PAR LES CITOYENS DE LENNOXVILLE
Au retour de sa mission à Londres, l'honorable M. Galt fut invité à un diner public par les citoyens de Lennoxville qui forment partie de la division électorale de Sherbrooke qu'il représentait à la Chambre d'Assemblée. L'on retarda môme la date du banquet de quelques jours pour permettre à M. Cartier d'y assister. Celui-ci partit de Montréal pour Sherbrooke par un train spécial du Grand-Tronc, et son arrivée dans cette ville, qui est la vraie capitale des Cantons de l'Est, donna lieu à une démonstration populaire extrêmement enthousiaste. A Lennoxville, la réception prit des proportions imposantes, et deux compagnies de volontaires réunies à la gare lui présentèrent les armes. Le dîner eut lieu dans la grande salle de l'Université de Lennoxville, et l'on n'y compta pas moins de trois cents convives. M. Pope, député de Compton, présidait, et parmi les personnes présentes se trouvaient rhonorable M. Sanbom, réprésentant de Wellington au Conseil législatif, l'honorable M. Ferrier, M. Robertson, maire de Sherbrooke, le Révd. Dr Nichols, principal de l'Université de Lennoxville, M. Webb, député de Richmond et Wolfe, le major King, etc. M. Galt fut accueilli avec un enthousiasme considérable lorsqu'il prit la parole, et dès le début de son discours, il parla de l'honorable M. Cartier dans des termes qui soulevèrent de longs appaudissements. Pas un homme n'était plus populaire dans cette partie de la province que le chef des Canadiens-Français. " Ce n'est pas" disait M. Galt, ** tant à mon adresse qu'à celle de la cause que je défends, que je reçois l'hommage des premiers citoyens des Cantons de l'Est, et des amis si nombreux de mon honorable ami à gauche, (l'honorable M. Cartier), et j'espère que la Confédération s'est acquis la faveur générale et que toute idée d'opposition à ce nouveau système va bientôt disparaître. Mon honorable ami a fait allusion à l'instruction publique, et comme c'est la première occasion que j'ai de rencontrer mes lecteurs depuis que j'ai quitté le gouvernement de cette province, je crois devoir dire quelques mots sur ce sujet qui intéresse nonseulement un comté, mais tous les protestants et les catholiques de l'Amérique anglaise. L'éducation de nos enfants entre pour la plus grande part dans les espérances et les craintes de tout citoyen honnête, et l'Union n'eût
pu fonctionner avec harmonie, si tout citoyen de queicpie condition et de quelque croyance qu'il soit, n'eût eu Tassurance que ses enfants auraient leur part de liberté religieuse. Lors de la discussion de ces intérêts dans la législature de Québec, il fût convenu entre l'honorable M. Carlier et moi que la minorité du Bas-Canada serait protégée. Le gouvernement a nol>loment rempli sa promesse en introduisant à la dernière session un biU pour assurer ces privilèges, et je puis dire que l'opposition que l'on a faite à ce bil! était contraire aux sentiments de M. Cartier. Il ne fut pas possible de le faire adopter, et, si, en me retirant alors du gouvernement, j'eusse su que l'on croyait que je lui retirais aussi ma confiance, je me serais cru obligé de rester avec lui, mais comme le gouvernement avait fait tout en son pouvoir pour le faire adopter, je voulus lui faciliter l'accomplissement de ses devoirs en me retirant. Je ne voulais que protester contre une Union qui n'offrirait pas de garanties à la minorité religieuse. Je savais que le gouvernement était bien disposé à vous rendre justice. Mon honorable ami et mes honorables collègues m'invitèrent subséquemment à faire partie de le délégation en Angleterre, et sachant que mon acceptation dépendait de la manière dont serait réglée la question de la Confédération, ils me prièrent de me ren^lre à Ottawa et l'on convint des clauses qui forment maintenant partie de l'Acte de la Confédération. C'est un sujet d'orgueil pour moi que la question a été réglée à la satisfaction générale. Je suis heureux, en cette occasion, de rendre hommage à la conduite suivie par M. Cartier et ses collègues, et je ne fais qu'accomplir mon devoir en disant que les protestants du Bas-Canada ont contracté une dette de gratitude envers M. Cartier, M. Langevin et les autres ministres du Bas-Canada, pour les vues élevées qu'ils ont manifestées dans la question de l'éducation. Pas un seul des ministres n'a, une seule minute, hésité à exécuter les promesses qui avaient été faites. Nous sentons qu'en M. Cartier nous trouvons l'homme d'honneur qui est toujours disposé à tenir parole, et je suis heureux de voir que ce soir chacun pense comme moi." {Applaudissements.)
