuré duns cette cause célèbre ; de part et d'autre, il y a eu un rare déploiement de connaissances légales et de talent oratoire. Mais la palme a été remportée par l'honorable député de Laprairie, qui a jeté des flots &e lumière sur la question. C’est un compliment que je ne lui ai encore jamais décerné, connaissant sa modestie, mais que les circonstances justifient en ce moment. Oui, le premier magistrat de notre province, l'homme dont nous nous glorifions tous, l'honorable M. La Fontaine, à dit que, par l'étendue de ses connaissances légales, l'élégance Ge sa parole et la force de son argumentation, le député de Laprairie a brillé au premier rang. Et ce jugement, sans doute impartial, a été corroboré par bien d’autres personnes compétentes. Je ne saurais donc accepter une proposition qui empêcherait les hommes les plus éminents de rendre service à leur pays. De plus, la mesure proposée implique une censure contre l'administration qui a cru devoir mnettre à profit le talent et l'honnêteté, là où elle les a trouvés, duns le véritable intérêt du peuple. Pour toutes ces raisons, je crois qu'elle doit être repoussée.

SUR

A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

A la session de 1856, M. Cartier saisit la législature de la question de l'instruction publique dans le Bas-Canada. Il présenta deux projets de loi qui causèrent des changements considérables. L'un amendait les Actes des écoles communes de 1846-49-53, créait un conseil de l'instruction publique, et permettait aux municipalités scolaires d'élever leurs cotisations. L'autre décrétait l'établissement d'écoles normales dans le Bas-Canada, et créait un fonds permanent de $88,000, destiné à l'enseignement supérieur. Trois écoles normales furent inaugurées en conséquence, l'année suivante: l'école normale Laval à Québec, l’école normale Jacques-Cartier et l'école normale McGill à Montréal. Ces deux mesures soulevèrent des débats considérables. M. J.-B.-E. Dorion, député de Drummond et Arthabaska, proposa d'’affecter le revenu des biens des Jésuites à l'instruction primaire au lieu de l'instruction supérieure, mais il ne put rallier que 27 députés, au nombre desquels se trouvaient MM. A.-A. Dorion et Papin. Ce dernier proposa même une motion demandant l'établissement d'écoles mixtes au frais de l'Etat, et d'où tout enseignement religieux serait banni. Il soutint que l'éducation doit être morale et intellectuelle, mais qu’elle ne peut être religieuse dans un pays où j'usieurs confessions existent comme au Canada. “Il ne peut, disait-il, y avoir de religion d'Etat, et s'il en est ainsi, l'Etat ne peut en aucune facon donner de l'argent pour l’enseignement d'aucune foi religieuse. Le mode d'éducation suivi jusqu'à ce jour a été loin d’être satisfaisant. Il nous faut un système général applicable à toutes les parties de la province, et qui satisfasse les catholiques et les protestants.” Gette motion qui sapait à sa base l’enseignement religieux, ne fut appu”.ée que par 19 députés, MM. A.-A. Dorion, Joseph Papin, George Brown, Charles Daoust, etc.

M. l'Osteur,

Comme l'indiquent les résolutions que je viens de lire, nous proposons de créer un fonds permanent pour l'encouragement de l'instruction supérieure dans le Bas-Canada. Ce fonds, formé par les biens des Jésuites, biens dont on capitaliserait la valeur, par le surplus annuel du fonds des écoles communales du Bas-Canada, par une allocation annuelle de cinq mille louis, tirée du fonds de réserve consolidé de la province, et, s'il est nécessaire, par une autre allocation sur le fonds des écoles du Bas-Cunada, devra produire un revenu annuel de vingt-deux mille louis. Sur ce montant, dix-sept mille louis seront distribués aux écoles secondaires ; cinq cents réservés pour aider les communes à former des bibliothèques publiques ; deux mille cinq cents seront destinés à l'entretien des écoles normales et enfin deux mille seront capitalisés pour aider à l'achat de terrains et à la construction d'écoles normales.

D'un autre côté, pour balancer les cinq mille louis du revenu consolidé de la province, attribués au Bas-Canada, nous proposons, par la neuvième résolution, de prendre sur ce même fonds une somme égale que l’on répartira selon les ordres de la législature, entre les écoles supérieures dans le Haut-Canada.