M. le Président et Messieurs,
J*éprouve un certain embarras en me levant pour essayer de répondre dignement au toast porté en l'honneur du gouvernement dont je fais partie. Mais je suppose qu'il me serait inutile de m'excuser sur ma timidité. Ce qui me gêne le plus, c'est que je mo suis enroué à prononcer des discours en train de chemin de fer et ailleurs. Depuis mon heureux retour au pays, partout où j'ai passé, la population m'a présenté des adresses de félicitation pour Taccomplissement du grand acte de la Confédération. Je ne crois pas que ces adresses fussent dues à mon mérite, mais mes con-
citoyens, eux, le pensaient J*ai dû répondre à tous ces tëmoi- «^nages flatteurs, et voilà pourquoi ma voix me sert si mal ce soir.
Je vous disais tout à Theure que je ressentais quelque embarras en prenant la parole. Peut-il en être autrement, lorsque je vois autour de moi des hommes aussi éloquents que savants, comme mon ami le Dr Nichols et ses collègues de cette magnifique institution, des hommes qui, depuis des années, se consacrent à la grande œuvre de l'éducation morale et intellectuelle ; lorsque je vois aussi une brillante jeunesse qui remplira un jour le rôle qui nous est attribué maintenant, avec beaucoup plus de succès, sans doute, que je n'aurai pu le faire pour ma part.
Je me sens fort honoré d'avoir été invité à cette agréable démonstration. Je suis heureux de me trouver près de mon ami M. Galt, dont le nom se lie non-seulement avec l'histoire de la ville de Sherbrooke, mais aussi avec celle des Cantons de TEst et de toute la population protestante du Bas-Canada. ( Vifs applaudissements.) Vous avez raison d'être fiers, vous protestants des Cantons de l'Est, d'avoir, pour représenter vos idées et vos opinions, un homme digne en toutes choses de votre confiance, un homme si bien éclairé sur vos intérêts religieux et sur vos intérêts matériels, un homme dont la réputation a pénétré jusqu'aux Etats-Unis et en AngleteiTe. Je puis dire, en effet, que, comme financier et comme politique, il jouit d'une renommée européenne, conquise par son habileté et ses talents transcendants.
Il ne faut pas oublier non plus que le père de M. Galt était un littérateur éminent, dont les ouvrages sont lus en Angleterre avec un intérêt qui ne diminue pas. Quand je me rendis à Londres, en 1858, chargé d'une mission politique, j'étais accompagné de MM. Galt et John Ross. Je vis bientôt que l'on y connaissait M. Galt par lui-même et par son père. Je n'oublierai jamais l'accueil que lui fit sir Edward Bulmer Lytton, aujourd'hui lord Lytton. Cet homme d'Etat remarquable, ce grand génie littéraire, en pressant la main à M. Galt, lui dit : *^ Monsieur, j'ai connu votre père : il m'a rendu service et m'a donné de bons conseils il y a déjà longtemps." Quelques jours après, nous avions le plaisir, en notre qualité de délégués du Canada, chargés de traiter de la Confédération et du chemin de fer Intercolonial, de rencontrer le chancelier actuel de l'Echiquier, qui, s'adressant à mon collègue, lui dit : *' M. Galt, je suis enchanté de vous voir. J'ai connu votre père; nous étions tous deux très liés d'amitié,"
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Je me sentis fier pour lui, trop raodeste peut-être pour tirer gloire d'un pareil compliment, et je 8uis bien aise de raconter ces incidents qui, sans doute, ne paraissent pas dépourvus d'intérêt à Fauditoire qui m'écoute.
M. Galt a été mon collègue depuis le mois d'août 1858, sauf une interruption de quelques mois ; ses talents sont universels. Yous venez de l'entendi-e comme orateur ; et vous avez admiré son éloquence. Comme financier, il est hors ligne en Canada ; il disputerait la palme aux plus habiles du Congrès des Etats-Unis et des Communes d'Angleterre î
Dans les entreprises ayant pour objet le développement du pays, M. Galt s'est tout particulièrement distingué. Il fut l'un des premiers à prêcher rétablissement des chemins de fer et d'autres grands travaux publics qui devaient ouvrir à nos populations les voies du progrès et de la prospérité.
Vous n'ignorez pas le début de sa carrière. Il fut, à une certaine époque, président d'une puissante association, la "British American Land Company."
M. Galt. — J'ai débuté là comme commis.
M. Cartier. — Oui, mon ami avait commencé par être commis, mais son habileté le plaça bientôt à la tête de la compagnie. Je ne dis pas tout ce que je sais de lui ; j'ajouterai cependant que nos relations dans le gouvernement ont toujoui*s été de la nature la plus agréable. Rappelez- vous que la vie politique n'est pas un lit de roses. Mes rapports avec M. Galt m'ont fait oublier souvent les aspérités de la politique.