La première de ces résolutions n'exige aucune explication. Chacun de nous comprend la nécessité d’asseoir sur des bases durables les écoles supérieures. Le pays demande à grands cris des écoles normales, et nous ne pourrions songer à faire droit à sa requête, si nous n'avions à notre disposition un fonds permanent, sur lequel nous puissions toujours compter. Mais il est une autre considération qui nous fait désirer la création de ce fonds: c’est celle de l’économie, et cette considération me conduit naturellement à quelques explications sur la seconde résolution.

Tels qu'ils sont administrés aujourd'hui, les biens des Jésuites ne produisent pas tout le revenu qu'on pourrait en attendre. Ces biens consistent en seigneuries, situées dans les districts de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, et en divers immeubles d'une nature improductive. Mais seigneuries et biens improductifs exigent des agents, des gardiens, des intendants, et les salaires de ces employés absorbent une somme de mille louis par an, représentant un capital de vingt mille louis.

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Ce n'est pas tout ; il arrive bien des fois que quelques-uns de ces immeubles sont vendus et, faute d'un fonds permanent, le produit des ventes est employé comme revenu. Qu'en résulterait-il? Peu à peu ces biens diminueraient, et il urriverait un jour où nous les aurions réduits à zéro, tandis qu'en capitalisant ces propriétés et nous contentant de ne toucher qu'aux intérêts, nous aurons sans cesse à notre disposition des sommes considérables. 11 est à présumer que ce revenu annuel ne s'élèvera pas à moins de quinze ou seize mille louis. À cotte somme viendront s'ajouter l'excédent des allocations votées par la législature on faveur des écoles communales, une part du revenu consolidé et une allocation prise à même le fonds de l'enseignement primaire du Bas-Cenada, de manière à compléter la somme de 22,000 louis. Oui, nous aurons à notre disposition 22,000 louis par an pour l'enseignement supérieur dans le Bus-Canada; tandis que la somme disponible n'a jamais dépassé 20 ou 21 mille louis pour les institutions secondaires. Jusqu'à ces dernières années même, on n'a jamais appliqué plus de cinq à six mille louis à cette fin.

J'ai déjà dit, en expliquant mes résolutions, que de cette somme considérable de 22,000 louis, 17,000 seruient affectés à l'entretien des écoles supérieures de toutes sortes : universités, collèges, séminaires, académies, écoles supérieures, écoles modèles, enfin toutes les institutions autres que les écoles primaires ou d'enseignement élémentaire.

De prime abord, la difficulté paraît consister dans la répartition de cette somme. J'avoue qu'il a été presque impossible jusqu'ici d'obtenir un partage équitable. Mais, pour obvier à tout inconvénient, voici les précautions qui seront adoptées. Les demandes de subventions devront être faites avant les premiers jours du mois d'août et être accompagnées des rapports déjà exigés par la loi, lesquels donneront, en outre, des renseignements sur le nombre de livres possédés par l'institution, la valeur de son musée, de son cabinet de physique, de son laboratoire, de sa collection d’instruments de mathématiques et le total de son actif et de son passif. Ces renseignements seront utiles, parce que, comme il n'est pas probable qu'une institution ait besoin, chaque année, de la même assistance, les subventions ne seront pas permanentes, mais simplement destinées à tirer les établissements de leurs embarras pécuniaires ; elles seront calculées selon les besoins respectifs de chaque école pendant l'année et, dans quelques cas, elles pourront

même être discontinuées. :

Quant à l'école normale, elle menugait de naître au milieu de difficultés que nous espérons avoir fait disparaitre entièrement. Le crédit de 25,000 louis pour le traitement des professeurs et pour l'entretien des élèves, est très insuffisant, comme l'on s'en convainern en jetant un coup d'œil sur le tableuu des revenus et des dépenses de l'école normale du Haut-Canadu, Aussi avons-nous décidé que, duns le Bas-Cunada de même que dans le Haut, le fonds des écoles communales viendrait en aide à celui de l'école normale jusqu'à concurrence de £3,500. Ajoutez à cette somme environ 500 louis, provenant des paiements versés par les élèves de l'école normale, et vous obtiendrez un total de 5,000 louis au moins, destiné à subvenir aux frais de l'école normale, Ce revenu, tout considérable qu'il paraît, sera d'autant plus nécessaire que le gouvernement se propose ae fonder dans le Bas-Canada plusieurs écoles normales.