M. le président et M. Galt ont bien voulu parler de ce qu'ils appellent ma libéralité à l'égard des protestants, de la minorité anglaise du Bas-Canada. Je les remercie tous les deux de leurs bonnes paroles ; mais je ne me reconnais pas tout le mérite qu'ils me donnent. Comment, je le demande, serait-il possible d'aspirer à devenir un homme d'Etat digne de ce nom, dans notre pays, sans être bien résolu d'avance à rendre justice égale à toutes les races, à toutes les croyances ? Je parle ici devant un auditoire en grande majorité protestant, comme je parlerais devant des Canadiens-Français, devant des catholiques : je leur parlerais le même langage.
La nouvelle constitution renferme des dispositions destinées à protéger la minorité, soit catholique ou protestante, contre les injustices de la majorité. En cela elle fait contraste à la constitu-
tion américaine. Les Américains, dont je désire parler avec respect, n*ont point tenu compte de la religion en rédigeant leur constitution. Nous n'avons pas voulu, nous, Fignorer dans la nôtre établie quatre-vingts ans après. Catholiques ou protestants, cette question de la religion à nos yeux, est capitale. Je suis autant intéressé, moi qui suis catholique, à vivre parmi de bons protestante, que vous l'êtes, vous protestants, à vivre à côté d'honnêtes et de sincères catholiques. En bien des cas, les droits, les intérêts, les libertés des uns sont plus ou moins à la discrétion des autres ; par exemple quand des catholiques ont à rendre témoignage ou à se prononcer dans nos tribunaux sur des aifaires qui concernent les protestants et vice versa ; de sorte que les sentiments et les consciences des uns exigent le respect et la protection des autres. Les droits et les libertés des individus sont basés sur la conscience des peuples, et cette conscience, ni les lois, ni les institutions, ni rien d'autre chose au monde ne peuvent l'influencer dans le sens de la justice comme la religion. Je ne parle pas ici de la religion catholique plus que de la religion protestante ; j'affirme seulement que la religion doit diriger la conscience. Nous rendons des lois pour une population morale et religieuse : mais, comment deviendraitelle ainsi morale et religieuse, si non par l'enseignement religieux, soit catholique ou protestant ? Voilà pourquoi je n'ai aucun mérite à être libéral en pareille matière. Je ne fais que consulter là-dessus mon propre intérêt sachant qu'il ne peut jamais être indépendant des principes ou des opinions de mes concitoyens.
J'e8i>ère, Messieurs, que ce grand projet de la Confédération, réalisé dans des conditions les plus favorables, produira des résultats aussi heureux que durables. U n'a fallu, pour sceller le pacte fédéral, ni répandre de sang, ni spolier le faible au profit du fort : il a suffi de l'équité, de la justice et de quelques concessions mutuelles. C'est là la base de la nouvelle constitution, qui pourra, je l'espère, durer plus d'un siècle sans subir d'atteintes et de mutilations, sans donner lieu à des scissions comme la constitution américaine. Oui, j'espère, que si d'ici à quatre-vingts ans, il devenait nécessaire de la retoucher, ce ne serait pas pour restreindre les principes d'équité qui en sont la base, mais bien pour les étendre davantage encore, et pour agrandir la Confédération.
Nous avons eu déjà à régler une question qui menaçait d'enrayer le progrès des Cantons do l'Est: je veux dire la tenure seigneuriale. Avant 1854, les lois concernant la propriété immobilière
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étaient si incertaines qu'en achetant un lopin de terre, Tacquéreur n'était pas absolument t>ûr do ne pas acheter un procès en même temps ; et dans le cas de succession ab intestat^ lobscurité était complète. Pour i*assurer les propriétaires et dissiper les doutes, j'ai, en 1857, présenté une loi qui a tranché la question. Cette mesure a eu pour eifet d'attirer les colons dans les Cantons de r£st. La même année, je fis passer Facte de la refonte de nos lois civiles, qui ordonnait l'impression de ces lois en anglais et en français dans le Bas-Canada. On avait prédit que la refonte ne s'achèverait pas de mon vivant, et pourtant il n'a fallu pour l'accomplir que quelques années.
Je ne dois pas oublier de vous dire que M. Galt peut réclamer sa part de mérite dans les actes du gouvernement que vous avez approuvés ce soir ; car, bien qu'il ne soit plus ministre, il était mon collègue, lorsque ces lois furent adoptées. Et, depuis que nous avons eu le malheur de le perdre à la suite du différend, qui s'est élevé au sujet de l'instruction publique, M. Galt a travaillé encore à mes côtés, dans l'étude et la discussion de questions importantes.
En discutant le projet de la Confédération, j'avais demandé que les divers intérêts du Bas-Canada, soit protestants, soit français ou catholiques, fussent représentés aux débats. Je déclarai même à mes collègues que, je ne sei-ais disposé à aller en Angleterre, pour y traiter de cette union, que si j'étais accompagné de M. Galt, représentant la population protestante du Bas-Canada. Mon ami n'avait jamais sollicité sa nomination. La chose lui fut proposée d'abord par lord Monck ; mais j'étais alors persuadé que i^rsonne mieux que lui ne pouvait sauvegarder les intérêts de ses co-religionnaires dans des circonstances aussi grandes. Permettez- moi, en terminant, devons remercier de nouveau en mon nom personnel et au nom de mes collègues, de l'honneur que vous nous avez fait ce soir. Permettez-moi encore de répéter que vous ne pouviez me causer plus de sincère satisfaction qu'en m'invitant à assister au magnifique banquet offert à votre digne représentant, à mon estimé collègue d'aiïtrefois, l'honorable M. Galt.
AUX
PROXONGÉ LB 25 MAI 1867
Il y a longtemps que la ville d'Ottawa n'avait manif&sté aussi ouvertement sps sympathies pour un homme public ; la réception ofTerte à l'honorable M. Cartier prend place à côté des plus chaleureuses démonstrations de ce genre. Quelques préparatifs avaient été faits d'avance, mais on comptait trop sur la durée du beau temps, aussi vers le milieu de l'après-midi il fallut renoncer à cette espérance. La pluie tombait déjà, lorsque les premiers groupes se formèrent aux environs de la gare du chemin de fer Prescott et Saint-Laurent, qui était alors le seul chemin de fer que possédait la capitale. Bientôt arrivèrent le maire, les échevins, la Société Saint-Jean- Baptiste, rUnion Saint-Joseph, les compagnies de pompiers Rideau, Queen, et la compagnie des Sapeurs de la Basse-Ville, la musique du tOOe Régiment, le corps de musique de M. Paul Favreau et une foule de citoyens qui grossissait avec rapidité. Lorsque le convoi fUt signalé, vers six heures, le canon retentit et les musiques jouèrent des airs nationaux. Par malheur la pluie redoublait de violence. M. Cartier avait rencontré à Kemptville un grand nombre de citoyens, qui étaient allés au-devant de lui. Quand il se montra à la foule, un immense hourra l'accueillit. De suite le maire et le président de la Société SaintJean-Baptiste le conduisirent à une estrade élevée pour l'occasion. Durant dix minutes on échangea des poignées de mains, tandis que les vivats de la multitude et le bruit du canon dominaient les conversations. L'ordre s'étant rétabli, le maire lut l'adresse de bienvenue, à laquelle M. Carlier Ut une réponse qui fût souvent acclamée. Les citoyens formèrent ensuite une longue procession pour accompagner M. Carlier à sa résidence. Partout de la musique, des décorations, des fleurs. Les cloches (le la cathédrale sonnaient à toute volée, l'Eglise s'unissant à l'Etat pour célébrer l'événement. Lorsqu'on passa devant le couvent des Sœurs Grises les jeunes pensionnaires agitèrent leurs mouchoirs, et quatre d'elles, vêtues de blanc, se présentèrent h la portière du carrosse de M. Cartier pour lui
offrir UD siiperbo bouquet de fleurs retenues ensemble par un large ruhan blanc sur chaque bout duquel on lisait en lettres d'or :
A son pays il ne fut jamais traître.
A resclavage il résista toujours.
Et sa maxime est la paix, le bien-étro. Du Canada, son pays, ses amours !
L'adresse présentée par le maire, se lisait comme suit :
** A l'honoradle 6.-E. Cartier, procureur général de Sa Majesté pour le Bas-Canada .
•* Monsieur,
** La corporation de la cité d'Ottawa désire vous offrir la bienvenue à votre retour dans cette cité, après une longue absence, et vous féliciter du succès qui a couronné vos efforts et ceux de vos collègues pour avancer la Confédération des provinces britanniques de TAmérique du Nord, qui fait de cette cité la capitale du nouveau royaume (?) ce qui ne peut manquer de produire au milieu de ses habitants les sentiments de respect dûs à ceux qui ont accompli aussi efficacement une entreprise de cette importance.
«< Cette corporation vous félicite pareillement de la réception cordiale que vous a faite le Bas-Canada, laquelle est justement appréciée par les citoyens d'Ottawa ; ils saluent votre arrivée parmi eux comme celle d'un ami de l'union, d'un promoteur de loyauté et d'un véritable représentant de la tolérance religieuse et nationale.