Néanmoins, avant d'organiser ces grandes institutions, il a fallu songer aux bâtiments qui leur seraient affectés. L'école normale du Haut-Cunada n'a pas été établie dans ses immeubles aux frais de son budget spécial ; mais les £10,000 des dépenses occasionnées par la construction de ses bâtiments, ont été fournis par le fonds de construction du Haut-Canada. Il est certain que, dans l'autre partie de la province, nous n'avons pas un besoin immédiat de nouveaux bâtiments ; c'est ce qui nous permettra de créer sans difficulté, peu à peu, un fonds spécial de £16,000, en retirant chaque année, pendant sept ans, et plaçant à intérêt une somme de £2,000, des £22,000 produits par le fonds permanent de l'enseignement supérieur, Par ce moyen, on créera un fonds de construction sans priver les écoles secondaires d'une partie considérable des allocations annuelles sur lesquelles elles comptent.

Mais le gouvernement veut plutôt s'occuper de l'instruction que des constructions. Pour atteindre ce but, il est évident qu'il faut des professeurs capables et aussi des livres de choix. Il me reste maintenant à discuter quelques détails relatifs aux écoles normales. Nous commencerons par en établir trois. On pourra me demander pourquoi nous en donnons trois au Bas-Canada, quand le Haut-Canada n'en possède qu'une ? Notre décision est basée sur la diversité des langues en usage dans le Canada français et sur la situation géographique de cette partie de la province. Dans le Haut-Canada, la très grande majorité ne parle que la langue anglaise ; une seule école peut donc répondre à tous les besoins ; mais dans le Bas-Canada, la population anglaise, qui se

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plaint bien à tort d'être négligée, aurait raison de dire que ses sont foulés aux pieds, si ses instituteurs étaient obligés de puiser leur instruction duns une école française.

Il faut done pour le moins deux écoles dans le Bas-Canada, l'une où l'enseignement se donne en français, et l'autre où l'on se serve de la langue anglaise, Ta situation géographique du Bas-Canada fait, cependant, que trois écoles sont nécessaires,

Dans le Haut-Canadu, l'école normale de Toronto se trouve à peu près au centre de la prince, tandis que, dans le Canada français, ni Québec ni Montréal n'occupent une position centrale pour cette population qui s'étend de Gaspé aux townships de l'Est, du Saguenay à lu vallée du Saint-Maurice, et des rives du lac Champlain aux bords de la rivière Ottawa,

L'école normale anglaise sera établie à Montréal. En effet, sur 220,000 citoyens de langue anglaise épars dans le Bas Canada, environ 200,000 sont groupés dans un rayon de 120 milles de Montréal, Nous n'aurions donc pas pu choisir de ville plus centrale pour cette population, D'un autre côté, dans les townships de l'Est, dans la région de Montréal, jusqu'à celle du Saint- Maurice, et dans la vallée de l'Ottawa, nous avons une population d'environ 300,000 Français, qui, eux aussi, ont droit à une école normale, et dont Montréal est réellement le centre.

Voilà pourquoi cette ville possèdera dans ses murs deux écoles normales, l’une destinée aux Français et l’autre à la population d’origine britannique.

Enfin, dans cette vaste région qui s'étend des Trois-Rivières à Gaspé, habite une population presque entièrement française et aussi considérable que celle qui se groupe dans l'arrondissement dont Montréal est le centre. On ne pouvait pas exiger sans injustice que ces 300,000 Français dépendissent de l’école normale établie dans cette dernière ville, et nous leur devions d’en fonder une à Québec.

M. Cuapais.—La langue anglaise sera-t-elle exclue de cette dernière école ?

M. Carrier.—Nullement. Les deux langues seront enseignées dans les trois écoles. Seulement, dans celle de Québec et dans l’une des deux institutions établies à Montréal, l’enseignement se fera en français ; et dans la seconde école de Montréal, on emploiera l'anglais. Ce plan a été généralement approuvé par les roprésentants des deux races auxquelles il a été soumis,

M. Browx.—Ces écoles auront-elles un caractère religieux ?

M. Carrier.—Les élèves auront à se conformer aux pratiques religieuses des directeurs de l'établissement qu'ils choisiront, L'école anglaise sera annexée à l'Université McGill, qui jouit d'une si haute réputation ; et l’école de Québec deviendra une succursale de l’Université Laval, Par ce moyen, nous mettrons ces deux écoles en relief, Dès le principe, elles occuperont une haute placo dans l'estime publique. Car, si nous voulons arriver au succès, il ne suffit pas de faire de notre mieux, nous devons encore nous assurer le concours des personnes les plus élevées et mériter les sympathies des hommes influents qui se sont consacrés à la cause de l’enseignement.

M. Brown.—Les directeurs des universités McGill et Laval choisiront-ils les professeurs’ des deux écoles normales annexées à ces deux établissements ?

M. Carrier.—Nous nous servirons simplement d’une partie des bâtiments de ces deux universités, mais nous nous réserons la nomination des professeurs.

M. BRown.—Je désirerais savoir si ces universités exerceront un contrôle quelconque sur les écoles normales, ou si elles leur cèderont seulement des locaux.

M. Carrier.—Les directeurs de ces universités n'auront rien de commun avec l'administration ou la direction des écoles normales, Une clause du bill déclare que les écoles normales seront sous la haute direction du Gouverneur en conseil. Le gouvernement présentera en outre un projet de loi pour créer un conscil d’instruction publique.

M. Dorton.—Allez-vous réserver une somme pour pourvoir à l'enseignement d’un certain nombre d'élèves ?

M. CaRTIER.—Je ne saurais entrer à présent dans les détails les plus minutieux. Il nous importe peu de les connaître et je ne suis pas prêt non plus à répondre à toutes les questions. La troisième école normale, celle qui sera destinée aux Français de la région de Montréal, sera établie dans le palais de justice, l’ancien hôtel du gouvernement, et placée sous le contrôle immédiat du surintendant de l'instruction publigne. Et le talent administratif de ce fonctionnaire nous fuit croire que cetic école ne sera ni la moins florissante ni la moins bien conduite des trois. A ces grands établissements seront de plus annexées des écoles modèles, qui recevront des élèves au moins un millier de louis ; et

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cette somme, ajoutée aux cinq mille louis dont j'ai parlé, nous donnera un total annuel de £6,000, affecté à l'entretien de ces écoles normales,

En expliquant la nécessité d'avoir plus d’une école normale dans le Bas-Canada, j'ai dit un mot de l'institution de Toronto, que je suis loir. de vouloir déprécier, et dont j'admire au contraire le succès, Mais j'ose dire que, malgré sa situation centrale et l'unité de langue dont jouit la population du‘Haut-Canada, l'école de Toronto ne suffit pas à cette province, et, comme je vais le prouver, trois établissements de ce genre auraient pu y trouver des éléments de prospérité. En effet, de 1847 à 1854, il est sorti de l'école normale de Toronto 1,476 instituteurs, soit environ 200 par an; et sur ces 1,476 élèves 635 appartenaient aux comtés de Peel, York et Ontario, qui, à eux trois, n'ont qu'une population de 135,600 âmes, tandis que les 816,000 habitants du reste du Haut-Canada n'avaient fourni que 814 élèves, C'est-à-dire que, dans les comtés les plus rapprochés de l’école normale, nous trouvions un élève par 1,500 habitants, tandis que dans les comtés les plus éloignés la proportion n'est que de un élève par 8,000 âmes, Ne devons-nous pas supposer que cette énorme différence est due à l'éloignement de l’école normale, et que les comtés de l'est et de l’ouest auraient donné plus d'élèves s’il s'était trouvé une école normale vers les extrémités de la province? D'après ces données, nous pouvons raisonnablement espérer d’avoir environ 60 élèves par an dans l’école normule anglaise de Montréal, 75 dans l’école française et une centaine dans celle de Québec; ot, avec de tels éléments de succès, je suis presque assuré que nous élèverons l’enseignement dans le Bas-Canada à une hauteur qu'il n’a jamais atteinte dans le Canada anglais.

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